‹ Proces Provencher-BoisclairChapitre 18 sur 21 · ENQUÊTE CLOSE LE PART ET L’AUTRE · texte numérisé non relu

ENQUÊTE CLOSE LE PART ET L’AUTRE

PKOCÊS

Saite dn Disconrs de M. Gaaltier.

Jouiras est mort empoi-

sonne par le poison appelé strychnine De savan.s medecms, des hommes doit la science est

nnhle P}" “filière pal-

faît II- malgré les efforts qn’elle a tentés,

anll?r t *?™mgiiages des hommes de l’art,

que par les connaissances quelle a sur l’empoi-

onnement, que le défunt Jouiras avait été victime de 1 empoisonnement par la strychnine.

médi||le, Messieurs, nous enseigne appelle strychnine est un des poisons les plus énergiques. Ce qui le distingue spécialement des autres poisons, c’est qu’il est

n •i”dV"h dans l’i au, soluble dmis l’es-

piu de boisson et excessivement amer. Un o-rain

t1Xn“me“t.‘'““ lamoilins-

Il tau t -remarquer que le défunt Jouiras était d’ule constitution fa^le et que déjà il avait essuyé de fortes maladies Eh bien ! comment pent-oi/prétendie qu une d-se de strychnine suffisante pour u-a, ,-:[f u'* P®/®miiie de forte constitution,

annnrt ' 1® d'-'fant Joutras, non-seulement

^porte quelques symptômes d’empoisonnement mais encore nê lui aurait pas causé la mort, à lui qui était faible de constitution et souvent malade.

Il ailleurs peut-on supposer qn’on homme qui aurait reedement eu les symptômes que le témoin riourde a essaye de décrire, et qui auraient été ceux

PRO YENCÏÏEE- BOISCL AIE. 217

de la strychnine, n’aurait pas succombé à la crise du 22 Décembre ?

Messieurs je ne dirai qu’un mot sur la partie médicale, je laisserai à mon savant ami, M. Cliap' leau, l’importante tâche de discuter la valeur des témoignages médico-légaux de la Couronne. Cependant comment peut-il se faire que le J3r. G-irdwood nous dise, d’une manière emphatique, qu’il ait trouvé, dans les viscères du défunt .loutras, de la strychnine en abondance. Que signifie le mot abondance en médecine comme en toutes autres sciences ? Ce mot ne veut-il pas dire grande quantité ? Ne produit-il pas en nous Fimpressioii d’un objet qui se voit facilement et cjui est palpable ?

Eh bien ! Messieurs, si tel est le cas, pourquoi le savant médecin ne vous en a4-il pas montré de ce poison qui avait empoisonné Jouiras ? Pourquoi n’en a-t-il pas mis devant vos yeux ? Pourquoi ne vous a-t-il pas dit : Yoici ce qui a donné la mort à Jouiras. Puisqu’il en a trouvé, en abondance, ne pouvait-il pas vous en montrer fîne parcelle, un atome, une si petite quantité que l’œil sans être aidé des instruments de la science n’aurait pas pu voir, mais qui aidé de ces instruments aurait pu être vu ? Pourquoi ce médecin n’a-t-ii pas cherché donner ia meillenre preuve possible, et à son témoignage l’importance et la crédibilité que suggère la prudence. Ah ! Messieurs, pour vous et pour moi il me semble que la réponse est bien fiicile ; c’est qu’il n’en a pas trouvé ni en abondance, ni autrement; c’est que ses yeux n’en ont point vu, c’est que ses mains n’en ont point touché. Il s’est donc trompé ce médecin, ainsi que ses collègues qui ont fait l’analyse chimique des viscères de .loutras, en s’exprimant de la manière qu’il l’a fait, et en ne s’appuyant que sur des indices que donne, dit-on, un nouveau système, celui de la coloration, ou série de couleurs. Mais, Messieurs, pouvez-vous condamner un homme à mort lorsque

PËOCES

ce nouveau système vous donne toutes les incer--

substances dans le monde qui donnent ou peuvent donner la même série de couleurs ? Eien. EsMl possible qu un homme de 28 à 30 ans connaisse tous les secrets de la nature ? Cependant le ton d’assurance quil prend dans son témolgnao’e. la manière certaine de trancher les questions les plus graves et les^plus seneuses, d’une seule phrase, d’ an seul mot, eiioteiit immédiatement chez ce médecin, irréexion^^manque d études approfondies et présompiqîi. y a-t-il pas d^aiitres maladies qui produisent les symptômes décrits par les témoins de la ouionne , G est ce que la Defense vous pr iivera par les savants médecins qu’elle fera entendre, parmi lesquels se trouvent des hommes d’étude, do longue expérience et de capacités reconnues. En-core une je vous le répète, je laisserai à mon ^ ant ami M. Giiapleau, l’appréciation des témoins medîco-legaiix de la couronne.

Messieurs le représentant du ministère public a-

impoi’tance au témoin Mathilde Joiitras, quand cette hile dit : que la pri-soniiiere, le matin du lendemain du décès de son mari, a jete dehors de l’absinthe que contenait un bol qui avait passé la nuit sur le poêle ; c’est avec de semblables petits faits que l’on veut MM. vous in ueiicer, on cherche par là à vous faire accroire que aans ce bol il y avait du poison ; mais qui vous dit qu il y avait du poison dans cette absinthe? qui vous dit meme que c’était de l’absinthe ? cette faite, ce témoin qui, pour un instant, fait la timide P 11 mieux cacher son hypocrisie et les noirceurs

breuvage que contenait ce bo ? sait-elle que e’est de l’absinthe ? Pour le savoir il faut qu’elle en ait bu, et si elle en a bu e qu i y avait du poison, elle aurait dû mourir. La

je ïie pense pas, donc qu‘ i-l n y avait point de poison; cependant'

PEOYENCHEMOISCLAIE. 2Ur

ca témoin donne son témoignage pour yous faire penser qu’il y en avait ; il a été amené ici dans le but de jeter dans vos esprits un doute à ce sujet; mais MM. j’ai trop de confiance en votre bon sens pour croire que l’on a réussi. Gomment supposer que les prisonniers auraient laissé sur le poêle, dans la maison, oùil y avait 10 à 12 personnes, toute une nuit, un bol contenant du poison dont une potion aurait été administrée à Joiitras? Quand un homme commet un crime ne se cache-t-ii pas luimême, et dans tous les cas, ne cache-t'il pas l’instrument qui lui a servi pour commettre ce crime ? Ne croyez-vous pas que si ce bol eût contenu du poison, les prisonniers ne l’aiiraic iit pas jeté dehors avant l’arrivée des témoins qui ont vu ce vase ? Le meurtrier attend-il la présence de 10 témoins, pour cacher le poignard avec lequel il a donné la mort à son semblable? Chose incroyable ; quand bien même 20 témoins le jureraient, je ne les eroiiyisj)as, et j’espère que vous ne croirez pas ce témoin outras et qui que ce soit, qui chercherait à vous influencer par un semblable moyen.

MM. Les moyens spéciaux de la défense vous se-' ront indiqués par mon savant ami. J e ne pensais pas être aussi long dans les considérations que j’avais à vous soumettre il y aurait encore beaucoup à dire; mais je craindrais d’abuser de votre patiAice. Je termine donc en réclamant pour le prisonnier sa liberté, son honneur et sa vie.

Eien n’est plus cher à l’homme sur la terre que sa liberté, sa vie et son honneur. Dieu nous a créés libres et cet homme est dans les chaînes Sa patrie, ses fils, ses Allés l’appellent ; ils vous le demandent, brisez ses chaînes par votre verdict, rendezle leur. Sa liberté il la sacrilierait, sa vie il la donnerait, si l’honneur pouvait leur survivre. Ah ! MM. si par votre jugement vous alliez commettre une erreur et tomber dans une fatale méprise, en condamnant le prisonnier, cette erreur serait à jamau

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irréparable ! Cet homme, à votre voix monte--. rait a i échafaud, plein de force et de courage pour e^re à jamais séparé de ce monde ! Sa malheureuse lamille serait à jamais désolée, son honneur à iamais perdu ! une tache indélébile la marquerait et la di.stniguerait à jamais du reste des mortels ! Les pleurs que vous voyez couler, les sanglots que vous entendez, les gémissements de cinq à six enfants qui sont ICI, qui frappent vos oreilles et qui attencirissenl vos cœurs, fémotioii de tout ce nombreux auditoire, tout cela, tout ce que je vous ai dit, les ventés que je vous ai fait connaître, l’exagération, la ianssetô et le mensonge qui existent dans les témoignages de la Couronne, et tout ce que la Défense vous prouvera et vous dira encore, tout cela, is je, ne pariera-t-il pas à votre intellig’ence, à votre conscience et à votre cœur ?

Ah ! Messieurs, on n’est plus au temps des sacrihces humains ! Prenez garde ! à Dieu seul appartient le droit de dire : Tu mourras ! Si votre verdict condamne cet homme, à poire sera-t-il monté à 1 échafaud, que le remords s’emparera de vos consciences ! vous vous épouvanterez peut-être alors d’être les auteurs d’une iniquité judi- Claire.^ N e vous abusez pas, Messieurs, la responsabilité retombe tonte entière sur vous, et sachez que si vous tuez cet homme, vous détruisez l’œuvre de Dieu. Vous ne pouvez le trouver coupable que sur des preuves certaines, claires et positives, mais jamais, et tel est le cas, sur de simples conjectures et des probabilités. Le doute, Messieurs, et ici il y a plus que le doute, doit être donné en faveur du prisonnier. Si vous n’agissez pas d’après ces principes et ces paroles, prenez garde : car il pourrait arriver que votre conscience serait agitée, tourmentée tout le reste de votre vie. N’ecoutez donc que la voix de cette conscieixce, sans égards à aucune autre influence. Rappelez-vous votre serment ; encore une fois, souvenez-vous que la terre posera

PEOYENCHEE-BOISCLAIE.

toujours sur la cendre de cet homme innocent à qui TOUS aurez donné la mort, i’ignominie sur sa mémoire, le deuil, la ruine et le déshonneur sur ses enfants et leurs descendants !

Une adresse an jury ne saurait être publiée en entier, car meilleure elle est au point de vue des circonstances, moins elle est régulière eu égard aux préceptes de l’art. L’analyse même ne peut en être faite, ponr rendre justice au talent de l’avocat qu’avec la lalus grande circonspection. Le public dans ces cas est jyius dithciie que l’auditoire. Il juge le discours comme discours, par ses formes, par l’enchaînement des idées, par les faits, tels que présentés dans les rapports des journaux, bien plus que par les incidents, que par la position relative des grands acteurs de la cause, le juge, le jury, l’avocat, les témoins et l’accusé. Et cependant, le succès dépend le plus souvent du moindre njouvement, d’un geste, d’une parole échappée et que l’on va croire perdue, des Bruits si divers qui s’élèvent de la foule, de l’attitude des témoins comme de celle du prisonnier, des murmures de l’opinion. Sur ce terrain si mouvant l’art perdrait pied de suite, et force lui est de céder le pas à l’éloquence libre, .vive, imao’ée, qui n’a pas de forme prescrite, qui surgit inopinément, qui se crée elle-même, qui représente les choses telles qu’elles ont paru aux regards de chacun et qui entraîne du coup ceux qui n’ont pas d’opinion formée, plus encore ceux qui ont subi les mêmes impressions que l’Orateur et qui jette du doute dans l’âme de ceux qui ont luie op)inion adverse. Or pour arriver à ce résultat, il faut que rien n’échappe à l’attention de l’avocat, qu’il fasse

PEOCES

nsage de tons les moyens qnise rencontrent snr son chemin. Et plus la cause est difficile, plus il doit s’attacher aux incidents. Le salut d’un accusé dépend bien souvent de la circonstance la plus insignifiante. Il n’y a pas de porte si étroite qu’on puisse désespérer de l’y faire passer. Pour peu que l’avocat soit moraliste et physionomiste, il saura prendre avantage de ia position des jurés et de celle du juge, suivre sur leurs figures les impressions que produit à chaque instant la cause, à mesure c|uelie se développe par les dispositions des témoins. Encore une fois, cela ne se sent pas, ne se voit pas an dehors, il faut avoir vu tout le drame se dérouler sous ses yeux pour juger de la force des acteurs principaux. * L’adresse qu’a prononcée M, Chaialeau dans cette affaire est une démonstration assez frappante de ces vérités. Il a parlé pour son auditoire plutôt que pour le public, il a parlé plus encore pour le jury que pour le reste de ses auditeurs. La parole répercutée au dehors devait perdre nécessairement sa force. Avec toute la bonne volonté possible les rapporteurs n’ont pu lui communiquer son esprit d’actualhé qui en est le principal mérite.

Pour iiotye part, nous avons cru qu’il valait mieux offrir au public une simple analyse de cette adresse accompagnée de quelques citations dont tout le monde peut apprécier la valeur, pareequ’ elles se dégagent un peu des faits intimes de la cause.

PEOYEN CHEE-BOISGL AIE.

ADEESSE DE M. CHAPLEAU.

Ce fut avec le sentiment visible d’une profonde émotion que l’avocat commenpa en ces termes :

Qu’il Plaise à la Cotje.

Messieurs les Jurés.

Yeiiu dans ce District sur la demande de deux de mes confrères, chargés de la défense des accusés, et à la prière des accusés eux-mêmes, je ne me suis pas fait illusion, sur la terrible responsabilité qui pesait sur moi, en acceptant le mandat que l’on m’imposait et sur la disproportion de mes forces avec la tâche qui m’attendait. J’ai accepté avec la confiance, qu’au moins mes clients me rendraient cette justice que mes efforts et ma bonne volonté ne seraient mis en question par personne. Aussi n’ai-je pas été peu surpris lorsque j’ai entendu, et par des personnes sans doute mal disposées d’avance, au dehors du Palais, mais surtout par un de mes jeunes confrères représentant en ce moment la couronne, la remarque que ma présence au banc de la défense avait pour raison d’être un sentiment de gloriole chez moi et peut-être d’imposition sur l’opinion publique dans votre District. Je crois que la meilleure réponse que je puisse faire à ceux qui se sont rendus coupables de ces remarques malveillantes à mon égard est de leur en rappeler le souvenir en livrant leurs observations à l’appréciation calme de leur conscience et du jury. Il faut bien légèrement peser la charge écrasante de celui qui prend en ses mains le sort de deux infortunés dont la tête est en jeu pour se permettre d’aussi frivoles, je dirai plus, d’aussi blessantes insinuations. Pardonnez-moi, messieurs, si je m’occupe un instant de

moi, en commenpant cette défense ; mais l’avocat est tonjonSj pour un jury, tellement identifié avec la cause de ses clients que les moindres incidents peuvent avoir une influence grave sur des esprits non prévenus. Certes, messieurs, si l’intérêt ou la vanité eussent été le mobile de ma conduite en cette occasion, vous ne me verriez pas ici ; car Tmi et l’autre sentiment auraient été dépus d’avancie. Non ; un motif supérieur nous guide malgré nous dans ces circonstances exceptionnelles dans la vie de l’homme de profession. L’accusé que l’on défend, e est ce malheureux que le flot emporte dans l’abîme, que la roue du supplice à déjà saisi par ses vêtements et qui va y être broyé ; sa voix est celle de la crainte et de l’angoisse au moment du danger, ^A ces acceiiîs là on ne peut être sourd, l’homrne^d’aflaires fait place au philantrope : trop heureux si l’avocat peut s’appeler un sauveur ; heureux encore si sa conscience et la conscience jrublique lui disent qu’il a tout fait ce que la science et la justice lui permettaient de faire pour arrêter le flot qui engloutissait, la roue qui broyait. Ce que l’on éprouve dans ces moments ne saurait se décrire. La vie apparaît dans toute sa splendeur ; la mort se dresse en face de l’accusation avec ce qu’elle a de plus horrible ; alors le tumulte des affaires cesse, la personnalité de l'homme avec le sentiment disparaît, et seul, devant la société qui accuse et qui demande une vio pour en venger une autre, devant l’accusé qui demande justice eii défendant sa tête menacée, en face de la froide justice qui écoute, debout en présence du jury qui représente le ua^'s et qui doit prononcer- le mot fatal ou libérateur, sous l’oeil de Celui qui juge tout et qui dispose des lumières, qui dirige les .consciences, l’avocat se sent alors ^ investi d’un sacerdoce sublime qui accablerait s’il ne décuplait en même temps les forces de celui qui en est revêtu. Ni l’habitude, ni la répéitioii de ce dmme effrayant où le nœud est la vie .

PEOYENOHER-BOISCLAIR.

d^ïiii de nos semblables, rien ne saurait changer les étranges émotions que l’on ressent en ce moment. C’est la quatrième fois que j’ai l’occasion de défendre à la tribune judiciaire des accusés pour crime capital, et je me sens aussi effrayé de l’immensité du devoir que j’ai à remplir que si j’étais encore à mon premier essai. Eh ! qui ne le serait pas ? Le pays entier a frémi d’horreur en entendant les terribles accusations portées contre les prisonniers ; et aujourd’hui, je vois un foule immense encombrer cette salie d’audience avec l’anxiété et la terreur peintes sur toutes les ligures. Et pourquoi cette excitation ? Serait-ce par hasard pour se repaître des angoisses de ces pauvres malheureux accusés ? Serait-ce pour étudier dans les plis de leur figure, dans les contractions de leurs muscles et les larmes qui coulent de leurs yeux, le travail intérieur qui torture et broie leur corps ? Serionsnous par malheur reportés aux jours néfastes où le peuple-roi se précipitait en masses tumultueuses sur les gradins du Colysée en criant : “ Du pain et des cirques ?” Non ; je crois trop au sens moral et religieux de notre population, pour attribuer cet empressement à aucun autre sentiment que celui de la pitié et de la sympathie.

Il faut que le crime dont sont accusés les prisonniers soit bien grand, messieurs les Jurés, pour que la justice demande en ce moment deux têtes pour le venger ; il faut que le châtiment soit bien terrible pour que la loi entoure de tant de solennité, de tant de soins, l’instruetion de ce procès ! C’est qu’il s’agit de la vie, messieurs ; la vie, cette émanation mystérieuse de la divinité, ce don inestimable que Dieu fait à l’homme, mais qu’il se réserve le droit absolu de retirer ; aussi, le premier mot de colère qu’il lança contre sa créature fut le jour où Caïn ayant violé cette divine prérogative, fut foudroyé de ce terrible anathème : “ Soit maudit, ASSASSiîf de ton frère !” Depuis six mille ans ce mot assassin

PKOCEJS

a donlonreusemement retenti dans le inonde et toujours la société l’entendit avec une colère sinistre, en ririscrivant sur les pages les plus noires de s^ codes criminels. Ce n’est pas tant la mort qui eiiraie, cjue la malédiction de Dieu sur le crime lui-même qui poursuit le meurtrier, en donnant en meme temps quelques reflets terribles à la flgure de la victime. Et c’est de ce crime épouvantaifle dont est accusé le prisonnier. L’accusation porté que lui, Modeste Provencher, a, dans la nuit du 31 Décem^bre dernier, tué et assassiné le nommm François - Xavier JoLitras. Et c’est vous qui devez le ju^er— Songez bien à la grandeur du crime, et Yojez la gravité du devoir qui vous incombe.

