PROCES-VERBAL
De la Question à François Rauaillac, et de ce qui se passa auant et après le supplice de la place de Grèue.
;v vingt- sept may 1610, à la leuée de la Gour^ en la chambre de la Beuuette.
Pardeuant tous messieurs les Présidens et plusieurs des Conseillers, a esté mandé François Rauaillac. accusé et conuaincu du Parricide du feu Roy, auquel estant à genoulx a esté par le Grefûer prononcé l'arrest de mort contre iuy donné et que pour réuéiation de ses complices sera appliqué à la question, et le serment de Iuy prins^ exhorté préuenir le tourment et s'en rédimer par la recognoissance de la vérité , qui l'auoit induit, persuadé, fortifié à cemeschantacte, à qui il en auoit communiqué et conféré.
A dict, que par la damnation de son ame, n*y a eu hommef femme ni aultre que Iuy qui Va/ye sceu.
Appliqué à la question des brodequins , et le premier coing mis :
S'est escrié que Dieu eust pitié de son orne, luy feist pardon de sa faulte et non pas d'auoir recelé personne , ce quMl a réitéré auec mesmes dénégations comme il a esté interrogé.
Mis le deuxiesme coing :
A dict auec grands cris et clameurs : le suis pescheur, ie ne scwy aulVre chose, par le serment que i'ay faict et doibs h Dieu et à la Cour, ie n'en ay parlé que ce que Cay dict au petit Cordellier, soit en confession, ou a/ultrement, n'en a parlé au gardien d'Angoulesme, ne s'est confessé en ceste ville et que la Cour ne le feist désespérer.
Continuant de frapper le deuxiesme coing:
S'est escrié : Mon Dieu, prenez eeste pénitence pour les grandes fa/ultes que i'ay faictes en ce monde : o Dieu , receuez ceste peine pour la satisfaction de mes peschez , par la foy que ie doibs à Dieu, ie ne scay aultre chose et ne me faictes désespérer m^n ame.
Mis au bas des pieds le troisiesme coing, est entré en sueur uniuerselle et comme pasmé, luy aîant esté mis du vin à la bouche^ ne Ta reçeu, la parole luy faillant, a esté relasché et sur luy ietté de l'eau, puis faict prendre du vin ; la parole reuenue, a esté mis sur yn matelas au mesme lieu, ou a esté iusques àmidy, que la force reprinse, a esté conduit à
— sala chapelle par l'exécuteur qui l'a attaché, et mandez les docteurs Filsac et Gamaches , il a eu à disner^ puis auaot que d'entrer en conférence auec les docteurs , par le greffier a esté admonesté de son salut par la nue recognoissance de la vérité, qui Tauoit poussé , excité et fortifié ou induict à ce qu'il auoit commis et de si long temps proiecté, qu'il n'y auoit apparence qu'il eust conceu et entreprins luy seul et sans en auoir communiqué :
À dict quHl n'est si misérable de retenir s'il sçauoit plus que ce qu'il a desclaréh la Cour, sçachant bien qu'il ne peust auoir la miséricorde de Dieu qu'il attend s'il retenait h dire, et n' eust pas voulu endurer les tourments qu'il a reçeus, s'U sçauoit ' daua/ntage l'eust desclaré, bien o^oitHl faict vne grande faulte ou la tentation du Diable l'a/uoit porté, prioit le Roy, la Royne, la Cour et tout le monde de luy pardonner, faire prier Dieu pour luy, que son corps porte la pénitence pour son a/me.
Et plusieurs fois admonesté n*aïant faict que répéter ce qu'il auoit dict, a esté délaissé aux deux Docteurs pour faire ce qui est de leur charge.
Peu après deux heures , le Greffier mandé par les deux Docteurs , luy ont dict :
Que le condamné les auoit chargés le faire venir, pour luy dire et signer comme il entendoit que sa confession fust réuélée, m^smes imprimée, afin qu'elle fust sceue par tout -, laquelle confession
ieeulx Docteurs ont desclaré estre que aultre que luy n*a/uoxt faict le coup, n'en auoit esté prié, soirlicite ni induict pwr personne ni covfimwniiqué, reeognoissant comme il auoit faict en la cour auoir commis vne grande faulte dont il espère la miséricorde de Dieu plus grande qu'il n'estait pescheur, et qu'il ne s'y attendrait s*U retenait h dire.
Sur ce par le Greffier ledict condamné requis de la recognoissance et confession qn'il vouloit estre sceue et réuélée, de rechef admonesté de recognoistre la vérité pour son salut :
Dict auec serment qu'il auoit tout dict, que personne du monde ne l'auoit induict et n'en CMait parlé ni comm/uniqué h aultres qu'h ceulx qu'il a nomnhés a/u procès.
Incontinent après trois heures tiré de la Chapelle pour sortir la Conciergerie , les prisonniers en multitude et confusion auec iniures, meschant, traistre, et aultres semblables, l'ont voulu offenser sinon que les archers et aultres officiers de la iustice présens pour la main forte et en armes les ont empeschez.
