‹ Procès en diffamation: M. Delamarche contre le "Cri du peuple"Chapitre 9 sur 57 · ORDRE · texte numérisé non relu

ORDRE

Le chef d'état-major nomme provisoirement M. le lieutenant-colonel Delamarche, commandant supérieur des gardes nationales du'XIV arrondissement.

Cet officier supérieur devra s'étudier à jréorganîser provisoirement autant que possible les bataillons ou fractions de bataillons de l'arrondissement restés fidèles à la cause de l'ordre; à cet effet, il devra se concerter avec les officiers de la garde nationale de cet arrondissement actuellement à Versailles et nouer des relations avec les officiers restés à Paris; il est autorisé à déléguer des officiers pour exercer provisoirement en l'absence des titulaires les commandements des bataillons et des compagnies. Ces délégations pourront être faites soit immédiatement, soit ultérieurement lorsque la garde nationale fidèle se ralliera à l'armée.

II sera rendu compte au chef d'état-major de la composition des cadres ainsi reconstitués et du nom des officiers qui auront rallié.

M. le colonel Delamarche prendra ses dispositions pour rentrer dans Paris, et grouper autour de lui les gardes nationaux fidèles du XIV' arrondissement, dès que l'armée occupera militairement un quartier de la ville. Il devra venir avec ses bataillons ou fractions de bataillons se joindre à l'armée; ce ralliement sera fait avec les précautions nécessaires, soit individuellement, soit par fraction constituée, le signe de ralliement sera autant que possible un brassard tricolore. Avant de joindre l'armée, il sera bon d'envoyer prévenir l'officier le plus voisin de l'arrivée d'une troupe armée.

irvîce de la solde sera immédiatement assuré ; les î payeurs ovi des officiers délégués à cet effet par les le bataillon provisoires ou titulaires viendront pera solde à Tétat-major sur la présentation d'états ir le commandant supérieur.

mmandant supérieur organisera les forces dont il , de manière à constituer une sorte de régiment dont ra le commandement; il y incorporera successiveus les éléments isolés de son arrondissement qui se eront..

rmes seront données à ceux qui n'en ont pas ; le idant supérieur de l'arrondissement fera savoir mativement, dès que ce sera possible, le nombre es nécessaires ainsi que celui des munitions, soit hien entendu que dans cette circonstance le rôle arde nationale sera celui d'un instrument puissant, et moral plutôt que par une action purement mili-

soit hien convenu également que les hommes égarés tccueillis avec une indulgence entière.

comte (du Breignou, chef d'escadron d'état-major, ticulièrement chargé de l'échange des communicalatives au XIV' arrondissement, entre le commanpérieur de cet arrondissement et le chef d'étaténéral.

lajor de l'arrondissement fera fonctions de chef ajor près le commandant supérieur de cet arronnt. M. le colonel Delamarche le recherchera et lui des instructions à ce sujet.

Versailles, le 27 avril 1871.

Le colonel, chef d'état-major général.

Signé: CORBIN.

leux phrases prescrivant une indulgence entière

ajoutées à la demande expresse de M. Delà-

. Il a déclaré qu'il ne voulait pas rentrer dans

son arrondissement pour faire œuvre de répression, mais pour faire œuvre de pacification.

Le CrirfuPei//>Ze, continuante esquisser sa défense, prétend, dans son numéro du 29 octobre, que ces instructions n'étaient pas les instructions véritables, qu'à côté des ordres officiels et publics, il y avait des ordres secrets.

Il s'efforce d'établir, sans aucune preuve, une assimilation entre M. Delamarche et M. Vabre qui présida, paraît-il, la Cour martiale du Châtelet; celui-ci, dit-on, pris à partie par un journal pour ses exploits du Châtelet, menaça le gouvernement de se défendre et de représenter Vordre de service qui lui avait été donné à titre de grand-prévôt par M. Thiers. C'est alors qu'il aurait été nommé officier delà Légion d'honneur. Et le journal demande si toutes les habiletés du sieur Delamarche parviendront à le tirer de cette compagnie.

Nous n'avons pas besoin d'habiletés. Le Cri du Peuple nous fournit lui-même la réponse.

