HISTORIQUE
Dans le récit des faits qui va suivre, j’apporterai beaucoup de bonne foi, mais point d’artifices de langage; je tâcherai de ne rien dire de trop, et de le dire aussi simplement que le comporte la nature du sujet. Mais je me verrai forcé d’entrer dans des détails dont la naïveté ne laissera pas que de contribuer k l’intelligence de certains faits.
Les preuves d’un fait on ne les arrange pas ; on les transcrit, sans chercher k en altérer même la forme. Du reste, je ne les emprunterai qu’aux révélations de la procédure même, et je me garderai bien d’en transcrire un seul qui n’ait pas reçu son cachet d’authenticité, dans cette longue instruction qui dure
depuis plus de dix ans* sous une forme ou sous une autre. Je commence :
En 1840, un M. Andrau, ingénieur civil, ex-facteur à la halle de Paris pour les charbons de bois, vint me proposer de travailler à la solution d’un problème qui l’avait vainement occupé depuis longtemps, et qui était gros* à ses yeux, de bénéfices immenses, car le succès de l’entreprise intéressait la consommation journalière du plus grand nombre.
Il s’agissait de parvenir h révivifier, pour ainsi dire, le poussier du charbon de bois, en lui rendant la forme et la compacité du charbon de bois ordinaire.
Les magasins de charbon finissaient alors par être encombrés de ce déchet, dont on ne savait le plus souvent que faire.
On le vendait alors 3 francs l’hectolitre. Or* comme le tas de charbon occupe deux fois plus de volume que le tas de poussier, à cause des vides qui séparent les rondins les uns des autres* il s’ensuit qu’avec un hectolitre de poussier nous aurions pu obtenir deux hectolitres de charbon révivifié. Admettons que les frais de manipulation se fussent élevés à un franc par hectolitre de poussier ; le prix de revient d’un hectolitre de charbon artificiel n’eût pas dépassé 2 francs ; et en le vendant 4 francs l’hectolitre* nous eussions réalisé cent pour cent pour un produit dont la consommation atteint chaque jour, dans Paris seulement, le chiffre de 4 à 5,000 hectolitres.
On doit bien croire que l’idée d’une telle fabrication a dû se présenter à beaucoup d’autres qu’à M. Andrau, depuis qu’on vend du charbon de bois dans la capitale, et que bien des gens ont dû prendre des brevets pour s’assurer le privilège d’une exploitation pareille. (Voyez la note supplémentaire* page 48.)
Mais, ce qu’il serait facile de vérifier par la lecture de ces brevets, tous ces inventeurs s’étaient laissés éblouir par la facilité apparente de la mise en pratique ; et au bout du compte tous n’étaient parvenus qu’à produire des blocs de poussier de charbon, qui brûlaient en répandant une odeur repoussante et dégageant une fumée cent fois pire que celle du bois à brûler.
Le poussier seul était mille fois préférable à cette prétendue révivification du poussier de charbon de bois.
La difficulté et toute la solution du problème consistait donc à trouver un moyen de rendre à ce poussier la consistance do
charbon de bois ordinaire, à la condition que, comme le charbon de bois ordinaire, il brûlât sans odeur et sans fumée.
Nul jusqu’alors n’avait obtenu cette solution, ce qui faisait que nul de tous ces brevets n’avait eu même un commencement d’exécution industrielle et commerciale.
M. Andrau avait cédé, comme les autres, à la tentation de prendre un brevet ; mais évidemment ce n’était là qu’un acte d’impatiente envie de réussir; car ce brevet ne renfermait qu’un projet et non un procédé, que l’exposé d’un principe et non un mémoire descriptif basé sur un préalable succès. Aussi, ne l’avait-il pas pris, ce brevet, sous son propre nom.
Aujourd’hui, que le problème est résolu, rien ne doit sembler plus facile et plus simple que d’arriver à une solution des plus promptes; il en est ainsi de tous les problèmes, une fois qu’on a réussi à les résoudre.
Quant à moi, à cette époque, j’en étais venu à ce point de répugnance envers Messieurs les industriels, qu'à travers leurs plus brillantes promesses je voyais toujours passer un petit bout d’oreille de la trahison. J’avais peut-être tort de n’en accuser que la politique; elle n’est souvent, à son insu, que le gérant responsable de la sainte société occulte que chacun devine et que nul ne défend au grand jour ; depuis 1845, j’ai appris à la surprendre à l’œuvre; horreur! Continuons.
Je refusai assez longtemps de mettre la main à la pâte ; mais enfin on m’offrit de passer un acte à des conditions qui rachetaient au moins mon temps ; j’acceptai.
Mais à peine avais-je commencé ce travail, que je vois venir chez moi un tout petit homme de près de soixante ans, germanique jusqu’au bout des ongles, et dont la petite bouche ronde, sur quatre mots, en laissait à peine pointer un de français. C’était l’israélite Wurmser, dont je ne reconnus certains antécédents que longtemps après. Il venait, me disait-il, de s’associer avec M. Andrau.
Cette substitution me parut tout à fait dans les allures du système d’alors; mais enfin, j’étais engagé et j’avais promis, à cette époque, de pousser ma longanimité jusqu’à l’humiliation, pourvu qu’elle s’arrêtât bien loin, bien loin des premières apparences d’une bassesse; et le système ne pouvait pas faire descendre l’humiliation plus bas. Je me mis donc à l’œuvre avec toute la fierté et la foi du charbonnier.
