ETAT-MAJOR DE LA GARDE NATIONALE
Citoyen,
Vous êtes invité par le conseil de légion à vous rendre
91, chaussée du Maine, ou vous aurez à vous entendre avec
ie chef de légion élu par les bataillons de la garde nationale
du XIV* arrondissemsnt, aujourd'hui dimanche 12 mars,
de 10 à 4 heures.
Le Secrétaire correspondant^
Signé: Louis BARNANT.
M. Delamarche s'y rend pour déclarer qu'il refuse tl'ohèir. Dans le langage le plus patriotique, avec une vive émotion, il supplie les membres de ce conseil improvisé de ne point persister dans une insurrection criminelle, en présence des vainqueurs, occupant nos forts et quarante départements français. « Quand les Prussiens sont encore sur le territoire, s'écrie-t-il, nous ne devons pas nous battre entre nous ! »
Il n'est point écouté. Il se retire. Mais, deux heures après, il revient. Il a appris que des troupes de ligne circulent dans l'arrondissement. Il redouto un conflit d'où pourrait sortir la guerre civile. Accompagné du maire, M. Hêligon, il se rend chaussée du Maine, intime aux gardes nationaux d'avoir à se disperser. Quelques-uns seulement obéissent.
Le lendemain, 13 mars, il réunit les volontaires de Montrouge sur la place de la mairie. Il renouvelle ses adjurations de la veille; il leur demande, à eux qu'il a vu combattre avec tant de bravoure et de courage, de
ne pas souiller leur gloire par un crime contre la patrie. Il leur rappelle le souvenir des journées de juin, si dures pour le peuple, si profitables à d'autres. Cette ferme attitude n*a pas d'autre résultat que de mettre sa vie en danger.
Voici la lettre qu'il recevait le lendemain d'un de ses volontaires :
14 mars 1871.
.1 Monsieur le lieutenant-colonel commandant des volontaires de Montrouge
Mon commandant,
Je crois pouvoir vous être utile en vous -prévenant des faits qui suivent :
l** Vous exprimer toute ma satisfaction pour votre conduite près de votre bataillon, hier place de la Mairie; je m'empresse de vous faire parvenir, par la présente, que vous pouvez de nouveau compter sur moi dans tout ce que vous aurez besoin.
Hier, nous avons été occuper le poste de police de la rue Saint-Yves sous les ordres du sergent G.... La journée et la nuit ont été employées à discuter sur vos paroles prononcées hier; j'avais réussi à rallier quelques gardes et les mettre dans le chemin de l'ordre. Lorsque ce matin, M. S..., fourrier de la 4' compagnie est arrivé au poste pour faire signer une délégation, haranguer les hommes qui ont tous .signé, excepté moi et V...; nous avons refusé malgré les menaces qui nous ont été faites et été traités de royalistes. Ce qui est de tout le mal, c'est la signature du capitaine C.., il est question de nommer un autre commandant, je crois que vous n'avez pas à compter sur la 4" compagnie, ni sur beaucoup des trois autres.
Voici ce que je viens d'apprendre en rentrant chez moi:
On doit s'emparer de votre personne en entrant ou sortant de la mairie ou tout autre lieu. Si ce guet-apens venait à échouer, quelques meneurs se seraient abouchés avec un autre bataillon pour attenter à votre vie, je le tiens d*an de mes amîâ qui l'a entendu de la bouche de qui je crois sont de la 2* compagnie. En pareille circonstance, mon commandant, si vous avez besoin de moi, quel que soit le moment le plus critique, je suis à vos ordres, quoique l'on me menace de me surveiller; je vous prie aussi, mon Commandant, si le bataillon est licencié, de bien vouloir me faire admettre dans un autre, à votre choix, n'ayant pas d'autre moyen d'existence pour moi et ma femme que ce que je reçois du bataillon. Je suis employé de commerce; je m'occupe tous les jours à chercher à m'employer, jusqu'à ce
jour je n'ai rien trouvé...
Signé: Ganivet.
Rue Blottière, i7, Paris.