M. Vabre avait une lettre de service qu'il menaçait de montrer et qui le nommait grand-prévôt.

Nous représentons l'ordre de service de M. Delamarche ; il ne contient rien de semblable.

M. Vabre n'a jamais exercé de commandement dans la garde nationale. Il était fonctionnaire, lorsqu'il fut nommé, après l'affaire du 22 janvier, commandant militaire de l'Hôtel de ville. C'est ce qu'a affirmé un témoin, M. Héligon, sur l'interpellation de M« Laguerre.

M. Vabre n'a jamais été chef d'arrondissement; il a

été fait officier de la Légion d'honneur parla réaction, qui, au même moment, persécutait M. Delamarche.

Aucune assimilation n*est donc possible entre ces deux hommes.

Nous allons d'ailleurs voir M. Delamarche se conformant exactement aux termes de son ordre de service.

Le 22 mai au matin, il apprend que la veille à trois Jieures, grâce à l'énergie et au sang-froid de M. Du- CATEL, les troupes ont pénétré dans Paris par la porte de Saint-Cloud. Il part de Versailles à dix heures et demie, sans armes, esta deux heures au château de la Muette et se rend à l'École militaire, ou il arrive entre quatre et cinq heures du soir (1).

Là il apprend que le XIV« arrondissement n'est pas encore délivré.

L'armée était entrée lentement, n'ayant à sa disposition qu'un petit nombre de portes, obéissant d'ailleurs aux instructions qui lui prescrivaient d'occuper en force chaque secteur avant de pénétrer dans un autre. Le soir elle tenait, sur la rive gauche, une ligne qui, partant de la porte de Vanves, s'avançait en pointe jusqu'à la gare Montparnasse, touchait les Invalides et gagnait la Seine au Palais-Bourbon.

Le boulevard des Fourneaux était à l'extrémité de cette ligne.

M. Delamarche, arrivé à Paris à cinq heures, ne pouvait y installer une prévôté à midi. Il n'y a pas mis les pieds ce jour- là,

(1) H n'y fut rejoint qu'à sept heures par une partie de son détachement, rentré par la porte de Versailles.

Nous avons sur ce point les témoignages de ceux qui accompagnaient M. Delamarche dans son voyage de Versailles à Paris: MM. Faivre, Lespinasse, Le- MONNiER, Fribourg. Ils out couché, avec lui, à TEcole militaire.

Le 23, la lutte recommençait avec un terrible acharnement.

Tous ceux qui avaient été entraînés dans l'insurrection par rignorance ou la misère, avaient pris la fuite. Une restait derrière les barricades qu'un noyau d'hommes dévoués, fanatiques, voyant s'écrouler avec rage ces rêves de prospérité, de rénovation sociale, auxquels ils s'étaient attachés, malgré les démentis que leur donnaient la fortune et les fautes de leurs chefs. Ils se défendaient comme des gens qui n'attendent pas de merci, et qui n'ont de refuge que dans la mort. Ils restaient là, fixés aux pavés, sous les obus et les balles, combattant jusqu'à ce qu'ils fussent tués ou prisonniers.

L'armée régulière, de son côté, était surexcitée par cette lutte des rues, entre de hautes murailles, d'où les coups de feu partaient en avant, en arrière, à droite, à gauche, dans une atmosphère imprégnée de l'acre odeur de l'incendie, remplie de flammes et de fumée. La répression devient atroce. Toute pitié s'évanouit. Tout homme pris les armes à la main, ou les mains noires de poudre, est fusillé ou traîné devant une Cour martiale.

Ce sont là. Messieurs les jurés, de terribles souvenirs ! Il est impossible de les évoquer sans songer à cette parole de Jeanne d'Arc: «Je n'ai jamais vu couler de sang français que les cheveux ne me levassent sur la tête l »

C'est le triste lot des guerres civiles. La responsabilité en retombe tout entière sur ceux qui les provoquent.

Cependant, Messieurs, au milieu de cette lutte acharnée, de ces passions déchaînées, il se trouva des hommes, en trop petit nombre, qui gardèrent leur sang- froid, qui se souvinrent que ceux contre lesquels on combattait, ceux qu'on amenait vaincus et désarmés, étaient des Français et qui, dans cette fièvre de répression, s'efforcèrent encore de faire prévaloir la clémence et l'humanité.