Fous ii’êtes pas ici, remarquez-le bien, comme le pliilosoplm qui cherclie à établir une théorie préconpiie par tous les raisonnements et tous les faits qu’il peut trouver, essayant de toutes manières à laire cadrer ces faits avec sa théorie. Xe forcez pas la preuve de fapoii à Pétendre jusqu’à ce qu’elle s ajuste avec la supposition de culpabilité que la poursuite vous présente. Votre devoir est de piendre tous les faits sans aucune prévention et lorsque vous les aurez tous réunis et pesés, de voir s lis portent dans l’esprit une conviction non douteuse de culpabilité.

Vous devez surtout mettre de côté tout ce que vous auriez pu lire ou entendre en dehors de cette Cour avant le moment solennel où l’accusé, levant la main vers le ciel, a attesté Dieu de son innocence et vous a choisi pour juger entre Dieu et son Pays, (xardez vous surtout de vous laisser entraîner par 1 opinion publique soulevée contre les accusés : l’opinion, ce vent délétère formé du souffle de la médisance et de toutes les mauvaises passions, et qui emporte dans son tourbillon les plus belles réputations, qui salit les noms les plus purs. La presse elle aussi, cette grande voix publique, malneureusement trop légère sur la portée de ses pu-

PEOYENCHEE-BOISCLAIE.

blications, pourrait avoir contribué à préjuger d’avance votre détermination. Les journaux sont toujours avides de nouvelles à etiet, d’articles à sensations. Si un crime se commet, il faut trouver un accusé; si un accident arrive, on se toiture pour lui inventer une origine mystérieuse, criminelle, si on peut réussir à l’in venter. Aussi les plus petits détails, les cancans les plus exagérés sont mis en ré(]^uisition, pour former un drame terrible, dont un malheureux accusé se trouve souvent la victime.

Du haut des tribunaux, les autorités ont souvent dénoncé cet abus de la presse de compromettre un homme vis-à-vis de ceux qui seront ses j uges, ayant de lui faire son procès; et si les cachots pouvaient parler, plus d’une voix iiinoceiite en soj ürait, reprochant des chaînes et peut-être des tombeaux à cet empiétement sur l’inviolabilité dont doit être entouré un accusé avant sa défense. Heureusement, nous ne sommes plus aux temps où les cris de la populace suliisaient pour mener un homme à Féchaiaud ; l’histoire lamentable des Sirven et des Calas a servi de lepoii pour les siècles à venir. Malheureusement le préjugé a toujours conservé son empire : le préjugé, ce crime d’autant plus dangereux qu’on s’en rend conpable sans même s’en douter, et que l’on a bien quali hé quand on i’a appelé “ le crime des honnêtes gens

Mettez donc de côté tout ce que vous pourriez avoir entendu dire ou raconter au sujet de cette affaire jusqu’au moment du procès. Ce n’est pas sans un sentiment bien pénible que j’ai du constater l’excitation injuste soulevée contre l’accusé parmi une partie de hi population. J’ai frémi en enten laiit l’autre jour à la porte meme de c ùte enceinte, ces paroles sinistres : Qiion le pende, qu'on le pende. ” Avec do telles paroles, o]i venge et on assassine, on ne satisfait pas la justice. Il y a plus de dix-huit siècles, une populace ameutée hurlait

PEOCES

à la porte d’un tribunal ce cri féroce : “ Crucifiez» le, crucifiez-le,’’ et le juge infâme et lâche entre les mains duquel se trou\ ait la vie ou la mort de l’Auguste accusé, se contentait de répondre : c’est le vœu du peuple, pour moi, je m'en lave les mains'' La jiistice humaine condamne cet homme ; l’ombre hideuse du déicide se dessine sur le monde. Le juge inique qui avait cédé au préjugé de ce peuple égaré, conserva la tache de son crime non aux mains, mais au frmit, et le peuple lui-même promène cette tache d’ignominie depuis dix-huit siècles au milieu de la réprobation universelle, À Lieu ne plaise que^ je veuille faire aucun rapprochement qui serait blasphématoire ; je ne veux que vous montrer dans le passé les épouvantables conséquences d’un verdict rendu sous la pression des préjugés de l’opinion publique. Mais qu’ai-je besoin de tant vous prémunir contre ces aberrations ^ Je crains même d’avoir blessé le sentiment de juste impartialité qui vous anime.

^ Aussi, Messieurs, je me hâte d’entrer dans le mérite de la cause elle-même. Je serai peut-être un peu long, je suis obligé de suivre pas à pas la preuve que la Couronne a mise devant vous, et de discuter point par point l’argumentation ingénneuse par ^laquelle on a tenté d’amener sur la tête de l’accusé toute la culpabilité qu’on lui impute.

Ici l’orateur entre dans la discussion des témoignages donnés par la Couronne, appuie sur les contradictions qu’il prétend s’y rencontrer, et cite d’autres témoignages qu’il entend renverser par les preuves de la défense. Il parle longuement sur les chagrins dont se plaignait le défunt, disant que ces peines auraient pu le conduire au suicide. Puis il termine, la soirée étant trop avancée, sans entrer dans la preuve médicale. La Cour s’ajourne à 114 heures P. M,

A la séance suivante, M. Chapîean reprend son adresse et entre dans la preuve médicale, fait voir

PEOYENCHEE-BOISCL âlE.

qu’elle n’est fondée que sur l’expérience et non sur des principes immuables, qu’ ainsi elle peut errer, et que si elle peut errer on ne peut y attacher toute l’importance et la foi qu’on Youdrait lui donner. Que, pour corroborer ce qu’il dit au sujet de la science médicale, il aura de vieux médecins, reconnus par leur science, qui viendront, s’appuyant sur les mêmes autorités et sur l’expérience, détruire ce qu’ont dit les experts médicodégaux de la couronne. Puis il recommande de nouveau aux jurés de mettre de côté tout préjugé, de ne rendre leur verdict que sur la preuve produite de part et d’autre, de ne condamner le prisonnier que si la preuve de la couronne ne leur offre aucun doute sur sa culpabilité.

Alors l’enquête de la défense commence, après quoi l’avocat de la Couronne s’adresse aux jurés, dans les termes suivants.

DISCOUES DE M. AEMSTEONa..

Messieurs les Jurés j

Il m’incombe maintenant de faire quelques commentaires tant sur la preuve de la poursuite que sur celle de la défense, ainsi que sur certains avancés qu’ont fait les savants avocats qui occupent poulie prisonnier.

Je vous le dirai d’abord, j’ai appris avec plaisir que le savant avocat qui vous a adressé la parole en dernier lieu avait été demandé par le prisonnier; car connaissant son habileté, nous savons que tout ce qui a pu être fait pour établir rinnocence de l’accusé a été fait et que si la preuve démontre sa culpabilité, c’est parcequ’ii est vraiment coupable.

On a parlé du désir qu’ont manifesté quelques témoins de la Couronne de faire condamner î’accusé. Comment cela est-il prouvé ? Quel intérêt a la Couronne dans ce procès, si ce n’est de faire, acquitter rnnoceiit, et de faire punir le coupable. Le

PEOCÈS

frère du défuiit, Xarcisse Jouiras, ne devait-il pas par respect pour la mémoire de sou frère qu’il croit mort lâchement assassiné, par devoir pour une famille nombreuse, par affection pour des enfants en bas âge, deyenus orphelins, agir comme il l’a fait ? Et depuis quand esf-ce un civimepoorun paroissien de consulte]' son curé dans une affaire aussi importante que celle doiii il s’agit

Le défaut, nous a-t-ou dit, avait une confiance illimitée dans le prisonnier ; il avait toujours été en bons termes avec lui, si bien qu’il lui coniiait volontiers l’honireur de sa femme. Mais cette circonsiaiice, lie*sieurs du Juiy, loin d’aüénuer le crime, raggj'uve au conu'aii-e.

On a voulu insinuer que la grande peine dont se plaignait le déiont provenait d’une douleur physique inexprimable comme vous i’a si bien décrit M. Chapieau, Yoiis comprenez comme moi et comme tous ceux qui ont l’oxp-erieiice des cbo-cs de la vie doivent le comprendre, qir un mari cjuiu le malheur d’être uni à une îemme infidèle, tout en se plaignant a ses amis intimes que le cliogi'in le poursuit, se sert plutôt d’un langage propm à en faire supposer la cause qu’il ne i’imprime IbiTnellement. C’est qu’il répugne à tout homme honiieie de croire à l’adultère de sa femme, et encore bien plus de le dévoiler. Tels ctaientses seniiments et tels étaient les sentiments de ceux qui l’entouraient. Vous en avez une preuve dans le témoignage de Eaymond un de ses amis intimes qui, bien qu’il se fût rendu chez lui pour lui parler des liaisons de sa femme avec IToveiiclier qui ite cependant la demeure de son ami sans oser lui faire connaître la position équivoque que Jui faisait sa femme dans la société, sans oser lui dire ce que la commune renommée racontait sur son compte, sans doute parcequ’il craignait de ne pas être écouté et de passer pour nu vil calomniateur. Car comment croire que la femme qui nous a juré fidélité aux pieds des autels,

PEOVENOHEE-BOISCLAIE. 231

qui s’est engagée en face de Dieu, et de l’église de nous aider à supporter le poids de la yie, que celle avec qui, la main dans la main, nous avons cheminé depuis de longues années, que la lemme enfin qui a vu notre union consacrée par la naissance de plusieurs enfants, consente après vingt-ans de bonheur à souiller le lit conjugal par le crime hideux de l’adultère ! Elle les avait pourtant oublié ses serments cette fidele compagne, elle avait violé la loi jurée en se jetant dans les bras de cet homme que les mêmes engagements sacrés liait à la belle-mère de celle qu’il entraînait ainsi dans la voie du crime.

Quelle raison avait Sophie Boisclair de se plaindre de son mari, si ce n’est lui reprocher d’avoir été trop bon pour elle. Lui, jeune homme, comparativement au prisoMiier à la barre,* elle l’abandonne et lui préfère ce dernier. Nouvelle preuve qu’en faits drtrtiiice et de séduction, ce iiiallieureiix n’en était pas à ses premières armes.

Quels reproches l’accusé pouvait-il faire a «foutras qui avait une confiance aveugh en lui, qui lui portait une affection véritablement iiüjdej? Que fait le défunt quand la femme de Eayinond lui ^ dévmile sou sort malheureux ? Il s’emporte et jure que malgré, tou'-, il a encore confiance en sa femme. Puis il se rend chez lui et ne lui adresse aucun reproche. Geppiidant les soupçons naissent dans son esprit, lorsque souffrant horriblement, le soir de Noël, il !a voit quitter son chevet pour aller trouver le prisonnier en haut. Il la prie de descendre, elle ne le fait qn’nn quart d’heure après sa troisième demande. Eemarquez bien. Messieurs les jurés, que Provencher savait mieux que j)orsonue que Jouiras avait les jambes trop raides pour pouvoir aller la chercher. Eemarquez aussi que riiifortuné avait reçu les derniers sacrements la veille, qu’il avmit du confier sa peine à son pasteur dans un moment aussi solennel, sous le sceau du secret, et que probablement son curé lui avait ouvert les yeux.

PROCÈS

Mais il était trop tard. Lui-même avait ouvert la bergerie au loup qui commence par le déshonorer, puis, entraîné par une passion brutale, finit par lui arracher la vie.

Je crois que les faits tels que je les ai énoncés en vous adressant Ja parole pour là première fois ont été prouvés de manière à ne laisser aucun doute dans votre esprit.

J e vais maintenant passer en revue toutes les objections que la défense a opposées aux témoignages produits par la couronne ; ça sera vous démontrer que la couronne a établi tout ce que la loi requiert pour que vous rendiez un verdict de culpabilité contre l’accusé,

La preuve de la, liaison entre le prisonnier et la femme Joutras est complète. Le départ de St. Zéphirin dans des voitures différentes, le fait qu’on ' laisse une de ces voi iijes à la Eivière aux-Orties ; la déclaration de Sophie Boisclair “qu’elle n’avait pas besoin de chien de poche ” quand son ms ri lui propose d’amener son jeune fils avec elle à Sorel, tout nous indicjue le rendez-vous.

Jo' dois dire qu’il y a contradiction entre le témoignage de madame Courchène et Gleneviève La-' forge d’une part, et de Bourret et sa femme de l’autre, mais cette contradiction n’est d’aucune importance ; elle n’a trait qu’au jour où le prisonnier a couché chez Courchène ; or que ce soit le jeudi ou le vendredi, peu importe.

Yous avez pu remarquer, MM. du Jury, que le nommé Lafontaine chez qui, d’après le témoignage Qes 'Bourret le prisonnier aurait couché le jeudi soir, n’a pas été examiné. Pourquoi ? S’il est absent, où est sa femme? De plus, MM. du Jury, la défense 31 a iait aucune preuve pour constater où le prisonnier a couché avec Sophie Boisclair les deux soirs qu ils furent absents de St. Zéphirin, c’est sans doute parce que la défense a prévu que les témoi-

PEO VEN 0 HEE- BOISCL AIE.

giiagps sur C6 point lui soraiont plus dofa^ orablos qu’aTantageux.

L’accusé retourne à St. ZépLiriii avec sa voiture une demi'lieure apres Sophie Boisclair : c était le dimanche après-midi. Le soir le prisonnier se rend chez le défunt, il parle à Sophie Boisclair de^son voyage à Sorel et fait la remarque que lui était parti^pour Lichmond, mais qu’il avait faussé sa route et était allé aux Trois-Eiviôres. Puis le lundi ou le mardi il se rend chez M. Hart, qui l’avait vu sur le marché à Sorel le samedi auparavant, pour lui demander de ne pas dire qu’il Pavait ainsi rencontré, parceqiie, disait-il, sa femme était jalouse et qu’il ne voulait pas que le monde le sût. Aj)rès tout cela comment ne pas conclure que l’accusé et Sophie Boisclair ont eu ensemble un commerce criminel. Pourquoi ce mystère, pourquoi ces préparatifs et ces arrangements pour se rencontrer ? H’eut-il pas été naturel de voir le prisonnier et la femme ’joutras faire un voyage au marché ensemble puisqu’il était coiiiiii que l^e prisonnier était l’ami de la famille et surtout l’allié de Sophie Boisclair par mariage ? Ah ! c’est que les coupables par une iiiexpliquable fatalité s’entourent toujours de précautions plus propres à faire découvrir leur crime qu’à le cacher.

La couronne a prouvé que le prisonnier avait acheté huit grains de strychnine chez le Dr.G-iroux, aux Trois-liiviôres. On a bien tenté de jeter du doute sur cette partie de la preuve parceqiie le Dr. Giïoux et Lidace St. Pierre (ce dernier était présent lors de la vente), disent que le prisonnier avait une moustache, le 30 Décembre dernier, quand il a acheté la strychnine, tamlis que d’autres témoins disent qu’il ne portait pas de moustache. Mais ii n’y a aucune ])rcuve qui démontre que lorsque le prisonnier s’est transporté à la pharmacie il n’avalt pas de moustache. Or n’est-il pas très probable qu’il en portait une, car M. Thomas Hart qui le'

PEOCÈS

connaissait très-bien nous dit que dans le mois de septembre dernier le prisonnier avait une moustache qui poussait depuis environ trois semaines, qu il avait une impériale et un peu plus de favoris qui! en a aujourd’hui. M. Pothier qui a faille voyage des Trois-Eivières avec le prisonnier le même jour déclare qu’il ne peut jurer si le prisonnier a\ ait une moustache ou non. Le même témoin dit de^ plus que Proyencher parle de remèdes, disant qull en avait besoin et qu’il en achèterait chez madame Yallee qui tient aussi une pharmacie aux 1 rois-Eivières.^

MM, Pothier et St. Pierre donnent, à peu de chose près, la même description de Phabillement que portait le prisonnier ce jour ià, et St. Pierre est poque le prisonnier est l’homme qu’il a vu chez le Dr. G-iroux. Je ne demande pas que vous deciariez 1 accusé coupable seulement sur des probabilités, mais il ne faut pas oublier cjiie le prisonnier avait été chez le Dr. Smilh à LaBaie, que le Docteur lui avait donné un ordre à l’aide duquel il pourrait se procurer de la strychnine, qu’il demande au poison au nom du Dr. Smith, qu’on lui donne et c|ue St. Pierre fait remarquer au Dr. Giroux quil pouvait bien arriver que l’accusé achetait cette strychnine pour lui-même.

Le fils clu prisonnier vous a fait voir une lettre qu il aurait écrite h son pere, le priant de lui acheter de la strychnine. Je ne voudrais pas critiquer ce témoignage trop sévèrement, je craindrais d’être ii^juste envers ce fils qui a montré beaucoup de dévouement à un père qui le mérite si peu. Mais MM. prenons ce témoignage comme vrai sous tous les rapports; que prouve-t-il? Simplement ceci ; quil a demandé de la stiychniue, mais qu’il n’en a pas repue On pourrait môme dire que le prisonnier a vraiment acheté de la strychnine pour son fils, mais quil seii est servi d’une toute antre manière que ne l’aurait fait son fils. Avait-il plus besoin

PEOYENCHEE-BOISCLAIE.

de médecin ce jour là, que le 20 Décembre, lorsqu’il se rendit chez le Dr. Smith à La Baie, se plaignant qu’il ne dormait pas, qu’il n’avait pas d’appétit, qu’il avait des aigreurs et qu’il se fit donner un demi-once de laudanum et deux émétiques. Il n’en avait probablement pas plus besoin que le 26 Décembre lorsque, de retour chez le Dr, Smith, il lui dit que le vomitif avait fait merveille, qu’il avait vomi gros comme le bras, qu’il était comme un oiseau. Or, MM. du Jury, il est en preuve devant vous que le prisonnier n’avait pas eu une heure de maladie depuis cjiiJl résidait chez Joutras, et qu’il s’était vanté le 24 Décembre de n’étre jamais malade. Aussi vous avez remarqué que le prisonnier a dit au Dr. Smith, qu’ii voulait acheter la strychnine pour ses fils qui demeuraient aune distance^ de quinze lieues de Boston parce qu’il leur en coûterait d’aller l’acheter là. La défense elle-même vous a prouvé que le fils du prisonnier résidait à Piainheld, Vermont. Quant à moi je ne puis en venir à une autre conclusion qu’à celle-ci : que le prisonnier a acheté le poison chez le Dr. Oiroux et nulle part ailleurs,

Edouard Arnaud est le premier témoin qui vous parle de la maladie extraordinaire du défunt qui travaillait chez lui, avec son moulin à battre. Ü vous a dit que, le 20 Décembre, le défunt se plaignait de raideur dans les membres et qu’il avait vomi.— Le soir de ce jour là le prisonnier était couché dans le bas de la maison. Le défunt arrive subitement chez lui ; on ne lui ouvre la porte qu’àprôs que le père Modeste — le prisonnier — a eu la temps de monter en haut.

