‹ Procès en diffamation: M. Delamarche contre le "Cri du peuple"Chapitre 5 sur 57 · WALD · texte numérisé non relu

WALD

(1) M. GoDLLÉ est Pun des agents que le Cri du Peuple envoya dans le XlV* arrondissement, pour recueillir des plaintes et des témoignages contre M. Delamarche. 11 fut aussi Pun des orateurs d'une réunion publique tenue le 1" décembre, organisée à l'effet de provoquer des dénonciations contre M. Delamarche. Voir plaidoirie de M* Ledru, page 119, et pièces justificatives, page 232.

martiale des Fourneaux, et sur le rôle qu'a jou^ dans cette Cour martiale, M. Delamarche.

GouLLÉ. — J'ai passé plusieurs jours à faire une enquête dans le XIV* arrondissement, et j'ai tout d'abord constaté une chose singulière : c'est l'influence qu'a M. Delamarche dans cette partie de Paris. Je me suis heurté à des gens qui ne voulaient pas parler. D'autres ont consenti à répondre, mais en faisant cette restriction: «Ne me nommez pas; ma situation en serait compromise. » Le nom de M. Delamarche fait encore aujourd'hui une impression de crainte. Voici quelques-uns des faits qui m'ont été racontés. Un nommé Wolff était employé à la mairie à inscrire les décès, les mariages et les naissances. Le 25 mai, il reçut un billet signé Delamarche le convoquant à la mairie pour rendre ses comptes. Wolff y alla, il trouva le sieur Héligon qui le mit en état d'arrestation. On entend souvent dans le XIV*' arrondissement joindre ces deux noms: Héligon l'ancien membre de l'Internationale passé à la réaction, et Delamarche, républicain exagéré pendant le siège et revenu de Versailles allié des fusilleurs.

Le Président. — Pouvez-vous préciser. Vous dites que M. Wolff était employé à la mairie et qu'il fut appelé à rendre des comptes. A quelle époque?

GouLLÉ. — Le 2^ mai. J'ajouterai que M™° Wolff, inquiète de son mari, se mit à sa recherche, elle voulut voir M. Delamarche pour obtenir sa signature. Elle avait entendu dire que c'était un personnage influent. Après plusieurs démarches, elle n'obtint que cette réponse: « Je ne puis rien dans l'affaire! » Comme cette femme s'indignait, un lieutenant ou sous-lieute-

nant vint à côté d'elle, il se nommait Mollard: « Madame, lui dit-il, taisez-vous, soyez prudente: ici ce n'est pas la terreur rouge, mais la terreur blanche (i)! »

M* Laguerre. — M. GouLLÉ a-t-il entendu dire quelque chose du sieur Cartigny?

GouLLÉ. — M. Cartigny a vu M. Delamarche, le 2) mai, accompagnant un détachement versaillais, il avait le revolver au poing. Ce fait, que je connaissais déjà, a été affirmé devant une réunion publique de 1,500 citoyens, tenue cette semaine (2).

Je voudrais citer encore un fait. Rue Boulard, il y avait une espèce de bureau où l'on appelait les gardes nationaux nécessiteux, ceci après que les versaillais étaient arrivés. Les gens naïfs venaient. On inscrivait leurs noms sur des listes que l'on envoyait à la mairie. Elles revenaient le lendemain avec des marques à l'encre rouge. Les malheureux ainsi désignés étaient arrêtés (3).

M. LE Président. — Vous avez entendu dire cela, monsieur?

(i) M"* WoLLF avait été signifiée comme témoin ; il est à remarquer qu'elle ne s'est pas présentée à Taudience, pas plus que MM. Cartigny et Lapirot dont il est parlé plus loin et qu'il eût été intéressant d'entendre à la barre du tribunal sur tout cela, au lieu et place d'un rédacteur du Cri du Peuple.

Ces trois personnes sont inconnues à M. Delamarche. Lapirot n'a laissé aucun souvenir de lui parmi les volontaires. Il ne figure pas sur la liste des volontaires prisonniers à Versailles. Voir pièces justificatives, page 222.

(2) Voir sur cette réunion, qui a tourné à la confusion des organisateurs, plaidoirie de M' A.' Ledru, pages 119-120.