M. Delamarche a été de ceux-là.

Le 23 au matin, il se rend boulevard de Vaugirard. Il attendait là qu'on put pénétrer dans le XIV» arrondissement, lorsqu'on vient lui dire que deux volontaires, RoGGEN père et fils, ont été arrêtés et conduits à la prévôté des Fourneaux.

Il s'y rend, les reconnaît, court chez le général Le- VASSOR-SoRVAL, et obtient de lui, sur un papier informe, l'ordre de mise en liberté que voici :

« Messieurs Roggen père et fils seront mis en liberté, reconnus innocents, sous la responsabilité du colonel Delàmarche.

Signé: Général Levassor-Sorval. »

Il présente cet ordreaulieutenantdegendarmerie (1) faisant fonctions de prévôt et emmène les Roggen. Il sort de la cour de la prévôté, pour n'y plus rentrer. C'est la seule apparition qu'il y ait faite,

(1) Voï?' aux pièces joslificativcs, page 2g5.

Vous avez entendu Cyprien, Haiteau, Gourlot, qui gardaient Timmeuble ou s'y rendaient fréquemjtnent. Aucun d'eux n'a vu M. Delamarche. Il n'y avait là qu'un lieutenant et un maréchal-des-logis de gendarmerie.

Vous avez entendu les prisonniers : Danner et Roty, qui étaient dans la cour, ont vu entrer M. Delamarche et l'ont vu ressortir aussitôt avec les Roggen.

Eyguière, traîné à la prévôté le 23 mai à six heures du matin, n'a pas vu M. Delamarche. Chardon, conduit à la même prévôté, ne l'a pas vu davantage et, pendant huit jours qu'il a passés au Luxembourg, à l'Ecole militaire, à la caserne Dupleix, il n'a jamais entendu parler de M. Delamarche. Aucun des témoins cités par nos adversaires n'a vu M. Delamarche, aucun n'en a entendu parler.

Roggen vous a raconté comment il avait été délivré. Il semblait qu'on voulût insinuer que M. Delamarche n'avait relâché les Roggen que pour en faire des espions. Garnier avait parlé d'un sergent-major et d'un fourrier, qui seraient venus à la barricade des Quatre-Chemins, racontant que M. Delamarche les avait mis en liberté et les envoyait pour conseiller aux autres de mettre bas les armes. Sur ma demande, on a confronté Garnier avec Roggen : il a déclaré qu'il n'avait pas voulu parler de lui.

Il n'}' a donc rien de vrai dans la première partie du récit de M. Jules Boulabert. Nous verrons, en continuant, avec quelle habileté la calomnie est présentée. L'écrivain sait que M. Delamarche a sauvé deux personnes, il sait qu'il est venu en aide aux familles des prisonniers; avec une véritable perfidie, il

répond àTavance à toutes les objections, mélangeant le vrai et le faux.

L'honorable avocat lit la seconde partie du passage incriminé, inséré ci-dessus dans le corps de la requête.

Après cette lecture, il continue ainsi:

Comment un lecteur non-prévenu révoquerait- il en doute un récit aussi mouvementé, enrichi d'un tel luxe de détails? Tout est fait pour tromper le lecteur, jusqu'à cette forme personnelle, qui a quelque chose de vécu :

Je dirai: J'étais là, telle chose m'advint ; Vous y croirez être vous-même.

Ceux que M. Delamarche a sauvés, ceux qu'il a secourus, penseront que la bienfaisance n'y était pour rien : il agissait par caprice ou par intérêt ; d'autres, moins heureux, ont été sacrifiés. « La veille il faisait fusiller tout le monde; il remplissait la cour de cadavres! »

M. Jules BouLABERT en est arrivé à détruire la foi, la confiance chez ces hommes, ces femmes, qui depuis quinze ans avaient voué leur reconnaissance à M. Delamarche. N'est-ce pas là la plus cruelle des diffamations ?