Dès ce moment, l’entreprise ce fut Wurmser : M. Andrau s’ef-
fa ça devant cette importance; 30,000 francs de subvention venaient d’être accordés à M. Àndrau par M. Teste, alors ministre, pour poursuivre ses essais sur l’application de l’air comprimé à la locomotion des chemins de fer.
De mon côté, les expériences marchaient avec une rapidité qui faisait renchérir chaque fois les actions de l’entreprise. A chaque innovation, il fallait rédiger un mémoire descriptif; et, réellement, alors que nous n’aurions pas obtenu la solution complète du problème, et que nous n’aurions pas trouvé le moyen de fabriquer un charbon végétal exempt d'odeur et de fumée , nous n’en aurions pas moins produit un combustible susceptible de rivaliser avec les meilleurs combustibles, voire môme avec le bois, et d’être livré au commerce avec de fort honnêtes bénéfices.
Cependant la solution du problème principal , je l’avais en main; mais comme j’avais résolu de n’être plus dupe, je pris des garanties dans un acte de vente sous seing privé en bonne et due forme; et dès ce moment, je n’hésitai plus à donner au nouveau bailleur de fonds le secret d’une fabrication dont la première hypothèse, par le poussier de charbon, n’était plus qu’un cas particulier.
Désormais, nous allions pouvoir nous passer au besoin du poussier de charbon; la matière première que j’allais utiliser, on n’avait presque plus. qu’a la ramasser, au lieu de l’acheter.
Avec tous les débris végétaux : épluchures, verdures entassées à la halle, gazon des champs, déchets végétaux de toutes les espèces d’industries, feuilles des arbres, copeaux, écorces, goudron, huiles de rebut, etc., nous éiions à môme de composer un charbon artificiel ayant la forme, la compacité et la densité du charbon de bois ordinaire, donnant autant de chaleur et brûlant, comme ce produit naturel, sans odeur et sans fumée; que dis-je ! brûlant plus facilement et plus longtemps que le charbon de bois : car il suffisait qu’on l’allumât comme un cigare par un bout, pour que le premier rondin venu, isolé même et abandonné sur une dalle, continuât à brûler jusqu’à l’autre bout. Enfin, à égalité de poids, ce charbon portait la même quantité d’eau à l’ébullition, en quatre fois moins de temps que le charbon de bois ordinaire.
Quant à la matière première, je démontrai par le calcul, qu’avec la quantité de feuilles d’automne qu’on ramasserait sur les seuls boulevards de Paris, on pourrait fabriquer autant
de charbon que la capitale en consomme en trois jours (").
En effet : 1° broyez et triturez ces détritus de végétaux, en y mêlant de l’eau s’il s’agit de détritus ligneux, de manière à faire pâte; sans eau, s’il s’agit de détritus herbacés; 2° quand, au doigt et à l’œil, la pâte paraît assez homogène et assez consistante, moulez-la soit avec des moules à la main, soit en là faisant passer par des tubes du genre de ceux des vermicelliers et du calibre des rondins du charbon ordinaire ; 3° coupez ces rondins de la longueur voulue. Soumettez-les alors à la dessiccation en vase clos, dans une étuve ou au grand air seulement; 4° avant qu’ils aient perdu toute leur humidité, opérez-en la carbonisation, soit en vase clos, soit, ce qui est mieux, plus bref et moins coûteux, par le procédé des charbonniers , c’cst-â-dire au moyen d’une combustion spontanée, étouffée et sans flamme.
Et en peu de temps, quatre jours quelquefois en été, vous pouvez livrer au commerce, sous forme de charbon artificiel, vrai trompe-l’œil du charbon ordinaire, toutes les épluchures ramassées dans les rues de Paris.
Ces produits circulèrent à la Bourse, et parmi les marchands de charbon; on s’y trompa d’abord, on les essaya ensuite; et chacun vérifia de ses propres yeux tout ce que nous avons dit plus haut sur les qualités de ce nouveau combustible.
Aussi Wurmser ne tarda pas à entrer en arrangement avec un banquier, M. Ch.-E. Fourchon, qui, le 21 janvier 1843, prit un brevet d’invention de 15 ans, en son nom et en celui de Wurmser; depuis longtemps M. Andrau avait été éliminé de l’affaire au moyen de l’indemnité ministérielle dont nous avons parlé ci-dessus.
Quant à moi , j’avais entre les mains le bon billet que Wurmser m’avait signé, que son coreligionnaire Fourchon se gardait bien d’endosser , et qui menaçait d’aller trouver un certain billet Wurmser de 1816, dans le casier de mes non-valeurs.
En effet, pendant que je multipliais pour simplifier de plus en plus les procédés de fabrication et pour mettre en évidence tous les avantages d’une pareille exploitation sur une vaste échelle, j’apprends que, par acte passé par devant
O Voyez Histoire naturelle de la santé et de la maladie, 2e édition, i 846, tom. I, pag. 136; et Revue élémentaire de médecin0 et do macie , tom. 1, pag. 233, déc. 1847.
Me Edmond Baudier, notaire à Paris, Wurmser avait vendu à Fourchon le quart de la propriété de ses brevets, au prix de 25,000 fr. (on sait que les sommes stipulées aux contrats ne représentent presque jamais la totalité de la somme palpée.)
Quant aux engagements sous seing privé que Wurmser avait signés à mon profit, il n’en était pas fait la moindre mention dans l’acte.