(3) Les registres sans marques ni croix rouges ont été produits à l'audience. Voir à ce sujet plaidoirie de M' A. Ledru, page 114 et déposition Roggen, qui tenait ces registres, sur interpellation de M' Lacuerre, page 47.

GouLLÉ. — Oui, formellement. Encore un autre fait : un nommé Lapirot, qui avait été parmi le^ volontaires de Montrouge, fut fait prisonnier avec ce bataillon, le 4 avril, au plateau de Châtillon. Il était sous les ordres de l'héroïque Duval. Les anciens volontaires furent donc parmi les premiers prisonniers qui arrivèrent à Versailles. Delamarche se présenta accom — pagné du fameux colonel Gaillard, demanda qu^ ceux qui avaient servi sous ses ordres, dans le XIV"^ arrondissement sortissent des rangs. Quelques impru — dents s'avancèrent. Ces citoyens-là, on ne les a jamais revus, ni à la déportation ni à Paris. On a toujours cru-« et on croit encore qu'ils ont été fusillés (i).

M* A. Ledru. — Vous êtes rédacteur du Cri du Peuple?

GouLLÉ. — Oui, monsieur. {Sourires dans Vaudi^ foire,)

Alphonse Humbert, ancien déporté, journaliste.

M. LE Président. — Que savez-vous de l'existence de la Cour martiale du boulevard des Fourneaux et du rôle qu'y a joué M. Delamarche?

A. HuMBERT. — M. Delamarche, en 1881, faisait partie d'un comité qui combattait ma candidature, lorsque cette accusation a été produite contre lui, il

(1) Voir sur les prisonniers de Versailles dépositions de Sébourque, l'un d'eux, et de M"* Mettau et aux documents, correspondance de M. Delamarche avec ces prisonniers et leurs familles, ainsi que la liste des prisonniers au nombre de plus de 40 et qui tous ont été renvoyés en ordonnance de non-lieu, pages 219 ù 222.

/ait peu de sympathie dans la population ouvrière de iontrouge. Il a eu une polémique avec V Intransigeant ii l'impression qui me reste à cet égard est que M. Delamarche se défendait peu.

M. LE Président. — Avez-vous entendu préciser quelques faits?

HuMBERT. — Oui, il s'agit de faits qui ont été portés â la tribune des réunions publiques, de beaucoup de faits très différents les uns des autres: je les ai oubliés. Je puis dire cependant de M. Delamarche qu'il s'était acquis une popularité antipathique. A la suite de la polémique engagée awecV Intransigeant, il me semble que si M. Delamarche avait eu des faits à réfuter, il n'y aurait pas manqué (i).

M* Laguerre. — Le journal {^Intransigeant avait en 1881, publié contre M. Delamarche les mêmes attaques que le journal le Cri du Peuple. Vous étiez rédacteur de Y Intransigeant^ il n'a pas été poursuivi par M. Delamarche?

HuMBERT. — Non.

M* Laguerre. — Il y avait notamment, dans les articles de Y Intransi géant y un passage le désignant comme chef de la prévôté en 1871.

HuMBPRT. — Je ne me rappelle pas; mais je sais que les accusations sont les mêmes.

M* Laguerre. — Je désire que le témoin fasse con-

(1) Les souvenirs du témoin sont en effet assez effacés. Voir aux documents page S38, les cinq lettres que M. Delamarche écrivit à V Intransigeant^ du 21 décembre 1881 au 5 janvier 1882, la dernière par ministère d*huis$ier. A ce sujet, voir aussi plaidoirie de Bl* A. Ledku, page 96.

naître ce qu'il sait co» •cernant les Cours martiales ecr général.

HuMBERT. — Les Cours martiales tuaient à peu près tout ce qui se présentait devant elles, il n'y a que des très rares survivants qui ont été sauvés par le ^hasard; il est donc assez difficile de préciser quel fut leur fonctionnement. J'ai eu l'occasion de rencontrer un homme qui a été bien placé pour me fournir des renseignements. Il m'a raconté les faits les plus épouvantables.

Voici un fait relatif à la Cour martiale du Luxembourg:

L'affaire des pompiers...