J’arrive mai ntenunt aux observations des savants avocats sur les évènements du 22 Décembre.

Ils prétendent que Marie Plourde a dit des choses incroyables. Yous MM. du Jury, vous l’avez entendu et vous êtes en état déjuger si elle a dit ou non la vérité. Je ne m’arrêterai pas bien long-

FEOCÈS

temps à ce témoignage, non plus qu’à celui de Michel Lemaire, car je serai obligé dy référer en commentant la preuve médicale tant de la couronne que de Ja défense. Le 21 Décembre, Proveneher fait remarquer au défunt qu’il tarde beaucoup à aller à sa sucrerie pour travailler et l’incite à s’y rendre ; il lui promet même de l’aider pendant l’avaiit-midi. J outras exprime le désir qu’il a de se faire accompagner par son lils âgé de onze ans. Sa femme s’y oppose sous prétexte qu’il fait trop froid. Elise J outras ^jure que le prisonnier a demandé à son père s’il n’emportait pas quelque chose pour manger, qu’il le pressa même de le faire. Sur le consentement du défunt, Sophie Boisclair se dirige vers le buffet où le prisonnier gardait ses boissons, dans la chambre de devant. Le prisonnier va la trouver, ferme la porte et, cinq minutes après, tous deux sortent arec un flacon. Proveneher à la demande de Jontras emporte le flacon au bois. Tous deux travaillent quelque temps ensemble, puis l’accusé qui avait montré tant de sollicitude au défunt le laisse seul dans le bois pour rencontrer, disait-il, son fils, chez M. Moses Hart ; mais il se rend chez Jouiras, prend le diner avec la famille et après le diner il monte en haut avec la femme Jouiras où il reste elle à peu près une heure.

Que se passait-il dans le bois durant ce temps? Jouiras prend le poison : Proveneher le quitte. Ce dernier sort-il du bois ou demeure-t-il au euet pour constater le merveilleux effet de sa préparation ? J’incline à adopter cette dernière hypothèse vu qu’il n est passé chez la Cajolette que. dix minutes avant l’arrivée de Jouiras. Jouiras dit à Marie Pionrde en arrivant chpz elle, qu’a la sug’gestioii du piasoiiîiier il uvait ^u la moitié de la boisson que Qonteïiait iè 'flacon dont j’ai parlé il’y a un instant. Le défunt dit ^ encore 'que sa Voiture avait . été brisée, et quil était tombé entre lès pattes, de sa jument et qui! avait été traîné par elle mais qu’étaht paiTe--

PROVENCHEK-BOISOLAIR. 237

nu à l’arrêter il la monta en s’élevant d’abord sur une souche. Ces déclarations sont confirmées par les conversations du prisonnier avec Cajolet, le

soir du 22 Décembre.

Je ne parlerai pas ici du témoignage du Dr. Ladouceur. La femme J outras vient voir son mari chez Cajolet, puis retourne chez elle pour avoir du pain, du sucre, et revenir immédiatement avec le prisonnier. Le défunt s’y oppose en disant que Caiolet enverra chercher les eltets, le flacon, etc , qu’il avait laissés dans le bois. Cela ne s accordait pas avec le prosramme et la J outras dit (fOrait le prisonnier de venir parce qu il ne iaUait pas troubler Cajolet. De fait elle revi int avec Proyeiicher ; ils passent la veillée avec le detuut qui était mieux. Comme vous avez du le remarquer, Messieurs, le prisonnier se permit pendant la soiree des remarques que tout honiiêté homme reprouve, et qui dans une circonstance semblable indiquent chez lui un horrible cynisme. Il s’abusait en disant à madame Cajolet qu’il voulait coucher soit avec elle, soit avec Sophie Boisclair. Lst-ce la une conversation édifiante dans la bouche d un homme qui est grand père? Il n’est jamais permis de se servir d’un pareil langage même en badinant, car il est certaines choses avec lesquelles on ne peut badiner. Madame Cajolet eût mieux imt de Je mettre à la porte, plutôt que de lui répondre qujin mettait coucher les vieux veufs comme lui a la^^elée'dans le grenier. Il parait impossible qu un coupable se taise ; il parle dans l’espérance de donner une bonne couleur à sa conduite et c est ainsi que le prisonnier a dit à üiiézime Cloiitier, ly là Ûécembre, au village de St Zéphirin, quil ava^y. bien en peine la veille quand il était dans le bbis avec Jontras, pensant que ce dernier allait moqrir ; et il ajouta ; “ on a tout fait pour sortir au plus Vite, on a brisé notre voiture, ou a échappé iiotre jument.” Jja fléfense a vainement tente debraulei

PEOCES

ce iémoignage. Clontier n’a pas oublié ce que le prisonnier lui a dit, parce que, dit-il, le même jour (23 Décembre) j’ai appris que Provencher n’avait pas été au bois la veille et que, me fondant sur la conversation que j’avais eue avec lui, je soutenais le contraire à mon père et à plusieurs autres.

Le matin du 23 le prisonnier se rend de bonne heure au bois pour chercher le flacon. C’est qu’il craignait qu’un autre ne le devanpât.

Le 24 Décembre le défunt a eu une autre attaque,—disoiis-ie, il a été empoisonné de nouveau. Il est administré ce jour là. Le lendemain, le saint jour de Noël, le prisonnier remonte à sa chambre à coucher, en haut, vers sept heures du matin, disant qu’il allait se changer. La femme Joutras le suit et ne descend qu’une demi-heure après. Le soir du même jour, elle laisse le lit de son mari et elle ne descend qu’après que le défunt l’a appelée pour la troisième fois. Croyez vous le prisonnier innocent en tout cela ?

Le 31 Décembre, jour de la mort de Joutras, et Je lendemain du retour de Provencher des Trois- Eivîèfes, vers onze heures du matin, le défunt se rend chez le Dr. Ladouceur, il lui dit : “ C’est à mon tour de venir vous voir maintenant que je suis ip.ieux.” 11 demande cependant au Docteur de continuer ses soins pareequ’il ressent des chavffemenU d’éstomac et manque d’appétit, et il fait remarquer au Docteur que chaque ibis qu’il prend de la boisson chez lui il en est malade. Il retourne chez lui dans Taprès-midi. Son voisin, Michel Lemaire le visite vers les sept heures du soir ; il le trouve sur son lit se plaignant que çà lui travaillait le cœur ; due ses membres étaient raides. Quelques minutes après le défunt étant à la selle, dit que çà lui ira-' vailtaü le derrière et le prisonnier se mit à rire, ce qui fit partir Lemaire de la maison.

Yers les onze heures du soir, on informe Lemaire que Joutras se meurt. Dès qu’il s’approche du lit

PROVENCHER-BOISCLAIK

du malade, celui-ci lui dit : Aîi ! M. Lemaire, vous n’êtes pas allé chercher le docteur. Le Défunt a-t-il rêvé qu’en le laissant à sept heures, Lemaire partait pour aller mander le docteur de venir, où lui a-t-on dit cela ? Lemaire répond à la question de Jouiras qu’on ne lui avait jamais demandé de quérir le médecin, mais qu’il irait de suite au village le chercher. Là' dessus le prisonnier .oftre d’y aller lui-même. 11 part ; il prend un cheval infirme, tandis qu’il y en avait un bon dans Fécurie. 11 informe le Docteur que le défunt avait pris une des poudres que le Docteur lui avait données le matin. Le Docteur propose d’aller voir le défunt, mais le prisonnier lui répond qu’il n’était pas venu pour le '^cJiereher, C’est ce qu’ont juré deux témoins. Le prisonnier est de retour vingt à vingt-cinq minutesaprès la mort de Joutras. Il dit à Joseph Jouiras qu’il avait demandé au Docteur de venir, mais que le Docteur avait répondu que ce n’était pas nécessaire. Les frères et sœurs du défunt n’ont vu leur frère qu’après sa mort : son cousin qui réside tout près, n’arrive que pour le voir mourir.

Messieurs les J urés, doit on trouver surprenant, après les faits que je' viens de narrer, que les parents du défunt, rendus sur les lieux, aient soupçonné que sa moit ne fut pas arrivée naturellement.

Je dois maintenant faire quelques observations sur les témoignages qui décrivent les symptômes de la maladie du défunt et sur les analyses des médecins entendus comme témoins. Cette partie de la preuve est très-importante dans la cause, aussi l’examinerai je avec soin en même temps qu’avec toute la modération possible. Mais je ne puis m’empêcher de dire, Messieurs les Jurés, que j’ai été surpris, comme vous avez dû l’être vousmêmes, de la preuve médicale que la Défense a fait entendre. Je regrette d’avoir à critiquer le témoignage des hommes de Part qui ont été appelés par le prisonnier, et sincèrement je déclare que si mon

PROCÈS

devoir ne m’obligeait de les commenter, je les passerais sons silence pour ne pas faire voir jusqu^à quel point ils sont compromettants. On vous a cité plusieurs fois le fameux procès de Palmer qui a empoisonné Cook. En vous le citant de nouveau, je répète avec le Procureur-Général d’Angleterre qui occupait dans cette poursuite que : “ Je vénère ‘‘ l’homme qui, mû par l’amour de la justice et de “ la vérité paraît devant un tribunal pour secourir un accusé dont la vie est en danger ; mais les parôles me manquent pour exprimer le dédain que j’éprouve pour ces témoignages spécuiatifs que “ des hommes de science,-— il me fait peine de le ‘‘ constater— rendent quelqnefois par vanité professionnelle ou pour soutenir une théorie particulière.”

La Couronne a cru devoir appeler le Dr. Girdwood de Montréal pour aider à faire l’analyse des viscères du défont Joutras, On vous a représenté ce monsieur, tantôt comme un homme sans poids, sans autorité, et tantôt comme un homme envoyé ici pour agir sur l’esprit des autres médecins employés par la Couronne. Le Dr. Girdwood n’a pas été appelé ici parceque c’est un homme qui a une connaissance extraordinaire de toutes les maladies, mais bien parceque, depuis dis ans, il a étudié les eflets de la strychnine d’une manière toute spéciale, parcequ’il est plus connaissant sur ce sujet que peut être aucun autre en Amérique.

Les témoins médicaux de la Couronne approuvent sa méthode d’analyse, et ce après en avoir fait l’expérience et non pas seulement après l’avoir étudiée théoriquement.

On a tenté de prouver que la strychnine a pn être jetée sur les viscères, mais on a failli dans cette preuve, et le Dr. Coderre lui-même est obligé d’avouer que si la poudre avait été jeiée sur une partie des viscères, les autres parties n’auraient pas été affectées. Il est donc certain que de

PROVENCHER-BOISCLAIE. 241

la stryclmine a été trouvée dans les viscères du défunt. Il ne fut trouvé aucun vestige de ce poison dans le corps de Cook eiUpoisonné par Palmer. Cependant Palm'er fut trouvé coupable de meurtre sur la preuve des symptômes de la maladie de Cook et ces svmptômes ressemblent pres(]^u’en tout point à ceux âe ia maladie de Jouiras.

La Défense a parlé de la jeunesse des témoins médicaux de la Couronne et les a mis en comparaison avec un professeur de Montréal q^ui a blanchi au chevet de ses malades. Eh bien, ce témoin qui parlait avec tant d’aplomb à dix heures du ma tin contredisait tous ces avancés à dix heures du soir. Vous avez ôté frappés comme moi, quand vous avez entendu le Dr. Coderre dire que les symptômes décrits par les témoins qui ne sont pas^ médecins, n’ont aucune importance pour arriver aune conclusion. Pourtant dans le Procès Palmer, les symptômes ont été décrits par des témoins Cjui ne connaissaient rien en médecine et les savants médecins qui ont été entendus dans cette célèbre- cause, n ont jamais eu Pidée d’émettre une pareille •opinion. Sir Benjamin Brodie, le plus célèbre médecin d’Angleterre, témoin dans le Procès Palmer, étant interrogé par rapport aux symptômes, ^ a répondu : Je dois dire que j’ai cru que la description en a été donnée d’une manière très claire,” Le Juge en Chef, Lord Campbell, dans sa charge an Jury, référé particulièrement aux tônioignages des quatre témoins non-médicaux qui ont prouvé les symptômes.

Le Dr Coderre a juré que chacun des symptômes tels que décrits par les témoins, repoussent l’idée d’empoisonnement par la strychnine. Je croyais ne l’avoir pas compris quand il disait cela, et c est pour cette raison que je lui ai fait répéter cette assertion tant elle m’a paru incompréhensible dans la bouche d’un médecin. Tout naturellement je lui ai demandé s’il considérait le Dr. Taylor, auteur

PEOCES

d’un livre sur les poisons, comme une bonne autorité. Il a répondu affirmativement. Mais je doute fort ^ue le Docteur ait étudié ce livre. Quand je lui ai lu les différents symptômes d’empoisonnement par la strychnine, tels que donnés par Taylor il les a tous admis. Le Dr. Coderre jure que chaque symptôme tel que décrit par les témoins repousse ridée d’empoisonnement par la strychnine, et il conclut que Franpois Xavier Joutras n’est pas mort par radmiiiistration de la strychnine. Néanmoins il prétend s’accorder avec Taylor. Or voyons comment cet auteur et les témoins s’accordent. Taylor dît, 1° que le corps du malade se recourbe comme était celui du défunt d’après Marie Plourde Lemaire et autres 2° Que cela est suivi par des convulsions tétaniques et que tous les muscles du corps sont affectés, comme l’étaient ceux du défuUt; 3» Que les jambes s’aJlongent, les mains se crispent, la tête est rejetee en*arrière, le corps devient raide comme une planche et prend par l’augmentation des convulsions Informe d’un arc se""reposant sur la tête et les pieds. Marie Plourde dit la meme chose du défunt, qu’il ne se portait que sur les talons et sur la tête, son corps faisant un arc, et auparavant qu’il ne pouvait pas s’étendre plus qu’il ne l’était, qu’il avait le corps raide comme une barre de fer.

Lemaire dit que ses membres se raidissaient en cahotant^ allant en se ralentissant jusqu’à sa mort et qu’ils s’agitaient convulsivement. Taylor continue : 4» Que la figure prend une apparence noirâtre et congestionnée. Lemaire nous dit que quand ces mouvements convulsifs furent finis, pa c’est jeté dans sa ligure, qui est devenue effraya^ute à voir, qu’elle est changée de couleur et s’est marquée de taches bleuâtres et noires. 5® Que, dans plusieurs cas, le malade a un pressentiment de la mort et que les premières paroles qu’il profère sont : “ Je vais mourir.” Yous vous souvenez que le défunt

PUOVENCUEE-BOÎSGLâlE. 243

en Toyant Marie Plourde, lui dit : ** Je vais mourir/* 6o. Que Piiiteiligence n’est pas affectée pendant les convulsions. 7°. - Que le malade s’appercoit d’avance qu’une crise va le prendre. Lemaire dit quo^ Joutras prévoyait' la crise et disait “ pa va me reprendre. ” 8o. Que le malade sent du mal au creux de Pestomac. C’est ce dont Joutras s’est plaint au Dr. Ladouceur 10®. Il demande à être tenu. ÎÎ^.A certaines intervalles il serre les dents. 12o.Le ma- .lade est souvent baigné de sueurs. Lemaire vous a dit la même chose du défunt. IS». Le moindre bruit ou toucher produit des convulsions. Inutile de vous rappeler que tel était le cas pour le défunt

Yoilà d’après le Dr. Taylor au moins douze symptômes d’empoisonnement par la snycliiiiiie prouvés par des témoins tant médicaux que non-médicaux. Mais pouvez- vous maiiiteiiarit croire '-le Dr. Coderre lorsqu’il vous jure que chacun des symptômes décrits par les témoins de la couronne repousse l’idée que Joutras soit mort par l’administratioîi de la strychnine ?

Le Dr. Taylor dit aussi qu’aprèsja mort, le, corps devient raide, les muscles retiennent leur rigidité, les mains et les pieds sont crispés.

Il va sans dire que le Dr. Codère après s^’être trompé aussi grossièrement quant aux symptômes de la maladie n’est plus compétent à critiquer les .témoignages et à vouloir en iaire soriir des contradictions. Mais le savant professeur se croyant, j’imagine, dans sa chaire plutôt que dans une tribune des témoins, décrète avec l’autorité d’un maître qu’on ne peut se baser sur le témoignage de Lemaire pour dire que la mort de Joutras a été produite par la strychnine,' parce que cet homme , a dit que le défunt avait conservé sa pleine et entière connaissance et qu’il respirait Übremeiit. Si le Dr. -Codère avait lu Touvrage de Taylor il aurait vuie cas du Dr. Warnerdl, qui, mort empo'Fouiié par la strycb niiie, a< gardé sa pleine connaisbance jusqu’au

PROCÈS

dernier moment, et l’antenr ajoute qu’il peut y voir une perte de connaissance avant la mort.

Yous avez remarqué, MM. du Jury, que le Dr. Codère prétend que plusieurs des symptômes de l’empoisonnement par la strychnine peuvent se rencontrer dans d’autres maladies. Cela est vrai, mais on doit prendre tous les symptômes ensemble, et les attribuer à une même maladie, non pas à des maladies différentes. De plus il est un symptôme qu’il ne peut placer nulie part, malgré toute sa bonne volonté , c’est l’extrême sensibilité du défunt qui, au moindre bruit, faisait des soubresauts.

M. le Curé Trahan, qui, dans l’exercice de son ministère, a vu mourir bien des personnes nous assure qu’il n’en a jamais vu attaquées d’une maladie semblable à celle de Joutras, si ce n’est une dont il a supprimé le nom à la demande des avocats de la défense.