Tandis que M. Boulabert représente M. Delàmarche aux Fourneaux, s'humanisa nt le 24, procurant des vivres aux prisonniers, leur permettant de voir leurs femmes et leurs enfants, les faisant partir le 25 pour le Luxembourg", il était installé à la mairie du

lu -

XI V« arrondissement, où il était entré le 24 à six heures du matin. Il faisait déblayer les rues, protéger les poudrières, il préservait le quartier d'une explosion; il sauvait les Enfants-Assistés. Il envoyait de tous côtés des officiers avec des lettres, des certificats pour fa ire mettre en liberté ceux dont on lui annonçait l'arrestation.

Tous ces faits vous ont été affirmés par de nombreux témoins: M. Ancelet, M. Ricard, M. Héligon, M. FiNSTERWALD, M. Crochet, M. Lespinasse. ils ont rappelé un incident remarquable.

Vous savez. Messieurs les jurés, quel débordement de délations suivit la rentrée des troupes ; il y eût là des semaines plus tristes encore peut-être, au point de vue moral, que la semaine sanglante. Sous l'empire de la haine, de la jalousie, de la peur, 175,000 dénonciations furent envoyées à la préfecture de policé.

On apporta à M. Delamarche une liste d'hommes ayant pris part à l'insurrection. Il la déchira, la jeta au panier, mit les dénonciateurs à la porte, flétrissant avec indignation ceux qui voulaient faire de nouvelles victimes au lieu de panser les blessures de la guerre civile (1) !

En môme temps, des secours étaient donnés aux familles nécessiteuses. Voici les registres, sans marques ni croix rouges : ils constatent que, du 25 mai au 8 juin, on distribua dans le XIV* arrondissernent, aux anciens gardes nationaux, pour 26,000 francs de bons de pain et de viande (2).

(I) Voir dépositions Finsterwald et Cuociiet.

(l) Voir aux pièces justificatives, pages 225 à 228, et déposition Roggen, dernière réponse, sur interpellation de M* Laguerre, page 6i.

Je rappelle encore que M. Delamarche, après son arrestation au 9 juin, bien que devenu suspect, tracassé par son administration, par la municipalité réactionnaire, par la police, n'en continua pas moins son œuvre d'humanité.

Vous trouveriez au dossier, Messieurs les jurés, des documents qui vous édifieront à ce sujet. Dans l'un notamment, daté du 13 juin, il réclame instamihent, en invoquant les ordres de clémence qu'il a reçus de l'état-major, la mise en liberté de tous les hommes du 46* bataillon de la garde nationale, arrêtés en masse le 21 mai (1). Dans un autre, daté du 15 juin, il sollicite l'élargissement des prisonniers ramassés les 3 et 4 avril sur le plateau de Chiitillon(2). On a eu égard à ces demandes; presque tous les prisonniers, en faveur desqueïs elles étaient faites, ont bénéficié d'ordonnances de non-lieu.

Enfin, vous vous souviendrez que M. Delamarche a fréquemment été appelé en témoignage devant les conseils de guerre par les accusés, que ses attestations leur ont valu, le plus souvent, un acquittement ou une atténuation de peine (3).

Je termine en mettant sous vos yeux, Messieurs les jurés, deux documents qui couronnent ce récit.

L'un est une lettre adressée à M. Delamarche par le chef d'état-major de la garde nationale, le 8 juin 1871 :

(1) Voir aux pi(*ccs justificatives, page 229.

(2) Voir aux pièces justificatives, page 230.

(3) Voir aux pièces justificatives, pages 230 à 232.

Paris, le 8 Juin 1871.

Mon cher commandant,

Le licenciement de la garde nationale et la prise du commandement des arrondissements de Paris par l'autorité militaire ont mis fin à la mission que je vous avais confiée lors de notre départ de Versailles. Je viens aujourd'hui vous remercier du zèle et du dévouement avec lesquels vous avez accompli la tâche difficile que vous aviez bien voulu accepter.

Croyez, mon cher commandant, à la nouvelle assurance de mes sentiments dévoués et affectueux.

Le colonel, chef d* état-major , P. O. Le lieutenant-colonel, sous-chef d'état major général.

Signé; P.-B. de Mortemart.

L'autre contient les adieux de M. Hêligon, maire du XIV« arrondissement.