A ce point de sa déposition, M. le Président interrompt le citoyen Humbert.

« Ces faits, dit-il, sont étrangers au procès. »

M« Laguerre. — M. Pelletan a fait connaître à Messieurs les jurés quel était le rôle des officiers de l'état-major de la garde nationale, je désire que M. Humbert veuille bien s'expliquer sur les faits particuliers. J'ai posé à M. Pelletan une série de questions sur le fonctionnement des Cours martiales, il me paraît impossible que vous puissiez sur les mêmes faits refuser un témoignage.

En présence du refus de M. le Président de laisser continuer la déposition du citoyen Humbert, sur des faits étrangers au procès, M« Laguerre dépose des conclusions.

La Cour en délibère en chambre du conseil.

Elle revient avec un arrêt déclarant que la

îiiestion relative à la Cour martiale du Luxembourg et aux Cours martiales en général, ne portant pas sur le fait litigieux, ne sera pas posée.

Mf Laguerre. — Je n'ai pas parlé de la Cour du Luxembourg.

M. LE Président. — L'arrêt. est rendu.

Puis, s'adressant à M. Humbert.

— Avez-vous quelque chose à dire sur la Cour mart.iale du boulevard des Fourneaux et sur le rôle qu'y aurait joué M. Delamarche?

Le Témoin. — Non, monsieur.

Le Président. — Veuillez vous retirer.

Refauvelety ancien marchand de vins.

Arrêté le 24 mai, j'ai été conduit au boulevard des Tourneaux; je n'ai eu affaire qu'à un brigadier de gendarmerie. Je ne connais pas M. Delamarche, je ne sais pas si c'était lui. {Rires dans V auditoire,)

On m'avait accusé d'avoir voulu faire sauter la mairie; sur trois que nous étions, deux ont été fusillés, j'ai échappé.

Dourlanty docteur-médecin.

Je ne sais rien en ce qui concerne spécialement M. Delamarche ou la rue des Fourneaux. En mai, j'étais à l'ambulance de la rue du Temple, je ne sais dono que des faits généraux.

M. LE Président. — La Cour vient de décider qu'elle n'entendrait plus les dépositions sur des faits généraux étrangers à la cause.

La liste des témoins cités à la requête du Cri du Peuple étant épuisée, l'audience est suspendue pendant un quart d'heure.

Témoins cités par M. Delamarohs

A la reprise, on entend les vingt-trois témoins cités par M. Delamarche qui tous ont répondu à l'appel de leurs noms.

M. Sébourque, typographe, ex-prisonnier à Versailles et aux pontons, ex-fourrier aux volontaires.

Au i8 mars, j'étais l'antagoniste déclaré de M. Delàmarche qui a refusé de servir la Commune.

Mais je dois déclarer que sa conduite n'a jamais cessé d'être très digne à notre égard; j'ai été arrêté le 4 avril au plateau de Châtillon ; M. Delamarche est venu nous voir en prison à Versailles pour nous secourir.

Il m'a fait rendre une petite somme qui m'ayait été prise; il a donné de nos nouvelles à nos familles. Je le sais, car quelques jours après, nous l'apprenions par les lettres que nous recevions.

Dès qu'il a appris l'arrestation de plusieurs d'entre nous, il a fait des démarches pour obte.nir leur libération. Il n'y a pas eu de réunion du bataillon des volontaires le i8 mars; c'est le 13 ou 14 qu'elle a eu lieu.

M™® MettaUy marchande des quatre saisons.

Le témoin est visiblement troublé ; elle dit :

Je suis allée à Versailles voir M. Delamarche avec plusieurs autres femmes, pour avoir des nouvelles de nos enfants ou de nos maris pris à Châtillon.

M. Delamarche s'est employé pour nous; il m'a fait voir mon fils blessé à l'hôpital. Je n'oublierai jamais que c'est à lui que je dois de l'avoir embrassé avant sa mort.