M. le Dr. Coderre accepte Taylor comme autorité, mais en même temps il veut en diminuer le poids en disant que les symptômes donnés se rencontrent presque tous dans une maladie nommée le tétanos. Il y a cette différence essentielle cependant que, dans le tétanos, les dents demeurent continueilément serrées et que dans le cas du défunt elles ne l’étaient que par intervalle.

Puis le savant professeur pose en principe qu’on ne peut trouver la strychnine absorbée dans l’urine. Il oublie que le Dr. Mc Adam en a trouvé dans l’urine d’un cieval tué par trente-deux grains de ce poison— exemple cité par la défense. — Le Dr. Grirdwood jure qu’il en a trouvé lui-même. Or, il y a entre ces deux médecins cette différence : l’un a étudié cette question comme spécialité, et pour la bien connaître s’est livré à des expériences depuis dix ans ; l’autre a administré le poison à un chien et il n’a pas même cru qu’il fut d’aucune importance de considérer si son chien avait l’estomac plein ou vide. Il n’a jamais analysé ce poison et il vient

iôi faire la leçon à quatre de ses confrères qui, bien que pl as jeunes que lui, ont acquis beaucoup plus d’expérience en cette matière. ^ ^ ,

Le Dr. Moll sans avoir fait aucune éxpérience tranche la question avec tout Taplomb qu’on lui connaît. Malheureusement il est dans 1 erreur quand il prétend que d’autres matières que la strychnine produisent la même série de couleurs.

Le Dr. St. Cyr, âgé de 27 ans, dernier témoin médical de la défense s’acharne surtout contre son confrère en profession, le Dr. Ladquceur. Il a l’indélicatesse de dire que le témoignage du Dr. Ladouceur ne vaut pas plus que celui d’un homme qui ne connait pas la médecine parce que dit-ii, si la maladie de Joutras le 22 Décembre avaii été causée par la strychnine, le Dr. Ladouceur aurait dû s’en àppercevoir, en d’auties mots que lui s en serait bien apperçu. Eh bien Messieurs les Jurés si le jeune censeur avait iule céléjore auteur que nous avons déjà cité si souvent, il aurait pu voir que cet auteur remarque qu’un médecin peut se tromper à première vue quand la dose n’est pas forte. C’est ce qui est aussi arrivé dans la maladie de Cook.

Messieurs du Jury, il n’est pas nécessaire dêtre médecin pour être capable d’exposer les contradictions dans lesquelles les témoins de la Défense sont tombés. Yous-même les avez remarquées ces contradictions lorsque étant transquestioiinés, ces messieurs ont été forcés d’admettre que certains livres pouvaient et devaient être considérés comme autorités, et que ces livres détruisaient toutes les théories que la Défense a voulu établir. Il importe peu qu’on soit médecin ou noji pour savoir si un homme est mort de telle manière ou de telle antre, bien a ne ni vous, ni moi serions capables de discuter sur la nature des maladies.

11 est en preuve qu’avant le 22 Décembre, le défunt était assez bien pour taire tout Pouvrage sur

PEOGES

sa terre, et pour battre an moulin. Il est aussi prouvé qu’entre le 22 et le 31 f 'éeembre, qu’il était assez bien pour vaquer à ses affaires, et que le 31 Décembre, à onze heures du matin, il se trouve bien mieux, se croit en voie de guérison parfaite et pense que les attaques du 22, 24 et 29 ne se renouvelleront pas. Il ne se plaint pas au Dr. Ladouceur, qu’il visite expressément pour ie consulter, de douleurs qui indiquent le rhumatisme ou aucune inflammation. Malgré cela, Messieurs les Jurés, on a le courage— je dois me servir du mot— le courage de vous demander un verdict de non culpabilité, parce que Franpois Xavier Joutras est mort, disentils, des maladies suivantes :

D 'Congestion du cerveau,

2o Inflammation des poumons,

3» Inflammation de la plèvre,

4» Inflammation du canal intestinal,

5» Inflammation de l’endocardiom,

6^ Inflammation de l’estomac,

Inflammation des intestins,

• S» Inflammation de la rate,

9'^ Inflammation du foie,

10® Eliiimatisme inflammatoire aigü,

11® Ehumatisrne inflammatoire chronique,

12® Tétanos,

13® Angine de poitrine.

14® .Epilepsie,

15® Hystérie,

16® Maladie nerveuse ou convulsions par lésion

du cerveau,

17® G-angrèiie de l’estomac,

18® Inflammation des intestins allant jusqu’à la suppuration.

Yoilà une liste effrayante de maladies chez un homme qui n’était pas malade sans prendre du poison.

Toutes ces prétendues maladies n’existaiaient pas. L’autopsie démontre que le défunt avait été

PROYEXCHEE-BOISOLÂIR.

empoisonné et il n’existe rien pour vous faire croire le contraire ; aussi les cinq médecins examinés par la Couronne jurent-ils tous que Jouiras est mort empoisonné.

Je m’attendais .bien, Messieurs du Jury, que la Défense essaierait d’attribuer kmort de Joiitras^à quelque maladie naturelle. J’avais vu que dans le procès de Palmer on avait tenté de prouver que Cook était mort du tétanos ; un seul témoin avait osé dire qu’il était mort d’une angine de poitrine. D’après i’antopsie et la preuve faite devant le coroner j’étais convaincu que l’on ne- pouvait soutenir que Jouiras était mort du tétanos. Comme il était probable que Pou tenterait de prouver que p mort avait été causée par Fan gin e de poitrine, j’ai cru qu’il était de mon devoir d’en parler immédiatement an Dr. Provost. Ici je dois dire que le témoignage de ce monsieur, les réponses qu’il a données au sévère interrogatoire que lui a fait subir mon savant ami assisté des trois témoins médicaux de la défense fournissent la meilleure preuve de sa capacité. Le Dr. Provost me dit donc qu’il était impossible que les symptômes qui ont précédé la mort de Jouiras fussent ceiix de l’angine de poitrine. Il appuyait son opinion sur les mêmes raisons que celles données par les autres médecins de la couronne et sur des autorités médicales que le Dr. St. Cyr a été obligé de reconnaître. Ce qui est rassurant pour nous. MM. du Jury, c’est que l’an-

g’ne de poitrine n’attaque pas ceux qui travaillent, malade souffre d’une douleur inexprimable, il porte ses mains sur la partie souffrante ; il a la toux, enfin cette maladie est accompagnée d’une série de S3^mptômes tous différents de ceux donnés paries témoins. A-t-on prouvé que le défunt était attaqué de rhumalhisme, ou même qu’il avait le rhume ? certainement non.

Pour ce qui est de la putréfaction, le Lr. Ladouceur qui a tout vu dit qu’il ii’y a rien d’incompati-

PHOCÈS

Me en cela avec Fempoisonnement par la strychnine, et dans le cas cité de Jane Dyer empoisonné par la strychnine, la putréfaction a commencé dans les douze heures après la mort.

L’autopsie ne démontre rien d’extraordinaire par rapport aux poumons. La congestion du cœur, des poumons et des membranes qui enveloppent ces organes présente l’apparence ordinaire après la mort par asphyxie, on sait que généralement dans l’empoisonnement par la strychnine la mort arrive par asphyxie. Je me dispense de parler de l’hystérie, car il n’est personne qui soupponne cette maladie chez un homme de quarante ans. Yous comprenez qu’il n’est pas étonnant qu’un homme qui a été traité à la strychnine depuis dix jours ait eu l’estomac irrité.

Un célèbre médecin écrivant sur le Procès-Palmer s’étonne de ce qu’il s’est rencontré un homme de la profession, en Angleterre, pour jurer que les symptômes de la niaiadie de Cook pouvaient être expliqués comme étant ceux de maladies nerveuses, de l’épilepsie ou de l’angine de poitrine. Sans doute MM. vous avez été surpris qu’il s’en soit trouvé plus d’un en Canada cpii attribuent la mort de J outras à ces maladies.

Les témoins médicaux de la défense se reposent beaucoup sur le fait qu’il n’y a pas de preuve que les yeux de Joutras étaient proéminents ou comme sortis de leurs orbitres. Ces messieurs savaient ou de valent savoir, que dans le cas cité de Madame Dove, A y eut absence de ce symptôme, On a prétendu aussi que si la strychnine avait été administré à Jouiras le 3i Décembre il en serait mort avant minuit. A cela je n’ai qu’à répondre : premièrement, qii’oîi a aucune preuve quanta l’heure précise de l’administration de la dernière dose, deuxièment, que dans le cas de Wilkins cité par Taylor, la victime n’a trépassé que six heures après l’administration.

PEOVENCHEE-BOISOLAIR. 249

Il est bien malheureux que ces hommes viennent ici doïxiier des opinions sur des matières aussi importantes lorsqu’ils sè trouvent en contradiction directe avec les auteurs qu’ils reconnaissent comme iuges, mais qu’ils ne sont pas donné la peine de lire.

Le Dr, Coderre ne veut pas donné comme son opinion que le défunt est mort de l’angine de poitrine, mais le Dr. Moll le dit positivement aiosi que le Dr. St. Cyr dans son examen en chef Mais ce dernier, dans les transquestions, dit qu’un homme attaqué d’hvdrotiiorax assez violent pour produire les symptômes du 22 décembre aurait pu en mourir le 31, mais il ne croit. pas cependant qu’il aurait eu des convulsions le 24 ou le 29. Ce que je trouve extraordinaire, MM. les Jurés, c’est qu’on n’ait pas produit un seul témuin qui ait vu un cas analogue à celui de Jouiras.

Toute cette théorie d’hydrothorax et d’angine de poitrine est basée sur une erreur grc ssière. MM. les Dr. Coderre, Moll et St. Cyr disent qu’il y avait du serom dans les plèvres, tandis que le rapport de l’autopsie constate qu’il y avait du sang. Ainsi tombe cet échafaudage des savants docteurs. La lumière aurait dû se faire jour poiiîtaiit dans ■ l’esprit du Dr. Coderre, quand le Dr. Briiiieau a dît que !’(> panchemeiît du sang dans les deux plèvres ii indiquait x)as nécessairement une maladie organique. S’il est une chose satisiaisante, MM. les Jurés, pour celui dont le devoir est de vous faire connaître la vérité, c’est de faite contredire un témoin opiniâtre. C’est ce que j’ai fait quand le Dr St. Cyr a admis que Watson, l’auteur du livre intitulé ‘‘ Practice of Physic, ’’ était une autorité en médecine; car d après cet auteur il est hors de doute que le Dr. Provost a répondu adéquatement quand il a dit qu’il ne pouvait pas confondre les symptômes décrits par les témoins avec ceux de rangiiî,e de poitrine.

' 250 PROCÈS

quand même il n'anrait rien connu antérieurement

au procès.

Les Drs. Moll et St. Cyr s’accordent à dire qu’il faut absolument une preuve physiologique, c’est-àdirequ’on administre le résidu de l’analyse à un animal pour en voir l’effet, cetie expérience aurait été faite si nous eussions pu nous procurer une grenouille. Je vous avoue que fai trouvé amusante la proposition du Dr. St Cyr d’administrer une dose de ce résidu è une souri, car rien ne prouvcTque cet animal soit plus sensible qu’aucun autre à l’effet de la strychnine tandis que toutes les autorités s’accordent à enseigner que la grenouille est affectée par la moindre quantité.

Les efforts pour discréditer l’analyse ne font pas honneur à leurs auteurs. Le Dr. Coderre, le matin de son examen, voulait qu’on analyse les instruments dont on s’est servi ! Il voulait aussi] qu’on démontre en nature le poison trouvé, c’est une autre prétention nouvelle.

Vous avez, le témoignage des trois médécins qui ont fait l’analyse et ils , ont trouvé la strychnine. Les mêmes docteurs avec les mêmes instruments ont: analysé les poudres données p^iî le Dr. Ladouceur et que le coroner a trouvé dans la maison Jouiras, mais ils n’y ont point découvert de strychnine. Remarquez de plus qu’une partie des viscères a été analysée d’après le procédé de Stass et l’autre d’après le procédé du Dr. Girdwood avec le même ré- . sultat.

D’après la preuve faite en cétte cause il ne peut pas exister de doute que cette série de couleurs de bleu foncé au violet, puis pourpre et rouge fait une preuve certaine de la présence de la strychnine, car comme l’a dit le Dr. Girdwood bien qu’il y ait des personnes qui nient la possibilité de découvrir toujours la présence de la strychnine par la série des couleurs, il n’en est aucune qui nie la présence de la strychnine une fois la série de couleurs obte-

PEOYENCHEE-BOISCLAIE.

nue. La science médicale a, de fait. Messieurs du Jury, avancé beaucoup depuis le procès Palmer, quant à la découverte de la strychnine dans un cas d’empoisonnement. Le Dr. St. Cyr vous a dit qu’il lie croyait pas que la série de couleurs fut une preuve certrine de la présence de la strychnine, et il basait son opinion sur celle du Dr. Letheby, mais il a avoué immédiatement après qu’il ne savait ^as que ce Docteur, après ezptrieîice faite, a depuis changé d’opinion ; c’est ce qu’il a dit comme té* moin, dans le procès Palmer. Je le répète, c’est regrettable de voir des hommes de l’art venir prostituer ainsi la science.

Inutile de parler plus longtemps sur cette partie de -la preuve de la défense. Si je n’ai pas commenté plus au long les témoignages médicaux de la Couronne, c’est parce que je suis sûr que vous les avez suivi et que vous êtes convaincus qii’éiant venu en cour pour donner leur témoignage d’après l’examen des viscères du défunt, d’après les symptômes prouvés, sans arrière pensée, sans vouloir, d’une manière indue, préjuger la défense du malheureux qui est à la barre, mais avec la détermination de dire la vérité, toute la vérité, et rien autre chose que la vérité.

Le témoignage du Dr. Mignault qui mérite si bien la réputation de médecin habile que lui a fait la renommée, est important, non-seulement parce qu’il corrobore les opinions de ses confrères, mais aussi parce que ce monsieur a eu l’avantage de traiter plusieurs cas de tétanos.

Le Dr. Coderre avoue qu’il n’a jamais entendu parler d'un cas d’empoisonnement par la strychnine en Canada, ni même en Amérique. Ceci démontre clairement qu’il n’a pas fait d’études bien suivies sur cette question, parce qu’on voit cité dans Tavlor, ainsi que dans le British American Journal, publié en Juillet 1851, et dans le 48e volume de la Gazette Médicale, page 517, la cause de Smith, accu-

252 PEOOES

aô d’avoir empoisonné Freeman, dans le Haut- Canada/

J e venx relever certaines remarques qui ont été faites par la Défense, contre les témoins de la Couronne. Ainsi, mon savant confrère, qui vous a adressé le premier la parole, a fait sur le compte de M. le curé Trahan des observations qu’il doit regretter, que moi dans tous les cas, je regrette, pour lui, sans qu’il soit bien important pour le prisonnier d’anéantir ce témoignage, l’éloquent avocat s’efforce cependant de le faire ; mais incapable de trouver même la moindre inconséquence dans les paroles il se déchaine contre l’homme qui les a dites ; et en paraissant douter de la sincérité de ce témoignage ii attaque presque le caractère sacré du ministre de la religion. Je suis porté à croire que le prisonnier a tellement préjugé mon savant ami contre M. le Curé, qu’il n’a pas bien considérer le témoignage avant de le commenter, qu’il n’a pasbien pesé ses paroles avant de parler.

Si le prisonnier avait écouté son Curé, Joutras n’aurait jamais été empoisonné. Ce digne Curé a tout fait pour empêcher le scandale qui existait dans sa paroisse, et il aurait voulu en éloigner l’auteur, niais il n’a pu réussir à temps. Comment peut-on blâmer M. le Curé d’avoir parlé, quand il a refusé si qiéremptoirement de relater aucun fait qu’on aurait pu croire lui avoir été dit comme confesseur tandis qu’ils sont venus autrement à sa connaissance. Quant à moi, MM. les Jurés, j’approuve en tout point la conduite de M. Trahan comme témoin, elle convient à son caractère de prêtre. Il a oublié qu’on avait méprisé son minislère, qu’on avait refusé de f écoiiter ; il a même oublié le fruit de ce mépris : le miurlre '

On a voulu insinuer que le défunt s’était empoisonné lui-même. Eh bien messieurs, je ne voua fatiguerai pas par aucune dissertation pour combattre ce point. La chose est trop invraisemblalde.

PEOYENCHER-BüISCLAm.

Toute la conduite du défunt depuis le 22 décembre démontre combien il tenait à la vie. D’ailleurs comment expliquer cette insinuation après les témoignages de la défense qui vont à dire que le défunt n’a jamais pris de strychnine ? N’y a-t-il pas . dans cet incident un aveu que les moyens de défense du prisonnier sont insoutenables ?

La défense a produit des témoins qui donnent un certificat de bon caractère au prisonnier ; ces témoignages ne peuvent iiiduer sur vos esprits, messieurs ; après une preuve aussi concluante que celle cjui vous a été soumise, pouvez-vous conserver l’ombre d’un doute sur la conduite honteuse du prisonnier ! Beau père, il cherche à détruire le bonheur de son gendre: il commet l’adultère avec sa belle fille.^ Il ne laisse pas même refroidir le cadavre de celui dont il s’est dit l’ami, pour consommer le crime avec sa veuve. Que pensez-vous d’un homme qui a agi comme l’a fait Provencher envers le pau- Vï^ malade ; il le voit en danger de mourir, mais loin de prendre des mesures propres à faire venir le médecin, il va lui-même au village pour empêcher le Dr. Ladouceiir de venir au secours du mourant.

Si le prisonnier était coupable, vous a-t-on dit, il n aurait pas aidé à ensevelir lo défunt ; il aurait pris la fuite.

L’expérience de tous les jours démontre que le meurtrier pour détourner les soupçons, accompagne sa victime jusqu’au cimetière, avec toutes les marques de déférence. Ce spectacle nous est présenté daus le cas du Capt. Douellan qui fut exécuté pour meurtre de son beau-frère Sir Thomas Houghton. 11 est vrai que l’accusé pouvait se réfugier aux Etats* tliiD ; rien ne l’en en» péchait, si ce n’est que comme bien d’autres coupables u; emain invisible le tenait lié. Le meurtrier s’enfuit puis il retonruo, il s’é-^ Iqigne encore, mais enfin il revient au lieu où il a commis le crime, la justice s’en empare: semblable

254 PROCÈS

au papillon nocturne qui voltige autour d'une chan» délié allumée, il va rétrécissant toujours son cercle et se jette eniin dans la flamme qui le détruit.