La dernière phrase explique bien des adhésions à la
Commune*
• Celles qui précèdent répondent à une communication
qui nous a été faite par l'adversaire, à une lettre
de M. Garnier, prétendant que le 18 mars, à
deux heures de l'après-midi, M. Delamarche fit
assembler, sur la place de la Mairie, le bataillon
des volontaires de Montrouge: « Delamarche, dit-il,
proposa à ses hommes de marcher sur Versailles,
disant que Paris allait avoir à soutenir un deuxième
siège, çt, comme un silence glacial répondait seul à
ses ouvertures, il ajouta qu*il partirait seul, et les
imbéciles te IçLissèrent partir. Voilà comment fut mC'
nacée la vie du bon apôtre. » Il parait que si Garnier
avait été le maitre, le bon apôtre n'en aurait pas été
quitte avec des menaces !
Vous avez entendu des volontaires, entre autres
M. Skbourque, m. Rouffiac et M. Roggën. Ils ont affirmé qu'il n'y avait pas eu de réunion le 18.
Voici, en effet, comment se passa cette journée.
Le 18 mars, au matin, on lisait sur les murs une proclamation du ^gouvernement, annonçant qu'il était décidé à ag'ir avec vigueur et que les canons dérobés à rÉtat allaient être rétablis dans les arsenaux. Presque en même temps on apprenait que, au point du jour, les gardes nationaux en faction à Montmartre avaient été surpris et enveloppés par la troupe, et que l'armée régulière était rentrée en possession des canons entassés sur la butte.
Le triomphe du gouvernement paraissait assuré.
M. Delamarche vit alors arriver à son bureau, dociles et soumis, plusieurs de ceux qui paraissaient les plus ardents la veille. L'un d'eux, un officier, osa lui remettre une liste contenant les noms de ses camarades qui avaient adhéré au comité central. M. Delamarche refusa d'en prendre connaissance et s'empressa de déchirer ce papier.
A deux heures de l'après-midi, il était convoqué au secteur. Le commandant lui apprit la suite des événements : l'assassinat des généraux Lecomte et Clément Thomas, le triomphe de l'insurrection, la fuite du gouvernement, l'abandon de l'Hôtel de ville. Comme instruction ce mot si sou vent répété: Débrouillez-vous!
En rentrant chez lui, M. Delamarche apprit que des fédérés en armes étaient venus pour l'arrêter.
Il partit pour Versailles, où demeurait un parent de sa femme, M. Bidault. II y séjourna du 18 mars au 22 mai (1).
(h Voir aux plôccs justiticalivcs, page i23.
OI
A. Versailles, il se fit inscrire à son administration. A partir de ce moment, il ne voulut rien toucher, — même pendant la période du 22 mai au 12 juin, -— que ses modestes appointements d'employé de Toctroi. Il considérait son rôle comme terminé.
Les événements en décidèrent autrement.
Le 4 avril, avait lieu Taffaire de Châtillon. Dans cette sortie, un grand nombre de volontaires étaient ftiits prisonniers et amenés à Versailles. Leurs femmes, ^eurs mères vinrent tout naturellement trouver M. De- ^AMARCHE, le suppliant d'intervenir. Il y avait là un devoir d'humanijté à remplir envers d'anciens compagnons d'armes, qui s'étaient bravement comportés t^endant le siège. Grâce à ses relations avec le général -Aj»pert, son ancien chef d'état-major, M. Delamarche obtint de leur rendre visite, pour leur apporter quelque soulagement dans leur triste situation. (C'est sans doute l'interrogatoire dont a parlé un des témoins, et dont M. Sêbourque vous a fait connaître le véritable but.) Il donna de leurs nouvelles à leurs familles. Madame Méteau vous a déclaré que, grâce à lui, elle avait pu voir ses fils blessés à l'hôpital militaire (1).
Vers la fin d'avril, le gouvernement se préoccupa de réorganiser la garde nationale pour le moment où l'on reprendrait possession de Paris.
Sur la demande instante de M. Héligon et des chefs de bataillon. M, Delamarche fut délégué comme commandant supérieur des gardes nationales du X1V« arrondissement. Sa lettre de service détermine exactement la mission qui lui fut confiée. Elle est ainsi conçue :
(I) Voir aux pièces justificatives, pages 2iy à 222, et dépositions Sk- BoLRQiE et Mettat, pages 52-53,