‹ Procès des ministres de Charles XChapitre 39 sur 42 · L'ACCUSATION EST MAL FONDÉE · texte numérisé non relu

L'ACCUSATION EST MAL FONDÉE

Vous connaissez les charges morales ou juridiques* qui ont pesé sur tes accuses^ et particulièrement sur M. de Pollua©.-

Au nombre de ces charges , l'une de celles qui ont le plus éveillé d'animosité et de haine contre eux , celle peut-être qui a excité le mouvement le plus vif d'indignation , et qui , par sa nature même, a dû pénétrer le plus avant dans l'irritation des masses, c'est le soupçon d'avoir prêté aux incendies qui ont dévasté l'ancienne Normandie l'affreux secours de l'impunité, d'en avoir été les complices, les fauteurs, les instigateurs secrets.

C'était là un de ces crimes froidement atroces dont le soupçon seul devait détruire jusqu'à la pitié pour ceux sur qui il s'appesantissait. On peut comprendre et pardonner les excès où entraînent l'emportement, un funeste point d'honneur, une passion violente; on est disposé à l'indulgence partout où l'on retrouve ce-qui est propre à produire une vive agitation dans les sens , à étouffer la voix de la raison, à repousser la réflexion. Si ce désordre de l'esprit ne justifie pas les fautes qu'il fait commettre, il les explique, sinon aux yeux de la justice, au moins à ceux de l'humanité.

, Mais cette odieuse et infernale combinaison , qui aurait tendu sans doute à faire commettre des crimes pour produire l'anarchie , afin de parvenir par l'anarchie au pouvoir absolu ; mais ces ministres d'un roi de France se réunissant en conseil pour calculer au travers de combien de maisons brûlées on pourrait arriver aux cours prévôtales, et sur quel fonds du budget on prélèverait la prime mensuelle des incendiaires, voilà ce qui passerait les bornes connues de la perversité humaine, et voilà cependant ce qui a été dit et répété pendant plusieurs mois; et cette imputation cruelle s'est élevée des rumeurs populaires jusqu'à la tribune de la Chambre des députés. Je me hâte de le dire, le rapport de sa Commission n'a pas donné à ce soupçon le caractère d'une charge juridique , mais il le reproduit ; il est loin de le détruire ou même de l'atténuer, et il y a de la menace dans cette attente annoncée d'une révélation postérieure.

Et cependant, messieurs, qu'cst-il résulté de tous les efforts faits par vous pour trouver la vérité? qu'ont produit ces recherches menaçantes ? Un homme deux fois condamné pour vol , prévenu de plusieurs autres crimes, imagine.de rattacher à ce soupçon porté sur les ministres une espérance d'évasion ou un moyen d'impunité; il promet à la justice des renseignements précieux ; il possède des papiers où le complot est dévoilé ; il a vu M. de Polignac , il en a reçu un sauf-conduit. Qu'on l'appelle, qu'on l'écoute, et toutes les obscurités s'évanouiront On

Tappcllc, on l'écoute, on suit toutes les traces qu'il indique, on frappe à toutes les portes qu'il désigne, et on reconnaît que son récit est une fable , qu'il n'a jamais vu M. de Polignac, qu'il n'a de lui ni lettre ni sauf-conduit, et que sa révélation tout entière est une chimère et un jeu cruel de son imagination.

On étudie la correspondance ; on entend les magistrats , on appelle tous les témoins qui peuvent aider la justice dans sa marche, et on arrive à la preuve que chacun des accusés a fait, dans ses attributions respectives , tout ce qu'on devait attendre de lui pour trouver l'origine de ces manœuvres criminelles, pour en saisir, pour en faire punir les auteurs. On reconnaît , par exemple , que , le 1 5 mai , M. de Poliguac , faisant les fonctions de ministre de la guerre, a adressé par le télégraphe au commandant de Saint- Lo , l'ordre de diriger, sur le département de la Manche, un bataillon du 29«, et au général Donadicu, qui commandait à Tours, l'ordre de faire marcher sur Mortain deux escadrons du \61' de chasseurs; que, le même jour, il a enjoint au général Rivaud de détacher du Havre sur Caen un bataillon du 1 2e ; que , plus tard , il a envoyé dans cette dernière ville un officier général et deux régiments de la garde ; enfin , un témoin non suspect, qui commandait alors la gendarmerie àCaeu et qui vient d'être promu au grade de maréchal de camp, déclare que « la correspondance directe de M. de Polignac, « comme ministre de la guerre, a toujours été d'une complète m franchise y et dirigée dans la vue d'obtenir,/;*^ tous les moyens, • la découverte de la vérité. »

Tout est donc éclairci sur ce point ; l'accusation le réconnaît avec loyauté. L'horrible mot d'incendie ne se retrouvera plus dans ces débats ; et je fais des vœux pour que ta prévention funeste qu'il avait excitée se dissipe aussi facilement.

Je passe aux chefs d'accusation juridique que je vais examiner successivement , non comme des crimes distincts , ce que je ne saurais consentira faire, mais en les considérant comme les éléments d'un crime de trahison constructive.

M. de Polignac est-il coupable de traltison pour avoir abusé de son pouvoir afin de fausser les élections et de priver les citoyens du libre exercice de leurs droits civiques?

Si j'avais à examiner, messieurs, d'une manière générale et

dans l'intérêt de tous les accusés, la question que je viens d'indiquer, je demanderais s'il est facile de poser, avec quelque certitude, la ligne jusqu'à laquelle l'influence du gouvernement sur les électious reste un droit, et au-delà de laquelle elle devient un abus et un crime; passant ensuite de la théorie à la pratique, de la règle tracée à l'application faite, je démontrerais aisément que, dans toutes les occasions , sous le règne de tous les partis, la ligne posée eu principe a été constamment franchie eu fait, et cette démonstration , je la puiserais dans les souvenirs de tous les temps , sans ni'arréter même à ceux de la restauration.

Les menaces, les promesses , les destitutions, tous ces moyens de succès qui sopl bien vieux sans être usés, ont été employés par d'autres que les ministres accusés, et les partis qui s'en sont plaints lorsqu'ils leur ont été contraires , n'ont pas reculé devant eux lorsqu'ils out pu s'en servir à leur tour.

Je laisse aux défenseurs de ceux des accusés que ce grief touche plus particulièrement, le soin de le traiter avec les développements qu'il comporte.

Je ne m'en occupe qu'en ce qui concerne M. de Polignac. J'ai tant à ra'occupcr de lui, tant de coups l'ont frappé, tant de soins ont été pris pour réunir sur sa tête le poids énorme sous lequel il gémit encore, qu'il a le droit de réclamer tous mes efforts, et d'exiger que toutes mes forces lui soient réservées. Je les lui dois en effet, et puissent-elles ne pas trahir le zèle avec lequel je me consacre à la mission que je tiens de lui !

Aucun des actes qu'on invoque pour prouver que les élections ont été faussées n'appartient à M. de Polignac. Comme ministre des affaires étrangères , il n'a point eu de circulaires a écrire ; comme ministre de la guerre par intérim, il en a fait une qui n'a donné lieu à aucune critique. Le meilleur moyen de la justifier, c'est de la lire.

« Le roi , monsieur le , attend de vous, en cette oc-

« casion, les mêmes preuves d'attachement à son service et à u sa personne que vous lui avez données dans des occasions « semblables. D.ja plusieurs fois vous avez fait entendre aux « militaires appelés à prendre part aux élections , la nature et « l'étendue des devoirs qui tiennent à leurs fonctions , et ce « qu'aurait d'incompatible avec ces fonctions une conduite qui « contrarierait la direction que sa majesté a jugé le plus conve- « nable aux circonstances et à la situation présente du royaume.

DES B1I1VÏSTRES. 479

f J] n'est aucun d'eux qui ne doive comprendre que , s'ils spnt f libres dans |eur? suffrages, ils ont aussi des obligations insé- « parables de leur position ; qu'on ne peut servir à la fois le « gouvernement du roi et l'opposition , et que la loyauté, autant « que le devoir, exige l'option entre l'un ou l'autre.

« Vous aurez aujourd'hui à appuyer de vos instructions et de « yotre exemple les mêmes doctrines , et à employer pour les o faire prévaloir, avec la force de votre conviction personnelle, « tous les moyens légitimes que la confiance de sa majesté a « misa votre disposition. Les vues qui dirigent le gouvernement m du roi sont connues et peuvent être hautement avouées; elles « n'ont pour objet que la conservation des droits du troue et la f stabilité des institutions dont il est la base fondamentale ; elles « sont dès-lors une règle sûre de conduite pour quiconque veut « francberaent et loyalement le maintien de la monarchie et des « libertés publiques. »

Vqilâ ce que M. de Polignac a écrit comme ministre à ses subordonnés; il me semble difficile de trouver là la matière d'une accusation. Comme particulier, il a écrit dans son dépars temeut pour demander, en faveur d'un candidat qui l'intéressait, le suffrage de ses amis; il n'a fait en cela qu'user d'une (acuité qui appartient à chacun de nous , el il lui suffirait peutêtre, pour se défendre d'une manière péremptoire, de comparer ses lettres avec celles qu'ont reçues plus tord d'autres électeurs.

A l'appui de ce chef d'accusation invoquerait-on la proclamation dans laquelle on a fait intervenir le nom et la personne du roi? Je répondrais franchement, car je n'ai pas promis d'approuver ce que je blâme, que cette intervention est, 4 mon $vte, une haute inconvenance -t que, dans notre forme de gou-. vernement, il ne fallait pas laisser faire au roi une démarche personnelle; qu'avec les justes craintes que devait avoir le ministère de voir les collèges électoraux reproduire la majorité répoussée., U était impolitique et dangereux de compromettre la personne du roi dans une tentative au mo^ns douteuse. Je dis cela parceque je le crois vrai ; mais j'ajoute , parccque cela, est également vrai , que çet essai a été tenté plus d'une ibis ; que s'il a été un sujet de critique , on n'a jamais pensé à y voir un motif d'accusation , et qu'il, est impossible de trouver là un abus de pouvoir qui ait privé les citoyens du libre exercice de leurs, droits civiques, ni, par conséquent, aucun élément du crime de trahison envers le roi ou envers le pays.

Le premier chef d'accusation est donc tout-à-fait dé pourra de fondement , particulièrement en ce qui concerne M. de Polignac.

Passons au second ; c'est là que les difficultés nous attendent, difficultés sérieuses et graves, que j'aborde avec inquiétude, pareeque ma conscience et ma raison me disent que je touche à la cause d'un grand désastre, et que là je rencontre une responsabilité réelle, des actes positifs et des conséquences terribles.

Les accusés, et particulièrement M. de Polignac, sont-Us coupables du crime de traliison pour avoir change arbitrairemeiU et violemment les institutions du royaume ?

Je ne veux , messieurs , rien dissimuler de la gravité de ce chef d'accusation. Si je dois mon appui au malheur qui le réclame, je dois la vérité aux juges qui m'écoutent : et ce devoir, je ne le trahirai pas plus que l'autre.

Les ordonnances du 25 juillet contiennent des dispositions de diverses natures.

La première prononce la dissolution de la Chambre des députés. Cette Chambre venait d'être élue et n'avait point encore été réunie. On a vu dans cette circonstance un abus de pouvoir et une première violation de la Charte. Dissoudre une Chambre avant qu'elle ait agi, avant qu'elle ait pu faire connaître l'esprit dont elle était animée, avant qu'elle ait été constituée, c'est dans la réalité, a-t-on dit, annuler les opérations électorales, et aucune disposition de la Charte ne conférait un pareil droit à la couronne.

Je ne puis nier , messieurs , qu'il y ait quelque chose de vrai dans cette distinction , et je ne pense pas , toutefois , que vous puissiez vous y arrêter. Je n'examine point si l'envoi des lettres closes a pu faire considérer la Chambre comme existante y comme reconnue , et si ce fait est de nature à repousser l'argument. C'est l'argument lui-même que je n'admets pas et qui ne me semble pas , en effet , admissible.

Le droit de dissoudre la Chambre des députés appartenait au roi par l'article 50 de la Charte. On n'y voyait écrite nulle part l'obligation d'attendre qu'elle eut été convoquée ; le droit était absolu ; aucune restriction n'y était apportée , et la seule con-

dition imposée était la convocation d'une Chambre nouvelle dans le délai de trois mois.

Les ministres connaissaient d'avance l'esprit dont était animée la majorité des'députés nouvellement élus , puisque cette majorité se reproduisait identique avec celle qui existait à l'époque de la dissolution précédente. Us ont pu penser que la couronne était en droit de prononcer dès * lors une dissolution nouvelle. On chercherait vainement dans les termes de la Charte un texte que cette mesure eût violé ; et , dans une aussi grave matière, c'est sur un texte formel et non sur des inductions ou des raisonnements , que l'accusation peut s'appuyer.

Si donc ce reproche était le seul qui pût être articulé contre les ordonnances du 25 juillet, le crime de violation de la Charte serait une chimère qui n'arrêterait pas un moment votre justice , et la mission que je remplis serait simple et facile.

Malheureusement , il en est de plus graves, de plus réels , et la nature des dispositions qui suivent ne permet pas une défense pareille.

Notre système électoral était fondé sur des lois régulières. Par une ordonnance , on abrogea ces lois , et on remplaça ce système par un autre.

Le régime de la presse était réglé par une législation formelle. Cette législation fut détruite par une ordonnance, et un régime restrictif et arbitraire lui fut provisoirement substitué.

Tels sont les actes qui vous sont dénoncés ; ils contiennent incontestablement une violation des lois du royaume ,• ils contiennent encore, car je ne puis admettre de subtilité, une infraction formelle à deux articles de la Charte ; mais pour savoir s'ils constituent le crime dénoncé , ce ne sont pas deux articles de la Charte qu'il faudra examiner , c'est l'ensemble de nos institutions.

L'article 8 accordait aux Français le droit de publier leurs opinions, en se conformant aux lois qui doivent réprimer les abus de cette liberté.

C'est enfreindre cet article que de régler par une ordonnance, même provisoire , la répression qui ne peut être réglée que par des lois.

L'article 35 disait que les députés seraient élus par les collèges électoraux dont l'organisation serait déterminée par des lois ; c'est enfreindre cette disposition , que de déterminer par une ordonnance l'organisation des collèges électoraux.

Vous \oyez que je ne dissimule rien de la gravité que prend

ici l'accusation.

Si donc les accusés ne pouvaient invoquer en leur favear , dans la Charte elle-même , des dispositions d'une autre nature , et où ils ont puisé le droit en vertu duquel ils ont agi, ou repousser dans tous les cas la supposition d'une intention criminelle , sans laquelle nos lois ne reconnaissent pas de crime , il faudrait reconnaître que cette partie de l'accusation a quelque fondement, et il n'y aurait qu'à examiner si elle peat constituer le crime de trahison , comme l'a compris la Charte ; mais esUil vrai qu'aucuue défense légitime, ou au moins suffisante, ne soit ouverte aux accusés ?

Écoutez-les, messieurs, et prononcez.

« Le premier devoir d'un gouvernement, quel qu'il soit, disent-ils , c'est de veiller à sa propre conservation et à celle de la société qu'il est chargé de protéger et de défendre. Tous les puhlicistes reconnaissent que dans l'intérêt des états, quelle que soit leur organisation intérieure, il doit exister en réserve des remèdes extraordinaires pour les crises violentes par qui cette existence est menacée; tous conviennent ou professent que le ressort d'un pouvoir transcendant doit se cacher quelque part pour y dormir dans une inaction profonde, tant que la société est dans son état naturel, prêt à se réveiller pour la sauver, s'il vient un de ces moments rares et terribles où elle ne peut être sauvée que par lui.

« Ce pouvoir, les uns, comme Locke, l'ont placé dans les mains du peuple, en vertu de la souveraineté populaire. Les autres, comme Biackston, dans les mains des rois, en vertu du pouvoir suprême. Dans le silence même des droits, il a été saisi nécessairement par celui qui s'est cru le plus fort ; les révolu tions de tous les pays en offrent d'innombrables exemples, et l'accusation reconnaît elle-même l'existence de ce droit écrit dans la nécessité.

« Ce pouvoir, continuent-ils, nous l'avons retrouvé dans l'article \4 de la Charte. Les termes généraux et absolus dans . lesquels cet article est conçu réservent jusqu'à la dictature pour les cas où la sûreté de l'état pourrait l'exiger ; et si quelque doute peut rester sur le sens de ces termes malgré cette généralité sans limite, ce doute serait levé par l'origine de la Charte, par l'esprit qui a présidé à sa rédaction, par l'interprétation qui leur a été donnée , et par l'usage qui en a été fait.

« Voyei d'abord, c5senf-ils, le texte de l'article : « Le roi est le chef suprême de l'état, commande le» forces « de terre et de mer, déclare la guerre, fait les traités de pahc, a d'alliance et de commerce, nomme à tous les emplois d'admi- « nistration publique, et fait les règlements et ordonnances né- « cessa ires pour l * exécution des lois et la sûreté de Vètat. »

« Cette dernière partie de l'article contient manifestement deux dispositions diverses qui supposent deux pouvoirs différents.

« Dans l'état ordinaire, dans l'état légal, pour lequel la Charte est faite, le roi fait les ordonnances nécessaires pour l'exécution des lois. C'est là sa mission constitutionnelle. Le roi fondateur vient d'appeler deux grands corps, l'un héréditaire et à sa nomination, l'autre temporaire et a la nomination populaire, a partager avec lui le pouvoir de créer la loi; il a réservé pont lui seul, sans restriction et sans partage, le pouvoir de la faire exécuter; il fera, en conséquence, les ordonnances nécessaires pour cette exécution. Tout est prévu et réglé par cette disposition pour l'ordre habituel et régulier.

« Mais l'article ajoute : et pour la sûreté de Vètat. C'est ici un cas nouveau , une prévision d'un autre ordre , une règle exceptionnelle sur le sens de laquelle il ne paraît pas possible de se méprendre.