Les trois autres quarts de sa propriété ne devaient pas tarder à passer entre les mains d’autres bailleurs de fonds, avec le même sans-façon; et puis, sans doute, alors le sieur Wurmser m’aurait de nouveau renvoyé me faire solder par son avocat, comme en 1816; et le système aurait beaucoup ri à mes dépens.
Mais j’avais juré, moi aussi, de me tenir cette fois aussi ferme sur mes droits que le système avait l’habitude de l’être sur scs ruses.
Je priai mes deux cessionnaires de se concerter pour donner, dans une addition à l’acte notarié ci-dessus, un caractère authentique et une date certaine à mon acte sous seing privé, une hypothèque enfin sur l’exploitation aux conditions pécuniaires stipulées verbalement, ou plutôt provisoirement entre nous et le premier acquéreur Wurmser.
Refus formel de la part de Wurmser, qui n’en avait pas dit un mot h son nouvel associé ; par conséquent, refus de la part de Fourchon qui, ayant déboursé le prix convenu, n’était pas dans l’intention, on le pense bien, de surenchérir après la vente.
J’assignai donc Wurmser devant le tribunal de commerce.
Ii se présenta aux débats avec l’assurance de vaincre, à l’aide de l’éloquence de Me Emmanuel Arago ; et je crois qu’au besoin il eût paru à l’audience entouré de tout le personnel de Vex- National, croisade de l’ancienne et de la nouvelle loi contre l’ennemi de k cause commune.
L’affaire, portée le 28 août 1843 au rôle du lundi, jour des causes célèbres, des tournois de la haute éloquence, fut plaidée contradictoirement le 9 octobre 1843. Mon adversaire prodigua à la cause de son client les ressources et à la mienne toutes les éclaboussures de son élocution. « Qu’était-ce que cette découverte à laquelle j’attachais un si haut prix? C’était bien peu de chose, et qui ne valait pas la peine que son client fît tant de frais en ma faveur. »
Par malheur pour tant d’efforts d’élocution, le tribunal de
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commerce préfère un bon calcul à toutes ces finesses oratoires, à ces ressources des beaux plaidoyers.
En réponse à cet argument ad hominem, il fut répliqué que « je ne plaidais pas pour obtenir le prix Montyon, mais seulement le prix de la chose vendue; que quant h ma découverte, j’en convenais, elle ne valait pas celle cl’une comète; mais, ajoutai-je, on en découvre si rarement aujourd’hui qu’il faut bien se montrer indulgent pour les découvertes modestes et simplement utiles. »
A ces mots, le tribunal partit d’un grand éclat fie rire, d’un rire homérique qui porta l’éloquence de mon adversaire au paroxysme de l’indignation oratoire.
« Assez, assez, s’écria M. le président, la cause est entendue, avocat! Renvoyé à huitaine pour le prononcé du jugement. D’ici là, tâchez d’arranger l’affaire, car il est trop clair que la demande est fondée. Le tribunal nomme pour juge arbitre un de scs membres mêmes. » C’était le fils d’un riche banquier, député à cette époque.
Messieurs mes adversaires, y compris leur avocat, n’attendirent pas l’expiration des huit jours pour s’exécuter; et, le 12 octobre 1843, par-devant Me Edmond Rauclier, notaire,
, et son collègue, MM. Antoine Wurmser, rentier, et Charles- Eugène Fourehon, propriétaire, me faisaient la rétrocession pure et simple de tous les brevets relatifs, est-il dit dans l’acte, « à divers procédés sur la transformation en charbon compacte du poussier de charbon et des marcs et rebuts de toute nature , et délivrés, à V exception de celui du 29 avril 1842 f), sur des
MÉMOIRES ET DESCRIPTIONS FAITS PAR LES SOINS DE M. RaSPAIL QUI, LUI-MÊME, A OBTENU LA DÉCOUVERTE DES PROCÉDÉS DONT IL
, s’agit. »
Une fois nanti de cette rétrocession et libre de toute entrave, je distribuai par milliers le petit .prospectus dont un exemplaire est joint à ce dossier, il est intitulé : Charbon sans bois , supérieur au charbon de bois. J’y offrais de céder la totalité ou fraction de mon privilège à des conditions fort raisonnables.
Mais au sortir du cabinet du notaire, mon petit israélite jeta
(*) C’est le-brevet sur le projet d’exécution, qu’en termes de brevets on nomme le principe, brevet entièrement nul en principe et en fait. (Vov. pag. 16 de ce Mémoire.) J’insistai pour ne pas mettre sur mon compte celle pièce improvisée.
un sort sur ma propriété nouvelle : Il rien retirera jamais un sou , s’était-il écrié du ton des prophètes. Sa prophétie a été trop modérée; car, au contraire, je suis déjà, en lre instance, condamné à payer à un autre 5,000 gros sous.
Le prospectus que j’avais lancé dans la circulation m’attira bien clés visites : chaque visitant emportait un échantillon de mes produits; mais les conditions! C’était toujours et à chaque fois l’avant quart-d’heure de Rabelais; et puis, ce charbon ayant une légère teinte de. politique, chacun semblait redouter de blesser les susceptibilités de l’anti-politique d’alors.
Enfin, il se présenta un contractant qui paraissait sérieux, car en contractant il n’avait rien à compromettre, et il avait besoin de refaire un, peu sa position, gravement compromise par une nouvelle invention. C’était un bijoutier-doreur sur bijoux faux : Le sieur Desnoyelles..