M. LE Président. — A quel moment votre fils est-il mort, est-ce avant ou après la rentrée des troupes?

R. — Il est mort à Versailles au mois de mai (i).

M. Achille Baudouin, ancien fabricant, ancien conseiller municipal.

M. Delamarche a fait preuve de beaucoup d'humanité ; il a fait ce qu'il a pu eh faveur des fédérés. Pour cela, M. Delamarche, après 1871, était suspecté par la municipalité et l'autorité; on le considérait comme communaliste et il avait à en souffrir à son administration.

J'ai fait une démarche avec lui auprès du préfet, M. Say, pour rendre témoignage de son humanité et de son attachement à l'ordre.

Je suis allé avec lui chez le préfet de police pour

(1) M"' Mettau avait ses deux fils prisonniers et blessés. Us étaient soignés dans la salle des consignés à l'hôpital Saint-Louis à Versailles. L'un des deux s'est proniptement rétabli, l'autre a succombé aux suites de ses blessures.

essayer d'empêcher Texpulsion hors du territoire de deux personnes, dont le nom flamand m'échappe.

M* A. Ledru. — N'est-ce pas Roggen?

R, — Oui, c'est cela je crois, Roggen.

M. Faivre, dentiste, ex-capitaine de la garde nationale.

Je puis affirmer que M. Del am arche n'était pas prévôt aux Fourneaux; c'était un lieutenant de gendarmerie. Je le sais, car je suis allé réclamer plusieurs prisonniers à cet officier. Je suis parti de Versailles le lundi 22 mai avec M. Delamarche, vers onze heures; nous sommes arrivés à l'École militaire vers quatre ou cinq heures et nous y avons couché.

Le 23 mai nous sommes allés vers la chaussée du Maine et j'ai pu rentrer chez moi.

Le lendemain 24, j'ai rejoint M. Delamarche à la mairie; à partir de ce moment, il s'est occupé de reconstituer la garde nationale, du service d'ordre et de distributions de secours aux gardes nationaux nécessiteux..

M. Lemonnier, propriétaire, ancien fourrier d^ordre aux volontaires.

M. le Président. — Veuillez nous dire ce que vous savez des faits imputés à M. Delamarche.

R. — Le lundi 22 mai nous avons quitté Versailles vers dix heures et demie, nous sommes entrés à Paris par la porte d'Auteuil et nous nous sommes rendus au château de la Muette, où était provisoirement installé

c: l'état-major de la garde nationale, nous sommes ensuite partis pour l'Ecole militaire où nous avons couché.

Le lendemain matin, mardi, nous nous sommes dirigés vers le XIV* arrondissement, mais nous n'avons pu dépasser le pont du chemin de fer sur la chaussée j du Maine et nous avons dû demeurer toute la journée au boulevard des Fourneaux. Dans le courant de cette journée, j'ai accompagné M. Delamarche à la prévôté en question, où nous avons été reçus par un officier de gendarmerie qui commandait cette prévôté. xM. Delamarche a fait sortir, sur un mot à lui donné par le général L^vassor-Sorval, les sieurs Roggen père et fils, qui étaient parmi les prisonniers. Nous avons encore couché le soir à l'École militaire et le lendemain matin vers six heures, nous nous sommes de nouveau dirigés vers le XIV'' arrondissement; la chaussée du Maine étant alors libre, nous avons pu nous installer à la mairie.

J'affirme que pendantces deux jours je n'ai pas quitté un instant M- Delamarche et que je ne l'ai jamais vu s'immiscer en quoi que ce soit dans les affaires de la Cour martiale.

M. Fribourg, journaliste, ancien sous-officier aux volontaires de Montrouge.

M, le Président. — Dites ce que vous savez de l'affaire?

Le Témoin. — Je connaissais M. Delamarche depuis 1852, et la droiture de son caractère, dans toutes les circonstances où il s'était trouvé ne s'est jamais dé-

mentie. Cesl pourquoi j'ai tenu à servir sous ses ordre pendant la guerre.

Pendant toute la durée de son commandement, je l'ai vu sans cesse préoccupé du bien-être des hommes placés sous son autorité. Ayant refusé de s'associer ai mouvement du i8 mars, il rejoignit à Versailles l'administration de l'octroi dont il faisait partie.

Le dimanche 2 1 mai, nous étions au château du Bel- Air, près de Bièvre ; c'est là que nous avons appris l'entrée des troupes dans Paris.