■ Ces ordonnances, qui ont pour cause et pour objet le premier de tous les besoins, la sûreté de l'état, sont-elles subordonnées aux lois ou peuvent-elles être faites en dehors des lois ? C'est là toute la question , et cette question est résolue par le simple rapprochement des termes.

« La Charte vient de dire que le roi fait les ordonnances nécessaires pour l'exécution des lois. C'est après cette règle absolue qu'elle dit encore, et pour la sûreté de Vètat. Ce pouvoir, qu'elle m ajoute au premier, est évidemment d'une autre nature : si, dans ce cas, comme dans le précédent, l'autorité royale était renfermée dans la limite des lois, il n'y avait rien à dire de plus que ce qui avait été dit, car tout aurait été compris dans ces mots , pour l'exécution des lois. Le pouvoir d'agir pour la sûreté de Vètat, ajouté à celui d'agir pour Inexécution des lois, comprend donc la faculté de sortir des lois ; il comprend la dictature.

« Si des termes de l'article, disent les accusés, vous passez, pour en pénétrer le sens, à tout ce qui en a précédé, accompagné

et suivi la rédaction, toute incertitude, s'il en reste encore, se dissipera dans vos esprits.

« La Charte de 4844 ne fut pas le résultat d'un pacte formé entre la France et la dynastie rappelée; ce ne fut point une condition imposée à la restauration par la France ; ce fut un acte volontaire émané de la puissance royale. « A ces causes , » disait Louis XVIII, après avoir rappelé, d'une part, les prérogatives de sa couronne, et, de l'autre, les voeux et les besoins de ses peuples; « à ces causes, nous avons volontairement, « et par le libre exercice de notre autorité royale, accordé et « accordons, fait concession et octroi à nos sujets.... de la « Charte constitutionnelle. »

« C'est ainsi que la Charte fut donnée ; c'est ainsi qu'elle fut reçue au nom de la France par les grands pouvoirs de l'état Nul ne songea à contester le droit préexistant en vertu duquel la concession était faite, et y huit ans après, en 4822, au milieu de l'ordre et de la paix, une loi positive que vous avez modifiée naguère, prononça des peines graves contre l'atteinte portée aux droits que le roi tenait de sa naissance et à ceux en vertu desquels il avait donné la Charte.

« Cette origine de notre constitution , poursuivent les accusés, la déclaration qui la précède et où on lit que le premier devoir du souverain envers les peuples est de conserver, pour leur propre intérêt , les prérogatives de la couronne , annoncent d'avance l'article \ 4 et en expliquent clairement le sens.

« Avons-nous besoin maintenant de rechercher comment d'autres que nous l'ont entendu , et d'appuyer sur de graves et imposantes autorités l'interprétation large et absolue que nous lui avons donnée? Cette tache serait la plus facile de toutes. Et , en effet, ils invoquent les noms les plus respectables, ceux des hommes les plus connus pour leur haute capacité et pour la franchise de leurs opinions constitutionnelles; ils rappellent les paroles que ces hommes ont prononcées, les principes qu'ils ont développés sur cette matière, et retrouvent partout l'interpré- , tation qu'eux-mêmes ont donnée à la disposition dont nous cherchons à reconnaître le véritable sens.

« Enfin, ajoutent-ils après ces citations nombreuses, que vous m'approuverez de ne pas reproduire ici, à moins que leur réalité et leur puissance ne soient contestées; enfin, la plus; formelle , la plus péremptoire des interprétations est sans doute celle qui a été donnée par les rédacteurs de la Charte nouvelle. .

DES MINISTRES. 485 Rien n'a été changé aux attributions de l'autorité royale telles qu'elles avaient été définies par l'article i 4 de l'ancienne Charte ; et si, comme le veulent aujourd'hui nos accusateurs, les termes de cet article avaient dù être entendus en ce sens que le pouvoir royal, agissant pour la sûreté de l'état, ne pouvait arrêter ni suspendre l'exécution des lois, la rédaction devait être exactement maintenue. C'est ce qui n'a point été fait ; les mots et pour la sûreté de Vètat ont été supprimés , et on a ajouté au pouvoir de faire les ordonnances nécessaires pour l'exécution des lois, ces mots formels et positifs : sans pouvoir jamais ni suspendre les lois elles-mêmes ni dispenser de leur exécution.

« Que l'on compare les deux rédactions, et qu'on dise si elles offrent naturellement à l'esprit le même sens ; que l'on considère l'origine des deux articles, le pouvoir de qui ils émanent, les circonstances où ils ont été préparés, et qu'on dise si le même esprit a pu les dicter, s'ils ont été faits dans les mêmes vues ; que l'on considère la nécessité qu'on a reconnue de substituer la seconde rédaction à la première, et qu'on dise s'il n'en résulte pas aussi la reconnaissance que la première devait ou pouvait au moins être différemment entendue.

« Est-ce tout? disent encore ceux que nous défendons, et il faut leur pardonner de dire tout ce qui les justifie; on a dit si souvent, si haut, si bien, tout ce qui les accuse ! Est-ce tout? Non ; voyez encore l'usage qu'on a fait du pouvoir réservé par l'article 44 : c'est une règle du droit civil, de ce droit qui repose généralement sur la raison commune, que, pour rechercher le véritable sens des stipulations douteuses, il faut voir comment les parties elles-mêmes les ont entendues dans l'exécution. Suivons cette règle, et voyons ce qui s'est passé depuis la concession de la Charte de 4814.

« Huit mois se sont écoulés. Le trône, à peine relevé, est menacé d'une chute nouvelle. Napoléon banni a résolu de ressaisir cette couronne que l'Europe en armes vient de lui arracher; il a posé le pied sur le sol de la France, et le sol de la France a tremblé. La sûreté de l'état est menacé. Louis XVIII , fondateur de la Charte , connaît l'étendue des pouvoirs qui lui appartiennent : il invoque l'article 44, le droit que cet article lui donne de pourvoir à la sûreté de l'état ; il publie des ordonnances qui créent des juridictions, ordonnent des poursuites, prononcent ou appliquent des peines; qui reçoivent, en un mot, des circonstances et du pouvoir extraordinaire qu'elles

ont suscité, toute la force et toute l'autorité de la loi. Les grands corps de l'état sont présents, et, loin de se plaindre de l'usurpation de leur autorité, ils approuvent et félicitent. Le chance* lier dit à la Chambre des pairs que le roi est investi, par la constitution, du droit et du devoir de pourvoir au besoin, seul et par lui-même, à tout ce que peut exiger la sûreté du royaume ; que la circonstance où Ton se trouve peut exiger l'emploi de moyeus eitraordinaires, toujours légitimes quand c'est le salut de l'état qui jes commande; et la Chambre des pairs approuve et sanctionne ce langage.

« C'est ainsi qu'on exécutait alors l'article 44; c'est ainsi qu'on l'exécuta encore, lorsqu'après une courte mais sanglante guerre , le trône des Bourbons fut relevé pour la seconde fois.

* Nous ne rappellerons pas ces ordonnances, monuments de ces tristes réactions qui, pour punir d'anciennes hostilités, jettent les semences de haines nouvelles, et n'ont pas ainsi, auprès de l'humanité, même l'excuse de l'Intérêt et de la politique. Mais personne de vous n'a oublié celles de 484 5 et 4816, qui, non seulement substituèrent tout un système électoral à celui de la loi, mais qui changèrent même les conditions de l'éligibilité en contradiction avec les dispositions textuelles de la Charte.

« Voilà, disent les accusés, où nous avons puisé sur l'article 44 les lumières qui nous ont égarés. Nous avons cru, et si notre intérêt ne nous aveugle pas, nous avons pu et dû croire que cet article réservait à la couronne, pour les circonstances extraordinaires pour lesquelles la sûreté de l'état serait menacée, un pouvoir extraordinaire supérieur à tout autre , et qui lui permettait d'agir en dehors des lois. Est-ce là un crime?... Si votre conscience de juge répond oui... Frappez. •

Tel est leur langage, messieurs; j'ai dû le reproduire, car c'est à eux à dire les motifs qui les ont déterminés, le mobile qui les a fait agir, l'impulsion morale à laquelle ils ont cédé.

Je sais tout ce qu'on peut répondre à leur argumentation ; je ne me dissimule point ce qu'il y a de grave et de sérieux dans les objections qu'on leur oppose ; j'ignore ce que je dirais si j'étais appelé à énoncer une opinion désintéressée entre les deux systèmes contraires ; mais je n'ai point d'opinion à émettre , ni de système à soutenir.

Il ne s'agit point ici de peser en conseillers de la Couronne Jes droits et les iutérCts du prince ; il ne s'agit point d'eiaiuiner

en législateurs jusqu'où s'étend la limite de l'autorité souveraine et où commence l'usurpation des pouvoirs de la législation : les hommes au nom desquels je vous parle, ce sont des accusés ; je suis leur défenseur, et vous êtes leurs juges.

Notre juste et loyale législation veut qu'en matière de crime et de jugement, tout soit posititif et manifeste; que la conscience et la raison du juge soient saisies à la fois par l'évidence du fait et par la volonté de la loi. Doute et accusation peuvent se comprendre; doute et condamnation sont dans notre langue une association monstrueuse. Si le fait est douteux , le juge absout ; si la loi peut être entendue dans le sens qui condamne et dans le sens qui acquitte, il n'y a pas de crime ; il ne peut y avoir qu'erreur, et là où les esprits graves sont partagés, à peine ose-t-on déclarer de quel côté elle se trouve.

Messieurs, l'article 44 est-il tellement clair qu'on n'ait pu se méprendre sur son interprétation , et qu'on soit criminel de haute trahison pour l'avoir entendu autrement que l'accusation ? Voilà la question sur laquelle votre conscience sera inter» rogée , et vous permettrez à mon respect pour vous de ne rien redouter de votre réponse.

Mais on m'arrête et l'on me dit : « En admettant que le pouvoir eitraordinaire dont on a % prétendu user se trouvât écrit en eflet dans l'article 44, ou dans la nécessité, ce pouvoir n'existait que pour les circonstances extraordinaires ; il ne pouvait être invoqué que pour sauver l'état menacé. C'était un remède héroïque réservé pour une crise mortelle. Ces circonstances, dont la voix impérieuse peut faire taire les lois et créer au milieu d'un pflys libre une dictature armée, où donc étaientelles? Qui donc ébranlait le trône? Où étaient les ennemis puissants et dangereux contre lesquels, sous peine de périr, il fallait le défendre par l'arbitraire? Les véritables ennemis du trône, c'étaient ceux qui se proclamaient ses amis ; c'étaient ceux dont l'imprudence l'a privé de ses appuis, et dont les faibles mains l'ont laissé s'écrouler dans l'abîme qu'elles-mêmes avaient déjà creusé. »

Messieurs , vous avei entendu l'accusation ; écoutez encore la défense : c'est le premier accusé qui va parler ; c'est celui sur lequel l'accusation pèse avec le plus de force et de persévérance ; je ne vous demande pour lui ni prévention ni faveur, mais cette suprême vertu du juge, l'impartialité.

a Une révolution , devenue terrible en passant des théories aux actes, des classes éclairées aux masses aveugles, avait, ditil, au milieu d'une longue tempête, construit un échafaud avec les débris du trône. La France, revenue à elle-même, eut bientôt horreur de tant de sang versé : elle brisa à son tour ces haches immobilisées qui consacraient à la mort nos places publiques ; mais les principes de cette liberté absolue, qui n'admettaient pas le frein d'une autorité souveraine, et surtout de cette autorité qui, sous le nom de légitimité, prend sa source en elle-même, ces principes n'avaient pas disparu avec les supplices ; ils avaient germé dans le cœur d'un grand nombre d'hommes, et ils y demeuraient inflexibles et menaçants.

« Subjugués par la gloire des armes et comprimés par la puissance de la force , ils restèrent sous l'empire sans action et presque sans organe ; ils commencèrent à se manifester avec mesure sous la première restauration ; mais le retour du conquérant banni leur rendit toute leur énergie et toute leur évidence. L'habile guerrier qui venait ressaisir sa couronne tombée, comprit bien qu'il n'avait d'appui possible que dans les ennemis de la famille repoussée ; que ces ennemis étaient en même temps les partisans des doctrines populaires , les adversaires de tout ce qui se présentait sous l'apparence d'un pouvoir exclusif; il sentit que le sceptre de fer brisé à Fontainebleau ne pouvait plus se retremper, et qu'il fallait demander la puissance à la liberté. Il marcha donc dans cette voie nouvelle, et ranima toutes les idées et les doctrines long-temps condamnées au silence.

« Un pacte nouveau , conçu dans un système populaire , fut offert à l'adhésion de la France, et un des articles de ce pacte déclara la famille des Bourbons à jamais repoussée du trône.

« L'Europe en armes et la France divisée ne laissèrent à cette tentative qu'une durée de quelques jours , mais ces traces furent profondes.

« Les armées alliées étaient aux portes de Paris ; Waterloo avait vu tomber l'aigle impériale dans des flots de sang ; tout espoir de résistance était perdu, et cependant les plus énergiques protestations , les plus solennelles menaces se faisaient entendre encore à la tribune même de la Chambre des représentants : « Si la force , disait un de ses membres , parvenait à nous impo- « ser les Bourbons, une guerre civile étemelle serait la suite de « cette violation de notre indépendance.... Les partisans de cette

« dynastie ont voulu la ramener par des Vendées royales : « nous ferons, nous, des Vendées patriotiques. » — « Vous dé- « clarerez aux puissances étrangères , disait un autre , que l'ex- • clusion perpétuelle des Bourbons est la condition sine qudnon m de toute négociation, et que les Français périront tous plutôt « que de supporter le joug humiliant, qu'on voudrait leur iiu- « poser. »

« C'est au milieu de ses cris de haine, couverts mais non étouffés par des acclamations contraires, que Louis XVIII et sa famille rentrèrent dans leur royale demeure.

« J'ignore s'il existait, après tant de combats, des moyens de ramener la concorde et l'union dans ce pays si souvent troublé par des mouvements opposés , si souvent livré à l'action violente des partis contraires. Je ne sais si des fautes furent commises. Qui oserait se flatter d'avoir pu parcourir, sans s'égarer, une route si difficile et si peu connue? Ce qui est certain, c'est que la haine ne fut pas désarmée , c'est que les menaces ne furent pas abandonnées.

a II le savait bien , ce grave et puissant orateur qui fut, sept fois dans le même jour, proclamé député de la France ; ils le savait bien lorsqu'il disait, en 1819, avec cette profondeur de pensée et cette force imprévue d'expression qui n'appartient qu'à lui:

« Le gouvernement légitime a des ennemis ; ces ennemis s'a- « gîtent; ils s'agiteront, ils fatigueront la nation aussi long- « temps qu'ils nourriront la folle espérance de la ramener sous « le joug. Pour être assuré qu'ils se connaissent, qu'ils s'unis- « nissent, qu'ils concertent leurs actions, je n'ai pas besoin de a documents : quoique je ne le sache pas, je Vaffirme avec non « moins d'autorité que si j'en avais la preuve certaine. Jel'afBrme « sur la foi de l'histoire, de l'expérience universelle, des lois im- « muables de l'esprit humain. »

« Il parlait ainsi , et les faits venaient chaque jour apporter ces preuves dont sa haute raison n'avait pas besoin.

« Pendant huit ans, des conspirations sans cesse renaissantes vinrent signaler l'existence d'un danger réel, d'une haine irréconciliable. Vingt et uneprocédures criminelles ont successivement attristé la France. Le sang des conspirateurs a quelquefois coulé, mais, dans les crimes politiques, ce n'est pas la terreur, c'est la haine , c?est le désir de la vengeance que produit et féconde le sang des victimes.

Les conspirations partielles s'arrêtèrent ; mais le sentiment qui les avait fait naître ne s'apaisa pas. Un système d'opposition absolue s'organisa a l'aide de la presse , et fonda un obstacle perpétuel à la marche du gouvernement royal ; des associations se fomêrent et constituèrent un pouvoir populaire, toujours en présence du pouvoir de la couronne. Un député proclama à la tribune la répugnance qui avait accueilli les Bourbons , et le pavois attendit ce député repoussé de la tribune. Toutes les agressions trouvèrent des appuis, toutes les condamnations pécuniaires des souscripteurs, toutes les révolutions étrangères des protecteurs et des soutiens.

« La couronne s'était maintenue contre tant d'attaques dans un système légal, mais favorable à ses prérogatives, à l'aide d'une majorité dans la Chambre élective ; en 4827 , cette majorité parut prête à l'abandonner. Elle recourut aux voies que lut ouvrait la constitution : la Chambre élective fut dissoute ; mats la nouvelle Chambre, formée sous l'influence de l'opposition, se présenta comme incompatible avec le ministère laissé par Louis XVIII à son frère.

« Charles X déterminé à rester dans le cercle de nos institutions , se sépara de son ministère, et en choisit un autre dam cette portion des deux Chambres connue par sa modération et son éloignement de% toute mesure contraire aux lois. Il espéra que ce changement opéré dans un esprit de rapprochement , que cette reconnaissance explicite des conséquences du gouvernement représentatif, désarmerait l'hostilité de cette opposition persévérante contre laquelle tous ses eJTorts venaient se briser. Il proclama sa volonté d'achever l'ouvrage de son frère, en mettant la législation du royaume en harmonie avec la Charte.