Mon savant ami qui a porté la parole en premier lieu a affirmé dans son adresse, messieurs, que le prisonnier est innocent, sans offrir d’autre preuve que celle que vous avez entendu. S’il connaissait quelque chose pourquoi n’a-t-il pas paru comme témoin ? Four ce qui est de mes assertions vous ne devez y attacher foi qu’en autant que je les appuie sur les témoignages qui ont été donnés. Faites la même chose par rapport à ce que mes deux habiles adversaires vous ont dit et je suis convaincu que ia justice aura son cours.

J ai suivi les savants avocats pas à pas ; s’ils n’ont pu présenter aucune objection sérieuse aux témoignages de la Couronne c’est parceque la suite des circonstances, l’ensemble des faits font voir clairement la vérité ; c’est une chaîne dont les anneaux sont si bien liés que rien ne la peut briser.

Je termine Messieurs. Je me suis efforcé d’exposer les faits de cette cause tels que, suivant moi, ils devaient 1 être. Depuis que j’ai l’honneur d’occupen pour la Couronne dans ce district, j’ai pris pour réglé de ^conduite non pas d’essayer à faire condamner l’accusé, mais bien de faire acquitter l’innocent et de punir le coupable. Je sens tonte la responsabilité qui pèse sur moi comme substitut du Ih'ocureur-Grônéral.

Si parfois dans ce discours je me suis servi d’un langage qui a pu paraître dur envers quelques personnes, ^croyez-moi c’est par devoir que je l’ai fait. C’eut été manquer gravement aux exiu’ences de ma position que de me taire pnr considération ou par amitié pour les témoins : j’ai dit ce que ma conscience me diétait. Sur vous, MM. les Jurés, tombe ia responsabilité du verdict que vpus devez rendre dans cette cause. Yous n’êtes pas appelé, à donner rme décision sur la loi qui permet la peine de mort :

PEüYENCHEE-BOISCLâlR. m

Totre devoir est de rendre nn verdict vrai, et, comme vous l’avez juré, sans crainte, ni faveur, ni affection. Si vous croyez que le prisonnier n’est pas l’auteur du crime dont on l’accuse vous rendrez un verdict de non coupable. Mais si, d’après les témoignages, vous êtes convainpus que Eranpois Xavier Joutras a été empoisonné par Modeste Yilbrun dit Provenclier vous devez déclarer que le prisonnier est coupable. Souyenez vous des paroles de l’Ecriture : “ Quiconque aura répandu le sang de “ l’homme sera puni de mort, car l’homme a été créé à l’image de Dieu.”

PROCÈS

La CoHT s^âjonrne après le discours de l’avocat de la Couronne, puis à la séance du soir, FHon. T. J. J. Loranger commença sa charge aux Jurés. Elle fut continuée le lend^^main L’Hon. Juge parla pendant près de quatorze heures. Voici l’analyse de ce discours remarquable sous tous les rapports.

Messieurs les Jurés,

Après la trahison, le meurtre occupe le premier degré dans Fécheüe du crime et les peuples civilisés le punissent de mort, suivant la terrible loi du talion qui crie encore sang pour sang !

Le meurtre est en effet le crime le plus baineu:?: qui puisse se commettre, puisqu’il s’attaque à la fois, à la divinité dont il détruit le plus bel-ouvrage, Fhomme créé à l’image de Dieu, et à l’humanité dont il foule aux pieds les droits les plus précieux, en enlevant à la famille humaine un de ses membres. Aussi, notre loi criminelle qui a aboli la peine de mort pour la plupart des offenses, autrefois capitales, élève-t-elie encore itn échafaud pour le meurtrier !

Mais, Messieurs les Jurés, Fénormité de cette offense, vous donne la mesure des soins que vous devez apporter à juger l’accusation qui la comporte, en vous révélant la responsabilité immense qui s’attache à l’accomplissement de votre devoir, et tou te la solennité des fonctions que vous êtes appelés à remplir aujourd’hui. Vous dire qu’il y va de la vie d’un homme que votre verdict va rendre à la liberté ou conduire au supplice, n’est-ce pas vous rappeler dans toute son étendue l’exigence de l’engagement que vous avez pris envers la société, quand au commencement de ce procès, long

PEOVENCHER-BOISCLAIR. 257

et pénible, vous avez juré de rendre un verdict suivant la preuve.

C’est donc suivant la preuve que vous devez juger ; et suivant la preuve qui vous a été offerte, vous devez condamner ou acquitter l’accusé, vous souvenant que, jugeant au nom du pays, vous en représentez la lustice aux yeux de laquelle un verdict qui absout le coupable est mauvais comme celui qui condamne l’iiiocent, et que, dans les deux cas, le jury qui le rend imprime une tache à son pays en se déshonorant lui-même.

C’est suivant la preuve que vous devez juger. Cette obligation qui est celle de la loi et de votre serment, vous dit assez qu’en entrant dans l’enceinte de la justice, vous avez du laisser au dehors toute idée préconçue formée contre l’accusé, tout préjugé créé par la rumeur, et rejeter loin de vous les jugements hâtifs portés par la foule, pour n’écouter qu'une voix, celle des témoins, et ne voir qu’une lumière, celle de la vôiité.

Encore une fois, je vous en conjure, jugez le malheureux dont le pays a remis ie sort entre vos mains, sans passions et sans préjogés, sans affec*tion comme sans haine, mais d’après sa culpabilité ou son innocence : jugez le comme vous voudriez être jogps vous-mêmes, suivant la justice et non suivant l’iniquité ; jugez le suivant votre conscience, et au meilleur de votre cou naissance ; car vous avez un grand devoir à remplir envers lui, parce qu’en plaidant qu’il n’était pas coupable de la félo-^ nie dont il est accusé, il s’en est rapporté à Dieu, son créateur, et à vous, ses semblables pour subir son procès.

C’est pour vous mettre en état de bien juger que îa loi m’impose l’obligation d’éciairer votre délibération en vous faisant un résumé de cette cause, résumé qui sera long et pénible pour vous et pour moi, mais auquel nous devons apporter une égale patience.

PEOCÈS

Le meurtre est l’acte de celui qui de malice préméditée met à mort un être humain.

L’homicide accidentel, ou celui qui est commis dans l’exécution «d’un devoir public est impuissant à constituer cette offense. L’homicide illégal même, commis sous l’impulsion d’une colère aveugle, quelque légère qu’en soit la cause, ou quelque triviale que soit la provocation, ne constitue que le mamlaughter ou homicide au second degré.

La nature de l’agent employé pour produire la mort est inditlérente. L’empoisonnement est aux yeirx de la loi une des espèces les plus odieuses de cette odieuse ofîènse.

Prévenu de ce crime l’accusé a subi son procès et le moment, est venu où vous allez prononcer votre sentence et dire si la couronne a prouvé sa culpabilité, en prouvant la perpétration du crime mis à sa charge, auquel cas votre verdict devra le condamner ; et l’absoudre au cas contraire.

Pour vous faciliter l’appréeiation de la preuve, je diviserai en quatre points les recherches que vous deve^z taire, ce qui divisera en quatre parties le résumé que je vais vous faire de la preuve faite deda part de la couronne, aussi bien que celle produite par l’accusé ,

Voici les questions qu’il vous faut résoudre :

îo Le défunt Frs. Xavier Joutras est-il mort do maladie naturelle ou d’empoisonnemeîit ?

2o S’il est mort empoisonné, s’est-? l lui-même empoisonné accidentellement, ou a-t-il attenté à ses jours?

3o S’il a été empoisonné par une main étrangère cet empoisonnement a-t il été accidentel ou prémédité ?

4o En^ ce dernier cas, l’aco'asô a-bii participé à cet empoisonnement en administrant lu même le breuvage mortel, ou en le faisant adaimistrer par •d’autres ?

Première question.— -Le défunt estnl mort em-

PEOVENCHEE-BOlSCLAlil. 25î)

poisonné ? La couronne dit oui, la défense dit : il est mort naturellement.

Par mort naturelle on entend en loi, une mort dont le principe connu r(side dans l’organisme luimême, c’est-à-dire la mort produite par la maladie ; ou une mort violente ou subite, c’est-à-dire mort accidentelle ou attribuable à la volonté divine, qu’en langage légal on appelle : mort causée par la, visite de Dieu !

La couronne soutenant que le défunt est mort empoisonné doit d’abord prouver son assertion de la manière voulue par la loi^ c’est-à dire qu’elledoit établir le fait de l’empoisonnement des trois manières ou de l’une des trois manières suivantes :

Imt. Par la preuve des symptômes ;

2mt. l’ar l’analyse chimique ;

3mt. Par les circonstances.

Bien que le concours de ces trois genres de preuve, ou de deux d’entr’eux doive naturellement produire une somme plus forte de conviction, je dois cependant vous dire qu’une seule d’entre elles est suffisante en loi pour faire conclure à l’empoisonnément, et la raison justilie cette opinion.

En effet, un homme empoisonné peut-être mort sans témoins qui aient observé les symptômes de sa maladie, V)u aucune analyse chimique ne peut avoir été faite de ses viscères, ou faite, elle peut avoir 'été impuissante à constater les traces de l’agent destructeur et il peut cependant être constant, par une preuve convaincante de circonstances, qu’il est mort, empoisonné.

Dans l’espèce actuelle, la Couronne invoque néanmoins les trois preuves, et nous allons voir si elle. a réussi à les faires toutes, ou si elle a établi quelqu’une d’elles.

Nous allons d’abord examiner l’analyse ou plutôt les quatre analyses chimiques faites par les Docteurs Provost, Bruneau, Migneault et Œrdwood, des viscères du défunt, voir si ces analyses ont été

PEOCÈS

faites suivant les règles de l’art, et considérer ensuite quel est le degré de croyance qu’on doit attacher à leur résultat.

La défense prétend que ces analyses n’ont aucune valeur, parce qu’àprès l’autopsie, les viscères n’ont pas été gardées assez soigneusement par le Dr. Ladouceur qui Pa faite. A cet égard, if est en preuve que l’autopsie a été faite le soir, dans une petite chambre de la maison du défunt, où un grand nombre de personnes étrangères, des curieux, venus de toutes les parties de la Paroisse, ont pénétre au nombre de six ou sept ou plus à la fois, et que plusieurs d’entr’eux se sont approchés du cadavre. La défense dit : quelqu’un eut pu jeter dans les viscères une poudre vénéneuse que les médecins chimistes ont pu prendre pour un poison ingéré du vivant du défunt.

D’un autre côté, la preuve révèle que les viscères ont toujours été sous la garde du médecin qui a fait l’autopsie et que quand il s’est absenté, il a commis dimx autres personnes, M. PJart, étudiant en médécine et le nommé Théophile Lahaie, à leur garde. Tous trois déposent de l’impossibilité du fait supposé par la défense, fait qui par lui-même parait si improbable, pour ne pas dire si invraisemblable, que je ne puis accorder de valeur à cette objection.

La preuve de l’analyse dépend donc delà rectitude du procédé chimique et de la valeur du résultat.

^ La défense qui pour les raisons qui seront répétées, ^met en question i’elficacité des épreuves dont on s’est servi pour constater le poison, admet cependant que les analyses ont été faites suivant les règles de l’art et que les médecins. qui les ont faites ont suivi les procédés indiqués par la méthode du professeur Allemand Stass, p=^ i’fectionnée en Angleterre, depuis le procès de Painier convaincu au Old Bailey en 1850 d’avoir enrjpoisonné John Parsous Cook, par les Docteurs Lcgerset Grirdwood.

i>îlOYENCHER-EOISCLAIE.

En sorte qu’il ne nous reste plus qu’à juger du mérite du î\'suitat eu constatant la suffisance de l’épreuTe.

Les médecins chimistes nous disent qu’aprôs avoir traité par cuiatre analyses distinctes un mucus enlevé de i’estomacdu défunt, le duodénum et la vésicuie binaire, et avoir dégagé le résidu obtenu de toute matière organi(|ue, ils ont obtenu par la réaction, la sérié de couleurs particulières à la strychnine et prop^’es à elles seules, savoir une coloration bleue d’aliord, passant successivement du bleu au violet, du violet au pourpre et du pourpre au rouge qui est resté visible.

La défense admet que la strychnine seule peut produire cette série des couleurs qui révèlent la présence de ce toxide dans les organes analisés, mais elle nie l’effiicacilé de cette épreuve, l’épreuve des couleurs” (coior lest) si elle n’est suivie de l’épreuve physiologique, e’ost-a-dire de l’épreuve faite sur des animaux, du poison révélé par les couleurs.

Cette question sur la valeur légale de l’épreuve des cou leurs obteniu's par la réaction, est toute nouvelle en matière d’empoisonnement. Elle l’est certainement eu Canada, et je crois qu’elle ne s’est jamais présentée abstraitement devant aucun tribunal anglais, isolée des autres indices de l’empoisonnemeut ; an moins ne le vois-je rapporté dans aucune des causes célèbres d’empoisonnement qui ont eu lieu en Angleterre ou sur le continent.

Dans tous les cas rapportés où l’on a constaté la présenc(i du poison par l’analyse, on l’a trouvé en nature, ou on en a prouvé l’existence par Tépreuvo physiologique. Au pio^^ès de Palmer, convaincu sur la preuve des symptômes et des circonstances morales, les Drs. Taylor et Eogers pour se justifier de n’avoir pas trouvé le poison dans les viscères de Cook, que, d’après les symptômes, ils ont soutenu avoir été < .npoisoiiné par la strychnine, ont nié la possibilité de découvrir la strychnine dans tous le»

PHüCEt^

cas, se fondant sur sa décomposition prétendue^ puis ont traite comme incertaine et trompeuse Tépreuve des couleurs, Orfila avait énoncé la même opinion qui eo 1856 paraissait généralement répandue, si j’en juge par quelques fragments des écrits publiés dans le cours de la discussion soulevée par le procès Palmer. Mais il semble qu'on a attribué Tincertitude de cette épreuve à la mixtion nécessaire d’autres matières colorantes avec le poison, et à l’impossibilité de dégager la substance toxique de la matière organique.

La faillibilité de Tépreuve venait alors, non de la faillibilité du procédé lui-même, mais de la difficulté de le bien taire, c’est-à-dire d’isoler complètement le poison de la matière organique, colorante de sa nature ; car, les chimistes admettant à l’unanimité que chaque poison a une couleur ou pl -sieurs couleurs qui lui sont particulières et que la série de couleurs, bleu, violet, pourpre et rouge est propre à la strychnine en particulier, il serait impossible de nier qu’un corps qui produira, par la réaction cette série de couleurs ne soit de la strychnine.

^ ^C’e.-t surtout ce dégagement du poison de la matière organique, cet épurement du toxique que Stass a cherché, par sa méthode qu’il a révélée à la Belgique et à la France au procès du Comte de Bocarmé, jugé, il y a maintenant vingt ans, aux assises de Mons, et que Flandin, dans son traité des poisons, publié en 1846, disait ne pas bien connaître encore.

Les partisans de l’épreuve des couleurs fondent leur opinion sur Telficacité de cette méthode que les Drs. ILogers et Girdwood prétendent avoir encore perfectionnée, ainsi qu’on peut le voir par leurs écrits publiés dans la Lancette do Londres et proclament son infaillibilité.

Le Dr, Girdwood, lui-même, entendu dans cette cause, comme témoin de la couronne, a emphatiquement soutenu i’exceilenGe du procédé et nous a

PROVENCHEE-BOISCLAIR.

dît qu’il ne lui avait jamais fait défaut.

Ici les analyses ont été faites d’après la méthode de Stass d’abord, et ensuite d’après la même méthode perfectionnée comme nous venons de le voir. Dans chacune des analyses faites par les Drs. Provost et Bruneau seuls, et ensuite par le Dr. G-irdwood, en présence du Dr. Provost, et ensuite par ce dernier, d’après la méthode perfectionnée, la série de couleurs a révélé la présence de la strychnine.

Les médecins qui ont été appelés par la défense, comme ses témoins, ont admis la rectitude du pro-^ cédé, et ont reconnu que la série de couleurs accusait la présence de la strychnine ; mais ils se sont retranchés derrière l’épreuve physiologique qui ii’a pas été faite.

Ils disent aux médecins chimistes qui ont fait ces analyses : si les couleurs vous ont révélé du poison, qùe n’avez-vons fait l’essai du résidu tiré des viscères du défunt, sur des animaux, et vous auriez démontré la valeur de votre épreuve des couleurs V

S’il y avait assez de strychnine pour produire les couleurs, il devait y en avoir assez pour x^î'oduire son action sur un animal vivant. Nous ne croyons au poison que quand il manifeste ses eifcts sur la nature vivante ! Eu un mot suivant nous, l’épreuve des couleurs n’a aucune valeur sans l’épreuve physiologique.

A cette objection les Drs. Provost et Girdwood répondent : Une partie infinitésimale de strychnine, trouvée dans un cadavre, produira les couleurs et restera sans action sur la nature vivante. La strychnine trouvée dans le corps de Jourras était suffisante pour l’épreuve des couleurs, mais était insuffisante pour l’épreuve physiologique. Un seul animal est sensible à la stryclinine, en quantité si minime qu’elle soit, et il nous a été impossible de nous le procurer pendant î’hiver, époque où uous^ avons fait nos expériences.

PKOCES

Vous Toypz, MM. les Jurés, la difficulté de la question qui se présente à votre délibération et quil me tant résoudre pour éclairer le sentier par lequel vous devez passer pour parvenir à la décision du procès important qu i vous avez à ju^’-er et applanir les obstacles dont vous êtes entourés

^ Cette question ii’eii est pas une de droit, elle Il est pas merne du domaine de la médecine légale proprement dite ; elle ajapartient à laciiiînie légale, si je puis ainsi m’expüquer, science à laquelle les études que font les hommes de loi, les laisse comparativement, sinon totalement étrangers.

Il me faut cependant la résoudre, puisqu’elle se présente et qu’elle forme un élément important du procès, et je ne puis, ni ne veux plus reculer devant ce point que devant les autres.

Comme je vous Pai dit je crois, cet incident, ainsi qui! se piésente, sans precedent dans les annales judiciaires, et je sens, dans toute son étendue, la responsabililé qui rndracombe en le décidant. J’y ai longuement rélléclii, et après mûre délibération, VOICI comment je le décide, dans ffis circonstances qui résultent de l’ensemble de la preuve.

Vous devez considérer la série de couleurs obtenue par les an al y. ses chimiques non comme une preuve complète de l’existence du poison dans le corps du déluiit quand il est mort, mais comme une lorte présomption ou comme une probabilité de la présence de ce toxique.