Paris, le 24 Juin 1871,

Mon cher Delamarche,

A la veille du jour où chacun de nous va retourner à ses occupations habituelles, je m3 plais à rendre témoignage de votre conduite publique depuis le moment où le choix de mes concitoyens m'a placé au poste d'administrateur du XIV* arrondissement.

Depuis cette époque j'ai pu constater votre entier dévouement au pays envahi.

Organisateur du bataillon des volontaires de Mqntrouge, y^us l'avez administré et commandé avec honnêteté, honi^eii^ et courage.

Aux approches du 18 mars, vous avez avec vigueur tenu

ète au comité central et, non content de refuser votre con-

•ours au conseil de légion, vous en avez publiquement et

par écrit flétri les promoteurs, ce qui vous a contraint de

quitter Paris pendant soixante-quatre jours, et rentré de

Versailles en compagnie de l'armée, j'ai retrouvé en vous

un collaborateur actif et intelligent, grâce à qui j'ai pu

très rapidement pacifier les esprits et rétablir les services

administratifs de mon arrondissement.

Recevez donc, mon cher Delamarche, avec l'assurance de mon amitié, tous mes remerciements.

Signé: Héligon, Maire du X/V arrondissement.

C'est le mot de la fin.

Vous avez entendu les témoins, Messieurs les jurés; vous connaissez les pièces du procès.

Vous comparerez la fable et la réalité.

L'ambitieux féroce, le tig^re altéré de sang, le feux bonhomme, c'est celui que tous les témoins nous représentent plein d'humanité, de générosité, de bienfaisance.

Vous comparerez et vous jugerez. Vous jugerez qu'une condamnation est nécessaire. U faut^que votre verdict lave M. Delamarche des accusations téméraires qu'on a portées contre lui.

Ne nous dissimulons pas cependant que de ces calomnies il restera toujours quelque chose ; quel que publicité que nous accorde la Cour, beaucoup ignoreront encore son arrêt. Pour eux, M. Delamarche restera, en dépit de tout, le prévôt du XIV* arrondissement, le ma^i^creur de 1871; c'est-à-dire qu'il restera exposé à bien des rancunes et à bien des périls.

Je vous parlais en commençant, Messieurs les jurés, deç soupçons, des défiances qui l'ont entouré, lorsque la calomnie a circulé pour la première fois. Aujourd'hui, ce ne sont plus des soupçons ou des défiances, ce sont les menaces qui viennent l'assaillir. J'ai là des lettres qui lui ont été adressées depuis que le feuilleton du Cri dû Peuple a paru.

En voici une qui porte le timbre de la poste, du 26 octobre 1885.

Elle contient sous la forme la plus grossière, les injures et les menaces les plus violentes:

« Nous renouvellerons, y est-il dit, les massacres de la « rue Haxo, nous ne laisserons pas debout un seul de vos « lupanars, c'est-à-dire de vos maisons... Vous êtes 140,000 « bourgeois que nous tuerons... Tu seras marqué d'un fer « rouge en attendant que tu manges du plomb... Je te ferai « avaler de force les balles de 71, car il faudra bien que tu « sortes de ta boîte, toi, avec ta rac/ie, et nous vous crèvent rons la paillasse, tas de crapules, voleurs et assassins... »

Et qu'on ne prétende pas, comme l'a dit le Cri du Peuple dans son numéro du 9 novembre qu'il y a là une indignation sincère, des cris de douleur et de rancune qu'on n'a pu contenir! Non, cette lettre est puisée tout entière dans le récit du Cri du Peuple, « Vous avez volé, y est-il dit, les enfants de ceux que vous avez tués. » C'est la paraphrase delà note, accusant M. Delamarciie d'avoir fondé un asile pour recueillir les enfants de ceux qu'il avait fait fusiller.

Le Cri du Peuple n'a rien ménagé d'ailleurs, pour aggraver la diffamation.

Depuis que le procès est engagé, M. Delamarchë est presque chaque jour cité dans ses colonnes, et chaque fois injurié.

Pendant quinze jours on a pu lire en bas de la première page, en gros caractères, un avis ainsi conçu:

Tous les citoj^ens qui, en mai 187i, ont passé par la Cour martiale du boulevard des Fourneaux (actuellement boulevard de Vâugirard, 8); tous les habitants du XIV' qui auraient à nous, fournir quelques documents sur le sieur Delamarche, tous les anciens volontaires de Montrouge sont priés de nous écrire ou de passer dans nos bureaux de sept heures à minuit.