« Le ministère nouveau s'avança dans cette voie; il marcha avec franchise dans la ligne constitutionnelle ; il dégagea la presse de ses dernières entraves ; il affranchit les élections de l'influence directe de l'administration; l'introduction dans l'instruction publique d'un ordre religieux soupçonné de professer des maximes contraires à nos libertés civiles et religieuses était signalée par vous-mêmes comme un sujet d'alarmes et de troubles; la paix publique semblait attachée à leur exclusion , cette exclusion fut prononcée, et îles mesures dont la sévérité excédait peut-être les bornes delà justice, furent prises à leur égard. On se plaignait que les choix de la couronne

lussent renfermés dans un cadre trop étroit : des témoignages de confiance , des fonctions importantes , furent accordés à des hommes appartenant à d'autres opinions politiques

« Tant d'efforts tentés pour ramener la confiance et l'union, tant de concessions faites à l'accord nécessaire des trois pouvoirs , ne produisaient aucun des résultats qu'on en espérait. La presse libre continuait à être agressive et violente ; les élections affranchies ne cessaient pas d'être menaçantes ; les exigences de la Chambre élective s'élevaient en proportion des satisfactions qui lui étaient accordées, et s'annonçaient pour l'avenir plus impérieuses et plus alarmantes ; enfin , dans la session de 4829, la plus imposante minorité qui se fut encore montrée menaça par ses votes jusqu'à la loi des finances.

« Le roi fut frappé de l'inutilité de ses tentatives ; 11 crut voir que le système adopté par ses ministres , sans affaiblir l'opposition , enlevait à sa couronne une partie de ses moyens de résistance ; il jugea convenable de s'arrêter, de se retrancher derrière ses prérogatives constitutionnelles, et de se défendre contre les attaques vives et ouvertes , et contre les empiétements, qui sont aussi des attaques plus lentes, mais plus sures.

« La tâche qu'imposait ce plan nouveau à ceux qui seraient chargés de son exécution , offrait des difficultés graves , peutêtre même des^langers ; il fallait du dévouement , du zèle , quelque courage. Le roi , pour mon malheur, jeta les yeux sur moi. Vous connaissez ma famille , ce que nous devions à nos princes, ce qu'ont d'empire sur un cœur qui ne manque pas de quelque générosité , le devoir et la reconnaissance ; vous savez donc que je ne pouvais pas balancer.

« Je ne formai pas le ministère du 8 août, mais j'y entrai. Les plus violentes clameurs accueillirent notre arrivée. On nous supposa le dessein de détruire la Charte ; chaque jour, cet attentat était promis pour le lendemain , et, dans cette supposition , tous les moyens de résistance s'organisaient , prêts à devenir des moyens d'attaque.

a Ce projet n'était point entré dans nos esprits , et tous nos vœux comme tous nos efforts tendaient à conserver, à consolider ce qu'on nous soupçonnait de vouloir renverser : six mois s'écoulèrent sans qu'aucun acte pût justifier ce soupçon, et la convocation des Chambres pour le 3 mars donna à ces suppositions hasardées le plus éclatant démenti.

« Je me souvenais qu'en 4844, dans un projet de loi sur la responsabilité , on avait proposé d'investir les Chambres du droit de déclarer les ministres indignes de la confiance publique ; que cette proposition avait été vivement combattue ; que M. Benjamin Constant, dont il me sera permis d'invoquer l'opinion, avait notamment soutenu « qu'une semblable déclaration « serait une atteinte directe a la prérogative royale; qu'elle dis- « puterait au prince la liberté du choix ; qu'en accusant les mi- « nistres, on n'attaquait qu'eux , mais qu'en les déclarant indi- « gnes de la confiance publique, c'est le prince qu'on inculpait « dans ses intentions ou dans ses lumières , ce qui ne devait ja- « mais arriver dans un gouvernement constitutionnel. »

« Rassuré par cette doctrine, qui me semblait juste et conforme aux règles de notre gouvernement, j'espérais que la Chambre des députés nous écouterait avant de nous juger, qu'elle voudrait connaître nos projets , voir nos actes , avant de déclarer entre le pays et nous une invincible antipathie.

« Si elle avait en effet consenti à nous entendre , j'ai la confiance que la prévention funeste qui nous avait accueillis se serait dissipée; car, dans tout ce que nous avions à lui proposer, nous n'avions été animés que par le désir d'accroître la prospérité de notre pays.

« Mon espoir fut déçu : vous savez dans quelj termes l'adresse de la Chambre fut conçue. Le roi crut son autorité compromise, sa prérogative la plus précieuse attaquée ; il voulut faire un appel à la France ; la Chambre fut dissoute ; mais les associations et la presse arrêtèrent en principe qu'il fallait renvoyer à la couronne les députés par lesquels la couronne avait cru ses droits violés, et les collèges électoraux se soumirent à cette décision et l'exécutèrent.

« La Chambre nouvelle s'avançait victorieuse et irritée ; les organes de l'opinion qui avait triomphé menaçaient de briser les ressorts du gouvernement, en usant du pouvoir, si ce n'est du droit, de refuser les impôts. Il fallait céder, sacrifier les ministres , recevoir ceux qui seraient imposés par la majorité, par la presse ou par le parti hostile qui la faisait mouvoir ; il fallait souffrir les réactions , subir les exigences , se laisser aller a un torrent qui pouvait tout entraîner, abandonner une volonté qu'on avait imprudemment peut-être proclamée immuable, livrer au mépris une autorité désormais avilie , ou se résigner à chercher dans l'art. 44 l'arme dangereuse qui y était déposée.

« Le roi jeta les yeux en arrière ; il se souvint des ministres de Louis XVI , si facilement abandonnés et repris; il se souvint du prix sanglant dont cette facilité avait été payée ; c'était depuis trente-sept années une pensée constamment reproduite autour de lui , que la faiblesse de son frère avait seule produit les malheurs de la révolution , et que les mêmes causes produiraient les mêmes effets. Et moi aussi , s'écrie l'accusé , et moi aussi , j'entendais sans cesse cette prédiction funeste, et j'en frémissais.

« Un des amis les plus éclairés des libertés publiques , un de ceux qui devaient les comprendre le mieux , l'orateur national dont j'ai rapporté tout à l'heure les trophées électoraux, avait dit :

« Le jour où le gouvernement n'existera que par la majorité a des Chambres, le jour où il sera établi en fait que la Chambre o peut repousser les ministres du roi et lui en imposer d'autres « qui seront ses propres ministres, ce jour-là, c'en est fait, non « seulement de la Charte , mais encore de la royauté. »

« Je relisais ces paroles solennelles qu'aucun soupçon de complaisance ou d'intérêt ne pouvait affaiblir, et ma terrible responsabilité réapparaissait alors dans toute son immensité.

« Convaincu que la Charte mettait dans nos mains le pouvoir de sauver la monarchie, il me semblait que j'en devais user, sous peine d'être taxé de lâcheté ou de trahison. On m'assurait que la France bénirait l'acte de fermeté qui la sauverait, que le parti contre lequel il fallait défendre le trône était désavoué par elle , qu'un acte de fermeté suffirait pour rendre à la couronne l'autorité dont elle avait besoin pour le bonheur même de la France ; que c'était le seul moyen de conserver la Charte ellemême, attaquée comme la royauté.

« Tel était le langage qui résonnait autour de moi ; telles étaient les conclusions des mémoires qui m'étaient adressés , et la violente hostilité des avis contraires ne faisait qu'accroître à mes yeux l'imminence du mal et l'urgence du remède.

« Alarmé, non pour moi, d'une tache au-dessus de mes forces, je voulus laisser en d ?s mains plus habiles le dépôt accablant dont je craignais de ne pouvoir supporter le poids. Je voulus m'éloigner ; des ordres auxquels je n'avais pas appris à désobéir m'enjoignirent de rester au poste où j'étais placé. Je restai, car il était périlleux , et il fallut agir.

<» Si je disais quels conseils me furent donnés ; si je nommais ceux qui les dounaient, et qui, depuis, ont sans doute joint leur

voix à tant d'autres voix accusatrices ; si je pouvais montrer en faisceau à ceux qui méjugent avec tant de sévérité, toutes les craintes, toutes les illusions, toutes les influences, toutes ces violences morales qui ont maîtrise à la fois ma conscience et ma raison, peut-être, en comprenant ma situation, serait-on moins inexorable pour mes actes. Ces actes, je ne puis les nier; je laisse à ceux qui ont partagé mes alarmes , et qui partagent aujourd'hui mes dangers, le soin de les examiner, et de mettre à ira devant vous le mal particulier auquel chacun d'entre eux devait apporter un remède. Je m'en remets à eux de ce soin , et je ne décline rien de ma responsabilité. J'ai signé le premier les ordonnances du 25 juillet ; le premier je dois en répondre , je le sais , je l'avoue , et ce n'est pas aujourd'hui que cette obligation m 'apparaît le plus effrayante.

a J'ai vu, dans mon pays, dans la ville où je suis né, couler le sang français répandu par des mains françaises ; j'ai vu s'écrouler en débris ce trône que j'avais mission de défendre et de consolider; j'ai vu le monarque dont je voulais conserver l'autorité intacte et pure, courber sa tête blanchie, déposer luimême sa couronne, déshériter son fils, et chercher vainement à racheter par le sacrifice amer de deux générations de rois, la fortune perdue de la troisième. J'ai vu passer sous mes yeux cette révolution dévorante, et j'ai pu me dire à l'aspect de ce mouvement immense et destructeur que ma main venait d'imprimer, et qu'elle était impuissante à contenir : C'est moi qui dois à la France et au monde le compte terrible de tant de maux. Croyexmoi ; c'est là qu'était l'accusation avec toute sa puissance ; il n'est pas au pouvoir des juges d'infliger à un homme de cœur un supplice pareil à celui-là. »

Messieurs, voilà ce que répond l'ancien serviteur de la famille bannie à ce reproche si grave d'avoir violemment changé les institutions du royaume. Je ne sais, mais il me semble qu'il y a dans ce récit, qui, il faut bien le dire, ne manque pas de vérité , dans cette peinture de tant de sentiments opposés , de tant d'impulsions contraires, quelque chjQse qui avertit l'ame du juge que le crime ne se retrouve pas ici ; il a cru qu'un parti puissant marchait avec persévérance au renversement de la dynastie; il a cru le trône attaqué , la monarchie mise en péril ; il a saisi pour les défendre les armes qui lui paraissaient les pins sûres. Sans doute on pourra lui répondre qu'il a choisi les plus dangereuses, qu'il a précipité la chute au lieu de la ralentir;

DES MINISTRES. 495 qu'en portant une main imprudente sur notre Charte, qu'en donnant à l'injuste agression qu'il redoutait toute la force et toute la faveur d'une résistance légale, il a enlevé à la couronne sa véritable puissance et son plus solide appui.

xMais qui oserait lui dire aujourd'hui que le danger qu'il redoutait était une chimère; que le trône , reposant sur la Charte même, n'avait à craindre aucun ébranlement; que tout était, dans le pays, calme, régulier et soumis; qu'au point où l'on était parvenu , on pouvait y marcher hardiment dans la voie constitutionnelle ?

Sur ce point, messieurs, je dois le dire, car cette vérité appartient à la défense, et il ne m'est pas permis de la lui enlever; sur ce point , le doute n'est plus possible. Depuis quatre mois r trop de voix, trop d'écrits ont pris soin de le dissiper. Je ne rappellerai point ici tous les aveux , ou plutôt , tous les appels à la reconnaissance publique que la presse nous a transmis ; il n'est aucun de vous qui les ignore.

Là, nous lisons que les conspirateurs de la Rochelle avaient des amis et des ajfiliés par toute la France ; ici , que sous le gouvernement des Bourbons l'opposition s'est servie pendant quinze ans de tous les griefs particuliers pour rendre plus invincible l'éloignement qui, le pouvoir.

Ailleurs, des écrivains déclarent que la France a pris les armes cotUre le principe odieux de la légitimité de droit divin ; ils invoquent le témoignage des députés courageux qui ont conspiré avec eux contre les Bourbons ; ils ajoutent que, dans les grau dos journées, ils n'ont pas voulu seulement punir un roi parjure, mais encore saisir un heureux prétexte pour échapper à un régime odieux et rentrer dans les voies de 89.

Ailleurs encore , nous voyons que, dans une association fameuse, qui compte déjà plusieurs années d'existence, on raconte la révolution attendue depuis long-temps, les efforts faits par la société pour renverser Charles X, ses liaisons avec les patriotes des provinces, son influence sur les élections, son affiliation av ec les conspirateurs.

Je m'arrête , messieurs , et vous savez si c'est par impuissance ; je laisse à ceux qui partagent avec moi la noble et difficile lAche que je remplis, le soin d'achever ce tableau dont je ne vous offre que r esquisse.

Il faut donc l'avouer, et c'est la seule conclusion que je pré-

tende tirer de ce que j'ai dit : le danger de la dynastie n'était point une illusion. Les circonstances où se trouvait la France à la fin de juillet étaient de nature à inquiéter le dévouement et à alarmer la responsabilité de ceux qui , en recevant de leur souverain le dépôt de son autorité, avaient juré de le conserver intact et de le garder fidèlement.

Si votre conscience le reconnaît, messieurs, ma tâche est remplie. Je ne me s\iis point chargé de justifier le ministère du 25 juillet , accusé aux yeux de la postérité d'une funeste erreur dont le souvenir ne peut plus périr. J'ai promis de défendre le ministre accusé devant vous du crime de trahison; et, je le répète avec cet accent de vérité qui n'appartient qu'à la conviction , il n'y a point ici de crime ; votre sévérité l'y rechercherait vainement. Connaissance trompeuse de l'état du pays, préoccupation occasionée par un danger réel mais mal combattu f confusion toujours dangereuse entre le courage et la témérité, entre l'affection et l'obéissance, sacrifice d'un devoir certain à ce qu'on a pu coire un devoir plus pressant encore , voilà ce que vous y verrez peut-être, voilà ce que la raison, la politique, la conscience livrée à elle-même peuvent y voir avec vous ; mais pour cette intention réfléchie, pour cette préméditation sinistre y pour cette volonté calculée de commettre une action qu'on sait être criminelle, elles n'y seraient pas retrouvées par ses ennemis ; comment le seraient-elles par ses juges ?

Les accusés, et notamment M. de Polignac, ne peuvent donc être déclarés coupables de trahison , pour avoir changé arbitrairement et violemment les institutions du pays ; car, en droit f ils ont pu, sans crime, croire la couronne autorisée à agir en dehors des lois pour la sûreté de Fêtai; en fait, ils ont pu, sans crime, croire la sûreté de l'état menacée, et l'emploi du pouvoir extraordinaire devenu nécessaire.

Je puis donc passer au troisième chef d'accusation.

M. de Polignac est-il coupable de trahison pour avoir formé urr complot attentatoire à la sûreté de Fêtai ?

J'avoue, messieurs, que j'ai quelque peine à discuter cette partie de l'accusation, à cause de la difficulté que j'éprouve pour la comprendre.

Quel est le complot attentatoire à la sûreté de l'état qui aurait été formé , et auquel M. de Polignac aurait pris part ? C'est, sans doute , celui qui aurait eu pour objet la violation de la Charte et l'atteinte portée à nos institutions. Dans ce cas , ce gTief est évidemment identique avec le précédent; il se confond avec lui et ne peut former une accusation séparée, car le fait de la signature apposée aux ordonnances du 25 juillet et celui de la préparation de ces actes ne sauraient faire deux crimes distincts et différents.

Le seul objet réel que puisse avoir l'accusation en vue , doit être d'établir que la signature des ordonnances n'est pas un fait spontané, l'eflet d'une résolution née de l'embarras d'une situation imprévue, mais le résultat d'une longue combinaison, l'exécution d'un plan dès long-temps arrêté, et pour lequel le ministère du 8 août a été formé. Dans ce cas même, cette circonstance pourrait constituer une aggravation du fait principal, mais non un fait d'une autre nature.

. Toutefois, examinons l'imputation en elle-même et indépendamment des conséquences qu'on en veut déduire.

Est-il prouvé que M. de Polignac eût formé depuis Ion g- temps le projet de violer la Charte, de détruire nos institutions, qu'il fût entré au ministère dans cette vue, qu'il ait marché pendant une année vers ce but? ou n'cst-il pas évident, au contraire, qu'il a été amenépar les circonstances au parti fatal qui a été pris?

Messieurs , éclaircissons ce point : je crois , grâce au ciel , la tache facile.

Dès le commencement de l'année 4829 , à l'époque où M. le comte de La Ferronnais fut atteint d'une maladie grave , et qui paraissait mortelle, il est notoire et certain que Charles X eut le projet d'appeler M. de Polignac au ministère des affaires étrangères. Ce désir, qui fut manifesté plusieurs fois, éprouva de la résistance de la part des hommes qui formaient alors le conseil de la couronne : sans cet obstacle, M. de Polignac serait entré dès ce moment dans le cabinet tel qu'il était composé; et, certes, il ne lui venait pas en pensée qu'aucun de ceux dont il serait devenu le collègue , eût consenti à le suivre dans la voie où il est entré depuis.

Il est donc tout-à-fait inexact d'induire de l'arrivée de M. de Polignac au conseil , que le projet d'attenter à la Charte était déjà combiné avec lui.

Le ministère du 8 août fut formé. Parmi les hommes qui y

furent appelés, on remarqua, j'ai déjà eu occasion de le dire , M. le comte de Cliabrol , dont la prudence et la mesure étaient connues; M. de Courvoisier, que tous ses antécédents politiques liaient aux principes constitutionnels, et M. de Rigny , que rien ne pouvait faire soupçonner d'une complaisance contraire à ses opinions et à ses devoirs. Ce ne sont pas de tels collaborateurs qu'aurait choisis un homme qui aurait eu déjà conçu le hardi dessein qu'on suppose.

Si ce dessein eût été formé en effet, s'il eût été la pensée dominante et créatrice du ministère du 8 août, il aurait dû être et il aurait été évidemment exécuté sur-le-champ. La brusque invasion de ces mesures violentes était la seule chance de succès qu'elles pussent avoir. Rien n'était prévu ; rien n'était encore préparé pour la résistance ; alors un succès momentané était possible; mais avec un semblable projet, attendre que la menace fût connue, avertir le pays de l'imminence du danger, laisser se former les associations pour le refus de l'impôt, attendre que la magistrature eût condamné les écrivains pour avoir supposé au gouvernement la pensée de créer des impôts sans loi , ou de faire créer des lois par des corps constitués autrement que la Charte ne l'autorisait, laisser la presse établir la doctrine des droits du peuple, et enseigner la théorie de la résistance légale , c'était jeter soi-même les fondements d'un obstacle indestructible , c'était prendre plaisir à organiser sa propre impuissance.