Je vous ai dit qu indépendamment de la preuve de 1 existence du poison révélé par l’analvse chimique, la preuve des sj mptômes seule, si elle est est complété, est suffisante pour pour faire conclure à 1 empoisonnement, surtout quand elle est appuyée de la preuve de circonstances.

J ai ici pour jusrifîer mon opinion la cause de Palmer, dont je vous ai déjà parlé, qui a été convaincu du menrti'G de Cook sur la preuve des symptômes et des circonstances, les jurés ajmiit conclu

PEOYENCHEE-BOISCL A IK

à rempoisonnement par la strychnine sur l'indication (les symptômes seuis. Je ne puis avoir de meilleur autorité à citer que ce procès célèbre, présidé parmi des hommes les plus verses dans ia loi criminelle d’An^çîeterre. dont ii a grandement fait avancer la réforme, le Lord iusre-en-chef Campbell lui-même.

L’analyse médicale n’avait pas révélé de traces de poison, et, malgré de vigoureux témoignages médicaux produits par la défense, soutenant que s’il y avait ingestion de poison, l’analyse eût dû en découvrir des traces, dans son résumé de la cause, le Lord Campbfdl informa le jury que ia preuve chimique n’était pas nécessaire pour conclure au pûiÿon, et c’est ce qu’à son exemple je vous dis,

La prouve des symptômes est suflisaote, maisquel doit en être le caractère ? Quelle somme ou quel ensemble de symptômes est nécessaire pour faire conclure à l’ingestion du poison ? C’est ce qu’il devient notre devoir d’apprécier.

Je ne crois pas contrarier la science médicale, je me fais même i’ccho de l’opinion des hommes de l’art entendus comme témoins an procès, en voua disant que parmi les innombrables maladies alieclant l’organisme humain, il n’en est aucune qui produise nécessairement un nombre rigoureux de symptômes, se retrouvant dans des conditions invariables d’âge, de sexe, de tempérament et d’autres accidents, variant à l’infini et qui doivent sipuissamment influer sur le diagnostic. Il en doit être des désordres causés par le poison dans le corps humain, comme de ceux engendrés par les autres causes morbides qui l’assailient.

Bien que suivant l’action qui lui est propre, chaque jioison doive infliger à i’orgîjnisme des lésions particulières, ii est impossible d’assigner à chacun un nombre rigoureux de symptômes se rencontrant nécessairement dans tons les cas d’empoisonneinent causés par le même toxique. 11 serait mêiud

PROCÈS

a.bsurd0 d© vouloir les renfermer dnns un cercle plus ou moins étroit qu’ils doivent tout remplir sans jamais pouvoir le franchir. ^

On comprend au contraire que les etfetsde chaque poison sont subordonnés à la dose ingérée, à l’oro-anisation de la victime, à son état de santé, à son âge, a son sexe, à l’état et â l’époque de sa digestion, et ainsi de suite, et que ces effets, suivant la violence des causes qui les produisent et le choc qu’ils impriment à l’organisme, se révèlent par des signes extérieurs plus ou moins nombreux et plus ou moins apparents. C’est par l’observation de ces symptômes, soumis, comme nous venons de le dire, à une foule d’accidents affectant ieui nombre et leur intensité, que l’on est convenu d attribuer à chaque poison un ensemble de svmptomes particuliers.

Non que dans ces cas on doive s’attendre à rencontrer plusieurs ou meme un seul symptôme qui, pris isolément soit essentiel à l’empoisonnement et qui ne soit commun à une autre maladie, mais c est la réunion où l’existence ordinaire de plusieurs d’entre eux, dans chaque cas particulier, qui en font le caractère distinctif et fournissent la matière au diagnostic.

Ceci posé, cherchons les symptômes on l’ensemble des symptômes particuliers à la strychnine Le recueil de ces symptômes est naturellément le résultat des cas les plus notoires d’empoisonnement par ce toxique. Lu poursuivre la recherche dans les ditlércnts traités de toxicologie publiés en France et en Angleterre, serait une œuvre que le peu de temps qui m’a été laissé pour préparer cette adresse me rendait impossible. Heureusement que nous avons le secours des témoignages médicaux de la Couronne qui nous décrivent'' les symptômes, et parmi (^s témoins je dois faire mention particulière du Dr. Pro'rost non contredit dans la théorie par les témoins médico-légaux de la Défense, qui ont sou^

rROVENCliER-BüISCLAIR.

tenu ne les pas retrouv.er dans la maladie de ,1 outras, bien qu’ils n’aient point nié le caractère de ces symptômes qui, d’ailleurs, se trouvent groupés dans le traité de toxicologie du Dr. Taylor, dont tous les médecins entendus ont admis la rectitude.

Le Dr. Taylor a surtout emprunté à l’étude de cinq ca'^ particuliers celui d’une madame Smith, d’une Agnès Seiinett, ou La Française, une Jane Dyer, toutes deux empoisonnées par accident : la première dans un hôpital de Londres et la seconde dans un hôpital de Jersey ; de Madame Dove, de Leeds, dont le mari a été exécuté pour l’avoir assassinée, enlin à celui de Cook, tous morts par rempoisonnement par la strychnine, la nomenclature des symptômes qu’il attribue à ce poison :

angoisse, agitation extrême, immobilité, roideur “ du corps, rétraction de la tête en arrière, figure pâle, chaleur cie la peau, pouls fréquent et serré, “ trisrnus ou serrement de la mâchoire, respiration “ irrégulière et intermittente, puis tremblements, “ secousses convulsives dans tout le corps, accès “ d’opisthotonos, courbure du corps en arc, le pa- “ tient ne reposant plus que sur la tête et les talons, “ pendant lequel le corps est comme projeté en “ l’air, raideur totale des membres supérieurs, yeux “ brillants et fixes, pupilles dilatées, asphyxie, bien- “ tôt l’immobilité tétanique, après les membres se réfléchissent et se meuvent, rintelligence reste “ claire et ne quitte le patient qu’à ses derniers “ moments ; mais cet amendement n’a qu’une fai- “ bie durée ; tout l’ensemble des symptômes ci-haut “ décrits rc paraît avec une énergie et une violence, nouvelle et le malade succombe.

“ Le malade redoute la mort et paraît en proie à l’efiroi le plus terrible ; il prévient le retour de “ la crise, demande à être retourné ou tenu, fait “ des bmids fians son lit en dehors duquel il serait ** précipité si on ne le retenait do force ; son corps “ devient roide comme une barre de fer, ses doigts

PROCÈS

‘‘ sont crispés et ses orteils rétractés.

“ üii mouvement soudain ou un choc inattendu^ “ le bruit des pas sur le plancher le fait tressaillir ; “ii éprouve une sensation pénible de sutlbcatioii ; “ sa laîigue est sèche ; ses jambes sont étendues; “ dans les crises, h tète est iôrtemeiit rétractée com- “ me dit ci-haut, et la plante des pieds est courbée en forme d’arc, La respiration a l’air suspendue, ‘‘ la face prend une apparence livide, les yeux sont proéminents et fixes, et les lèvia-s sont livides. ** Ses traits offrent quelquelois l’apparence d’un “ rire sardonique. Essayer de boire est souvent “ la cause d’un serrement de la mâchoire, et de fracture ou morsure des parois du vaisseau qui “ contient le liquide. L’intelligence est lucide em tre les paroxysmes, le malade a le sentiment de “ rimmiuence du danger, il prévient le retour de “ la crise et redoute la mort, le mahule criant ;

Voila que ça revient ! Les symprômes une fois ré* “ tablis, progressent rapidemiiit. En lôgle généra* “ le, le patient revient ou meurt en deux heures. ”

En regard de ces divers symptômes décrits par les témoins médicaux et les auteurs de toxicologie, mettons les symptômes remarqués par les témoins Marie Plourde, femme de Michel Cajolet, le Dr. Ladouceur, Michel Lemaire et Elize Jouiras, au milieu des attaques convulsives du défunt le 22 Décembre, lors de sa première maladie et le 31, jour de sa mort.

Marie Plourde : “ Quand le défunt est arrivé à ma porte, à cheval, le 22 décembre, je Im ai dit de debarqiUT ; il m’a dit qu’il ne le pouvait p.-.s, quHl n avait aucune émulation dans les jambes et qu’il souffrait le martyre ; jette moi à terre, tu viendras toujours à bout de me tirer dans la maison. ...” Il m’a mis la main par-dessus le cou, mon petit garçon lui a levé la jambe de l’autre côté, je l’ai pris par-deseous les bras et je l’ai glissé à terre .... N ous i’avouîj rentré dans la maison et assis sur une chaisvi entre

PEOYENCHEE-BOISCLAIE. 269

le poêle. . . . Quand on s’est mis à Je déchausser, il criait, c’était terrible. J^avais peur de lui faire mal et je le lâchais. Il m’a dit : déchausse-moi ; je ne suis pas capable de marcher, je vais mourir ! On le rassit ; j’ai pris la chaise par le dossier, je l’ai hallé vers le lit. Mon petit garpoii Pa pris par les jambes, moi par les bras, et nous l’avons couché. Quand il fut sur le lit, il souffrait c’était terrible. Il se levait tout grandi sur son lit, et il me disait toujours : d est ma dernière maladie ! Quand Jean Bte. Chassé est parti pour aller chercher le docteur, le défunt a crié : vite, vite, mon pauvre Jean Bapt.i£te5/e me meurs ! Ensuite il m’a demandé du sel, il me disait que ça le prenait comme dans les mâchoires, qu’il croyait qu’il allait avoir une paralysie. Il m’a dit: je sens c[ue ça me prend dans tous les membres. 11 m’a dit aussi qu’il s’était fait traîner par sa jument ; quHl était tombé deux fois dans ses pattes et qu'il n'avait pu embarque! .

Le défunt m’a dit que sa maladie l’avait j)Tis par le mal de cœur et que ça lui avait descendu dans les jambes. J’ai vu le docteur arriver dans le chemin et je l’ai dit au défunt. Il a dit : Je sms bien content, je ré en ai pas pour longtemps. Il se levait suries talons et sur la tête, desi-à-dire qn'il ne se portait que sur les talons et la tête ; son corps faisait un arc. Il ne pouvait pas s’étendre pins qu’il l’était. Il avait le corps roide comme une bar de fer. Quand le docteur est venu, il a dit qiéü sentait son mal dans tous les membres. Notre plancher n'est pas solide et qumid on passait près de son lit il se soulevait el faisait un cri. Il se soulevait tout dun coup comme une personne qUi sa.vte de peur. Quand on approchait ou qu'on le touchait il criait. Il était des escousses tranquille ; quand il entendait parler il faisait le saut et lâchait le cri en même temps. Il avait la bouche serrée. Il y avait fies escousses qu'il disait qui il avait de la misère à parler : d'a utres eseoif<^ses qu'il parla it assez bien. Quand les enfants passaient j rès du lit ou qu' iis faisaient du bruit,

mo

PHüCEb^

c'était dans ce temps là qu'il était plus ag^ité et qu!ii serrait les mâchoires de même. En passant près de sou lit,]e lui ai abrillé les pieds et il m'a dit : lâche-moi ^ tu me fais mal. Quand le défunt ebt arrivé chez nous il avait la figure blême et retirée. Il nous a demandé de \xdi frotter les ja?nbes. Il s’est plaint que les jambes lui faisaient du mal depuis les orteils jusqu' au bas du corps.

Le Dr. Ladoiiceur décrit ainsi les symptômes de la maladie du défunt quand il Ta traité le même jour, 22 décembre, chez Michel Cajolet. En arrivant à. la porte, je vis le défunt étendu sur un lit ; â CB même monifint, en me voyant il fit un saut de surprise. ^ Il me dit : Yenez vite, je pense mourir ! Il se plaignait â' engourdissement dans les jambes. Il me dit que quand il avait été attaqué dans le bois, en très peu de temps il était tombé par terre, les jambes étant Toides. Le pouls du malade était vif, assez fort, il se pluignait d'oppression à la gorge, de dotdeur s fortes au creux de l'estomac et douleurs dans le cou, roideur des extrémités, le corps y participant. Sa douleur aux extrémités inferieures portait surtout sur le dedans des cuisses, comme si, disait-il, les nerfs voulaient se rétracter. Le moindre bruit ou moiivemeat augm.entait cette douleur du creux de l' estomac, suivant ce. qu il disait et que j’ai pu remarquer. Il me supplia de ne point le toucher parce que quand je le touchais je produisais une douleur bien intense. Son intelligence était claire.

Avant radministration d’un, nouveau calmant il eut un nouvel accès. Je lui saisis fortement les cuisses malgré la recommandation qu'il mJ avait faite du contraire. Je les lui frottai fortement swtout à la partie ^ interne oà la douleur était disait-il plus forte, et je lui fléchis les jambes e}i avant et en arrière, en même temps il avait des convulsions tétaniques. Ces convulsions lui faisaient faire de peiiis sauts sur son lit. Mprôs l’avoir frotté pendant quelques temps il reprit du mieux. Il était dans une grande transpîVGtiQfK

PEOYENCHEE-BOISOLAIE.

Le défunt avait des intermissions dans ses convulsions tétaniques^ mois les douleurs d’estomac duraient toujours quoique dune m-mière moins intense. Les maxillaires étaient serrées pendant les convulsions et relâchaient quand elles cessaient. Il parlait fortement alors. Le défunt ayant voulu fumer je lui mis sa pipe dans la bouche parce qdil m'avait dit avant qu'il ne pouvait pas la prendre avec ses mains.

Passons maintenant à la maladie du 31 décembre, Michel Lemaire nous dit :

Le soir du 31 Décembre, je fus éveillé et prie de me rendre chez le défunt. Quand j’apperpus le malade il était tout en convidsions et Provencher le tenait. Provencher ayant quitté le malade pour aller chercher le médecin, je le tins. Il me dit : Provencher iPest pas parti ? je lui répondis que non ; une seconde fois il dit : il n’cst pas parti ? Puis une troisième. Pendant quhl me disait cela, il avait des crises de temps en temps. Il reposa et me dit qu'il allait mourir \ Il avait prié tout le temps de ses convulsions ; malgré leur force, il parlait encore assez bien pour faire comprendre qu’il priait. Dans la dernière crise qu’il eut et qui l’emporta, il avait beaucoup de dilhculté à prier. Quelques instants avant de mourir, il me dit que la languie lui séchait.

Le malade da7îs ses crises m'avait fait mettre un bras ve rs le milieu dit co7ps., parce que cela lui faisait du bien. J’étais à sa droite, je lui tenais la main droite avec ma gauche et mon bras droit passait par dessus son corps, et je tenais son autre bras. C’était assez pour empêcher le milieu du corps de se soulever. Saléte s'en allait en arrière^ son corps allait par résistance^ en cahotant. Ses membres se roidissaicnt en cahotant et s' amolissaieiit et ainsi jusqu'à sa mort, Qaond il se roidissait., détait toujours en détendant et en revenant par soubresauts.

Quand ragissemènt des membres fut fini, cela s’est jeté dans sa figure. Ses membres s’agitaient

PROCÈS

coiivuIsiYeîneftt ; sa figure est devenue effrayable ; elle s’étirait sur tous les sens, les yeux, le nez se retiraient, la bouche était bouleversée comme le reste ; quand il mourut, il est mort les mâchoires serrées ; sa figure a changé plusieurs fois dans le temps qu’elle se contractait ; elle est devenue toute tachée bleuâtre, noire. Je ne puis dire si ces taches étaient grandes ou petites. J’ai cru quand il me serrait la main qu’il me tenait, qu’il me faisait un signe d’adieu. 8on corps était tout en sueurs. Où était mon bras qui ceinturait son corps, c’était tout mouillé.

La deuxieme fois qu’il s’est tranquillise il me dit encore une fois qu’il allait mourir, et je le crus alors. Il eut deux intervalles de tranquillité de une minute à une minute et demie chaque, du moment de mon arrivée jusqu’à sa mort. Dans ces intervalles là, le malade quand c’était pour le reprendre, prévoyait la crise aux deux intervalles. Il disait : pa va me reprendre, si vous-voulez., vous allez me tenir ; il disait cela librement. Il a conservé sonintelligence jusqu’au moment de sa mort. Les efforts se sont suivis en aliaiblissant.

Elize Joutras, fille du défunt: vers neuf heures le défunt dit, je me sens; des courants dans l’estomac, ye crois bien que ça vu m emporter. En marchant il dit je crois bien que je* vais avoir une faiblesse qui va m’emporter ; je ne crois pas voir ta nouvelle année ; il s’est promené en se frottant les jambes et en disant qu’il li’en avait pas pour longtemps,. quHl avait le cœur comme empoisonné. Après que le prisonnier l’eut couché, le défunt criait fort en disant que cette Mblessc allait l’emporter. Le défunt se débattait sur son lit : pa prenait toute la la force du prisonnier pour le tenir sur le lit.

Joseph Joutras : J’ai aidé à ensevelir le corps ; J/ avait les mains fermées, les pieds étendus et tes ortcits' eonlr actés en arrière. Les membres étaient assez roulis^ qu'on lia vu Vheure qu'on ne h déskabitleraii pas.> Les<

PfiOVEN CHËR-BOISCL AÏÉ. 278

habits qtûon Lui ôtait accrochaient sur ses doigts con~ îractés ; sa figure était pâle,

A la description faite par Marie Plonrde et le Br. Ladouceur de l’état du défunt Jouiras le 22 Décembre, et au récit qu^il a fait lui-même de îâ nature de sa maladie et du caractère de ses souffrances, re- <îonnaissez-vous, MM. les Jurés, les symptômes suivants, remarqués dans Pènumeration que je tous ai faite de ceux attribués à la strycîinine ?

Le défunt a d’abord eu mal au cœur ; quand l’attaque est venue soudainement et tout de suite il a ressenti des douleurs dans les jambes. Il n’a pu monter sur son cheval dans le bois, et n’a pu en descendre chez Michel Cajolet ; ses cris, qiiand il a été assis ; sa crainte de la mort plusieurs fois exprimée. Il se levait tout grandi dans son lit. Les mâchoires lui serraient pendant les crises qui avaient des intermissions et se relâchaient dans les intervalles de tranquillité. Son corps était précipité en l’air, ne m tenant que sur les talons et la tête, faisant un arc (opis-thotonos). Eaideur du corps comme une barre de fer. Le bruit des pas lui faisait jeter un cri et faire un saut ; le toucher légèrement le faisait aussi tressaillir. Sa figure était pâle. Ses jambes étaient engourdies. Le pouls était vit. Oppression à la gorge ; douleur à l’épigaitre ; roideur des extrémités et du corps ; douleurs en dedans des cuisses. Il éprouvait de la douleur d’une légère pression, et une forte pression accompagnée de frottement le soulageait. Son intelligence était claire. Eigidité des mains. Interruption des crises. Convulsions tétaniques. Grande transpiration. La durée dje l’attaque a commencé, suivant toute apparence, vers onze heures et-demie et se termina vers deux heures et-demie.