Puis, comme malgré cet appel réitéré, les témoins ne se pressaient pas dans les bureaux du Cri du Peujple, on s'est mis à leur recherche. Goullé vous disait qu'il avait été chargé de faire une enquête. Oui, on a parcouru Montrouge, on abattu tout le quartier; on visitait, on interrogeait, on arrêtait dans les rues des agents de l'octroi, d'anciens gardes nationaux tous ceux qui pouvaient avoir quelque sujet de mécontentement contre M. Delamarche.

Cela ne suffisait pas encore. On a organisé une réunion publique. Voici la convocation que je trouve dans le Cri du Peuple du \^^ décembre :

PARTI OUVRIER {Agglomération parisienne).

— Cercle collectiyiste révolutionnaire du XIV*. — Réunion publique à huit heures et demie du soir, salle des Mille- Colonnes, 20, rue delà Gaité, sous la présidence du citoyen E. Vaillant, conseiller municipal.— L'affaire Delamarche devant la justice du peuple ; les pourvoyeurs des Cours martiales.

Il fallait devancer par la justice du peuple les arrêts de la justice bourgeoise !

Cette convocation a été faite aussi par affiche. Voilà un placard rouge, où le nom de M. Delà-

MARCHE apparaît en grosses lettres^ et au-dessous: les Massacres de mai i871 (1).

M« Lâguerre. — Le Cri du Peuple est étranger à cette réunion.

M® A. Ledru. — Je comprends vos dénégations. La réunion n*a pas réussi. Quand le 2 décembre, nous avons ouvert votre journal pour lire le compte-rendu, il y avait bien un titre : Y Affaire Delamarchb, mais au-dessous figuraient simplement les noms de Mes- c^ sieurs les jurés. Nous savons cependant ce qui s'est , passé salle des Mille-Colonnes ; un citoyen, à la voix retentissante, a appelé à la tribune ceux qui avaient quelque révélation à faire sur M. Delamarche; personne ne s'est présenté. Après de vagues généralités sur les massacres de 1871, on a repris les tirades ordinaires contre l'infâme capital.

Mais n'est-ce rien que ces appels à la dénonciation, ces excitations à la vengeance, ces haines, ces menaces accumulées sur le nom de M. Delamarche?

Certes, il a l'âme assez ferme pour n'en être point ébranlé ; il a bravé d'autres périls. Mais il a, près de lui, des personnes à qui sa vie est chère, et que de semblables violences affectent profondément.

Pendant que ces écrits vont ainsi porter le trouble dans l'existence et dans l'entourage de M. Delamarche, il y a, dans un bureau de rédaction, des journalistes qui, sur leurs fauteuils, les pieds au feu, supputent tranquillement les bénéfices que leur rapportera leur petite diffamation.

Ne vous y trompez pas, Messieurs les jurés. On

(1) Voiriiux pièces JusUficativcs, page 332.

vous parlera de prapagande révolutionnaire, de sacrifices â.une noble cause ! Allons donc l

Il n'y a là que des spéculateurs, des gens, —quelquesuns haut placés, — qui s'occupent, ayant tout, de foutre fructifier leurs fonds ! Leur seul souci est de savoir si les pertes seront inférieures»^ aux bénéfices, si le risque cpuru, l'amende, les dommages-intérêts, la prison, — carondouble pendant ce temps-là les appointements du gérant — si tout cela sera égalé ou dépassé par la venté du joarna).

. Le jour de l'affaire Ballericb, le tirage a monté de aO,OOÛ à »),(XX> exemplaires !

' Voilà pourquoi. Messieurs, nous den^ndons à la Cour, par nos conclusions, de . condamner le Cri du Peuple h 5^000 francs de dommages-intérêts.

Quand on fait un semblable métier, ce n'est pas pour llioQneur, c'est pour l'argent. C'est à la caisse qu'il fiaut frapper. Il faut que la calomnie coûte assez cher pour qu'on ne soit plus tenté de mettre en balance d'une part la réputation d'un honnête homme, de l'autre les bénéfices d'un journal !