Ce n'est pas ainsi que procèdent ceux qui visent au despotisme; et jusque là la raison repousse ridée d'un pareil oubli de toute prudence.

Continuons.

Peu de temps s'écoule : une division éclate dans le conseil ; nn de ses membres se retire : quel est ce membre ? c'est celui dont le nom avait été invoqué le plus souvent comme un indice de la pensée contre-révolutlonnairé. On conserve ceux dont la présence est incompatible avec cette pensée, et on appelle M. Guemon de Ranville que l'accusation est elle-même disposée à reconnaître avoir été , jusqu'au dernier moment, en opposition ouverte avec la tentative malheureuse faite au mois de juillet dernier; celui qui avait hautement déclaré que la Charte était son évangile politique; celui qui reconnaissait en principe que dans un gouvernement représentatif H fallait marcher avec

te pays , et qu'en France la couleur politique du pays était celle du centre gauche.

Au mois de mai 1830, après l'adresse de la (Chambre, son ajournement, sa dissolution et la convocation des collèges électoraux, un nouveau mouvement s'opère dans le cabinet, et celui-là parait au premier coup d'œil combiné dans le sens que suppose l'accusation : aussi prend-elle soin de le rappeler. M. de Chabrol et M. de Courvoisier se retirèrent, dit-on : nous reviendrons tout a l'heure sur cette retraite , dont la sagesse de la Cour a voulu éclaircir les causes, et nous verrons si ces éclaircissements n'ont pas détruit en même temps la chimérique accusation de complot : occupons-nous d'abord de ceux qui sont entrés. Le premier est M. de Chantelauze, celui , a-t-on dit , qui avait fait au roi de si faux calculs sur la majorité de la Chambre; celui qui avait développé, dès 1829, le plan qui a été exécuté en 1830; celui qui depuis avait engagé le gouvernement à faire un cinq septembre monarchique.

Certes , en admettant la réalité de ces suppositions , il est facile d'arriver à des conséquences favorables à l'accusation mais la première nécessité d'une conséquence , c'est le principe; la première condition d'une présomption , c'est un fait connu <Jui mène à la connaissance de celui qu'on cherche.

Ici , c'est le principe de l'argument , c'est le fait connu de la présomption qui manque. Rien dans la procédure n'appuie les rumeurs sur lesquelles l'accusation avait raisonné. M. de Chantelauze a démenti ces allégations ; il a expliqué depuis longtemps ces paroles ; et ceur qui l'ont connu savent bien que le péril qui naît d'une vérité est préférable pour lui à la sécurité que peut donner un mensonge.

L'entrée de M. de Chantelauze au ministère n'est donc pas un indice de complot ; et M. de Chabrol , qui le connaît depuis long-temps, y aurait vu plutôt un indice contraire.

M. Capelle est admis au conseil , et l'on crée même pour lui Un ministère. M. Capelle était l'homme des élections, et nullement l'homme des coups d'état : c'est son expérience et son habileté pour les élections dont on avait besoin : donc, on s'occupait sérieusement des élections ; on attachait un grand prix a ce qu'elles eussent un résultat favorable au ministère. Ce n'est donc pas des coups d'état qu'on préparait; c'était une lutte constitutionnelle dans laquelle on cherchait à demeurer le plus fort,

M. de Peyronnet reçoit le portefeuille de l'intérieur, et M. de Peyronnet est un homme qui a de l'habileté , de la résolution , qui est capable de soutenir et de pousser à bout une grande entreprise.

C'est ce que personne ne conteste; mais qu'est-ce que cela prouve ?

Le caractère connu de M. de Peyronnet a paru favorable aut élections vers lesquelles toutes les idées étaient tournées. Le ministère manquait d'hommes exercés aux débats parlementaires : M. de Peyronnet était l'un de ceux qui pouvaient le mieux remplir cette condition de notre forme de gouvernement.

En voilà plus qu'il n'en faut pour expliquer la mesure qui lui a confié le portefeuille de l'intérieur, lofais il y a plus, et cette observation vous aura déjà frappés sans doute : il en est de M. de Peyronnet comme de M. Gucrnon de Ranville. La procédure indique clairement, et l'on s'accorde à reconnaître qu'il a été vivement opposé au parti qui a obtenu au mois de juillet un triomphe si funeste au tronc ; que sa voix a lutté long-temps au conseil pour combattre la mesure extrême que les circonstances faisaient juger nécessaire , et qui avait de puissants appuis.

Mais si ce fait est vrai , comme tout le prouve , il est donc vrai aussi que le complot dont nous recherchons l'existence, ne peut pas avoir été réellement formé avant l'époque où les actes ont eu lieu.

L'entrée de M. de Peyronnet au conseil, dans le mois de mai, paraît donc inconciliable avec l'idée que le plan exécuté en juillet eût été formé avant cette époque.

Jusqu'ici encore rien ne prouve le complot, et tout le dément En chercherait-on la preuve dans la déposition d'un pair du royaume qui a vivement frappé l'attention publique ? Je ne puis le craindre. Je sais toute la confiance qui est due à la haute dignité comme au caractère personnel du noble témoin ; mais j'étais convaincu, même avant de l'avoir entendu hier, que ce serait donner à son langage une interprétation beaucoup plus étendue qu'il ne l'a voulu lui-même, que d'y trouver la preuve d'un complot positif tramé depuis long-temps.

M. le marquis de Sémonville a rencontré M. de Polignac à Saint-Cloud , le 29 juillet, sur le pont du Trocadéro; il a remarqué en lui les signes d'une agitation très visible. M. de Polignac lui a dit : « Ces malheurs sont votre faute. Ne vous ai-je

« pas tourné depuis six mois sur ce qu'on pouvait faire de la « Chambre des pairs? » Voilà toutes les paroles proférées alors par M. de Polignac et rappelées par M. de Sémonville ; et de ces paroles vagues et peu intelligibles à la preuve d'un complot attentatoire a la sûreté de l'état, l'intervalle me paraît immense.

A la suite vient la réponse faite par M. de Sémonville, réponse énergique et mesurée, propre à faire bien connaître la ligne constitutionnelle et légale de laquelle rien n'aurait fait dévier la Chambre des pairs , et qu'on ne s'étonne pas de voir reproduite avec tant d'exactitude, malgré l'agitation du moment, du lieu, . et des interlocuteurs, parcequ'ellc ne contient que l'expression habituelle des sentiments de celui qui Ta faite.

« Vous m'avez demandé une fois, répondit M. de Sémonville à M. de Polignac, « si la Chambre des pairs se déterminerait « jamais à amender un budget, » et je vous ai répondu : « Oui , « dans une circonstance très grave..., la Chambre se déterminc- « rait à amender ou à refuser un budget...; mais si vous entendez, « comme je suis sûr que telle est votre pensée , que la Chambre « vous donne un centime, un homme ou une loi sans la Cham- « bre des députés, vous pouvez nommer cent cinquante pairs , « et votre nomination sera vaine. La Chambre ne se suicidera « pas : son acte serait nul en droit et en fait, puisque la loi à la « main on refuserait de lui obéir. »

Rien n'est plus juste ni plus constitutionnel que la doctrine soutenue par M. de Sémonville, et tous ceux qui connaissent ses principes le reconnaîtront à ce langage ; mais tout ce que nos juges peuvent y chercher , ce n'est ni l'opinion du témoin ni sa pensée ; c'est le sens des paroles qu'aurait prononcées l'accusé dans cette circonstance que le témoin rappelle : « Il avait dc- « mandé si la Chambre des pairs se déterminerait à amender un « budget. » Voilà la question tout entière : et M. de Sémonville, avec la loyauté qu'on devait attendre de lui, a formellement reconnu que la conclusion qu'il avait tirée de ces paroles n'était qu'une supposition, et qu'aucune communication faite en aucun temps par M. de Polignac n'avait pu la confirmer. Il n'y a donc là rien d'illicite, rien qui fasse supposer un projet de violer la Charte, rien qui justifie, par conséquent, l'imputation d'un complot contre la sûreté de l'état.

Quel autre indice peut-on invoquer?

Le langage des journaux supposés les organes du ministère? Si la loi ajoutait à la responsabilité de leurs actes , qui pèse déjà

sur les ministres, la responsabilité des écrits périodiques dont on leur attribue la direction, le poids serait accablant, et la loi serait injuste : M. de Polignac a souvent désavoué les journaux qui lui paraissaient dévoués , dans leur langage sur les choses ; j'aime à dire qu'il les a hautement désavoués dans leur langage sur les personnes.

On avait parlé de démarches tentées pour arriver à l'établissement des cours prévotales, mais ce soupçon s'est complètement évanoui , et la procédure ni l'accusation ne laissent plus , sur ce point, rien à faire à la défense.

Jusqu'ici je n'ai fait que combattre des suppositions et me prévaloir d'une absence complète de preuves. Pour un accusé, cette défense est suffisante sans doute , mais je puis invoquer moi-même les preuves dont je suis dispensé.

Amis de la vérité, pareeque vous l'êtes de la justice, vous avez voulu savoir quels motifs avaient déterminé, au mois de mai 1829, la retraite des deux ministres qui furent alors remplacés. Vous avez bien senti que , si le complot avait en effet existé, la preuve devait s'en trouver là ; et vous avez, en conséquence, interrogé la mémoire et la conscience de ceux qui pou,vaient le mieux vous éclairer.

M. de Chabrol et M. de Courvoisicr se sont trouvés placés, il faut le dire, entre deux devoirs impérieux et pourtant contraires : d'une part, le secret juré ; de l'autre, la vérité promise; d'une part, le souvenir d'anciens engagements; de l'autre, le besoin de satisfaire la justice : ils ont jugé que, dans cette circonstance solennelle, où il s'agissait non de leur intérêt personnel, mais de la sûreté d'autrui , leur plus sainte obligation était la dernière, et il est ici plus d'une conscience qui sanctionnera le cri de la leur.

Vous les avez donc entendus, et tous les doutes se sont évanouis.

Deux opinions divisaient le conseil. Les uns pensaient que la dignité de la couronne et ses intérêts bien entendus lui faisaient un devoir de persister dans les résolutions qu'elle avait annoncées, et de maintenir son ministère, dont aucun acte n'avait pu justifier encore l'hostilité de la Chambre ; ils espéraient que la fermeté du roi ramènerait à sa cause l'opinion des électeurs qui ne voudraient pas compromettre par une lutte fâcheuse la prospérité matérielle du pays, et ils se flattaient d'obtenir une majorité favorable : ils penchaient vers la dissolution.

Les autres, ne partageant pas ces illusions et prenant en considération l'état qes esprits , voulaient qu'on cédât aux nécessités du gouvernement représentatif, et qu'on n 'essayât pas de lutter contre une majorité qui reviendrait, après les élections , plus puissante et plus irritée.

Tel fut le sujet de la division; tel fut l'honorable motif de la retraite des deux ministres dont la prévoyance éclairée avait bien jugé l'aveuir.

Il n'y avait là , et tous les deux le déclarent, ni complot, ni combinaison contre la Charte , et l'idée des coups d'état ou des mesures extra-légales ne fut énoncée par personne.

C'est qu'en eflet, elle n'était arrêtée dans l'esprit de personne; il sera démontré pour tous ceux qui examineront sans préoccupation la marche des événements pendant cette dernière année, pour tous ceux qui remarqueront cette inaction prolongée , ces mutations fréquentes dans le conseil , cette absence complète de précautions prises et de mesures arrêtées au moment de la crise, qu'aucun plan contraire à nos institutions n'avait été formé d'avance.

M. de Polignac a marché d'espérances en espérances , d'illusions en illusions ; il a cru pouvoir vaincre avec le temps l'esprit de résistance qui avait marqué son arrivée ; il a cru , au mois de mars, obtenir la majorité dans la Chambre des députés; il est demeuré convaincu , après le vote de l'adresse, qu'une mesure énergique ramènerait les cœurs déjà ébranlés; il a pensé que ses efforts l'emporteraient dans des élections nouvelles sur ceux d'une opposition dont il se dissimulait encore la puissance; il a si bien cru que ces élections pourraient être heureuses, qu'il n'a pas craint d'y faire intervenir la personne du roi.

Avec des élections heureuses, il avait une majorité favorable; avec cette majorité, il obtenait par les voies constitutionnelles des lois sur la presse et des lois électorales qui pouvaient garantir le trône menacé.

Toutes ces chimères s'évanOuirent successivement, tombèrent l'une après l'autre, et le moment décisif arriva sans avoir été sérieusement médité ni prévu.

C'est quand les élections ont été achevées, quand la terrible réalité s'est offerte, quand on s'est trouvé en présence d'un fait accompli, quand la facile ressource du terni» et des ajournements a été épuisée, qu'il a fallu prendre un parti; et quel parti pouvait être pris au point où on était arrivé? Tenter de marcher

dans la voie régulière et légale , c'était folie ; car une majorité compacte et résolue était là comme une barrière insurmontable. Se retirer et abandonner le trône quand le tronc persistait à compter sur l'appui de ses conseillers , cela semblait lâcheté , car le danger était visible, et on aurait paru fuir devant lui. Voilà comme on s'est trouvé poussé à la périlleuse ressource des coups d'état

Ainsi , messieurs, il n'y a point eu de plan arrêté, point de projet mûri et formé pour le renversement des institutions ; les ordonnances du 25 juillet ne sont pas le résultat d'une combinaison réfléchie, d'une attaque méditée, et l'accusation ne peut compter un pareil complot au nombre des charges qui pèsent sur ceux que sa rigueur poursuit.

J'arrive ainsi , messieurs , par une route lente , pénible et douloureuse, au dernier chef d'accusation , c'est-à-dire au dernier élément de l'accusation de trahison.

S iv.

M. de Polignac est-il coupable de trahison pour avoir excite la guerre civile en armant les citoyens les uns contre les autres; d'avoir porté la désolation et le massacre dans la capitale et dans plusieurs autres communes?

C'est ainsi que le quatrième chef d'accusation est conçu , et c'est particulièrement contre M. de Polignac qu'il est dirigé.

Jamais assurément imputation plus cruelle, plus flétrissante, ne fut portée contre un ministre; jamais homme ne fut plus ouvertement livré à la haine publique et signalé à l'indignation universelle. Exciter la guerre civile, armer les citoyens les uns contre les autres , porter en divers lieux la dévastation et le massacre, ce ne sont pas là de ces actes hardis que le succès absout, que la politique comprend et excuse. De telles actions commises avec la volonté de les commettre, sont des crimes qui resteraient crimes après la victoire, et pour lesquels la conscience d'un homme de bien répugnerait à chercher des atténuations et des excuses.

Mais plus l'accusation est grave et terrible, plus la nécessité de la preuve esf rigoureusement imposée. Serions-nous assez malheureux pour que cette obligation fût remplie? Nos accusateurs auraient-ils obtenu sur nous ce triomphe douloureux

dont leur cœur aurait à gémir? Non , messieurs ; ils ont prouvé de grands malheurs, sans doute, de grandes fautes peut-être; mais ils n'ont pas prouvé de crimes : ils auraient essayé vainement de faire de celui qu'ils accusent un homme féroce qui voit de sang-froid couler le sang et tomber les victimes, qui repousse la paix , qui excite au meurtre, qui ordonne le massacre et prépare les supplices.

Ah ! si telle était l'impression que leurs paroles auraient laissée dans vos esprits, au nom du ciel, ne souffrez pas qu'elle y pénètre. Elle égarerait votre justice, elle entraînerait votre conscience hors des voies qu'elle doit suivre. Non , le zèle le plus aveugle, le fanatisme le plus insensé ne dénaturerait pas à ce point le cœur et le caractère. On ne devient pas un homme sanguinaire, un citoyen barbare, pareequ'on est animé d'un dévouement profond et exalté.

Après quarante-cinq ans d'une vie passée dans l'exercice des vertus douces , dans l'habitude des sentiments généreux et bienveillants , un jour ne nous fait pas inexorable et sanguinaire. Non , messieurs , l'accusation se trompe ; suspendez votre jugement ; écoutez-moi, et voyez qui d'elle ou de nous il est plus doux , plus juste et plus naturel de croire.

Ici les faits sont nombreux. On a peine à suivre la série des actes dénoncés à la colère publique. A l'occasion de ces actes, l'accusation retrouve partout le nom de M. de Polignac, et elle le retrouve et le reproduit sans indulgence. Pour tous les autres accusés on remarque souvent la bienveillance à côté de la mémoire, une supposition atténuante a côté d'un fait fâcheux. Qn n'a réservé que pour lui cette rigueur sans mélange qui n'explique rien, qui n'adoucit rien, qui ne fait jamais A la situation, aux circonstances, à la préoccupation du désespoir, la part que l'équité semble réclamer pour elles.

M. de Polignac est loin de se plaindre de la justice qu'on est disposé à rendre aux sentiments et aux intentions de ceux qui partagent ses dangers ; il sait mieux que personne combien elle leur est due; mais, malgré le degré de malheur auquel il est parvenu, il ne peut se résigner à cette pensée, que la mémoire qui accuse soit la seule qu'on ait conservée pour lui.