Cet industriel avait trouvé le moyen de monter l’affaire, en s’associant une dizaine de ces braves ouvriers passés contremaîtres,, et qui savent amasser leurs gouttes de sueur pour leurs vieux jours. L’apport de chacun dans la nouvelle société formait une somme assez rondelette de, 30, 000 francs, sur laquelle on devait prélever, pour me payer l’achat des brevets» celle de 20,000 francs.
L’acte de société et de vente était déjà tout dressé chez M. le notaire Alphen ; la réunion de ces braves et laborieux actionnaires m’attendait depuis une heure dans le cabinet; je n’avais plus qu’à apposer ma signature et à toucher le prix de vente. J’invitai ces braves gens à ne pas se presser et à ne pas se monter la tête, comme le font les actionnaires des grandes spéculations. « Vous placez, leur dis-je, tout votre avoir dans cette affaire, et tout cet avoir ne se monte qu’à 50,000 francs. Après les 20,000 francs pour mon compte, il ne vous en reste plus que 10,000 pour exploiter. C’est plus qu’une goutte d’eau, sans cloute; mais dans une si vaste affaire, vos dix mille francs de fonds social vont disparaître aussi vite qu’une goutte d’eau. Car, écoutez le calcul, et vous en conclurez que, seulement pour le matériel d’une petite usine, il vous faudrait encore au moins une première dépense de 30,000 francs.
» Vous le voyez donc, dès votre début vous vous trouverez forcés d’avoir recours aux bailleurs de fonds; et dès ce moment vous tombez dans les griffes de l’usure, qui bride aussi vite que
ce charbon, et qui aura pris pour son compte toute votre entreprise, même avant que vous ayez pu réaliser les rentrées de vos premiers produits.
» Ne nous pressons donc pas; réfléchissez huit jours encore sur mes observations. Si, ces huit jours passés, vous persistez dans les espérances que vous avez conçues, alors, bien convaincu que je ne surprends pas votre bonne envie de faire honorablement fortune, et que vous avez par devers vous des moyens de parer aux éventualités, je n’épouverai plus la moindre répugnance à recevoir le prix convenu pour la vente de mon privilège; et, quelque chose qui vous arrive, je regarderai cette somme comme légitimement acquise, car elle est bien minime en comparaison de ce que promet une telle exploitation..»
Ces observations ne paraissaient pas trop sourire à tout le monde ; mais elles finirent par faire impression sur l’esprit de ces travailleurs, qui, au bout-de huit jours, vinrent me remercier de les avoir détournés d’une entreprise au-dessus de leurs moyens pécuniaires; et, tout aussi satisfait qu’eux, je me rejetai sur des propositions venues d’ailleurs et du côté des gros bonnets de l’industrie. Ceux-ci se mirent à ruser comme avaient fait bien d’autres.
Des amis, de vrais amis, que j’avais alors, s’impatientaient de toutes ces finasseries des faiseurs qui accouraient h la curée. Du nombre de ces bons amis se trouvait M. René fils, alors banquier à Bercy. Il vint me voir, un jour, de compagnie avec Hartel, ce citoyen dont la mémoire est en vénération à Bercy, car il en fut en tout temps l’ange tutélaire. M. René m’apportait 50,000 francs pour me mettre à même d’exploiter en mon nom cette entreprise : 50,000 francs sans conditions, sans me demander ni billet ni garantie; 50,000 francs que j’aurais rendus en cas de succès, et qui, en cas d’insuccès, auraient été considérés par lui comme bien et légitimement perdus pour tout le monde.
Ma responsabilité était trop exposée dans une pareille entreprise; avec les hautes protections que j’avais alors, il y avait tout, on le sait, à risquer que de s’immiscer dans quelque chose, en fait d’affaires; et dès lors cette proposition était trop généreuse pour qu’elle ne me fût pas infiniment onéreuse : je refusai donc, en dépit des mille instances de l’amitié.
Il paraît qu’en ce moment tout fermentait en ma faveur, pour la mise en pratique de mes brevets; tout fermentait, et.
chose bien rare, la reconnaissance tout autant que l’amitié la plus désintéressée.
Car, vers le mois d’avril 1844, M. Collas, pharmacien, rue Dauphine, n° 10, m’adressait un M. Sanson , négociant , rue Louvois, n° 8, pour s’entendre avec moi sur les bases d’un acte de rétrocession de mes brevets. M. Collas était l’ami de M. Sanson, il en répondait comme de lui-même ; M. Sanson savait pertinemment, ce que du reste M. Collas n’a jamais dissimulé à personne, que ma médication et mon patronage avaient fait gagner à ce dernier de 3 à 400 mille francs dans l’espace de 4 ans.
M. Sanson avait aussi une fortune à refaire.
L’affaire souriait beaucoup à M. Sanson, et M. Sanson souriait beaucoup à l’exposé que je faisais de cette affaire ; mais c’était la première fois que je voyais sourire un industriel sur le point de contracter, et j’hésitais.
Aussi, le 14 mai 1844, M. Collas m’adressait-il la lettre pressante que je transcris en toutes lettres, non compris le jiost-scriptum, où gît souvent le dernier mot de la vraie pensée :
Monsieur Raspail,
La dernière fois que j’ai eu l’honneur de vous voir, j’ai oublié de vous rappeler à la mémoire que M. Sanson attend votre décision et que derrière lui plusieurs personnes attendent également le résultat de l’expérience pour traiter de vos brevets.
J’ai l’honneur d’être, etc.
Collas.