Le 22 mai, nous avons quitté Versailles vers dis heures et-demie, nous sommes entrçs à Paris par h porte d'Auteuil. Vers deux heures, nous étions à la Muette. Nous avons traversé Passy et Grenelle 01 nous avons remarqué l'absence de toute organisatior municipale.

Nous étions sans armes.

Le soir, nous sommes arrivés à l'École militaire ver cinq heures et nous y avons couché. Le 23 au matin nous nous sommes dirigés vers le XIV'' arrondissement pour y réorganiser, suivant les ordres reçus, les ser vices administratifs, mais nous n'avons pu y pénétrer Nous avons dû stationner sur le boulevard des Four neaux où depuis la veille fonctionnait une prévôté.

Nous sommes restés toute la journée chez un mar chand de vins tenant hôtel garni.

Nous avions si peu d'autorité sur les prisonniers e les opérations militaires, que l'on nous faisait épier, e comme les fusillades que Ton entendait de temps autre nous faisaient tressauter et nous arrachaient d< pénibles réflexions, on aposta dans la salle où nou nous tenions, avec des officiers de l'armée, de

hommes en civils, des agents' de police simulant Pivresse, pour nous surveiller.

C'est dans ces circonstances que Delamarche apprit que deux de ses volontaires, Roggen père et fils, étaient à la Cour martiale parmi les prisonniers.

Il courut aussitôt pour les faire relâcher et ce n'est qu'après des démarches multiples, ce qui prouve encore son peu d'autorité, qu'il obtint du général Le- Vassor-Sorval, Tordre écrit de leur élargissement Sous sa responsabilité à lui, Delamarche.

J'ai retrouvé ce papier et je l'ai remis à Delamarche. Je ne l'ai pas quitté et c'est pour sauver la vie à ces deux hommes, qu'il est allé cette seule et unique fois à la prévôté. Le soir nous avons encore couché à l'École militaire et le lendemain 24, à six heures du matin, Delamarche était à la mairie, où il s'occupa aussitôt avec le maire, des services administratifs. Il groupa les gardes nationaux pour faire un service d'ordre. Il s'occupa des prisonniers pour les faire relaxer et il se montra si large dans cette partie de son rôle, il fut si généreux de certificats, qu'il devint suspect et eût à subir de ce chef de nombreux désagréments.

Il ne faut d'ailleurs pas connaître Delamarche pour le croire capable de cojnmettre les actes que le Cri du Peuple lui reproche.

M. Lesplnasse, fondeur en caractères, capitaine adjudant-major au 26^ régiment territorial.

Je suis parti de Versailles avec M. Delamarche le lundi 22 mai vers dix heures et demie du matin, nous sommes arrivés à la Muette, vers deux heures de

l'après-midi, d'après les ordres reçus, nous avons été envoyés à l'École militaire où nous sommes arrivés vers cinq heures et où nous avons couché.

Le lendemain 23, vers cinq heures du matin, nous sommes allés boulevard des Fourneaux où* nous sommes restés toute la journée, ne pouvant aller plus loin, en nous mettant à la disposition du général Le-

VASSOR-SORVAL.

Il y avait une prévôté installée, sous les ordres d'un lieutenant de gendarmerie, sur le boulevard, Nou^ sommes retournés coucher à l'École militaire.

Le mercredi 24, nous sommes partis à quatre heures du matin pour la mairie du XIV'' arrondissement. Je n'ai vu dans ces deux journées, M. Delamarche présider ni s'occuper d'aucune prévôté, ne l'ayant pas quitté un seul instant.

En qualité d'adjudant de bataillon, je suis allé dans, la journée du 24, le matin et le soir à la prévôté du boulevard des Fourneaux, remettre des listes pour faire sortir les malheureux qui se trouvaient là; ces Hstes étaient signées par M. Delamarche et par M. Héligon, maire du XIV* arrondissement.

En une seule fois, j'en ai fait ainsi sortir une trentaine. Le nommé Vansart m'a remplacé dans ce service les jours suivants.