Son nom, ses antécédents , tels que les ont faits les rumeurs populaires, seraient-ils pour quelque chose dans cette prévention désespérante? Peu d'hommes ont été, sous ce rapport, traités plus cruellement que luirf

Fanatique, ultra mon ta in , protecteur de cette société dangereuse, mortelle ennemie de nos libertés, intolérant en matière religieuse, intolérant en matière politique, adversaire constant de nos institutions, implacable pour ceux qui ont suivi d'autres drapeaux, étranger à tout sentiment de patriotisme et d'honneur national : tels sont les traits sous lesquels on l'a signalé ; tel est l'homme qu'ont poursuivi jusque sous votre égide les cris de mort et les accents de la haine. Et comment cette erreur funeste se serait-elle dissipée ou affaiblie, lorsqu'on a entendu l'accusation, l'accusation dont le langage est soumis à tant de mesure, déclarer que, dans l'opinion de la France, il représente à lui seul toute la faction contre-révolutionnaire, et que c'est toujours lui qui a été offert aux espérances des ennemis de V ordre et des lois ?

Messieurs , une imputation semblable impose à la défense des devoirs qu'elle ne saurait balancer à remplir. Avant de parcourir les faits particuliers sur lesquels l'accusation repose , elle doit repousser hautement ces suppositions cruelles au travers desquelles la vérité, qui justifie, ne saurait se faire jour. Vous avez besoin de connaître l'homme pour comprendre l'accusé.

Permettez-moi donc de placer sous vos yeux l'esquisse rapide, mais fidèle, d'une vie si étrangement déûgurée.

Jules de Polignac , dont la famille était depuis long-temps attachée à la maison royale, fut élevé à Versailles avec les enfants qui portaient alors le beau nom à* enfants de France; il suça avec le lait le respect et l'amour pour Louis XVI et pour ses frères, et le dévouement à son roi se développa chez lui en même temps que la tendresse filiale.

11 avait neuf ans lorsque la révolution éclata , et sa mémoire resta frappée de ces cris d'amour , de ces bénédictions populaires qui accompagnèrent quelques jours le nom du ministre que Genève avait donné à la France, et de ces clameurs injurieuses qui le poursuivirent bientôt après.

Sorti de France avec sa famille lorsque le sang commença à couler, il parcourut d'abord l'Italie et l'Allemagne ; il prit du service en Russie, et vint en 4800 s'établir en Angleterre, auprès de Monsieur, qui rattacha à sa personne. 11 était âgé de vingt ans.

Personne n'a publié les grands événements dont la France était alors le théâtre. La transition se préparait pour elle d'un état complet d'anarchie et de liccuce à un gouvernement rc-

gulier qui devait lui donner, à la place de la liberté, l'ordre intérieur et la gloire militaire.

Cette transition ne pouvait s'opérer sans cflbrt et sans secousse, et des dangers nombreux entourèrent les premiers pas de l'homme extraordinaire qui relevait, avec d'habiles précautions, les débris d'un trône sur lequel il avait résolu de s'asseoir.

Parmi les tentatives audacieuses faites contre lui , il en est une qui fut marquée du sceau de la férocité , et qui est connue sous le nom de complot de la machine infernale; complot infâme où la barbarie le dispute à la lâcheté , et dont , après vingt-neuf ans, le souvenir éveille encore une juste et légitime indignation. Un soupçon affreux s'était élevé autrefois contre M. Jules de Polignac ; on l'a nommé parmi les complices de cet horrible attentat : ce soupçon s'est renouvelé , ou plutôt cette calomnie s'est reproduite dans un de ces moments où toutes les calomnies reparaissent ardentes et empoisonnées, lorsque, poursuivi et menacé , tous les malheurs ont dû l'accabler à la fois; et c'est, parmi les injustices par lesquelles on a cherché à flétrir son nom, celle dont le poids lui a paru le plus douloureux à supporter.

Réduit à repousser l'allégation d'un fait, à se débattre contre l'impuissance d'une preuve négative, il eut eu pour se défendre contre ces accusations vagues qui ne reposent que, sur une rumeur populaire, son démenti solennel et son défi de produire aucun indice à'I'appui du soupçon. Mais que peuvent sur des préventions obstinées les démentis et les défis d'un accusé dont toutes les paroles sont accueillies par la défiance, et chez qui le cri de l'honneur blessé semble toujours arraché par le besoin de défendre sa vie ?

La Providence, par qui au moins les malheureux ne sont pas abandonnés , a suscité en sa faveur un témoin sur, un témoin non suspect, dont le langage franc et positif devra détruire tous les doutes.

Tout le monde connaît en France M. le comte Réal , et les importantes fonctions qu'il a remplies avec une haute distinction sous l'empire. Je savais que par sa position il pouvait mieux que personne avoir connu les faits qu'il s'agissait d'éclaircir ; je savais que son caractère personnel et ses sentiments politiques donneraient à sa déclaration tout le poids d'une preuve. Je me suis adressé à lui pour connaître toute la vérité. Permettez-moi de vous lire sa réponse.

Paris 9 le 10 décembre ! 850.

Mofsxiur le Vicomte,

Dans la lettre que vous m'avez fait Thouneur de n'adresser le 6 de ce mois, vous m'annoncez qu'au nombre des imputations étrangères aux débats du procès des anciens ministres , il s'en trouve une qui sera peut-être rappelée, et qui se rattache à l'affreux complot connu sous la dénomination de la machine infernale. Tous me demandez si je pourrais attester que M. de Polignac y était entièrement étranger ; «t vous désirez que je vous autorise à faire usage de ma réponse auprès de la Cour des pairs , si cet usage devenait nécessaire.

Voici ma réponse :

Je n'ai déployé, dans l'instruction de cette épouvantable affaire , aucun caractère officiel , mais j'en ai connu tous les plus minutieux détails. J étais à côte du miuistre de la police an moment de l'explosion; dix minutes après je me trouvais sur la scène de désolation où la machine avait éclaté, et, heure par heure, pour ainsi dire, j'ai nssisté à toutes les découvertes qui ont fait connaître, soit les auteurs de l'attentat, soit ceux que des soupçons plûs ou moius graves ont accusés.

Dans les circonstances où me place votre lettre, ne voulant pas m'en rapporter uniquement à ma mémoire, j'ai consulté les nombreuses notes qui me restent; j'ai fait plus, j'ai relu les débats du procès, recueillis par tes sténographes, les pièces officielles, rapports, acte d'accusation, les quatrevingt-douze ques'ions soumises aux jurés , et le jugement, le tout formant deux volumes, imprimés à Paris, en floréal an IX, de l'imprimerie de la république , et je puis avec sécurité attester que dans tonte cette horrible affaire le nom de M. de Po/ignac n'a point clé prononcé. %

Vous pouvez, monsieur le vicomte, faire de cette déclaration l'usage qui vous paraîtra nécessaire.

J'ai l'honneur, etc.

Signé le comte ViinhfCotueJUer d'état à vie.

Ainsi s'explique l'homme d'honneur à qui la vérité est connue , et dont l'impartialité ne peut être suspecte.

Grâce au ciel , si le nom de M. de Polignac est encore mêlé au souvenir de la machine infernale, ce ne pourra être que par la haine , et ce ne sera plus par l'erreur.

Trois ans entiers s'écoulèrent , pondant lesquels celui dont je vous raconte la vie continua à habiter l'Angleterre. Il profita de ce séjour pour étudier avec soin les institutions anglaises, et je dirais, s'il n'y avait pas entre cette assertion et les événements qui l'ont conduit devant vous quelque chose qui paraît contradictoire , qu'il les observa avec un vif intérêt , et qu'il 6t des vœux pour que son pays pût s'enrichir un jour d'institutions pareilles à celles dont il admirait les effets.

En 4803 un mouvement se prépara en France en faveur de la dynastie exilée. Des officiers généraux d'une grande renommée dirigeaient cette périlleuse opération et paraissaient compter sur l'appui d'une portion considérable de l'armée et de la population. Pichegru, l'un des chefs de l'entreprise , proposa à Jules de Polignac de l'accompagner à Paris et de partager des dangers dont il ne lui dissimula pas la gravité. Celui-ci n'hésita point alors a le suivre, et il n'hésite pas aujourd'hui à l'avouer.

Fatiguée par le désordre, dégoûtée par la faiblesse et par l'impéritie, la France appelait de ses vœux un gouvernement protecteur et durable qui lui rendit le repos. Celui qui devait la satisfaire n'avait point encore jeté les fondements de cette puissance souveraine qui a brillé depuis de tant d'éclat. Il s'agissait, non de renverser un gouvernement établi et de livrer son pays aux chances d'une révolution, mais de placer l'ancienne famille au lieu d'une famille nouvelle sur le trône qui se relevait.

Jules de Polignac arriva à Paris avec le général Pichegru et le marquis de Rivière. Son frère ainé l'avait devancé. Je ne vous raconterai pas les événements qui suivirent son arrivée et les résultats de leur téméraire expédition. Ils ont fait la matière d'un procès célèbre et ne peuvent avoir été oubliés. Je ne m'arrêterai que sur une seule circonstance qu'il ne m'est pas possible de passer sous silence, car elle fait connaître cet homme qu'on signale comme insensible aux maux d'autrui, comme indifférent sur le sang répandit; que dis-je? comme empressé de le faire répandre ; et mon premier besoin est de briser cette arme cruelle dans les mains de ceux qui peuvent s'en servir encore.

Son frère et lui avaient été arrêtés et traduits devant la cour spéciale, avec Georges , avec Moreau , avec tous les acteurs de ce drame lugubre. Le dénouement approchait ; le président demande aux accusés s'ils n'ont rien à dire de plus pour leur défense. « Je n'ai qu'un vœu à exprimer, répondit l'aîné des deux frères : si l'un de nous deux doit périr, sauvez mon frère, car il est bien jeune encore ! et que le glaive tombe sur moi. — Ne l' écoutez pas, s'écrie le jeune homme dans un état d'exaltation et de douleur impossible à décrire , ne l'écoutez pas ; c'est lui qu'il faut sauver, c'est lui qu'il faut rendre aux larmes d'une épouse : j'ai trop peu goûté la vie pour la regretter, et je n'ai, moi , ni femme ni enfants dont l'image puisse me poursuivre au moment de mourir. »

Ces paroles, qu'alors il pouvait prononcer , émurent l'auditoire et les juges eux-mêmes, mais ne préservèrent pas l'aîné des deux frères de la terrible condamnation dont il était menacé. L'arrêt de mort fut prononcé. Toutefois Napoléon se montra généreux, et la peine futeommuée en une prison perpétuelle. Le second ne fut condamné qu'à deux ans de prison ; mais la police ajouta ses rigueurs à celles de la justice, et la détention dura huit ans encore après l'expiration de là peine. Ces dix années s'écoulèrent au Temple et à Vineennes, au milieu des plus pénibles et des plus douloureuses privations. C'est là que, vivant dans le malheur et dans la solitude, sans appui et sans avenir, il s'accoutuma à chercher une consolation ailleurs que dans ce monde, qu'il acquit celte conviction religieuse qui aide à supporter les maux de la vie , et contracta ces habitudes de piété qui depuis ont servi de prétexte à tant d'injustes préventions.

Les événements de 1 8 1 4 lui rendirent la liberté ; et ceux dont il avait eu peut-être à se plaindre pendant sa longue captivité peuvent dire s'ils ont jamais reconnu qu'il en eût conservé le souvenir.

M. de Polignac vit avec une joie qu'on ne lui pardonnerait pns de dissimuler aujourd'hui , le retour d'une famille à laquelle il avait voup son existence tout entière ; il servit Louis X VIH avec zèle jusqu'au 20 mars il quitta la France à cette

époque ; il y rentra avec la famille royale , et fut promu à la dignité de pair.

Une restriction qu'il crut devoir faire à son serment d'obéissance à la Charte, et qui fit ajourner son admission , a été souvent rappelée ; on y a vu la preuve d'une vieille haine contre nos institutions nouvelles , et le premier acte d'un long complot tramé contre elles.

Peu de mots suffiront pour éclaircir ce que cette circonstance peut avoir d'équivoque et d'obscur.

Lors de la seconde restauration , des modiGcations à la Charte furent annoncées. Au nombre des articles qui paraissaient devoir être modifiés , se trouvait celui qui déclare la religion catholique religion de l'état. Quelques pairs ne voulurent prêter le serment exigé qu'avec une réserve formelle relative aux modifications qui pourraient être faites. M. de Polignac fut de ce nombre.

La Chambre des pairs ne crut pas devoir admettre un ser-

ment conçu en d'autres termes que ceux qui avaient été prescrits ; l'admission de M. de Polignac fut donc ajournée , et il ne siégea point en 4815; mais en 1816, le roi ayant formellement déclaré qu'il ne serait fait à la Charte aucune modification , le motif de la restriction n'exista plus, et le serment fut prêté.

Peut-être, messieurs, serait-il permis de tirer de ce fait ainsi expliqué une conséquence diamétralement contraire à celle qu'on a voulu en induire. Dans tous les cas , il n'est pas possible d'y voir un indice de haine contre la Charte ni le premier acte d'un complot tramé contre elle, et on n'y verra pas non plus une légèreté dédaigneuse pour le respect qui est du au serment.

Je ne rechercherai pas, messieurs, les discours et les actes qui ont marqué parmi vous sa vie politique ; vos souvenirs me dispensent de cette recherche; mais je ne puis me dispenser de vous rappeler quelques unes des paroles qu'il prononça peu de temps après son admission.

On discutait au mois de janvier 1 84 7 la loi électorale : il la combattait en faisant notamment remarquer que les contribuables de 300 francs, seuls appelés au droit d'élire, ne représentaient que le tiers des contributions directes; que les deux tiers de la propriété se trouvaient privés de tout droit d'élection, et qu'ainsi les intérêts de la masse des propriétés ne se trouvaient que fort imparfaitement représentés dans la Chambre élective.

Répondant ensuite à ceux qui ne voyaient dans le projet de loi qu'un essai qui pouvait être tenté sans inconvénients, il s'exprime dans ces termes, que je recommande à votre cœur encore plus qu'à votre raison.

Ce n'est pas non plus, messieurs, dans les moments critiques dans lesquels nous nous trouvons qu'il est temps de peuser à faire de pareils essais, ni de changer un mode d'élections momentanément adopté. La France a-t-ello donc entièrement cessé d'être agitée ? l'inquiétude a-t-elle complètement fait place au repos , la crainte a la confiance , et la haine à l'amour ?

Ah! songeons, songeons d'abord k réunir tant d'intérêts divisés, à calmer tant de passions irritées. Que cette Charte qui, dans sa prudente sagesse, indique des lois complémentaires à faire sans détetminer l'époque de leur création , ait d abord, par ses effets salutaires, confondu tous nos sentiments,

comme elle rallie toutes nos espérances •

Oui , messieurs , oublions d'abord nos querelles passées ; croyons que si le roi et la patrie ont pu élre un instant séparés l'un de l'autre dans notre pensée, ib se sont toujours trouvés réunis dans notre cœur. Concédons-nous mutuelle-

meut, concédons-nous beaucoup; l'effet d'un amour généreux n'est jamais perdu ; offrons enfin à la France, à l'Europe entière, le spectacle touchant d'un peuple de frères, forts et heureux de leur union. Et c'est alors, messieurs, qu'on pourra nous parler d'essais de lois à faire; c'est alors, dis-jc, qu'un semblable essai ne sera plus, j'ose l'apurer, qu'un avis demandé aux membres d'une famille unie.

Voilà, messieurs, comment le pair d'alors, l'accusé d'aujourd'hui , préparait déjà la guerre civile. Je continue :

En 4823, M. de Polignac fut nommé par Louis XVIII à l'anibassade de Londres, et il sut se faire, dans un pays où les étrangers sont quelquefois écoutés avec défiance et jugés avec sévérité , une réputation de loyauté dont je me bornerai à rapporter une preuve.

Une discussion assez vive s'étant élevée à la Chambre des communes à l'occasion de l'occupation de l'Espagne par l'armée française, M. Canning donna sur les intentions de la France quelques explications propres à satisfaire la Chambre. Plusieurs voix s'élevèrent alors pour demander si ces explications étaient fondées sur quelques notes diplomatiques. « Je n'ai reçu à cet égard, répondit M. Canning, aucune communication officielle, mais j'ai la parole de ¥ ambassadeur. » Et cette réponse satisfit la Chambre , et aucune interpellation nouvelle ne fut adressée aux ministres.

M. de Polignac conserva son ambassade pendant six aus. Enfin, au mois d'août 4829, le roi l'appela au ministère des affaires étrangères.

Tel est l'homme sur lequel pèse la terrible accusation dont vous êtes les juges. Il a marché jusqu'à vous au milieu de ces préventions vagues et générales qui rendent la conscience soupçonneuse, et sous lesquelles l'accusé perd jusqu'à cet intérêt involontaire qui s'attache au malheur.

Ces préventions funestes, abordez-les avec moi , messieurs : c'est votre devoir comme c'est le mien; car, pour bien jugtT l'accusation, il faut que vous la voyiez seule et dégagée. Regardez cet odieux cortège s'effacer et disparaître à mesure qu'on l'approche.

M. de Polignac est, dit-on, un fanatique ultramontain, ami et protecteur d'une société dangereuse; intolérant en matière de religion.

C'est ici une de ces matières sur lesquelles on ne transige pas

avec sa conviction. Le fanatique brave l'échafaud et court au devant du martyre; l'homme animé d'une piété vive et d'une foi sincère ne renie pas ses principes, et ne rachèterait pas sa vie au prix d'un désaveu mensonger.

On peut donc croire à la vérité des paroles que je prononce ici pour lui.

M. de Polignac est inébranlablement attaché à la foi de ses pères. Il appartient à sa religion par amour et par conviction ; et il ne ferait à aucun intérêt , à aucun danger , le sacrifice des devoirs qu'elle lui impose. Mais cette piété, fille du malheur, n'a rien de l'aveuglement et des fureurs du fanatisme; sujet fidèle de son roi et citoyen de son pays, il n'a jamais reconnu de puissance contraire à l'autorité de l'un et aux droits de l'autre.