L’expérience eut lieu à la satisfaction de tout le monde; et, le 13 juillet 1844, par acte passé par devant Me Charles-Edmond Hubert et son collègue à Paris, M. Sanson formait une société en commandite pour l’exploitation de mes brevets, dont je lui faisais rétrocession aux conditions verbalement stipulées, brevets ayant pour but la transformation en charbon des détritus des végétaux. La société était formée sous la raison Sanson et Cie; elle établissait son siège rue de Louvois, n° 8; le capital social était fixé à 300,000 fr., représentés par 1,200 actions, dont 400 industrielles, attribuées à mondit sieur Sanson.
• Par un acte sous seing privé, il avait été stipulé que dans le mois qui suivrait l’enregistrement de Pacte, Sanson me solderait une somme de 20,000 fr., sans préjudice des autres conditions verbales de la vente.
Aussitôt Sanson publie Pacte de société dans les divers journaux; il en distribue à profusion des exemplaires, dont un' est annexé au dossier; il fait circuler des prospectus que j’avais rédigés, et dans lesquels ii désigne Aureau et Gie comme les banquiers de la société. Il passe un bail avec le sieur Delancet, propriétaire d’une usine de noir animal, située au coin Est de la rue de la Procession, à Vaugirard, pour la location de l’emplacement de cette usine.
On se met à manipuler. Mais (et c’est ici que commence encore à se montrer le bout de l’oreille de la prophétie judaïque), on manipule sans moi. Que faire de mes conseils? les brevets étaient si clairement rédigés, et j’avais opéré d’une manière si prompte dans la première expérience!
Mais toute opération, si simple qu’elle paraisse, demande un peu de pratique ; aussi, et au boutde quelques essais peu heureux, force est bien de recourir à mon intervention et de me révéler l’insuccès de ces petites manipulations subreptices.
M. Sanson ne s’était pas beaucoup mis en frais pour organiser le matériel de cette usine de noir animal transformée en usine de charbon de bois artificiel. C’était un triste prospectus que la physionomie de ce local de la grande fabrication. Seulement les monceaux de marcs de raisin, de tan , d’épluchures, de feuilles de choux, etc., n’y faisaient pas défaut, on le comprend ; la ville paye môme qui se charge de débarrasser la voie publique de ces immondices.
En dépit de la pénurie des premiers appareils, je fais broyer, triturer ces rebuts, au moyen d’une machine assez informe que deux jeunes mécaniciens, les frères Séraphin, avaient construite aux moindres frais possible. Une fois la pâte obtenue â un état à peu près satisfaisant, je la passe au moule. On coupe les rondins de la longueur voulue; on les abandonne à la dessiccation spontanée. Au bout de quelques jours, on en forme des tas à carboniser, par la méthode de la carbonisation des branches de bois ; ce soin est confié à l’expérience d’un charbonnier de profession ; et en moins de 24 heures, nos rondins fabriqués avec toute sorte de rebuts que la dessiccation avait transformés en bois, se trouvent métamorphosés en rondins de charbon, que
le charbonnier lui-même aurait pris, disait-il, pour les échantillons du meilleur charbon de bois ordinaire.
Quand on eut bien vu comment je m’y prenais, on resta convaincu que rien n’était plus facile à faire que d’exécuter les prescriptions du brevet.
D’un autre côté, je fis prévoir le cas où, en hiver, on manquerait d’étuves assez vastes pour opérer la dessiccation des rondins au sortir du moule. Dans ce cas, au lieu de réduire les monceaux de détritus en rondins de bois, on se contenterait de les carboniser en vase clos, dans les fourneaux destinés à la carbonisation des os qui se trouvaient tout prêts dans cette usine, et l’on conserverait ce poussier pour être incorporé à la pâte, quand viendrait la belle saison. On ferait ainsi provision l’hiver pour la campagne d’exploitation d’été; car autrement, tous ces détritus abandonnés encore humides se seraient transformés en fumier en attendant les beaux jours. Or, en les caibonisant en vases clos, on les transformerait en poussier de charbon, que l’on transformerait ensuite , à la belle saison, en rondins solides, en les amalgamant avec la pâte des détritus récents; ce qui abrégerait d’autant la carbonisation subséquente, puisque cette dernière opération n’aurait plus à transformer en charbon que la quantité de pâte qui servirait de ciment au poussier déjà charbonné.
Chacun ayant fait ainsi son apprentissage des brevets , on fabriqua, on plaça, on distribua des échantillons de produits; et moi j’attendis un mois , deux mois et trois mois , l’exécution d’une partie de nos conditions verbales de mon acte sous seing privé. Enfin, las d’attendre, je me décidai à réclamer le payement des 20,000 fr. stipulés, et qui auraient dû m’être soldés dès la fin du 1er mois qui suivit la vente.
Mais il fallait que les prophéties du petit juif s’accomplissent, c’est-à-dire que je ne retirasse pas un sou de cette invention, ainsi que de toutes les autres; et le bon et pieux chrétien M. Sanson se décida enfin, de son air le plus contrit et le plus bienveillant, à m’annoncer qu’il se trouvait dans l’impossibilité et morale et physique de me donner les premiers sous de cette somme; car M. Collas, sur la foi duquel il s’était engagé dans cette affaire et qui s’était chargé de débourser ce premier payement, avait jugé convenable de ne pas s’exécuter, en punition de ce que je venais d’accorder mon patronage au sieur Morel, pharmacien, rue des Lombards.
On s’en souvient et moi aussi.