Parmi les phénomènes décrits par Michel Lemaire, Elize Jouiras et Joseph Joutras, à la mort du défunt, le 31 Décembre, remarquez-vous également les suivants et trouvez-vous qu’il y aitde l’aualogie

PEOCÈS

entre eux et ceux décrits par le Dr. Taylor ? Mal de* cœur, les pieds lui engourdissaient, tous les membres étaient en cojivulsions et il demandait à être tenu. 11 y avait intermission des convulsions. Pendant la convulsion, les mâchoires étaient serrées et elles se relâchaient dans l’inter \^a!le, sécheresse de la langue, intelligence lucide presque jusqu’à la mort ; agitation du corps. Le dôîunt se faisait fortement presser par M. Lemaire. Sa tête était renversée en arrière. Il avait conscience de sa fin imminente. Il prévoyait le retour de la crise et disait : Prenez-moi, voilà que pa revient. Son corps tremblait convulsivement. Eaidissement des membres, tremblement des jambes. Etat de la figure livide et couverte de taches bleuâtres^ t^raiispiratioii abondante, tranquillité de la figure après la mort, effroi avant la mort, crispation de la main que Michel Lemaire a pris pour un adieu.

Eiize Joutras dit qu’avant l’arrivée de Michel Lemaire, le prisonnier qui tenait le défunt avait besoin d’employer toute sa force pour l’empêcher de sauter de* son lit. Et Joseph Joutras ajoute que quand il a été enseveli, son corps était si roide, que l’on a éprouvé de la difiiculté à le déshabiller ; que les mains étaient crispées et les orteils rétractés en arrière.

Ne voilà-t-il pas. Messieurs les Jurés, une série ’ mptômes qui appartient à l’empoisonnement

strychnine ?

Mais la Défense prétend qufils ne se rencontrent pas tons : qu’ils ne sont pas en nombre suffisant pour faire conclure à l’empoisonnement, surtout que l’absence de quelques symptômes essentiels à la strychnine repousse la supposition de l’empoisonnement. Elle soutient en outre que les symptômes décrits par les témoins ne sont pas particuliers à la strychnine, mais qu’ils peuvent se rencontrer dans d’autres maladies.

PEOYENCHER-BOISCL AIE. 275

"Ce sont ces prétentions de la Défense qu’il faut maintenant apprécier.

Ayant de discuter ies moyens respectifs de la Oouroiine et de la Défense au sujet de ces symptômes, il convient cependant de fixer nos idées sur un point que présente incidemment la ressemblance des phénomènes remarqués dans les maladies du 22 et du 31 Décembre. Les témoins médicaux de la Couronne concluent à la parfaite identité de ces deux maladies et un seul témoin de la Défense a soulevé un doute à cet égard.

Il me semble pourtant difficile d’accueillir ce doute, et je crois que vous viendrez à la conclusion qu’à quelque cause que Ton doive attribuer les deux maladies, cette cause est la même, si les symptômes l’ont aussi été.

La Défense soutient que la preuve de la Couronne n’a point révélé l’empoisonnement parla strychnine, parce que les symptômes remarqués ne sont pas ceux de ce poison. Et l’un de ces témoins médicaux a prétendu que l’on ne peut attacher de foi à la description des symptômes, parce que les témoins qui en ont déposé, ne sont pas des hommes de l’art.

Je ne puis donner crédit à cette prétention. Je crois que, quelque étrangers qrie soient des témoins à la science médicale, quelque grande même que soit leur ignorance des lettres, s’ils sont doués d’une dose d’iixteliigence suffisante pour déposer en justice, leur témoignage doit être cru et peut servir de base à une opinion médicale. Exclure un témoignage aussi expressif dans sa forme naïve que l’a été celui des témoins entendus et en particulier de Marie Plourde et de Michel Lemaire, parce qu’ils sont étrangers à la profession médicale, serait consacrer en principe, que quand un homme empoisonné meurt sans que l’on apj3elle de médecin, la preuve des symptômes doit faire défaut à l’instruction. D’ailleurs, appelé au lit d’un malade, le mé-

PEOCES

decin lui-même ue fonde-t-il pas sur les symptômes rapportés par ceux qui entourent le patient et que bien souvent il n’a pas remarqués lui-même, le diagnostic qu’il porte de la maladie.

devenons donc à l’étude des symptômes du 22 et du 31 Décembre. Les témoins médicaux de la Défense sont forcés de reconnaître comme ceux de la Couronne, plusieurs symptômes de l’empoisonnement par la strychnine, dans les phénomènes décrits, mais ils objectent qu’ils ne se trouvent pas en assez grand nombre pour faire conclure à l’empoisonnement par la strychnine, que ce toxique produit des phénomènes essentiels qui ne se sont pas rencontrés ici et qui se seraient manifestés si le défunt eut été empoisonné ; et en dernier lieu que les symptômes remarqués sont autant ceux d’autres maladies que de la strychnine.

Pour ce qui est de la quantité des symptômes, je crois vous avoir déjà dit que 'pour fa'ire admettre un empoisonnement par un toxique particulier, il n’est pas nécessaire qu’ils se manifestent en un nombre déterminé, s’ils sont caractéristiques et assez nombreux pour produire un ensemble particulier, votre devoir étant de conclure à la maladie révélée par cet ensemble.

Mais existe-t-il quélques symptômes essentiels à la strychnine dont l’absence puisse repousser cette conclusion ? La Défense signale la proéminence de l’œil et la suspension de Ja respiration, qui n’ont pas été rapportées dans le cas du défunt Joutras.

Il est vrai que la proéminence de l’œil est indiquée par la plupart des écrivains médicaux et des auteurs de toxicologie, comme étant un des phénomènes de l’empoisonnement par la strychnine.

Ce symptôme peut faire partie de la théorie ; mais s’est-il rencontré dans tous les cas d’empoisonnement rapportés ? Je remarque qu’il n’en est pas fait mention dans le cas de Mme Dove que j’ai cité plus haut, et qui est pourtant morte empoisonnée

PROVENCHEE-BOISCLAIR. m

par la strychnine. Une seule exception constatée par l’expérience de la pratique, n’est-elle pas suffisante ici pour faire rejeter l’enseignement de là doctrine ?

La suspension de la respiration qui est signalée par les auteurs comme un symptôme ordinaire de la strychnine, n’a pas non plus été observée par Michel Lemaire lors de la dernière maladie du défunt, bien que le Dr. Ladouceur nous dise que le 22 Décembre il s’est plaint de suffocation.

Du silence de Lemaire, coneluerez-vous que ce phénomène n’a pas existé le 81, ou que son absence doit faire rejeter les conséquences qui résultent des autres symptômes ? Semblable conclusion ne paraîtrait-elle pas un peu légère ?

Mettons maintenant en présence les deux systèmes opposés des témoins médicaux de la couronne et de ceux de la défense, au sujet de ces symptômes, La couronne dit : “ Ce sont les symptômes

de l’empoisonnement par la strychnine,” et je dois vous dire que la preuve qu’elle a faite à cet égard est complète, si elle n’est détruite par celle de la défense dont les médecins experts soutiennent cependant, que l’étude des symptômes jointe à l’observation des lésions internes décrites par le procès verbal de rautoi)sie du cadavre du défunt, faite par le Dr. Ladouceur, démontre que le défunt peutêtre aussi bien mort de maladie naturelle que d’empoisonnement par la strychnine. Et ils signalent l’angine de poitrine causée par hydrothorax, le rhumatisme aigu, l’inflammation du foie, du poumon et d’autres organes vitaux, comme ayant pu produire les symptômes remarqués, et qu’ils prétendent indiqués par l’état cadavérique.

Voyons d’abord l’état interne du cadavre pour savoir si les lésions anatomiques qu’y a révélées l’autopsie, répugnent a l’idée de l’empoisonnement par la strychnine, et indiquent un autre genre de mort.

PEOCÈS

“ Le péricarde d’une couleur rouge étant probablement le prbduit d’une infiltration après la mort, contenait à peu près deux onces de sang noir. Les cavités du cœur étaient vides. Les poumons étaient très congestionnés. Epanchement déplus d’une chopine dé sang noir dans la plèvre droite. La gauche en contenait un peu plus. Le cerveau présentait une apparence naturelle ; la dure-mère était médiocrement congestionnée. L’arachnoïde était fortement congestionnée dans toute son étendue, surtout dans les parties les plus déchirées. Le foie était fortement congestionné d’un sang noir. Le rein était très-injecté d’un sang noir. La putrétréfaction était très-avancée. Le surface de la portion transversale du duodénum était de couleur rougeâtre et paraissait congestionnée. Le reste du canal intestinal était dans un état de putréfaction extraordinairement avancée, et il était très difîicile d’y distinguer les traces d’inflammation qui, dans tous les cas, devait être peu forte. ”

Dans la congestion des membranes du cerveau, du poumon, du foie, du duodénum, et dans l’état de putréfaction du canal intestinal, les témoins médicaux à décharge ont vu des traces d’inflammation de ces divers organes, et même l’inflammation des intestins avec gangrène. Mais ne semblet-il pas y avoir là une erreur ? Sans doute que si le défunt était mort d’aucune des inflammations organiques signalées ou de chacune d’elles, les lésions qu’on y a trouvées auraient pu s’y faire remarquer ; mais s’en suit-il qu’elles n’oiit pu être produites par d’autres causes que par ces inflammations pré-existantes à la mort. Autant voudrait dire qu’il n’y a qu’une inflammation chronique ou aigue de ces organes qui aurait jm y engender les désordres qu’on y a remarqués ! Or, je le demande aux hommes de l’art, cette conséquence no contiendrait-elle pas une grave erreur pathologique ?

PEOVENCHEE-BOISCLllK 279

Ji

Mettant pour un moment de côté l’invraisemblance qu’unhomme atteint de toutes ces inflammations qui l’auraient mis dans l’état ou le défunt était le 22 Décembre et l’auraient fait moorir le 31, deux attaques nouvelles s’étant manifestées dans 1 intervalle, c’est-à-dire le 24 et le 28, comme noas le verrons plus tard, aurait pu battre au moulin pendant les cinq jours qui ont précédé le 22, et aurait pendant l’année précédente fait les travaux de sa terre, ne se plaignant que de faiblesse et de brûlement de l’estomac, ainsi que la preuve le constate par rapport au défunt, quittant dis-je, ce que cette proposition a d’extraordinaire, voyons si la mort produite par l’ingestion de la strychnine ne peut pas causer ces lésions organiques.

Voyons quel est le genre de mort cause par la strychnine. Ce poison s’attaque d’abord à la moëlle épinière d’où sortent les nerfs intercostaux qui sont naturellement afîectés et qui compriment à leur tour les muscles respiratoires. De là, gêne et suspension de la respiration et mort par asphyxie !

De l’asphyxie résulte naturellement la congestion du poumon et du cerveau.

Quand à l’épanchement d’un sang noir dans le péricarde et dans les plèvres, le médecin qui a fait l’autopsie y voit là un phénomène post-mortuaire dû à l’état très-avancé de la décomposition et à la position horizontale du cadavre qui auraient occasionné la rupture des tissus qui protègent ces membranes et l’infiitration du sang. D’ailleurs, est-il impossible de supposer que les convulsions tétardques et les contorsions qui les ont accompagnées, auraient elles-mêmes causé cette rupture et produit cet épanchement.

Ce qui confirme cette supposition, c’est que dans plusieurs autopsies faites après la mort causée par la strychnine, on a remarqué semblables désordres anatomiques.

Keste l’inflammation prétendue du canal întesti-

PEOOÈS

Bal et dti rein.

Le Dr. Ladouceiir nous dit qu’ils étaient en état de putréfaction, s entend la putréfaction cadavérique, et non le résultat de la gangrène qui n’aurait pu exister du vivant du défunt, sans produire une mort sinon instantanée, du moins imminente.

Le procès-verbal d’autopsie nous montre le cadavre dans un état avancé de décomposition.

La rapidité de la décomposition a été remarquée dans plusieurs cas d’empoisonnement par la strychnine, et notamment dans le cas ci-devant cité de Jane Dyer, empoisonnée à rhôpital de Jersey, où la décomposition s’est manifestée deux heures après la mort. Ici le défunt était mort depuis quarantehuit heures quand on a procédé à son autopsie.

Tient en dernier lieu, l’inflammation du foie que les médecins juristes de la défense font résulter de la congestion de cet organe. Direz-vous comme eux, que parceque le foie était congestionné, il a du nécessairement y avoir une inflammation de cet organe, laquelle a fait succomber le défunt ? Ne direz-vous pas au contraire que l’action d’un poison ingéré dans l’organisme à doses répétées, aurait pu produire l’état de congestion dans lequel on a trouvé cet organe ?

Tient maintenant la question de savoir si le défunt a pu mourir d’angine de poitrine causée par hydrothorax ou de rhumatisme inflammatoire. Les médecins juristes à décharge ont prétendu trouver beaucoup d’anologie entre les caractères de ces deux maladies et les phénomèmes rapportés par les témoins de la couronne. Une comparaison entre les symtômes de ces deux maladies et ceux de l’empoisonnement par la strychnine, qui, soit dit en passant, s’ils se ressemblent par quelques points paraissent répugner par beaucoup d’autres, deviendra inutile, s’il est constant que le défunt n’a pu mourir d’aucune de ces maladies et que cette suppssition est repoussée par la preuve.

PROYENOHEE-BOIBCLAIE.

Le défunt ne peut avoir eu d’attaque d’hydrothorax, puisque l’on a trouvé ni sérum, ni eau dans le thorax, et que c’est du sang noir qu’on y a remarqué. S’il est mort d’angine de poitrine, elle a dû être idiopathique, ce que les pathologistes nous disent être excessivement rare, comme d’ailleurs la maladie l’est elle-même, ou provenir d’une autre maladie, d’une maladie de cœur qui en est la cause la plus fréquente.

J’ai fait dans les traités de pathologie d’assez copieuses recherches, pour vous mettre à même de juger des quelc[ues points de ressemblance entre les symptômes de l’angine de poitrine et ceux de l’empoisonnement par la strychnine, et les caractères plus nombreux de dissemblance qui les distinguent. Je voulais surtout vous mettre par la citation des autorités médicales^ en état d’aprécier la diflérenco des causes de ces deux maladies,, mais un des défenseurs de l’accusé, M. Chapleau, me fait observer que cette citation peut êtreirrégulière. Bien que je la crois fort convenable, puisque de côté et d’autre ou s’en est rapporté aux livres dans la discussion des nombreuses questions médico-légales qui se sont soulevées, je m’en abstiens ; car je veux donner à l’accusé le bénéfice du doute même léger qui peut surgir sur la régularité des procédés. Qu’il me suffise de vous dire que le fond de mes recherches, et je dois ajouter la comparaison de la preuve médicale, ont produit chez moi une forte impression que l’on ne peut raisonnablement conclure ici à Fangine de poitrine.

La même question a déjà été soulevée au procès de Falmer, un des médecins juristes de la Défense ayant conclu à l’angine de poitrine ; mais ni la cour, ni le.s jurés ne semblent avoir favorablement accueilli cette supposition.

Pour ce qui est du rhumatisme inflammatoire,, il doit nécessairement aflferter les> articulations des*

PEOCÈS

extrémités, et il est constant que le défunt n’éprou* vait aucun gêne semblable.

Ceci n’esf toutefois qu’une simple appréciation d’un fait sur la partie médico-légale de cette affaire, appréciation que vous n’êtes pas tenus de suivre comme une matière pure de droit, le fait et le droit étant ici mêlés, et les matières de laits étant exclusivemement de votre ressort. Yous exercerez votre jugement, vous aidant de mes rëclierclies et si yous trouvez que le défunt n’est pas mort des maladies qui viennent de vous être décrites, vous en viendrez à la conclusion qu’il est mort empoisonné p>ar la strychnine, et que cette conclusion déjà soutenue comme probabilité par l’analyse chijnique, est confirmée par la preuve des symptômes. Voyons si elle l’est également par les circonstances.

Les circonstances dont il est ici question ne sont pas celles qui, à proprement parler, constituent la preuve morale de la cause dont il sera x>ltis tard fait un plus long exposé ; ce sont les faits qui ont précédé ou accompagné les accès du mal qui ont atteint le défunt et se sont fatalement terminés par la mort le 31.

Quoique d’une santé peu robuste, Joutras était cependant ce qu’à la campagne on est convenu d’appeler un gros iravaülmit. Propriétaire d’une terre de rapport de 60 arpents, il en faisait ini-même l’exploitation, ne se faisant aider par des main» salariées que dans le gros de ses travaux. Bien qu’il ait souffert, il y a quelques années, d’une violente attaque de choléra que l’a mis aux portes du tombeau, il ne paraît pas aT'oij été retenu à la maison depuis. Le seul inconvénient dont il se plaignait ordinairement, était un chayffenmit à l’estomac et une débilité qui l’obligeait les jours de travail à accélérer l’heure ordinaire de ses repas.

Depuis l’attaque de choléra dont je viens de parler, jusqu’à l’époque du Décembre dernier, il s’ était continueilenaent livre aux travaux de sa ter^

PEOYENCHER-BOISCLAIK.

et pendant les cin^j jours précédents, il ayait battu au moulin chez les cultivateurs de l’endroit. Le 22 au matin, il part pour aller au bois en compagnie de l’accusé Provencher qui lui fait emporter un üacon contenant de l’absinthe trempée dans le whiskey qu’il lui avait préparée en compagnie de l’autre accusée Sophie Boisclair. Rendu au bois, Provencher lui fait prendre de cette liqueur, qu’il ne veut partager, et le quitte. Jouiras se met à manger et n’a pris que quelques bouchées quand il est frappé comme nous venons de le voir.

Chez Cajolet où il a pu se rendre, il est soigné par le Dr. Ladouceur et échappe à la maladie, G’éle Samedi. Le 24, Lundi, il prend de nouveau du •whisky aromatisé d’absinthe et il est bientôt repris de convulsions. Il vient à l’extrémité et il est administré. Il échappe encore au mal. Le 29, nouvelle ingestion de whiskey mêlé d’absinthe et nouvelle attaque qui l’épargne encore. 11 est cependant resté faible depuis le 22 et s’est constamment plaint de douleurs et tiraillements dans les jambes.