Ce n'est pas au moment où ils sont proscrits, qu'il désavouerait ses rapports avec les membres d'une société dont on l'accuse d'avoir été l'ami ; mais il peut dire, pareeque la vérité peut être dite dans tous les temps , qu'aucun rapport n'a existé entre eux et lui. 11 ajoute que son nom ne s'est jamais trouvé mêlée à aucune question religieuse, et que jamais aucune relation n'a existé à ce sujet entre lui et aucune puissance étrangère.

Parlerai-je de son intolérance ?

Il a depuis quatorze années à son service des personnes d'une autre religion que la sienne, et ces personnes diraient au besoin si sa confiance leur a manqué, si leur culte a été pour elles un sujet d'inquiétude ou de gêne, si la liberté la plus entière ne leur a pas été accordée à ce sujet, et si jamais maître plus humain et plus généreux trouva des serviteurs plus fidèles.

Au nombre des jeunes diplomates qui ont été attachés à son ambassade, il s'en trouve un que je cite, M. le baron Bill ing, qui professait la religion protestante. Qu'on l'interroge sur ce point.

On parle d'intolérance politique! et quel fait pourrait-on rappeler, quel nom pourrait-on citer a l'appui d'une supposition pareille ?

M. de Polignac n'a jamais conservé le souvenir fàchcux d'une controverse politique, quelque vive qu'elle eût été; personne ne pourrait dire l'avoir entendu exprimer du ressentiment ou de la colère pour ses adversaires. J'invoque ici des souvenirs : je les invoque au dehors dans un moment où les passions sont animées, où les appels à la publicité sont dangereux, et cependant j'oserai dire que je ne serai pas démenti.

On lui suppose une haine constante et invétérée contre nos institutions, et dans ce trait de son caractère on trouve un grief pour l'accusation. Mais en Angleterre, il avait contracté le goût, l'habitude, le besoin des monarchies constitutionnelles ! Mais, en 1826, un émigré français ayant publié à Londres un libelle où Louis XVIII était outragé pour avoir donné la Charte à la France, M. de Polignac demanda sur-le-champ, et dans les termes les plus énergiques , l'autorisation de poursuivre le libelliste devant les tribunaux anglais ; mais, enfin , des acquéreurs des biens de sa famille, confisqués en \ 793, lui ayant offert à son retour de les lui rendre ou d acheter sa ratification ? il leur répondit qu'aux termes de la Charte les propriétés nationales étaient inviolables comme les autres, et qu'ainsi ils n'avaient rien à faire pour consolider la leur. Peut-être ce témoignage de respect pour notre loi fondamentale pouvait-il dispenser d'en rechercher d'autres.

On le croit inflexible pour les fautes d'autrui, implacable pour ceux qui ont marché sous d'autres drapeaux. Daignez écouler, messieurs, ces trois lettres écrites à M. Vertamy par des hommes condamnés tous les trois à la peine de mort pour des crimes politiques, et jugez s'il y a quelque justice dans ce reproche.

MoKSIECR,

En votre qualité de défenseur de M. de Polignac, vous me faites l'honneur de m'ecrire, en date du 4 de ce mois, pour me demander s'il serait vrai que le prince eût, à une certaine époque, contribué par son crédit à me faire obtenir un adoucisseptent notable au sort qui m'avait/rappé, et , dans le cas aftirmatif, vous me faites la question de savoir si je vous autoriserais à citer mon nom, soit dans un mémoire imprimé, soit dam la plaidoierie.

Je réponds d'abord, monsieur , à la première question par le récit suivant des faits : Prescrit pour la cause de la liberté, je me réfugiai eu \&%5 en Angleterre pour échapper à deux coudamuations, dont l'une capitale. M. de Polignac était alors ambassadeur à Londres. Je ne le connaissais que pour Tavoir vu au nombre de mes juges à la Cour des pairs. Je m'adressai, en 1 824, avec confiance et franchise , à lui, en le priant ûV vouloir bien faire pour moi ce qu'en pareille position il eut été bien aise qu'on fit pour lui. Je n'ai qu'à me louer de la bienveillante délicatesse avec laquelle le prince accueillit ma demande. Je dus à ses soins ce bonheur de rentrer dans ma patrie à l'époque du sacre. Plus tard il me fil admettre à faire valoir mes droits au traitement de réforme; eu un mot il ne laissa échapper aucune occasion de m'obliger.

D'uu autre côté, comme le patriotisme n'exclut point la reconnaissance, et qu'il est incompatible avec l'ingratitude , je me rapP* V* œoi

connu le malheur, et qu'il serait peu honorable de ne pas oser dire aujourd'hui la vérité en faveur d'un homme tombé dans l'infortune, qui, lorsqu'il était au faite des grandeurs, ue dédaigna pas de se faire mon protecteur.

Je ne vois donc rien, monsieur, qui piûsse m'empécher de consentir à ce que vous fassiez de celte lettre l'usage que vous trouverez le plus convenable daus l'intérêt de la cause que vous défendez.

J'ai l'honneur, etc.

Signé le capitaine Dklamotte , de l'ex-première légiou delà Seine.

Ecaudousscs, près Cambrai , 9 novembre \ 850.

MoKSiauB ,

J'ai reçu la lettre que voua m'avez fait l'honneur de m'adresser, par la^ quelle vous me témoignez le désir d'avoir des renseignemeuts relatifs aux démarches bienveillantes que M. le prince de Polignac eut la bonté de faire en ma faveur lorsque j'étais exilé de France. Quoique ces démarches n'aient aucun wppoi t à la vie politique du prince, néanmoins je ne puis me refuser de reudre hommage à la vérité en tous donnant les détails que vous me demain dex a ce sujet.

Eu \ 810 , après avoir été condamné à la peine de mort pour affaire politique, et avoir subi cinq années de captivité, je fus exilé de France.

Eu 1 825 je me retirai en Espagne pour me soustraire aux persécutions que j'avais éprouvées jusqu'alors dans les dix-ers pays où j'avais été chercher un asile; mais, malheureusement , mon séjour en Espagne , dans cette circonstance, aggrava ma position politique, car je fus de nouveau condamné à la peine capitale.

Lors de l'avènement au troue de Charles X, plusieurs Français de ma connaissance, qui étaient à Londres, firent des démarches auprès de M. le prince de Polignac pour obtenir leur rentrée en France. Je formai aussi la même demande, qui fut accueillie avec un vériiable iutérét par M. le prince de Polignac , et c'est par sa bienveillante intervention que je fus compris dans l'ordonnance d'amuistic qui fit rentrer un très grand nombre de proscrits.

Eu 1828, lors de l'heureux changement qui s'opéra dans le ministère, M. le prince de Polignac intervint encore en ma faveur auprès de 11. de Martignae , ministre de l'inférieur, et il obtiut de sa justice une décision qui me délivra de la surveillance de la haute police, a laquelle j'étais rigoureusement soumis depuis mon retour en France.

Tels sont , monsieur, les services que M. de Polignac m'a rendus , services dont je conserve la plus vive reconnaissance.

Je rends ce témoignage avec d'autant plus de confiance et de liberté , que je puis prouver et attester hautement que , depuis le mois de janvier \ 8211 , je n'ai plus revu le prince de Polignac, et qu'à l'époque de son avènement au ministère , et pendant qu'il était à l'apogée de sa puissance, je n'ai eu aucune

Mû*SIEUA ,

J'ai reçu la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire, le 26 courant, et je m'empresse d'y répondre. Vous faites en faveur de votre client, M. le prince dePolignac, un appel aux devoirs qui sont imposés à un homme d'houueur : je n'y serai pas sourd. Mes opinions politiques sont diamétralement opposées à celles de M. de Polignac; ma fidélité à les suivre, mon courage à les avouer, m'ont valu en 1815 les honneurs d'une condamnation capitale. J'ai erré dix ans, prosent et fugitif, en Europe; j'ai é:é dépouillé jusque de mon héritage paternel par des héritiers qui , pour en jouir, s* sont ranges sous les banrvières du parti alors vainqueur. Rentré dans ma patrie en A 825 , j'ai élé ravé du tableau de l'armée, et traité par le gouvernement avec une dureté qu'on ne peut attendre que d'ennemis dépourvus de toute Justice et de toute générosité, jusqu'au jour où la liberté a été enCn reconquise par ma pairie dans une lutte sanglante dont je me fais gloire d'avoir partagé les dangers.

Ce préambule paraîtrait inutile partout ailleurs ; ici il servira , monsieur, à prouve*1 qu'en vous écrivant je ne cède à aucune autre considération qu'à celle de l'amour de la îérité et du devoir de rendre hommage au bien que j'ai reçu. Je ne sais si , vaincu , je pourrais me flatter d'en recevoir autant Mais cette considération ne m'arrêtera pas.

Le fait que vous mentionnez dans votre lettre est vrai , monsieur ; je dois à M. de Polignae, dans la situation malheureuse où j'ai été, uu adoucissement et des égards dont je ne lui ai jamais caché ma gratitude. Dans l'hiver de 4824 à 1825, chassé depuis quelque temps, par l'invasion de l'Espagne, de ce pays où je jouissais d'une généreuse hospitalité, je me trouvai à Londres dans une si t uni ion facile à concevoir, cherchant un nouvel asile moins dispendieux. Un de ces individus (je roc dispenserai de le nommer) qui se glissent partout , et qu'on tolère crainte de pire, me dit un jour que, dans une société où il se trouvait e où l'on avait parlé de moi , le prince de Polignae , ambassadeur à Londres, avait témoigné le désir de me voir rendre à ma patrie. Cet individu m'engagea à lui remettre a cet effet un mémoire qu'il présenterait à M. de Poliguf.c. Me fiant peu à cet intermédiaire, je résolus d'aller moi-même chez le prince et de lui demander si le message fait en son nom avait quelque fondement. - Je n'ai aucune rclatioti avec M***, me répondit-il, el je ne lui ai rien dit de pareil; mais puisque vous m*t le désir de revoir votre patrie, je serai bien aise de pouvoir contribuer à vous y faire rentrer. Remettes-moi un mémoire à ce sujet, et soj es persuadé de l'intérêt que j'y prendrai. J'ai été proscrit, et je connais trop bien ce que cette position a de terrible pour ne pas m' intéresser à vous. »

Je remis le mémoire demandé, cl le prince l'apporta à Paris, daos un royage qu'il y fit. A son retour il m'annonça que mon rappel était accordé et que je serais rétabli sur les cadres de l'armée ; mais qu'il fallait attendre l'époque du couronnement , et que je serais alors rappelé par une ordonnance spéciale. Peu après , ayant perdu presque tout le fruit de mon travail par une Itanqueroute frauduleuse, el ne pouvant plus me soutenir en Angleterre, je

témoignai le désir de pouvoir résider, avec l'agrément du gouvernement français, soit en Belgique, soit sur les bords du Rhin. Le priuce de Poliguac demanda et obtint pour mot celte permission. Connaissant le motif pour lequel je quittais l'Angleterre, pays trop cher pour les faibles moyens qui me restaient , M. de Poliguac me fit offrir l'argent dont je pourrais avoir besoin pour mou voyage. Il eut la délicatesse de m'euvoyer pour cela le secrétaire de légation, M. de Rolh, qu'il chargea de me dire qu'il faisait cette avance nu nom du gouvernement, et qu'il ne croyait pas in offenser en supposant qu'après dix ans d'exil je dusse me trouver géné.

Je vins à Bruxelles. Quelques jours après mon arrivée, Iaml>assadcur de France, M. le vicomte d'AgouIt, m'annonça que le prince de Pulignac lui avait écrit pour me recommander spécialement , et l'engager à venir à mon accours au besoin , et à me faire les avances qui me seraient nécessaires. L'ordonnance d'amnistie du 28 mai parut , et mon nom se trouva en tète. Je vius à Paris, comptant sur ce qui avait été promis à M. de Poliguac; mais loin d'etre rétabli sur les contrôles de l'armée, ma radiation fut confirmée. M. de Poliguac, que je vis quelque temps après, me témoigna son regret de ce qu'on lui eut manqué de parole, cl l'intention de m'étre encore utile. Mats lien ne fut répare. Je n'accuse cependant pas M. de Poliguac ; une puissance bien supérieure à la sienne m'opprimait, cl il fallut le 50 juillet 1 850 pour me rétablir.

Tel est, monsieur, le récit sincère et véridiqnc du fait que vous mentionnez dans voire lettre. Je vous autorise pleinement à en faire l'usage que vous croirez couvenablc à la défense de M. de Poliguac, et je n'y mets qu'une stfule restriction, au reste absolue : c'est , dans le cas où vous donneriez de la publicité aux faits contenus dans ma lettre, de la publier en entier, sans en retrancher un seul mot.

Agréez, etc.

Signe, le général G. de Vaudohcourt.

Tel est, messieurs, l'homme intolérant et implacable, Phomnie dont l'esprit de parti aurait fermé le coeur à tout sentiment

Enfin , on Ta représenté souvent dévoué à d'autres intérêts qu'à ceux de la France, étranger à tout sentiment de patriotisme et d'honneur national.

Il y a dans le vague d'une pareille injure, qui blesse un homme dans ce qu'il a de plus précieux , quelque chose de plus pénible et de plus douloureux que dans ees accusations positives qui menacent la vie, mais contre lesquelles on peut se défendre.

Je voudrais pouvoir dérouler iei le tableau de tous les actes qui ont marqué la carrière diplomatique de celui qu'on signale ainsi ; ce serait là ma meilleure réponse. J'y jette en courant un coup d'œil rapide.

Depuis la restauration, les Anglais envahissaient nos pêcheries sur les cotes de l'ancienne Normandie : il les a fait abandonner.

Notre pavillon avait été insulté sur les côtes d'Afrique sous divers prétextes : des réparations ont été obtenues , et l'ordre a été dQnné de respecter le pavillon français.

Depuis dix ans on refusait à un grand nombre de Français le paiement de sommes qui leur étaient dues : la liquidation en a été obtenue.

On opposait à de justes réclamations formées par les Colons de Saint-Domingue une déchéance arbitraire : l'obstacle a été levé.

Plusieurs produits de nos manufactures étaient écartés des marchés anglais : ils y sont admis.

Un traité de navigation, qui contint des stipulations équitables et avantageuses pour la France , était depuis long-temps désiré : ce traité a été souscrit.

Une expédition a été faite, réclamée par la religion et l'humanité , que pressaient les vœux de tous les peuples civilisés : les armes françaises ont arrêté les flots de sang qui inondaient une terre si riche en héroïques souvenirs ; el!es ont arraché à l'esclavage des peuples faits pour la liberté ; mais la politique seule pouvait couronner ce noble ouvrage , et le devoir d* un mandataire de la France était à la fois de consolider la délivrance, et d'en étendre le plus loin possible les grands et salutaires effets. Ce devoir, tous les documents déjà publiés ne permettent pas d'en douter, M. de Polignac l'a rempli avec un zèle infatigable, avec une prudente mais énergique constance, et la trace de ses efforts se retrouve dans la concession de chaque forteresse et de chaque portion de territoire qui ont été obtenus au-delà de la Morée.

Je m'arrêterai là, messieurs, et je ne dirai rien des actes de son ministère ; je, ne rappellerais même pas celui qui a ajouté à tous les trophées de la France un nouveau trophée digne d'elle, si la prévention , dont le contact noircit tout, n'avait pas trouvé le moyen d'en faire un sujet de blâme et presque un grief d'accusation.

Alger était en guerre avec la France, et le blocus prolongé qui fatiguait ses côtes imposait au trésor des sacrifices sans résultat. Des tentatives de conciliation avaient été faites , et la dernière avait été suivie d'une injure que l'honneur français ne pouvait souffrir.

Le gouvernement, justement ménager dû sang et du trésor de la France, chercha encore à obtenir, par l'intervention de la Porte , la réparation qu'il avait droit d exiger. Cet essai ne réussit pas.

C'est après avoir épuisé tous les moyens pacifiques , qu'il se décida à employer la force des armes , et , en adoptant ce parti , il chercha à rendre les sacrifices qu'il allait demander à notre pays, à la fois glorieux et profitables. Punir le despote d'Alger , rétablir avec Tripoli nos relations interrompues, détruire la piraterie, abolir le honteux esclavage des chrétiens, et délivrer les nations européennes des tributs ignominieux que la civilisation payait depuis si long-temps à la barbarie, tel fut le plan conçu; et, il faut le dire, il était digne de la France. Ce plan fut exécuté avec une merveilleuse bravoure par l'armée française, et à Dieu ne plaise que ceux qui l'avaient préparé veuillent rien enlever à la gloire qui leur appartient; mais leur serait-il donc interdit de dire qu'ils avaient bien compris tout ce qu'on pouvait entreprendre avec des soldats français , et que leur entreprise n'a pas été sans honneur et sans utilité ?

Les trésors, fruits de la conquête, en paient les frais + et grâce au ciel , les braves qui les ont conquis sont demeurés purs de l'odieuse calomnie qui , partie de leur pays , avait été les frapper sur la terre ennemie.

Les vaisseaux qui répandaient la terreur dans notre commerce font aujourd'hui partie des escadres qui le protègent.

Les innombrables canons qui défendaient le repaire contre nos attaques , gardent notre conquête , ou enrichissent nos arsenaux.

Tunis et Tripoli ont abandonné les tributs, aboli l'esclavage, renoncé à la piraterie, et délivré leurs propres sujets d'un sys*tème d'exactions et de monopoles, funeste a leurs intérêts comme à ceux du commerce de l'Europe. Voilà le résultat de l'expédition d'Afrique.

Messieurs, un ministre accusé de trahison envers son pays avait peut-être le droit de rappeler cet usage qu'il a fait d'une autorité passagère.

Je n'en dirai pas davantage ; et toutefois ceux qui ont eu le devoir et la possibilité d'examiner ses autres actes , ne me démentiraient pas si je disais que, dans tous nos rapports avec l'extérieur , l'honneur et les intérêts de la France ont été noblement défendus. Je n'ajoute qu'un mot , et celui-là je serais

coupable si je l'omettais : c'est que jamais aucune puissance n'a été informée ni interrogée sur les projets de l'administration intérieure, ni sur les rapports du roi avec la nation. Un ministre français savait bien qu'aucune pensée étrangère ne pouvait se placer entre elle et lui.