M. Roggen, ex-fourrier aux volontaires de Montrouge (guerre et Commune) exilé après les événements.

M. le Président. — Dites ce que vous savez.

R« — J'ai été arrêté le 23 mai à six heures du matin avec mon fils et conduit à la prévôté des Fourneaux,

où j'ai été reçu par un brigadier de gendarmerie; réuni aux prisonniers, j'attendais ce que l'on allait décider de nous.

Vers trois heures, M. Delamarche, accompagné de MM. NoizET, Lemonnier et Chaboud-Mollard, entra et s'adressant à nK>n iils et à moi, nous demanda comment il se faisait que nous étions là. Je répondis que nous avions été dénoncés.

M. Delamarche alla alors trouver le général LevassoR-SoRVAL et revint bientôt avec un ordre d'élargissement sous sa responsabilité personnelle.

Il le présenta au chef de la prévôté, un lieutenant de gendarmerie, qui nous laissa partir.

M. Delamarche nous donna rendez-vous pour le lendemain à la mairie où je me rendis à huit heures et où je fus employé à distribuer des bons de vivres aux gardes nationaux nécessiteux.

M" Laguerrè. — Le témoin a-t-il fait partie de la Commune?

R. - Oui !

M* Laguèrre. — N'avez-vous pas participé à l'arrestation d'un commissaire de police le 1 8 mars ?

R. — Non, j'étais au rapport au moment de son arrestation.

M* A. Ledru. — Garnier a dit qu'un fourrier et un sergent-major, relâchés par M. Delamarche, étaient venus à la barricade des Quatre-Chemins. M. Roggen a-t-il été à cette barricade?

RoGGEN. — Non, je suis rentré chez moi après ma mise en liberté.

M" A. Ledru prie M. le Président de rappeler Garnier.

Garnier s'approche de la barre.

M* A. Ledru. — Garnier reconnaît-il M. Roggen?

Garnier. — Je connais le témoin, misiîs ce n'est pas lui qui est veilu à la barricade des Quatre Chemins; c'était un sergent-major accompagné d'un sergentfourrier.

Roggen. — J'étais sergent-fourrier et mon fils sergent-major.

Garnier. — J'ai vu M. Roggen au poste de la mairie le 17 juin. Il était accompagné d'un autre, et tous deux se réclamaient du colonel Delamarche. Le brigadier leur a répondu: « C'est lui qui a donné ordre de vous arrêter. »

Roggen, — Il est vrai que, ayant été arrêté pour la seconde fois le 17 juin, avec mon fils, nous avons été conduits au poste. Nous nous sommes réclamés du colonel Delamarche, et un sergent de ville nous a dit: Tous les prisonniers invoquent le nom du colonel Delamarche. Mais personne ne nous a dit que c'était lui qui nous avait fait arrêter. Ce n'était pas vrai. Quelques jours après, M. Delamarche fit encore des démarches et nous fit mettre de nouveau en liberté^

Garnier. — A quel bataillon appartenait M. Roggen?

Roggen. — Au 103*^ d'abord et aux volontaires ensuite.

Garnier. — Ah !

Sur l'invitation de M. le Président, Garnier se retire.

M* Laguerre, s*adressant à Roggen. — Et vous

étiez libre, alors que vos compagnons d'armes étaient en exil ou déportés?

R. — Oui, pendant huit mois et après trois arrestations sur dénonciations, mais, poursuivi de nouveau, je fud* exilé pour avoir participé à la fondation de la Bibliothèque.

M* Laguerre. — le témoin n'est-il pas d'origine étrangère ?

R. — Oui, mon père était Belge, mais avait servi la France, et si j'avais eu les moyens pour faire valoir mes droits, je serais Français. (Marques d'assentiment du président.)

M* Laguerre, rappelant le témoin qui se retire. — N'avez-vous pas connaissance que des croix rouges étaient portées en regard de certains noms sur les registres de secours.

, R. — C'est inexact.

M* Laguerre. — Comment le savez-vous?

R. — Je le sais bien, c'est moi qui tenais les registres.

M. Louis Roty, ex-caporal aux volontaires de Montrouge (guerre et Commune), prisonnier sT la prévôté des Fourneaux et sur les pontons.