Encore là un patronage qui m’a produit de larges bénéfices! car, au bout de 8 à 15 jours, ayant demandé à la justice de rompre cet engagement, afin de préserver mon nom de la complicité de cette fâcheuse entreprise , je fus condamné à payer audit sieur Morel, d’abord et devant les premiers juges, la somme de 50,000 fr., somme que la cour d’appel réduisit à 15,000 fr., plus les frais, 5,000, en vue de réparer le tort que j’étais censé faire audit sieur Morel en lui interdisant , puisqu’il se passait de mon contrôle, de se servir de mon nom afin d'attirer les chalands.
Ces 20,000 francs, nous les avons bien et dûment payés au sieur Morel; ce qui fait, avec les 20,000 francs refusés par Sanson et Collas, la somme rondelette de 40,000 fr. que nous avons perdue, en partie, à l’occasion de mes brevets. Tels sont presque toujours, ou à peu près, les bénéfices que nous recueillons de toutes nos inventions (*) , avec lesquelles le premierquidam venu a droit et est assuré de s’enrichir.
Reprenons le fil de notre exposition.
Le refus de payer la somme stipulée de 20,000 fr. n’était qu’un prélude de bien d’autres mécomptes. A quelques jours de là, faillitte et disparition d’Aureau, banquier de la société; dissolution de la société pour l’exploitation des brevets sur le charbon artificiel , dissolution prononcée par la volonté de Sanson même; liquidation faite de sa propre autorité et sans autre reddition de compte; usine de Vaugirard abandonnée à Delancet, propriétaire du local ; et mon titre s’en allant à la suite. A la date du 12 décembre 1846, Sanson m’écrit qu’ayant rempli les formalités nécessaires pour la dissolution de la *
(*) Souvent aussi, en vue de moi , la ruine frappe un tant soit peu les miens à mon occasion, et d’un trait de plume. A l’instant presque où j’écris, le fisc vient de leur soutirer la somme de 12,000 fr. (bagatelle) pour me faire payer les frais du procès de Bourges. Le fisc, avec ses milliers d’yeux, savait bien que je n’ai rien à voir dans le bien de mes enfants ; mais il savait aussi que la preuve ne pouvait en être donnée que par actes ayant besoin d’être préalablement enregistrés. « Si je perds, devant les juges, s’est-il dit, je rattrapperai juste la même somme devant mon bon ami l’enregistrement.» 11 était dès lors inutile de plaider.
A mon tour à présent de les rendre, moi qui n’ai rien ou bien peu de chose : ce qu’avait le Juif errant.
société, il peut me faire la rétrocession de mes brevets.
« S’il était possible, ajoutait-il dans sa lettre, de m’éviter des frais en faisant la cession directement à la personne avec laquelle vous traiterez, je vous serais obligé. » •
Une visite de politesse, quelques larmes qui roulaient dans les yeux, un exposé humble et soumis de la situation person- \ nelle, tout cela acheva de me départir de toute la rigueur de mes droits et me décida à laisser du temps pour opérer en ma faveur la rétrocession de mes brev&ts, que venait de compromettre Sanson dans cette ténébreuse entreprise.
Nous voici arrivés au point de contact de ces antécédents avec la question principale qui nous occupe, au point où le nom de Popelin-Ducarre vient prendre place dans la galerie de ceux qui ont mis heureusement la main sur l’affaire de ces charbons.
Je venais d’apprendre qu’un inconnu accaparait tous les monceaux de tan qui servent à fabriquer les mottes à briller dans le quartier Mouffetard, et que ce tan était destiné à la fabrication d’un charbon qui me semblait avoir tous les caractères du mien. Un brevet d’invention même, me disait-on, avait été pris pour la transformation du tan en charbon artificiel; l’auteur se fondait sur ce que, dans l’énumération des détritus que j’avais mentionnés dans mes brevets, le mot de tan ne se trouvait pas compris : comme si le mot de tan (écorce de chêne qui a servi au tannage) ne se trouvait pas explicitement renfermé dans les etc. des détritus végétaux, et comme si, après avoir énoncé que tout rebut des végétaux devait servir à la fabrication de ce charbon, il était nécessaire de composer un dictionnaire complet des dénominations que prend chacun de ces détritus en particulier (*) !
Mais le système procédait par mines et contre-mines, et ce n’était là qu’un petit ballon d’essai ; quant à l’odieux de cet accaparement, on avait grand soin de le rejeter sur notre
(*) Ce mot do tan avait etc emprunté à mes conversations orales; car j’en signalais des montagnes sur les bords des affluents de la Marne et de la Seine. Ce mot était écrit en toutes lettres dans la circulaire jointe à ce dossier et que j’avais distribuée immédiatement aprèé que Wurmser et Fourchon m’eurent rétrocédé les brevets.
J’ai quelque chose comme un souvenir que Popelin-Ducarre avait recueilli ces détails, sur le tan, de ma propre bouche, et que ce mot n’était pas tombé dans l’oreille d’un sourd.
nom; aussi la révolution opérée dans la fabrication des mottes* à brûler allait tourner contre nous, le profit revenant à d’autres : c’est la loi morale, quand il s’agit de moi.