Telle est la vie , tels sont les actes de l'homme que vous jugez ; je ne vois dans tout cela, je l'avoue, rien qui lui méritât la honte d'être offert aux espérances des ennemis de l'ordre et des lois.

Certes, je suis loin de rechercher des éloges ; hélas ! je ne fais point une apologie ! Je sais bien, et je ne puis oublier que je défends un accusé devant ses juges. Tout ce que je demande, c'est que cet accusé paraisse devant eux tel qu'il est, et non tel que les passions ou l'erreur l'ont signalé. Ce que je veux , c'est que les juges de ce grand procès, c'est que la France, sachent si la haine , la haine seule, doit accompagner ici cet homnie que les événements y ont jeté , se débattant au milieu de ses pairs contre une accusation capitale ; si cet homme est un étranger, un ennemi que son pays doit désavouer et proscrire.

Je puis maintenant parcourir avec plus de sécurité les tristes détails qui nous restent. Je ne retrouverai plus l'incrédulité armée par les souvenirs.

On peut ainsi classer les charges accumulées à l'appui de l'accusation d'avoir provoqué à la guerre civile , et porté le massacre dans la capitale ;

« M. de Polîgnac a fait revêtir M. le duc de Raguse du commandement des troupes qui se trouvaient dans la première division militaire.

« La force armée a reçu l'ordre de faire feu sur le peuple sans sommation et avant toute provocation. M. de Polignac seul , instruit des faits et dirigeant les mouvements, a maintenu pendant trois jours cet ordre barbare qui a été exécuté.

« Il a fait mettre Paris en état de siège, et s'est occupé d'organiser les conseils de guerre devant lesquels les citoyens devaient être traduits et militairement jugés.

« Des ordres d'arrestation arbitraire ont été donnés.

« Le 28 , d'honorables députés se sont rendus auprès du maréchal commandant la première division, pour lui faire des propositions de transaction et de paix. M. de Polignac , qui avait d'abord annoncé l'intention de les recevoir, a refusé de les entendre , et a repoussé tout espoir de conciliation. Rien ne prouve

même qu'il ait informé le roi de cette démarche pacifique. « Le 29 , de l'argent a été distribué aux troupes. « Enfin , le même jour , M. de Sémonville et M. d'Àrgout sont

' venus aux Tuileries pour réclamer la fin de cette horrible tragédie ; ils y ont vu les ministres et le maréchal ; tous paraissaient consternés , mais dominés par un pouvoir supérieur au leur. M. de Polignac soutenait seul la lutte et paraissait s'opposer à ce que les deux pairs allassent éclairer le roi. »

Voilà bien l'accusation tout entière ; je n'omets rien ; je n'affaiblis rien. Pourquoi chercherais-je à me tromper moi-même? Votre oubli ne suivrait pas le mien.

Quelle charge peut-on trouver dans la remise faite à M. le duc de Raguse du commandement des troupes réunies à Paris ? Le duc de Raguse était depuis un grand nombre d'années gouverneur titulaire de la première division. Le général Coutard, qui avait le commandement effectif , était absent depuis plusieurs semaines, et ne devait pas reveuir encore ; il avait été convenu qu'on don-

' nerait au maréchal des Jcttrcs de serv ice qu'il demandait depuis long-temps; M. le vicomte de Champagny a expressément déclaré qu'il avait eu connaissance de ce projet. Les lettres de service furent signées le 25 , l'avis en fut donné le 26. Quand il serait vrai que les mesures extraordinaires qui venaient d'être prises eussent été pour quelque chose dans la date de cette nomination, qu'en faudrait-il conclure ? Que le conseil avait prévu une résistance populaire , un soulèvement général , qu'il s'était disposé à une guerre civile?

Eh ! messieurs , jetez les yeux sur tout ce qui s'est passé , et voyez s'il est possible de le croire. Jamais Paris n'avait été plus dépourvu de troupes ; jamais moins de précautions n'avaient été prises ; jamais mesure n'avait été moins combinée avec ses moyens de succès ; jamais catastrophe ne fut plus évidemment imprévue.

On avait cru d'abord trouver un commencement d'exécution dans un ordre du jour donné à la garde par le major générai de service, le 29 juillet, et^ réglant la marche et la disposition des troupes , en cas d'alerte; et comme cet ordre émanait du duc de Raguse qu'on retrouvait cinq jours après appelé au commandement de Paris, on en avait conclu que déjà et d'avance tout avait été réglé et préparé pour l'action ; mais cette conclusion est tombée bientôt avec le fait dont on l'avait induite ; il a été reconnu que l'ordre du 20 juillet n'avait rien de spécial , rien

d'extraordinaire , qu'il était de forme et d'usage , et ne se rattachait en rien aux événements qui ont suivi.

Dégagée de cette circonstance, la nomination du duc de Raguse n'offre évidemment ni preuve, ni indice d'une préparation, et encore moins d'une excitation à la guerre civile.

« Mais cette guerre , elle a eu lieu : la force armée a reçu 1 ordre de faire feu sur le peuple, sans sommation , sans provocation , et M. de Polignac a maintenu pendant trois jours cet ordre barbare qui a été exécuté. »

Hélas ! messieurs , il n'est que trop vrai : Parts a vu pendant trois jours ses rues ensanglantées, ses habitants frappés de mort Le son lugubre de ces cloches d'alarmes, le bruit de ce tonnerre destructeur qui traversait le silence des nuits , le spectacle affreux de ce déchirement au sein de la famille , ont laissé dans tous les esprits une impression profonde qui ne s'effacera ja- «mais. Mais que peut-il nous rester de ce souvenir terrible qui porte dans \otre ame la conviction du crime dont on poursuit la punition?

Est-il certain , certain comme l'exige la conscience d'un juge, que la force armée ait tiré sur le peuple sans provocation et auque |>our sa défense?

Ce point fût-il constaté d'une manière positive, est-il certain qu'un ordre pareil eût été donné, et enfin où trouve-t-on la preuve qu'il l'ait été par M. de Polignac ?

Il faut ces trois certitudes pour justifier l'accusation.

Vous n'exigez pas, messieurs , que je me traîne péniblement sur ces sanglants détails des trois journées ; que j'excite de douloureux souvenirs ; que je rouvre des plaies encore saignantes ; que j'aille interroger les tombeaux ou solliciter la rumeur publique pour savoir si les premiers Français qui sont tombés étaient revêtus de l'habit du soldat ou de celui du citoyen. Qui ne comprend tout ce qu'il y aura , dans des dispositions de cette nature, de vague, d'insuffisant, de contradictoire, sans être inconciliable? Comment chercher une vérité absolue au milieu de tant de faits différents, et, par conséquent, de tant de récits divers?

D'une part, on a entendu M Joly, M. de Mauroy, M. Ddaporte, M. Pilloy, M. Marchai, M. Deroste, M. Greppo, M. Bayeux* M. Letourneur, raconter qu'en leur présence la force arnu^e s'est portée sans provocation à de coupables violences contre le peuple, et je ne conteste ni l'exactitude , ni la sincérité de leurs dépositions.

Maïs, d'une autre part, M. de Puybusque, M. Duplan , M. le comte de Virieu , M. de Saint-Germain, M. Deiaunay, M. le général de Saint-Chamans, affirment que , partout Où ils se sont trouvés, les premières violences ont été commises par le peuple, et que la troupe ne s'est déterminée à faire usage de ses armes, que par la nécessité absolue où elle a été mise de se défendre.

Dirait-on que ces témoins appartenaient eux-mêmes à l'armée , et que leur langage peut n'être pas entièrement désintéressé? Quoique en matière de dépositions faites en présence de la justice et sous la foi du serment , une pareille objection fût peu admissible et peu convenable , je pourrais lui donner quelque importance sans que ma défense en fût affaiblie, car je trouve leurs déclarations confirmées et corroborées par celles d'un grand nombre de citoyens.

Je citerai d'abord les anciens commissaires de police Déniarug, Lange , Allard et Galleton , et enfin MM. Plougoulm , avocat; Féret, libraire; Ducastel, marchand, et Masson, avocat. De toutes ces dépositions, il résulte que dans les lieux indiqués par les témoins , aux heures diverses qu'ils rappellent, les troupes n'ont fait usage de leurs armes qu'après avoir été ellesmêmes assaillies et maltraitées.

Il y a plus, et vous aurez remarqué que parmi ceux mêmes qui ont signalé les actes de violence commis par les soldats, plusieurs ont reconnu qoe ces actes avaient été précédés de provocations réitérées et d'attaques plus ou moins dangereuses.

Ainsi, M. Pilioy a parlé de pots de fleurs et de caisses jetées du haut des croisées ; ainsi M. Delaporte, que la perte de son fils , frappé dans sa maison, n'a rendu ni injuste ni vindicatif, a déclaré qu'avant les décharges qu'il a remarquées, une patrouille avait été (ce sont ses expressions) abîmée de pierres.

Ainsi, M. Boniface, le même qui a refusé avec tant de résolution de faire les sommations requises par un officier, et qui se plaint de la violence exercée sur lui-même à cette occasion , a reconnu qu'avant les charges faites par la gendarmerie, plusieurs gendarmes avaient été blessés.

Je ne conclus pas , messieurs , de ce que je rappelle , que partout et toujours le peuple ait pris l'initiative de la violence; mais il me semble démontré que les premiers coups ont le plus souvent été portés par lui, et je suis confirmé dans cette opinion par la déclaration de M. Plougoulm et celle de M. Courteille , qui parient de violences eomniises dès le lundi 20, au ministère des

affaires étrangères, avant qu'aucune force n'eût été déployée; et par celle de M. Petit, ancien maire, qui dépose de provocations faites le même jour au poste du Palais-Royal.

Au surplus, messieurs , je le répète : je crois sur ce point une enquête entièrement infructueuse. La différence des jours , des lieux , des heures , rend à peu près impossible la concordance des dépositions, sans laquelle il n'y a pas de conviction ni de preuve.

Je me borne à cet égard à une simple observation , puisée non dans la procédure , mais dans les conséquences naturelles à déduire des faits connus.

Que s'est-il passé le 26 , et comment le tumulte a-t-il été produit?

Les ordonnances signées la veille ont paru le matin. Ces or* donnances ont, pendant la journée, excité les plus vifs mécontentements : des ateliers nombreux ont été fermés ; des ouvriers dépourvus d'ouvrage et de ressources se sont réunis et ont parcouru la ville. Peu à peu la population a pris part à ce germe de fermentation et a manifesté la volonté de résister à des actes arbitraires, et de repousser ceux qui les avaient souscrits.

Pour elle , la défense était évidemment l'attaque. Ce n'était ni par le calme, ni par l'inertie que son but, le seul qu'elle dût avoir, pouvait être atteint. Les premiers attroupements ont dû être agressifs; et quand la simple sédition est devenue une révolution, quaud le drapeau aux trois couleurs a été arboré en face du drapeau blanc , la nécessité de l'attaque était devenue plus impérieuse encore , car la sûreté n'était plus que dans la victoire.

Telle a été constamment la position du peuple.

Pour le gouvernement , au contraire , tous ses vœux devaient être pour le maintien de l'ordre , car il n'avait rien à gagner dans une violente émeute, et l'expérience a prouvé qu'il y pouvait tout perdre.

Pour les soldats enfin , quel intérêt pouvaient-ils avoir dans une lutte civile? Verser du sang, et le sang de leurs frères qui combattaient pour les droits de tous, était-ce là une tâche audevant de laquelle ils dussent être si empressés de courir ?

Il me semble que la puissance des choses a dû faire arriver l'agression matérielle de la part du peuple. Il faudrait dire autrement que le peuple se serait soumis aux ordonnances du 25 juillet, et qu'il ne s'est soulevé qu'à cause des violences aux-

quelles il a été exposé. Je ne crois pas que les auteurs de la révolution veuillent reconnaître qu'il en soit ainsi.

On se plaint que, dans plusieurs lieux, les sommations prescrites n'ont pas été faites. 11 parait, en effet, qu'au milieu du désordre affreux auquel Paris a été livré, cette formalité n'a pas été partout exactement remplie; toutefois, de nombreux témoins attestent que les officiers eux - mêmes ont souvent adressé aux citoyens des invitations réitérées de se retirer ; il , faut ajouter que les sommations régulières , indispensables et possibles lorsqu'il s'agit de dissiper des attroupements tumultueux, mais non agressifs, deviennent souvent impraticables lorsque les troupes sont elles-mêmes attaquées et obligées de repousser la force.

Au surplus (et cette observation aurait suffi à la défense), pour que l'accusation fût fondée, ce n'eût pas été assez de prouver que la force armée avait commis des violences sans sommations et sans provocations, il faudrait encore établir qu'elle en avait reçu l'ordre, et que cet ordre émanait de M. de Polignac. Or, c'est là ce qui, loin d'être établi par la procédure, est, au contraire, formellement démenti par elle.

Deux témoins, le comte de Virieu et M. le commandant de Blair, ont déposé sur les ordres reçus. Les troupes devaient repousser la force par la force, et cela est déjà contraire à toute idée de violence agressive. Deux autres, M. de Guise et M. Komiérouski, tous les deux aides-de-camp du maréchal, ont expliqué plus clairement les ordres. D'après le premier, les troupes devaient employer la baïonnette si on leur résistait, et ne faire feu que dans le cas où on ferait feu sur elles. D'après le second, les chefs de colonnes avaient ordre de ne tirer sur le peuple qu'après avoir reçu eux-mêmes jusqu'à cinquante coups de fusil.

Voilà tout ce que la procédure offre d'éléments de conviction sur ce point. Les ordres étaient donnés par le maréchal , et par le maréchal seul. M. de Polignac y était et devait y demeurer étranger. On s'est plu à le représenter conune le directeur de tous les mouvements , comme le centre où aboutissaient toutes les communications. Et, de tout cela, quelle preuve rapportet-on? Deux notes de police, du 27 juillet, trouvées chez lui, qu'il affirme n'avoir jamais vues.

Il importe de se fixer sur ce point essentiel , qui a paru plusieurs fois occuper l'attention de la Cour. Les ordonnances

du 25 juillet n'ont rien changé à la forme de gouvernement ni aux attributions des ministres. M. de Polignac n'a nullement prescrit à M. M an gin de lui adresser dorénavant les rapports qu'il devait adresser à M. le ministre de l'intérieur ; et si M. de Peyronnet n'en a pas reçu , ce fait, qui paraît certain, est naturellement expliqué par la déclaration de M. Gallcton, ancien commissaire de police, qui expose que, le mardi, M. Mangin adressait ses rapports à M. le maréchal, et que, dès le mercredi matin , il avait cessé ses fonctions.

Tout ce que M. de Polignac .sut positivement dans la journée du mardi , c'est que des rassemblements s'étaient formés sur plusieurs points , et que le commandant de la division avait envoyé des forces pour les surveiller et les dissiper.

Dans la soirée , les inquiétudes paraissaient plus graves : on annonçait des mouvements considérables, des attaques multipliées et nombreuses pour le lendemain.

C'est alors qu'on eut l'idée de recourir à la mesure extraordinaire de l'état de siège. Cette mesure fut discutée le mardi, 27, au soir ; elle parut de nature à produire l'eflet qu'on en attendait, celui d'effrayer et de contenir. M. de Polignac n'avait fait aucune étude de la législation sur cette matière ; il s'informa d'abord si la mesure était légale, et sur la réponse atlirmntive qui lui fut faite, il consentit à la prendre sous sa responsabilité. Des doutes se sont élevés sur le point de savoir si la dël itération avait été conditionnelle ou définitive. M. de Polignac et M. de Chantclauze croient que la mesure fut positivement arrêtée. M. de Peyronnet pense qu'elle demeura soumise à une sorte de condition résolutoire pour le cas où l'ordre aurait été rétabli le lendemain. M. Guemon de Ranville ne peut rien affirmer à cet égard.

Vous attachez sûrement peu d'importance à cette légère dissidence. Quand il serait vrai que le projet d'ordonnance dût être abandonné dans le cas où l'ordre aurait été rétabli le lendemain, les événements qui commencèrent la journée du mercredi expliquent assez que le cas prévu ne se réalisa pas, et M. de Polignac se rendit à Saint-Cloud pour y soumettre l'ordonnance convenue à la signature du roi.

Je sais, messieurs, tout ce qu'a dû produire de mécontentement et d'exaspération dans les esprits cette mesure extraordinaire; je comprends tout ce qu'il y a de déplorable dans la situation d'un gouvernement obligé de recourir à de pareils

moyens, au sein 4e la capitale, et je ne puis m'étonner de l'irritation qu'ils ont laissée dans les esprits.

Toutefois , il faut reconnaître que la mesure en elle-même n'a rien d'illégal. L'article 53 du décret impérial du 24 décembre \ 8\ \ prévoit et régie les cas où l'état de siège peut eux; ordonné par un décret de l'empereur. Ces cas sont : l'investissement, une attaque de vive force ou par surprise, une sédition intérieure.

Ce dernier cas se présentait manifestement et à un degré suffisant pour justifier légalement la mesure.

Cette mesure n'avait rien d'inconstitutionnel , et le décret du 24 décembre 481 \ n'avait pas été abrogé par la Charte, car il a été récemment encore mis en usage pour une ville et même pour un département du midi; d'autre part, il est juste d'envisager les circonstances où elle a été prise, de voir tout ce qu'elles avaient de grave, d'impérieux, de pressant ; de se rendre compte de ce qui devait se passer dans l'ame de ceux sur qui pesait une responsabilité affreuse ; et avec ces souvenirs et ces réflexions, on sent que l'erreur a été possible, et que la rigueur clans le jugement toucherait évidemment à l'injustice.