M. LE Président. — Dites ce que vous savez.

Le Témoin. — J'ai été arrêté le 23 mai 1871, vers cinq heures du matin, conduit au boulevard des Fourneaux, j'ysuis resté jusqu'à sept heures du soir. Versles deux heures de l'après-midi, j'ai vu entrer M. Delamarche accompagné de deux autres personnes, il n'est pas resté plus de dix minutes, il a fait mettre en liberté

MM. RoGGEN père et fils est parti avec eux et n'a plus reparu aux Fourneaux. J'ajoute qu'à cet égard, aucun doute n'est possible, placés comme nous l'étions, squs le hangar, nul ne pouvait entrer ou sortir sans être vu.

C'était un lieutenant de gendarmerie qui interrogeait les prisonniers et qui est resté là toute la journée.

Il est absolument certain que M. Delamarche n'y a pas été le lendemain ni les jours suivants, attendu que ma mère s'est présentée à la mairie du XIV* arrondissement, qu'elle s'est adressée à lui dans mon intérêt et que si M. Delamarche n'a rien pu faire pour moi, c'est que j'étais déjà à Versailles.

J'ai été envoyé sur les pontons où je suis resté huit mois, six mois à bord de VAube, et deux mois à bord de VAusterlit^, Je n'ai jamais entendu dire de mal de M. Delamarche, bien au contraire, je me souviens même très bien que beaucoup de nos camarades disaient:

« Je ne resterai pas longtemps, j'espère, car M. Delamarche s'occupe pour moi. »

M. Jean Pouyet, coutelier.

M. le Président. — Connaissiez-vous M. Delamarche?

R. — J'ai connu M. Delamarche comme un des fondateurs de la Société coopérative de consommation dans le XIII* arrondissement.

M. LE Président. — Dites ce que vous savez.

R. — Vers la fin du mois de mai 1871, j'ai couru le plus grand danger d'être arrêté et pis encore; un homme, ayant pris un pouvoir insurrectionnel, avait

élu domicile dans rétablissement national des Gobelins ; à l'approche des troupes, après l'incendie de cet établissement, cet homme avait disparu, mais pour mon malheur, avait laissé son nom, presque semblable au mien. Comme j'habitais le quartier depuis quinze ans, lés recherches devaient fatalement conduire à mon domicile.

M. LE Président. — Vous avez été arrêté?

R. — Non, monsieur, mais je le dois aux démarches que je faisais pour chercher mon fils, qui était dans l'armée de Paris.

C'est en rentrant que j'ai appris ce qui me menaçait. J'ai aussitôt prié M. Delamarche, commandant supérieur des gardes nationales du XIV'' arrondissement, de venir avec moi à la prévôté des Gobelins, ce qu'il a fait de suite, afin de m'aidera constater mon identité.

M. le Président. — La prévôté des Gobelins n'est pas en cause.

R. — Pardon, c'était à celte prévôté du XI 11*^ arrondissement que je devais faire les démarches.

Malgré ces constatations je devais pendant plusieurs mois encore subir de nombreuses perquisitions, de grands ennuis. C'est par de nouvelles démarches faites par M. Delamarche à la préfecture de police que j'ai dû de ne plus être inquiété.

M" A. Ledru. — N'avez-vous pas entendu dire par des personnes venant de la Nouvelle-Calédonie que des déportés avaient été malveillants pour M. Delamarche?

R. — En effet, un déporté accusait M. Delamarche; ses camarades lui reprochèrent d'attaquer celui auquel il devait la réduction de sa peine.

M* A. Ledru. — Connaissez-vous le nom de ce déporté ?

R. — Kayl,

M. Gourlot, chef de dépôt des omnibus, boulevard de Vaugirard, ancien boulevard des Fourneaux.

Je ne connaissais pas M. Delam arche avant ce procès; à la rentrée des troupes, j'en ai logé beaucoup dans le dépôt, avec le général Levassor-Sorval.

Du 22 au 25 mai, j'ai eu fréquemment l'occasion d'aller à la prévôté installée sur le boulevard; j'ai toujours constaté que le prévôt était un lieutenant de gendarmerie.

Jamais je n'ai vu M. Delamarche.

Antoine Cyprien, employé.