Mais ne croyez pas que L’idée de tourner le privilège de mes brevets soit venue à Popelin-Ducarre, sans autre intermédiaire. Popelin-Ducarre tenait alors un magasin, je crois, de chapeaux de paille;, ses affaires n’étaient pas en meilleur état que celles de Sanson; il avait besoin d’un peu d’aide pour être remis à flot d’une manière ou d’une autre. Le bon saint Vincent de Paul vint au secours de ce pauvre enfant délaissé sur le pavé de la Bourse, il lui vint sous les traits deM. Rousseau, fabricant de produits chimiques rue de l’Ecole de Médecine; c’est ce dernier qui engagea Popelin-Ducarre à s'emparer de la fabrication du charbon végétal.
Voyez-vous? c’est toujours la même filière dans l’une quelconque de nos affaires!
M. Rousseau, le fournisseur de produitschimiquesd’Orfila, qui a figuré comme tel dans l’accusation portée devant rassemblée nationale par le docteur et représentant Bouillaud contre l’administration d’Orfila , à cette époque doyen de la Faculté de médecine ; Rousseau, qui a figuré, dans l’enquête poursuivie par Quentin-Rauchard, au nombre de nos dénonciateurs pour l’affaire du 15 mai, et qui s’est vu forcé ensuite de rétracter si , pleinement toute sa déposition, qu’il n’en a pas même été question dans la volumineuse instruction pour le procès de Bourges!
Quoi qu’il en soit de cet incident, c’est M. Rousseau, m’assure-t-on de bonne part,M. Rousseau, fournisseur de M. Orfila,. qui fit sonner aux oreilles de Popelin-Ducarre La phrase académique : Emparez-vous de ça; c'est une affaire sûre.
Ce mot est toujours un mot magique quand il part de la bouche d’aucuns. Car, tandis que je n’aurais pas trouvé le moindre petit gros bonnet de la banque, de la bourse ou de f industrie pour traiter avec moi sérieusement et de bonne foi au sujet de la fabrication du charbon de bois artificiel , l’inconnu Popelin-Ducarre, sans bourse délier, se vit tout à coup à la tête d’une société au capital de 1,200,000 francs d’actions, et investi de la confiance de tous les actionnaires, avant même d’avoir fait le moindre essai et d’avoir pris un brevet de l’étendue d’une ligne. C’est une réalité qui dépasse de mille coudées les féeries les plus féeriques des Mille et une nuits!
Le voilà donc occupé à tirer parti de scs montagnes de
tan , avec le secours clés savants académiques, qui cherchaient à s’écarter le plus que possible d’un contact trop évident avec les descriptions de mon brevet. L’usine avait été montée du premier coup sur la plus grande échelle, boulevard de l’Hôpital, n° 137. Mais le tan seul et sans autre résidu donnait du poussier et non du charbon ; et la société des actionnaires ne paraissait nullement satisfaite du client de M. Rousseau.
La fortune est pour les audacieux. Arrière ces précautions méticuleuses! « Le tan ne réussit pas tout seul, se dit-on, faisons un pas de plus dans la contrefaçon des brevets, et emparons-nous du tout; il ne nous en coûtera pas davantage. »
Je ne sais pas trop si la société ne fut pas dissoute cette fois , car elle l’a été à une époque quelconque, et la liquidation opérée au grand désappointement des actionnaires, à la suite de quoi Popelin-Ducarre est resté l’unique acquéreur du matériel de la société.
C’est alors que Popelin-Ducarre va s’aboucher avec Delancet (à l’usine que nous avions organisée à Yaugirard). C’est là qu’il copie les appareils jusqu’à ceux de la fabrication pour le noir animal; qu’il fait opérer Delancet devant lui, Delancet qui, voyant l’usine abandonnée par Sanson, crut sa conscience parfaitement à l’aise pour se permettre de passer armes et bagages dans le camp ennemi; et le voilà installé dans l’usine de Popelin-Ducarre, aux appointements de 1,500 francs par an.
Or, c’est de ce moment que tout prospère et que tout réussit: Popelin-Ducarre transcrit littéralement mes prospectus et en adopte tous les termes. Il opère en dehors de son premier brevet de 1845 et des subséquents ; il y fait des additions, toutes basées sur l’un ou l’autre de mes brevets ; la contrefaçon enfin marche la tête levée et enseignes déployées.
Les savants et M. Payen vantent la belle decouverte de Popelin-Ducarre. Pourquoi pas? Popelin fait en industrie ce que ces messieurs ont fait avant lui en chimie organique. Ne se sont-ils pas, eux aussi, maintes fois emparés de ça? Et qu’est-ce que cela coûte, si ce n’est la peine de le ramasser, exactement comme les détritus de la fabrication nouvelle?
Aussi, à la grande exposition de Londres, et sur le rapport de Charles Dupin (encore un de nos amis), Popelin obtient-il la grande médaille; ce n’est pas encore assez, il reçoit la décoration de la Légion d'honneur !
On comprend que de ces deux choses, la urésontc requête
n’cst à cette fin de réclamer pour ma part ni furie ni faütre, je 11e m’occupe que du privilège de mes brevets.
Il ne manquait rien au triomphe de Popelin-Ducarre; car à son char je pouvais être attaché au besoin avec les chaînes que je portais à Doullens. Commenl un détenu dans une des forteresses de l’État aurait-il eu l’audace de venir troubler cette ovation deux fois nationale , dans le cas même ou le bruit lui en serait parvenu à travers ses barreaux?
Et pourtant, où ne pénètre, pas la trompe de la renommée? l’écho de ce triomphe me parvint en 1852, au fond de mon cachot.