On a vu dans l'ordonnance de mise en état de siège une combinaison odieuse formée par M. de Poligoac pour enlever les citoyens à leurs juges naturels , et pour les livrer à la juridiction militaire. Eh! messieurs, il résulte de la procédure que M. de Polignac ignorait lui-même les conséquences de l'acte qui avait été résolu. La déclaration qu'il a faite à ce sujet dans son interrogatoire est confirmée par la déposition de M. de Cham- « pagny. « M. de Polignac, dit-il, m'annonçaque la mise en état « de siège venait d' être signée , il me demanda de lui donner « des renseignements sur ce que la légisUuion a fixé relativca ment à Vélat de siège , et spécialement sur les conseils de « guerre qu'il pensait devoir être créés d'après la loi , aussitôt « que l'état de siège est déclaré. »

M. de Champagny rédigea une note qu'il présenta plus tard à M. de Polignac, et que celui-ci le chargea de remettre au duc de Uaguse. Cette note n'eut aucun résultat et il n'y eut point de conseil de guerre formé.

A la vue de pareils renseignements, qui pourrait trouver là la preuve d'une combinaison odieuse et le texte d'une accusation de trahison?

On dit que l'ordonnance ne fut pas publiée, mais il est cer-

tain qu'elle le fut dans quelques lieux , et qu'elle fut adressée aux tribunaux; que M. Mangin annonce avoir transmis à M. le président les mémoires des imprimeurs et afficheurs, qui constatent l'impression et l'apposition des placards le 28 juillet; mais, d'un autre côté, M. de Polignac avait fait tout ce qu'il devait faire en la remettant à ceux qui étaient chargés de l'exécution ; mais encore les événements marchaient plus vite que les mesures; mais enfin on ne peut penser qu'il y eût intérêt à la cacher, car c'est de la publicité et de la crainte qu'elle pourrait causer qu'on espérait quelque résultat, et M. de Polignac voulait si peu qu'elle fût ignorée que, dans son billet au duc de Raguse, qui a été mentionné dans le rapport fait à la Chambre des députés, on lit la recommandation de faire crier partout que le roi donnera de l'argent aux ouvriers s'ils quittent les révoltés, et que, d'un autre côté, les coupables seront jugés par un conseil de guerre.

C'en est assez sur ce point; parcourons rapidement les derniers faits. Pardonnez-moi, messieurs, de vous fatiguer si long-temps; l'accusation peut bien réduire le nombre des charges, mais la défense ne peut en omettre aucune, et il faut bien plus de temps pour cicatriser une blessure que pour la faire.

« Des ordres d'arrestations arbitraires ont été donnés. »

Ici, peu de mots suffisent : on avait parlé d'un complot odieux, d'un infâme guet-à-pens qui aurait consisté à appeler à Paris les députés au moyen de leurs lettres-closes, afin de se saisir plus facilement de leurs personnes. Ce complot s'est évanoui avec les Cours prévôtalcs, avec les incendies, avec les ordres du jour. 11 n'en reste aucune trace sérieuse.

Mais un témoin , un ancien colonel de gendarmerie, a déposé avoir reçu du maréchal l'ordre d'arrêter plusieurs députés dont quelques uns même ont été désignés par leur nom ; il a ajouté que cet ordre fut révoqué quelques moments après.

C'est encore là pour l'accusation la matière d'une grave imputation.

L'ordre d'arrêter a été donné par le maréchal ; il était signé de lui. N'importe ; il a dû venir de M. de Polignac, il est impossible qu'un chef militaire eût pris sur lui la responsabilité d'un pareil acte. L'ordre a été retiré. Là , le chef militaire a agi seul, et le ministre n'y est plus pour rien.

Ce n'est pas ainsi, messieurs, que raisonne la justice. Si Tordre d'arrestation n'a pu être donné par un ministre, il n'a pu

être retiré <jue parlui. Rien dansla procédure n'indique queM. de Polignac soit intervenu dans la première mesure; mais si, à raison de la nature de l'acte, on suppose qu'il a dû la prescrire, il faut reconnaître que la seconde a été aussi son ouvrage.

Que resterait-il alors? une pensée venue au travers de beaucoup d'autres, au milieu de la plus vive et de la plus juste préoccupation, abandonnée après un peu de réflexion , et qui n'a été suivie d'aucune manifestation extérieure. Ce n'est là ni un crime ni un sujet d'accusation.

Maintenant, nous retrouvons un fait plus grave. C'est la tentative conciliatrice noblement entreprise par de généreux citoyens, et repoussée avec dédain par M. de Polignac.

Daignez m'écouter encore, messieurs, et j'ose assurer que cette prévention funeste ne tardera pas à se dissiper.

Le 28 juillet, vers deux beures, MM. Lafîtte, Gérard, Casimir Périer, Mauguin, et de Lobau , se présentèrent aux Tuileries et demandèrent à parler au maréchal. M. de Polignac, informé de leur arrivée , témoigna un vif desir de les voir et de s'entretenir avec eux. 11 chargea en conséquence un officier de l'avertir lorsqu'ils sortiraient, et de les engager de sa part à ne pas se retirér sans l'avoir vu.

Les cinq députés, après avoir exprimé au maréchal leurs plaintes sur les événements dont Paris était le théâtre , annoncèrent l'intention d'arriver à une conciliation; le maréchal manifesta un sentiment pareil, mais il fut impossible de s'entendre sur la première condition du traité. Les députés voulaient, avant tout, le renvoi des ministres et le retrait des ordonnances. Ce n'est qu'à ce prix qu'ils promettaient leur médiation auprès du peuple. Le chef militaire, de son côté, demandait d'abord la cessation de toute hostilité et la soumission des habitants. Ce n'est qu'à cette condition qu'il pouvait faire espérer les concessions désirées.

Après quelques débats renfermés dans ce cercle , le maréchal proposa aux médiateurs de voir M. de Polignac lui-même ; et, sur leur adhésion , il entra chez le ministre et lui exposa le sujet de leur visite et les conditions rigoureuses qu'ils mettaient à leur intervention.

M. de Polignac n'avait pas le droit de prendre sur lui d'accepter les propositions qui étaient faites et qui pouvaient être rejetées ailleurs; il ne devait pas faire entendre où pouvait être l'obstacle, et d'où naissait la crainte d'un refus. Un entretien

avec les députés dont les résolutions lui étaient connues, ne devait donc arriver à aucun résultat possible, et il pouvait avoir, dans un intérêt plus élevé , les inconvénients les plus fâcheux ; il fit répondre que l'entretien était inutile , et les députés se retirèrent.

Le maréchal écrivit au roi ce qui venait de se passer, et M. de Polignac lui en rendit de son coté le compte le plus fidèle et le plus propre à l'éclairer sur la gravité des événements.

Voilà à quoi se réduit ce fait signalé si souvent à l'ammadversion publique.

Le refus de recevoir les députés et le rejet de leurs offres conciliatrices ont donné à la conduite du ministre accusé, un caractère d'obstination cruelle ; c'est peut-être une des circonstances qui ont excité contre lui la plus vive animosité. Et pourtant , quand on connaît sa position et qu'on l'apprécie avec quelque impartialité, il est impossible de ne pas reconnaître qu'il y avait là autre chose qu'un entêtement déplorable et qu'un orgueil insensé.

M. Laflitte ne s'y méprit point; il vit dans la réponse qui fut faite « non pas un refus absolu de voir les médhteurs et une « obstination à ne pas les écouter , mais un sentiment de polim tesse qui portait le ministre à leur éviter une perte de temps « inutile, et une conférence que les deux conditions imposées

• par eux auraient rendue assez délicate. »

Ces deux conditions formaient en effet l'obstacle ; et qui peut se méprendre à cet égard, quand les faits sont bien connus?*

Écoutez le comte Gérard raconter l'entrevue avec le maréchal , et voyez si tout n'est pas clairement expliqué. « Nous lui expo- « sànies le but de notre démarche ; il me répondit qu'il com- « prenait nos raisons, mais qu'il fallait, avant tout, que force « restât à l'autorité , et que si la soumission de la population

* était complète , c'était seulement alors qu'on pourrait espérer « d'avoir quelque influence auprès du roi. Il nous promit de lui « en faire part et d'insister autant que possible, mais sans croire « que l'on pût rien obtenir avant le rétablissement de l'ordre. »

11 est manifeste que l'obstacle était là. Charles X était encore roi ; il pouvait juger l'honneur de sa couronne intéressé a ne pas traiter avec la population en armes. C'est là ce que pressentait le maréchal , ce que devait savoir le ministre , et ce qu'il n'appartenait ni à l'un ni à l'autre de préjuger.

Je m'arrête là, messieurs ; je*he cherche rien de plus dans cette procédure qui est le domaine de l'accusation et de la défense. Je touche à la limite tracée par l'honneur. Je sais que si l'on peut faire à un sentiment de probité noble et de haute convenance le sacrifice de sa propre sûreté , on n'est pas maître de lui sacrifier celle d'un autre quand on a reçu de sa famille la mission de le défendre et de le sauver ; j'hésiterais donc peutêtre entre deux devoirs contraires , si un danger réel se liait à ma réticence ; mais ma conscience me dit que la vôtre est assez éclairée sur ce point important pour que je n'aie rien à en craindre.

Je puis donc passer aux charges qui nous restent encore.

« Le 29 , de l'argent a été distribué aux troupes. »

Eh I oui , il parait en effet que quelques distributions d'argent furent faites aux soldats.

M. de Polignac l'a ouï dire; il l'a su ; il lui serait difficile de dire comment, par quels ordres, sur quels fonds cette distribution fut faite. H se souvient qu'aucune provision de vivres n'avait été faite; que les soldats manquaient de tout; qu'au milieu d'une chaleur dévorante et d'une ville en feu, ils souffraient de la soif et de la faim. On leur donna de l'argent pour se procurer eux-mêmes ce qu'on ne pouvait pas leur donner. Ce ne sont pas les habitants de Paris qui s'étouneront de ce secours accordé à nos soldats souffrants ; il est plus d'un citoyen qui , après les avoir combattus avec courage , a partagé son pain avec eux.

Au surplus, vous le savez, l'ordre est arrivé dans la nuit, adressé à M. le maréchal lui-même; et, à cette occasion, qu'il me soit permis de revenir sur un point important que les débats ont éclairci, c'est que le maréchal rendait compte directement au roi , et recevait de lui des ordres directs.

A Dieu ne plaise qu'abusant ici de l'absence d'un guerrier malheureux , je cherche à faire retomber sur lui le poids accablant sous lequel un autre gémit ! Je n'ai pas entendu , sans une -vive émotion, le récit des combats douloureux qui ont déchiré son ame, et ce pénible souvenir de la fatalité qui le poursuit. Je crois qu'il a pleuré sur les maux de son pays, sur le devoir iatal qui a attaché son nom à cette sanglante époque, qu'il a fait tous les efforts qu'on devait attendre d'un homme de cœur pour concilier ce devoir avec les sentiments d'un citoyen : mais je ne puis me dispenser de dire ce qui est vrai , car je suis sûr qu'il le curait liù-mème.

M. le maréchal agissait directement, et rendait compte directement au roi : il agissait directement, car il donnait les ordres de toute nature, et prescrivait même des proclamations au préfet de police; il rendait compte directement, car il a été établi que, dans la journée du mercredi, il avait écrit deux fois au roi , et avait reçu du roi un ordre verbal par un de ses aidesde-camp qu'il avait envoyé à Saint-Cloud.

On a demandé si M. de Polignac entendait conclure de là qu'il se trouvait déchargé de toute responsabilité : hélas! messieurs, la réponse est facile ; c'est cette responsabilité qui Fa conduit ici, et il ne prétend pas qu'en droit, il ait cessé d'être responsa-» ble ; mais ici il s'agit d'un reproche qui repose sur des faits. Il répond que ces faits qu'on lui impute lui sont étrangers, et que l'accusation ne peut s'en prévaloir, pour donner à la responsabilité légale qu'il ne méconnaît pas, un caractère odieux qu'il repousse.

« Mais cette lutte odieuse soutenue avec M. de Sémonville, en présence de ses collègues consternés, ce départ précipité pour Saint-Cloud , ce désir d'y arriver avant le pair qui va éclairer le monarque, et cette scène animée et presque violente qui se passe dans le cabinet du roi , et qui excite les alarmes des officiers qui le gardent ! »

Qu'y a-t-il donc encore là qui ressemble à une ténacité meurtrière, à un intérêt personnel? Est-ce donc sur son portefeuille, sur son titre, sur ses honneurs , que M. de Polignac aurait veille avec tant de zèle et de chaleur? Pensez- vous que le jeudi 29 juillet , lorsque la population de Paris était en possession de tous les points de défense, et que le nuage <|ui cachait le terrible avenir se dissipait déjà à tous les yeux ; pensez-vous qu'il fut question de l'orgueil du ministère ou de la nécessité de maintenir les coups d'état?

M. de Sémonville s'expliquait avec la vivacité d'un homme qui demande le salut public, et M. de Polignac répondait avec cette fermeté apparente que le cœur dément, et cette assurance affectée qui cache l'impuissance.

Mais que fait-il qui puisse justifier la pensée qu'il hésite encore sur le parti qu'il doit prendre? M. de Sémoncille veut aller à Saint-Cloud ; déjà M. de Polignac avait demandé les moyens de s'y rendre. M. de Peyronnet presse M. de Sémonville du geste et de la parole, et je le crois ; il fallait que la terrible vérité arrivât par plus d'une voie. Une main vers Paris en feu, l'autre vers

Saint-Cloud , d'où peut venir Tordre qui éteindra l'incendie, il crie, Allez vite, et M. de Sémonville précipite sa inarche ; mais M. de Polignac précipite aussi la sienne, car, parti après M. de Sémon ville , il arrive aussitôt que lui.

Parvenu à Saint-Cloud au même moment, M. de Polignac a-t-il cherché à mettre obstacle à l'entretien qu'il sollicitait? M. de Sémonvillc atteste le contraire ; c'est par M. de Polignac que toutes les difficultés furent aplanies ; c'est parlui qu'il fut introduit dans le cabinet du roi . C'est hors de sa présence qu'eut lieu cette douloureuse scène où son nom ne fut pas même prononcé. Déjà sa démission formelle était donnée; déjà il cherchait M. de Mortemart, et s'efforçait de vaincre sa légitime résistance. Au conseil qui eut lieu après le départ de M. de Sémon ville, la formation d'un ministère nouveau fut arrêtée , et ce n'est plus sur le ministère retiré que peut tomber la responsabilité d'un irréparable retard.

C'est ainsi, messieurs , que les faits les plus graves, considérés avec impartialité, s'expliquent s'ils ne se justifient pleinement, et perdent au moins ce caractère odieux, ce caractère de barbarie dont les flétrissent d'inévitables préventions.

Me faudra-t-il revenir encore sur ce mot cruel et insensé qu'un témoin a reproduit comme l'ayant appris d'un autre témoin absent : « La troupe de ligne fraternise avec le peuple! « — Eh bien! qu'on tire aussi sur la troupe ! » — J'avais dit : Là où un témoin affirme et où l'accusé nie, il ne reste rien pour le juge. On me répond dédaigneusement que c'est là un axiome d'une vieille jurisprudence. — Cet axiome est une maxime de Montesquieu , dont le nom est peu accoutumé au dédain.

Si donc M. Dclarue comparaissait devant vous ctalfirmait qu'il a entendu ces paroles, M. de Polignac pourrait lui dire : Vous avez mal entendu; au milieu du désordre et de la préoccupation, vous avez mal entendu, et il ne resterait rien pour le juge. Au lieu de ce témoin parlant sous la foi du serment, on nous oppose un fragment de lettre où les paroles ne sont pas mêmes reproduites, et Ton vous dit : La loi ne vous demande aucun compte de vos motifs; non, sans doute : mais la conscience vous le demande, et vous verrez combien pèsera dans la balance de votre justice le cruel lambeau sur lequel on veut lire un arrô de mort.

En rapprochant maintenant les faits de l'accusation , peut-on croire qu'ils lui fournissent un appui solide?

M. de Polignac est accusé d'avoir excité à la guerre civile !

Excité à la guerre civile î Mais pour exciter à une violence, à un crime, il faut avoir un intérêt quelconque à ce que cette violence , à ce que ce crime soient consommés ; il faut avoir un avantage à en retirer, un profit à y faire. Pour exciter à la guerre civile, il faut être déterminé par le projet de renverser ce qui existe, par le désir du désordre et du pillage. C'est contre l'ordre établi que ce crime est commis, et c'est en faveur de l'ordre établi et du gouvernement qui le maintient qu'a été faite la disposition pénale qu'on invoque. C'est la dénaturer complètement et la tourner contre son but, que de l'appliquer au gouvernement.

Les événements de Paris n'ont point eu pour cause l'excitation à la guerre civile de la part du gouvernement, crime impossible et qu'on ne saurait concevoir; ils ont eu pour cause premièreou au moins pour cause déterminante les ordonnances du 25 juillet.

Ces ordonnances ont provoqué le mécontentement et l'irritation. Du mécontentement et de l'irritation sont nées d'abord rémeute et progressivement la révolution. Le gouvernement a été amené par la force des choses à se défendre, à opposer ses soldats à ses citoyens, et cette lutte à jamais déplorable a produit ces désastres sanglants dont nos annales conserveront le triste souvenir avec moins de fidélité que le cœur de ceux à qui on les reproche.

C'est donc toujours aux actes du 25 juillet que l'accusation doit revenir pour trouver un appui. C'est vainement qu'elle cherche un crime nouveau dans leur origine et dans leurs résultats. Si le crime existe, il est là, il n'est que là, mais vous savez si le crime existe.

J'ai parcouru, messieurs, les quatre chefs d'accusation adoptés par la résolution de la Chambre des députés, et j'espère, à l'aide de la vérité et de la raisonnes avoir utilement combattus. Il ne me reste plus qu'à fixer votre justice sur un point important qui l'a déjà frappée , et qui touche au cœur même de la délibération.

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