Sortant la Conciergerie pour monter au tumbereau et y estant, le peuple de tous costez et en si grand nombre qu'il estoit difficile aux archers de passer, s'est mis à crier, les vns, meschant, les aultres, parricide, les aultres, le traistre, les aultres, le meurtrier, et aultres parolies d'indignation
et opprobres^ et s'efforsant plusieurs de l'offenser et se ietter sur luy^ dont la force les a empeschez ; après un long Paix-là! et l'ors-Escoutez I depa/r le Roy (dict par trois fois), on se tut pour escouter Tarrest ; mais à ces mots : tué le Roy de deux coups de cou8te<m, recommencé leurs cris à plus haulte voix, et les mesmes opprobres qui ont continué iusques à l'Eglise de Paris où la clameur et cris ont esté semblables à la lecture de l'arrest, qui a esté là exécuté pour l'amende bonorabie ; puis conduict à la Grèue , receuant en cheminant les mesmes iniures et clameurs d'indignation du desplaisir de tous, plusieurs se voulant ietter sur luy (1).
Le cri faict à la Grèue > avant que descendre du tumbereau pour monter sur l'eschaffault^ encore admonesté^ a réitéré les précédentes descla/rations et prières au Roy et h la Royne, et h tout le monde , de luy pardonner la grande fa/ulte qu'il auoit faicte et faire prier Dieu pour luy ; le peuple continuant ses clameurs d'iniures et d'indignation contre luy.
Monté sur Teschaffault y a esté consolé et exhorté par les Docteurs, qui aïant faict ce qui estoit de leur profession, le Greffier d'abondant Ta exhorté, finissant la vie , penser à son salut par la nue vé-
(1) Mesme plusieurs tant hommes que femmes se voulurent se ietter sur luy dans le tumbereau et Teussent faict s'ils n'en eussent esté retenus par les archers. [Procès, etc., 1610.)
rite, à quoy n'a voula dire que ce qu'il auoit dict au précédent.
Le feu mis à son bras , sa main droitte percée de part en part d'un Cousteau rougi au feu de soufre ; ensuite on luy deschira les mammelles et le gras des Ïambes avec des tenailles rouges qui luy firent
faire des cris tenant le Cousteau s'est escrié :
Adieu (ab I Dieu!), et plusieurs fois dict : lésus Maria; par après tenaillé , il a réitéré les cris et prières, faisant lesquelles plusieurs fois admonesté à recognoistre la vérité , n'a dict que comme au précédent et le peuple auec grand rumeur crié et répété les opprobres et iniures, disant qu'il le fallait là laisser languir, puis aux interualles le plomb fondu et huille iettés sur les plaies où il auoit été tenaillé a continué fort baultement ses cris.
Sur ce les Docteurs luy ont de rechef parlé , et à ce faire invitez par le Greffier, ont voulu faire les prières accoustumées pour le condamné , se sont debout descouuerts et commencé publiquement, mais tout aussitost le peuple en turbe et confusion a crié contre eulx, disant qu'il ne fallait point prier pour ce meschant et condamné, et aultres parolles semblables , telles qu'ils ont esté contraincts cesser.
Et lors le Greffier luy a remonstré comme la grande indignation du peuple estoit le iugement contre luy^ qui l'obligeoit à se disposer de tant plus à la vérité, il a continué, dict : Il n'y a que moy qui Va/ye faict.
Faict tirer les cheuaux enuiron demie heure, par interualie arrestez, enquis et admonesté, a perséuéré en ses desnégations ; et le peuple de toutes qualités qui là estoient procbe et loing, continué ses clameurs et tesrooingnages de ressentiment du malbeur de la perte du Roy, plusieurs mis à tirer les cordes auec telle ardeur que l'vn de la noblesse qui estoit proche^ a faict mettre son cheual au lieu de l'vn de ceulx qui estoit recreu (i), et enfin par vue grande heure tiré sans estre desmembré, a rendu l'esprit, et lors desmembré, le peuple de touttes qualitez se sont iettez auec espées^ cousteaux, bastons et aultres choses qu'ils tenoient, à frapper, couper, deschirer les membres, ardemment, mis en diuerses pièces, rauisà l'exécuteur, les traisnant qui çà qui là par les rues de tous costez auec telle fureur que rien ne les a peu arrester, et ont esté bruslés en diuers endroits de la ville.
Quelques manans des enuirons de Paris aïant trouué le mo!en d'en auoir quelques lopins et aulcuns des entrailles, les traisnèrent brusler iusques en leurs villages. Ainsy finist ce misérable, qui estoit de taille assez haulte, puissant et gros de membres, aïant le poil de la couleur de roux noir, comme on dict auoir esté celuy de ludas : on l'a depuis ainsy appelée couleur h la Rmiaillac.
(1) Recreu : lassé, fatigué. (Roquefort.)