Il faut savoir que, quand il fut prouvé si clairement que mon charbon portait bonheur à qui s’en emparait avec audace, bien des gens se mirent à vouloir s’en emparer ; et que notre bon et honnête M. Sanson éprouva aussi un salutaire retour vers ses anciennes espérances; lui l’ex-possesseur titulaire rougissait de sa maladresse à tirer parti d’un procédé qui, en si peu de temps, procurait même au contrefacteur, argent, décorations et la réputation d’un industriel hors ligne.
Nouveau sujet d’humiliation! dans ses enquêtes de charité, M. Sanson découvre un ouvrier qui s’était mis à construire une petite usine et à exécuter sur une modeste échelle la fabrication de mon charbon, dont il retirait d’assez honnêtes profits. Au même moment, Popelin-Ducarre, effarouché de cette naissante concurrence, venait, en vertu de son brevet, d’opér er une saisie chez ce petit ouvrier contrefacteur de nos brevets. Je crois que si je me donnais les airs d’exploiter en mon nom mes brevets, le chevalier Popelin-Ducarre n’hésiterait pas à opérer chez moi une saisie, et qu’il trouverait abondance d’experts pour déclarer en justice que c’est moi qui suis son contrefacteur : l’impossible n’est-il pas toujours possible quand il s’agit de nous ?
Quoi qu’ilen soit, le cœur de M. Sanson s’émut grandement à la vue d’une telle audace ; il voulut couvrir la contrefaçon de l’ouvrier de la garantie des brevets qu’à force de supplications il avait différé de me rétrocéder faute de fonds, et dont il était encore, aux yeux de la loi, le quasi-propriétaire, et, aux yeux de sa conscience, l’injuste détenteur.
Il se décide alors à me demander la permission de protéger le plus faible de mes contrefacteurs contre le plus fort, et m’adresse la lettre suivante, la plus curieuse pièce peut-être de toutes celles qui ont trait à cette longue série d’honnêtes
et modérés procédés. Je la transcris en entier, crainte d'en laisser perdre la moindre parcelle, et d’altérer le parfum de bienveillance que chaque ligne, que chaque virgule en exhale :
Paris, 20 juin 1852.
Monsieur F. -Y. Raspail, à Doullens.
Je viens vous entretenir d’un sujet déjà bien éloigné de nous; mais c’est au nom de la vérité, et aussi pour la propagation d’une idée utile qu’on me prie de m’adresser à vous; je n’ai donc pu hésiter à le faire.
Vous avez connu sans doute avec quelle audace M. Popelin-Ducarre, se prétendant l’inventeur du charbon artificiel, s’est fait successivement décerner des médailles par les sociétés d’encouragement de l’industrie, et enfin la croix d’honneur h la suite de l’exposition de Londres.
Un ouvrier qui avait tout organisé chez lui, et auquel on a refusé ensuite les avantages convenus, avait cru pouvoir monter une petite fabrique de charbon artificiel. Mais, poursuivi aussitôt par Popelin- Ducarre, et manquant des moyens nécessaires pour lui résister, il a succombé en première instance. Une personne bien posée qui lui porte intérêt voudrait suivre cette affaire, et prouver que Popelin- Ducarre n’a pu arriver à ses fins qu’à l’aide du charlatanisme le
plus puisque son brevet ne contient rien qui ne soit déjà
décrit ou indiqué dans les vôtres.
Pour arriver à ce résultat, il faut que l’action soit dirigée au nom du titulaire des brevets : c’est pourquoi on est venu me trouver pour me demander de poursuivre en mon nom la déchéance du brevet de Popelin-Ducarre.
Je n’ai pas cru devoir donner cette autorisation sans vous en référer, puisque, bien qu’en mon nom, ces brevets sont restés votre propriété.
Aussi, monsieur, cette lettre a pour but de vous demander si vous trouvez des inconvénients, ou si vous consentez à ce que j’autorise en mon nom des poursuites qui auraient pour but de faire déclarer nul le brevet de M. Popelin-Ducarre, en se fondant sur ce que les procédés inventés non par lui, mais par vous, ont été décrits dans les brevets pris en 1842 et 1843 sous le nom de WuAser.
11 est bien entendu que vous resterez personnellement étranger à ces poursuites, puisqu’elles se feraient en mon nom. J’attends, monsieur, les observations que vous croirez devoir me faire, "et aux-
quelles les poursuivants devront se soumettre avant tout ; car je n’ai voulu prendre aucun engagement ni rien promettre avant d’avoir votre assentiment.
En cas de refus de ma part, les poursuivants, dont l’intérêt est de pouvoir fabriquer eux-mêmes ce charbon, se verraient contraints de suivre une autre voie pour arriver à leur but: dans ce cas, ils m’assigneraient directement pour voir dire que, n’âyant pas fait usage des brevets dans le délai fixé par la loi, ces brevets sont nuis et sans effet. Ce moyen, dont le succès est assuré, leur répugnerait en ce que, leur hostilité étant dirigée non contre vous et moi, mais contre Popelin-Ducarre, ils espèrent par le premier moyen arriver h faire en quelque sorte infirmer par les tribunaux les distinctions qu’il a obtenues.
Pour moi, j’ai intérêt à éviter des poursuites directes contre moi, puisque le résultat n’en peut être un instant douteux.
Quant à vous, monsieur, par la direction qu’on veut donner aux poursuites, il restera dans l’opinion publique que vous êtes bien auteur d’un procédé de fabrication qui viendra en aide à l’industrie et aussi aux classes nécessiteuses, en augmentant la quantité du combustible, ce qui peut et doit en atténuer le prix de vente.
Veuillez, etc.