Voilà, Messieurs les jurés, l'œuvre de protection à laquelle nous vous convions.

Je suis, quant à moi, partisan de la liberté absolue de la presse. Je crois qu'on doit pouvoir tout dire et tout écrire, mais à une condition: c'est qu'à une grande somme de liberté corresponde une grande somme de responsabilité.

Un orateur antique, terminant une harangue dans laquelle il démandait justice de ses diffamateurs, disait à ses juges: «Vous allez, au sortir d'ici, rentrer librement chez vous ; vous irez, vous viendrez ; les

uns se rendront au théâtre, les autres au bain ; ceux* cl iront surveiller le travail de leurs esclaves. Vous marcherez tous, confiants dans la protection de la loi, dans les garanties de la justice. Cette protection, cette garantie, qui font votre sécurité, est-ce que vous pouvez me les refuser? »

Messieurs les jurés, je vous dis à mon tour:

- La loi qui nous défend, la loi qui nous protège, tous allez en faire Tapplication. Vous allez à la fois, par votre verdict, mettre un frein à d*intolérables excès de plume et rendre à M. Delamarchb ce qu*on s'est efforcé de lui ravir, ce qui lui est plus précieux que la vie.'Testime, la considération publique, son honneur de soldat et de citoyen !

Après réloquente plaidoirie de M« A. Ledru, qui se distingue, par la force de rargumenta*tion appuyée sur des documents officiels d'une valeur incontestable et la modération qu'il apporte dans la discussion, la parole est donnée à M. Banaston, avocat général, dont le réquisitoire également très modéré dans la forme, peut se résumer ainsi :

Réquisitoire de I. l'avocat général BiMASTOH

M. Tavocat g^énéral Banaston définit le délit de diffamation et précise le débat au point de vue juridique.

Il relève plusieurs passages du feuilleton incriminé comme ayant, au premier chef, le caractère d'atteinte à Thonneur et à la considération de M. Delamarc^e,

Cependant, il s*agit d*un fonctionnaire public; les rédacteurs du Cri du Peuple devraient être acquittés s'ils avaient prouvé que la conduite de M. Delamarchb a bien été celle qu'on lui prête. Ils n'ont point fait cette preuve ; parmi les témoins entendus, aucun n'a vu M.. Delabiarche présider un tribunal militaire, tous au contraire indiquent l'emploi de son temps pendant la semaine de mai et attestent sa conduite pleine d'humanité.

Avant d'assister à l'audience, continue M, l'avocat général, je ne connaissais pas M. Delamarche ; maintenant, après ces débats, après l'audition des témoins, je dois déclarer, c'est ma conviction, que M. Delamarche est un honnête homme«

M. l'avocat général apprécie le rôle honorable de M. Delamarche qui a empêché les explosions, les incendies dans son quartier*

Il rappelle un détail touchant rapporté par un témoin. C'est à lui que les Enfants -Assistés, au nombre de 600, ont dû d'être recueillis et nourris (1).

J'ai retenu aussi, ajoute-t-il, ce qu'a dit le vingtdeuxième témoin, que M. Delamarche avait dissuadé les volontaires de servir l'insurrection en leur tenant ce patriotique langage : ^ Il ne faut paSj en présence des Prussiens qui occupent notre terrîtoirey nous battre entre nous. »

11 ajoute encore que les prévenus ne sauraient arguer de leur bonne foi; car^ s'il en était ainsi, ils auraient

(1) Voir aux pièces justificatives, page 216, et déposition Héligon, page 68.

dû, depuis quHls ont reçu la citation de M. Delamarche s*enquérir auprès de témoins sérieux, ce qu'ils n\>nt pas fait.

Il conclut en disant que, sur là question d*injures, il ne croît pas qu'il y ait lieu de retenir la plainte ; mais, que sur la question de diffamation» la culpabilité est certaine, et qu*une peine doit être appliquée. Quant à sa quotité, M. Tavocat général déclare s'en remettre à l'appréciation du jury et de la Cour..

L'audience suspendue vers six heures est reprise à huit heures.

La parole est donnée à M* Laguerre, avocat des prévenus.'

Plaidoirie de M« LAGUERRE

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