Je ne connaissais pas M. Delamarche avant le procès.

Lors de la rentrée des troupes à Paris, j'étaisgardien de l'immeuble où a été installée la prévôté, boulevard des Fourneaux; j'y ai toujours vu un lieutenant de gendarmerie, toujours le même.

M'^ Laguerre. — En quel endroit, dans l'immeuble, se tenaient les prisonniers?

R. — Sous un hangar, à droite en entrant.

M® Laguerre. — C'était à gauche?

R. — Non, monsieur, vous vous trompez, c'était à droite.

M. LE Président. — ^ Je prie MM. les jurés de prendre acte de cette déclaration.

M*" Laguerre. — Où fusillait-on?

R, — Dans le fond de la cour, à droite, dans le petit couloir.

M** A. Ledru. — Où était le bureau du prévôt?

R. — Dans le bureau de M. Degoff, à gauche dans la cour, où il y a un petit perron.

M*" A. Ledru. — Combien de marches y a-t-il pour y monter ?

R. — Trois ou quatre, je ne pourrais préciser.

M. LE Président. —- Témoin, est-ce bien tout ce que vous savez?

R. — J'ajoute que j'ai vu sur un journal, le Cri du Peuple^ que M. Delamarche faisait jeter les prisonniers dans les sous-sols ; c'est aussi faux que la présence de M. Delamarche à la prévôté.

M* Laguerre. — Comment le savez-vous?

R. — Je le sais, j'avais les clefs dans ma poche et je gardais les marchandises qui s'y trouvaient.

M. Haiteau, menuisier. '

M. LE Président. — Dites ce que vous savez de la Cour martiale du boulevard des Fourneaux et de M. Delamarche.

R. — Je ne connaissais pas M. Delamarche avant le procès. J'étais gardien de l'immeuble où était la prévôté, pour la maison Degoff; le 22 mai, la prévôté s'est installée, j'étais à la disposition du commandant de la prévôté, qui était un officier de gendarmerie, lequel a fait exécuter jusqu'au dernier jour les ordres de son supérieur, un général, dont j'ignore le nom.

J'affirme que je n'ai jamais vu d'autres personnes

donner des ordres que cet officier de gendarmerie el que pas un prisonnier n'a été mis dans les sous-sols. Plusieurs officiers de la ligne sont venus dans les bureaux où se tenait habituellement l'officier de gendarmerie, aucun d'eux n'a donné d'ordres devant moi.

Quant à M. Delamarche, j'ignore s'il est venu ou non ne le connaissant pas.

M. LE Président. — L'officier de gendarmerie étaitil toujours seul à s'occuper des prisonniers?

R. — Oui, monsieur le président.

M* Laguerre. — Comment le savez-vous?

R. — J'étais à son service et j'avais constamment affaire avec lui. J'ai vu, quelquefois, un sous-officier écrire à côté de lui.

M" Laguerre. — Combien a-t-on fusillé d'hommes?

R. — Il y en a eu trente-quatre du lundi au jeudi.

M" Laguerre. — Comment appelle-t-on, dans le quartier, la maison où était la prévôté?

R. — La maison Firmin-Didot.

M'' Laguerre. — Pas autrement?

R. — La maison Degoff, ou comme le propriétaire a changé et le nom du boulevard, c'est le boulevard de Vaugirard n° 8.

M** Laguerre. — Non, ce n'est pas cela, ne l'appelle-t-on pas V Abattoir^ depuis les événements?

R. — Non, monsieur, je n'ai jamais entendu dire cela dans le quartier (i).

(I) Ce qui a pu induire en erreur M' Laguerre, c'est qu'en effet il existe diins le voisinage, un al)attoir municipal désigné sous le nom d'abattoir des Fourneaux.

M. Eyguière, pharmacien.

Le 23 mai 1871, entre sixet sept heures du matin, j'ai été conduit à la prévôté, boulevard de Vaugirard, n^ 8, ancien boulevard des Fourneaux, par des militaires du 1 14'' de marche, qui venaient d'entrer dans ma pharmacie, où se trouvait encore un blessé.

J'affirme sur. l'honneur ne point y avoir vu M. Dela-

Page 1