Le 25, jour de Noël, il avait parlé à sa sœur Mathilde J outras de sa fin prochaine. Le 31, il est assez bien pour se rendre au village, à environ 75 arpents de chez lui, afin de consulter le Dr. Ladouceur, auquel il raconte ses rechutes du 24 et du 29, après avoir bu du whiskey mêle d’absinthe, se disant mieux, mais se plaignant encore de cliauffement d’estomac, de manque d’appétit et de douleurs dans les jambes.

Revenu chez lui, le 31 au soir, Michel Lemaire le quitte à 9 heures, soutFrant, mais sans danger apparent, en compagnie de l’accusé et de Sophie Boisclair. A 11 heures, on l’envoie chercher et il trouve le défunt dans de violentes convulsions, bientôt suivies des paroxismes de la mort et de la mort elle-même.

Quand Lemaire est arrivé, l’accusé tenait le défunt et a voulu lui faire prendre de la boisson.

PEOCÈS

Si à ces faits l’on ajoute la double circonstance qu’il y avait de la strychnine dans la maison du défunt qui s’en servait pour faire la chasse aux renards, et que le 31, la veille de la mort, l’accusé Provencher s’était procuré huit grains de ce poison aux Trois-Rivières, chez le Dr. Giroux, si vous' croyez la preuve faite par la Couronne à cet égard, direz- vous que la preuve des circonstances corrobore celle de l’analyse chimique et des symptômes, et complétera-t-elle chez vous la persuasion que le défunt est mort empoisonné ? .

S’est-il empoisonné lui-même par accident, ou s’est-il suicidé ? Yoilà la seconde question soumise à votre investigation.

Cet question ne paraît pas susceptible d’une longue discussion ; elle ne peut du moins engager un examen aussi attentif que le premier. En présence des faits prouvés, la supposition que le défunt s’est lui-même empoisonné, peut-elle se maintenir, peutelle trouver créance chez un esprit honnête et judicieux ?

Il est en preuve que le breuvage qui parait avoir déterminé la crise du 22, a été préparé par l’accusé Provencher et Sophie Boisclair, et apporté au bois par Provencher. Les crises du 24 et du 29 sont, suivant ce qu’en a dit le défunt au Dr. Ladouceur, causées par un breuvage semblable ; et tout ce qu’il a pris le 31, après son retour de chez le médecin, à l’exception de la soupe que sa fille Elize Joutras dit lui avoir servie, après en avoir goûté, paraît lui avoir été donné par sa femme. Peut-on là-dessus conclure à un empoisonnement accidentel, surtout quand il est quatre fois répété.

La défense a insinué le suicide. Y concluerezvous messieurs les jurés, de la part d’un homme dont la première parole en arrivant chez Cajolet le 22 est pour remercier la Yierge de lui avoir permis de se rendre jusque là, et la seconde pour envoyer quérir un médecin, et qui redoute uae morï

PEOYENCHEH-BOISCLAIE.

prochaine ? Le 24, il se confesse et reçoit le Viatique et l’Extrême-Onctioiî ; le 25 il se plaint de souffrance à sa sœur et appréhende la mort ; le 31, il se rend chez le médecin et le supplie de le guérir, lui disant que s’il le veut, il le peut, parcequ’il connait sa maladie. Et quand le soir il est frappé de l’attaque à laquelle il ne doit pas survivre il appelle à grands cris le médecin et meurt la prière sur les lèvres ?

Est-ce là, messieurs les jurés, , la conduite d’un suicide ? La réponse vous appartient.

Un homme n’attente à ses jours que quand il est le jouet de l’insanité ou qu’il est en proie à un violent désespoir qui étouffe chez lui la voix de la raison et produit une folie momentanée. Eien de semblable n’est en preuve. Joutras avait des peines causées par des motifs sur lesquels il ne s’est pas expliqué et que l’acciisation attribue aux rapports illégitimes de sa femme avec l’accusé. Mais y a-t-il quelque chose dans la preuve qui puisse vous faire inférer que ces peines ont pu le porter à s’infliger la mort ? Ce point est de votre ressort

Si vous croyez que le défunt s’est empoisonné lui-même, ici doit finir votre investigation et vous devez innocenter l’accusé. Mais si vous croyez qu’il a été mis â mort par une main étrangère, ici se présente la troisième et disons tout de suite la quatrième cjuestion posée ci-haut, qui consiste à savoir si le poison lui a été administré par l’accusé Provencher lui-même ou par Sophie Boisclair agissant de complicité avec lui et de malice préméditée.

Je commence l’examen de la question principale du procès, on pourrait dire de l’unique question qui se rattache personnellement à l’accusé, fondée sur l’examen des faits qui lui sont directement attribuables soit à lui seul, soit comme complice de Sophie Boisclair.

Nous allons donc entamer la preuve morale de la •cause.

PEOCÈS

Par opposition à la preuve médicale, on appelle morale celle qui vient des faits et des circonstances d’où résultent principalement l’innocence ou la culpabilité de l’accusé.

Avant d’attirer votre attention à cette partie importante du procès, je dois vous rappeler deux maximes du droit criminel, qui dominent tout le débat.

La première est que, malgré le rapport du G-rand Jury; défavorable à l’accusé, il est présumé innocent jusqu’à la preuve complète de sa culpabilité. Le rapport du Grand Jury ne comportant aucun indice hostile à son innocence,

La seconde est qu’en cas de doute, mais d’un doute raisonnable et légitimement motivé, l’inculpé doit en avoir le bénéfice.

Une troisième observation, qui est commune à toutes les accusations de félonie et particulièrement à celle-ci, trouve naturellement sa place parjni ces remarques préliminaires. La voici :

En matière d’empoisonnement, pour amener l’accusé à conviction, une preuve directe n’est pas nécessaire : la preuve des circonstances ou des présomptions suffit, si elle exclut raisonnablement la supposition d’innocence.

En effet, ne serait-ce pas donner à un criminel le bénéfice des précautions dont il entoure son crime que de l’acquitter, si on a produit contre lui la déposition de témoins au regard desquels il a pu se soustraire.

Cette preuve a été de tout temps regardée comme équivalente à la preuve directe ; et la raison justifie cette coutume judiciaire.

La couronne, accusant le prévenu du meurtre de Joutras, a dû prouver contre lui l’existence d’un motif qui ait pu le porter à commettre le crime ; car, sans motif et guidé seulement par l’instinct sauvage de la destruction, on ne commet point l’assassinat.

PEO VEN CHEE-BOISCLAIR.

Il n’est, cependant, point nécessaire que l’intéxét qui comporte ce motif soit à la hauteur du crime : la suffisance du motif qui porte à le commettre, trouve son supplément dans la perversité de celui qui s’en rend coupable;

Le motif attribué, par la Couronne, à l’accusé et qui l’a porté à mettre à mort Jouiras, est l’amour illégitime qu’il ressentait pour la femme du défunt, et les rapports coupables qui existaient entr’eùx.

La preuve de ce commerce illicite doit attirer notre attention.

Il est acquis aux débats que, vers le 25 Octobre dernier, l’accusé Provenclier et Sophie Boisclair partirent ensemble de St. Zéphirin pour venir à Sorel ; ce voyage fait avec le consentement du défunt, bien qu’il ait laissé croire aux étrangers qu’il l’ignorait, fut commencé dans deux voitures différentes : l’accusé et sa compagne de voyage étant partis chacun dans leur voiture.

Délima Bénoit, femme Martel, nous dit qu’ils arrivèrent ensemble chez elle, chacun dans une voiture. Elle demeure à un endroit appelé “Rivière aux Orties, ” éloigné d’environ de deux lieues et-demie du point de leur départ. Là, ils laissèrent une des voitures et partirent ensemble dans l’autre pour venir à Sorel.

Marie Mathieu, femme d’Edouard Courchèiie, nous dit ensuite que le soir, vers la “ brunante, ” Sophie Boisclair est entrée dans l’auberge qu’elle li^üt dans la ville de Sorel, avec un homme qu’ellë croit être l’accusé, bien qu’elle n’en soit pas sûre.

Pendant que Sophie Boisclair entrait, l’homme dételait son cheval dans la cour dont la porte lui avait été ouverte par l’enfant de la déposante.

Pendant la veillée, Sophie Boisclair et son comgnqn sont sortis, disant qu’ils allaient dans les magasins. Ils ont rentré entre 7 et 8 heures. A leur retour, Sophie Boisclair s’est appelée Mme Joutras et a réclamé parenté avec le mari de la déposante :

elle a demandé une chambre à coucher pour deux^ et la femme Courchène a compris que c’était pour son mari et elle.

G-eneviève Laforge, servante chez Courchène, dépose que, sur l’ordre de sa maîtresse, elle est allée conduire dans une chambre à coucher au second étage, l’accusé qu^elle reconnaît, bien qu’il pût alors avoir une moustache qu’il ne porte pas aujourd’hui, avec une femme qu’elle croit être Sophie Boisciair.

Kendus en haut, la femme lui aurait demandé si la chambre lerraait à clef ; elle a conduit ces deux X^er sonnes à la chambre à coucher, où il n’y avait qu’un lit ; a déposé une chandelle sur le lave-mains ; a retiré de la porte la clef qui se trouvait en dehors et l’a mise en dedans, et elle est descendue.

Eli descendant, elle a entendu fermer la porte. Le lendemain matin, ces personnes seraient parties entre 6 et 7 heures.

La femme Courchène, rappelée par la défense, nous assure, quoiqu’elle ne puisse préciser ni le jour, ni la date, que le jour qui a suivi la nuit que ces personnes ont passé chez elle n’était pas un Dimanche.

De son côté, la défense a produit trois témoins, relativement à cet incident ; le nommé David Bourret, Odile St. G-ermain, sa femme, et Honoré Dubord dit Lafontaine.

Bourret rap|)orte que Yendredi, le 26 Octobre, l’accusé est venu chez lui ver^ la brunaiite, ” lui disant qu’il logeait chez un nommé Léandre Lafontaine, qui tient une auberge au chemin de ligne, à une distance d’environ vingt aiqrentsde chez Courchène ; il lui a demandé une place pour son cheval ; il l’a mis dans l’écurie du témoin et est entré chez Lafontaine, qui est son voisin ; vers sept heures et demie, il est venu soigner son cheval ; le lendemain, vers 6 et 7 heures, il est venu l’atteler et

PEOYENCHEE-BOISGLAIR.

Eourret a vu partir le prisonnier avec une femme qu’il n’a point reconnue.

Odile St. Grermain corrobore en tous points le témoignage de son mari et ajoute que le 26, elle a YU l’accusé et la femme en question, qu’elle n’a pas non plus reconnue, chez Lafontaine.

Le Samedi, et assez tard dans raprtv:-midi, elle a vu ces mêmes personnes dans la même voiture, passer chez elle, allant dans la direction de St. Zéphirin.

Honoré Dubord dit Lafontaine a vu dans la soirée du 26, chez son oncle Léandre Lafontaine, l’accusé et Sophie Boisclair et les y a laissés entre et SJ heures.

La défense oppose cette preuve à la couronne et prétend avoir négativé le fait allégué que l’accusé et Sophie Boisclair ont couché chez Courchêne, puisqu’ils ont couché chez Lafontaine : la couronne a répondu qu’ils peuvent bien avoir couché un soir chez Courchêne et l’autre soir chez Lafontaine.

Cette réponse parait peu soutenable il semble plus vrai de dire qu’ils n’ont passé qu’une nuit à Sorel ; celle de vendredi à samedi, puisque le dimanche pendant la messe, ils étaient de retour à la rivière aux Orties à une distance plus grande que celle qu’ils auraient pu franchir depuis le matin, a cette saison de l’année, étant partis de Sorel vers sept heures.

Mais est-il bien constant que, cette nuit-là, ils l’aient passée chez Lafontaine et non chez Courchêne.

lis ont été vers le vendredi soir, chez Lafontaine où ils étaient descendus, entre ÎJ et heures, et on les a vu partir le lendemain vers 7 heures.

Mais qui nous prouve qu’ils y ont passé le temps écoulé dans l’intervalle ? Si le fait était vrai, pourquoi ne l’avoir pas prouvé par Lafontaine, sa femme et ses enfants ; et l’on n’a produit le témoignage d’aucun d’eux.

fEOCÈS

Comparée à la preuve positive faite par la femme Oourchêne et sa servante, la preuve équivoque du coucher chez Lafontaine ne parait pas être d’un grand poids.

La femme Courchêne nous dit, d’ailleurs, que Sophie Boisciair et son compagnon se sont absentés pendant la soirée. Qui aurait pu les empêcher d’arriver chez Lafontaine, d’aller ensuite chez Courchêne de retourner chez Lafontaine dans la soirée, s’y faire voir, retourner coucher chez Courchêne le matin, s’ils voulaient déguiser leurs démarches et donner le change sur la nuit passée ensemble.

Il est bien vrai que la femme Courchêne dit que so^^etit garpon est allé avec l’accusé dételer son cheval , ce qui constituerait une impossibilité que le cheval laissé chez Bourret aurait été dételé chez Oourchêne. Mais cette femme ne nous dit pas qu’elle a vu le cheval élle-même et l’on n’a point produit le témoignage de l’enfant. De sorte qu’entre une preuve certaine, celle de la femme Oourchêne et de sa servante et une preuve équivoque, la preuve faite par Bourret, sa femme et Honoré Dubord dit Lafontaine, il faut donner la préférence à la première.

S’ils ont partegé le même lit, chez Courchêne, le 20 octobre dernier, il existait donc alors entre eux un commerce adultère.

Ce fait semble, d’ailleurs, confirmé par le témoignage d’Elise Joutras qui nous dit que le samedi qui a suivi la mort de son père et le lundi suivant, l’acousé a passé la nuit dans la chambre de Sophie Boisciair, un canapé, qui d’ordinaire, servait à l’accusé, ayant été mis près du lit de sa mère.

Elle nous rapporte en outre, que, depuis le séjour de l’accusé dans leur maison, qu’il était venu habiter, après la mort de sa femme, l’accusé couchait d’ordinaire en haut, mais que, quand le défunt découchait, ce qui arrivait quelques fois quand il allait battre au moulin, l’accusé couchait en basv

PROYENCHER-BOISCLAIE.

sur le même plancher que Sophie Boisclair ; qu’un soir, le défunt ne devait pas revenir coucher au logis ; naturellement il n’était pas attendu. Il était nuit, tout le monde paraissait couché, du moins la chandelle était éteinte. Le défunt heurta à la porte et Sophie Boisclair alla lui ouvrir, et le témoin vit l’accusé monter à la hâte en haut.

Mathilde Joutras nous rapporte qu’un jour de fête au matin, l’accusé monta en haut, pour faire sa toilette ; Sophie Boisclair l’y suivit, prétextant qu’elle allait aussi faire la sienne, bien que ses habits fussent dans une autre partie de la maison ; qu’elle resta assez longtemps en haut avec l’accusé et descendit avec la même mise qu’elle avait quand elle est montée. Le soir de M oël, elle est encore montée dans le haut de la maison où était l’accusé, y resta quelque temps encore et ne descendit qu’au troisième appel de son mari.

Plusieurs voyages ont été faits par l’accusé et Sophie Boisclair, ainsi qu’en déposent les témoins, et leur apparente intimité avait excité les souppons du voisinage.

Peut-il, messieurs les Jurés, exister une preuve plus convaincante de rapports indus entre deux per sonnes ; et la Couronne a-t-elle raison, quand elle fait reposer le point de départ de l’accusation sur un crime d’adultère ?

L’accusation prétend donc que l’accusé et Sophie Boisclair s’aimant ainsi d’un apaour criminel, complotèrent la mort du défunt, soit pour continuer, sans obstacle, leurs rapports illicites, soit pour contracter mariage ensemble : choses qu’ils auraient pu parfaitement faire ; puisque, quoique Sopliie Boisclair appelât l’accusé son beau-père, et ses enfants leur grand-père, il n’existait pas de parenté ou d’alliance réelle entre eux : le seul lien venant de ce que l’accusé avait épousé Marguerite St. Pierre, femme en seconde noces du père de Sophie Boisclair, née d’un premier mariage.

m PüooÈs

Voilà pour le motif, dont l’appréciation vous est laissée.

Passons maintenant aux faits eux-mêmes et voyons s’ils révèlent l’existence du complot que l’accusation met à la charge du prisonnier et de Sophie Boisclair et en prouvent l’exécution.

Je dois pourtant, auparavant, vous dire quelles sont les dispositions du droit en matière de complicité. ^ La complicité consiste dans le pacte ou association, faits entre deux ou plusieurs personnes^ dans le but de commettre un crime. Dans l’exécution de ce projet criminel, chacun de» complices est solidaire des actes de l’autre faits pour parvenir au but commun, étant censé les avoir conseillés. Cette solidarité criminelle existe à l’instar de la solidarité civile en matière de société: l’engagement de chaque sociétaire liant les autres.

' Ainsi, il importe peu que l’accusé ait lui-même administré le poison ou que ce soit Sophie Boisclair qui l’ait fait prendre à son mari ! ils sont également coupables, si, ayant consenti et préparé l’acte ensemble, l’un des deux l’a consommé : ils sont dans la même position aux yeux de la loi que si chacun d’eux eut mis la main à la coupe fatale.

Passons maintenant à l’examen des faits.

Le 20 Décembre dernier, l’accusé va chez le Dr. Smith, de La Baie du Febvre, et prétend être malade ; il a, dit-il, des maux de cœur, manque d’appétit et de sommeil ; il donne son nom, s’appelle Modeste Provencher ; le médecin lui propose un émétique ; il l’accepte et ordre est donné par le Dr. Smith à son fils, qui est aussi médecin, de préparer une dose dUpicacuana. Pendant qu’il la prépare le Dr. Smith demande à l’accusé s’il est parent d’Abraham Provencher son débiteur. L’accusé répond que s’il l’est, c’est à un dégré bien éloigné, mais qu’il connaît bien cet Abraham Provencher qui habite Ste. Monique.

Je vais lui écrire, dit le Dr.

PEOVENOHEE-BOISOLAIR.

’Ne vous donnez pas ce trouble, reprènd l’accusé, je dois passer chez lui et repasser ici, je vous en donnerai des nouvelles.

La dose d’émétique préparée, le Dr. Smith, hls, la remet à l’accusé qui la lui paie trente sous. Dans l’intervalle, l’accusé demanda au Dr. Smith quelques potions pour le faire dormir ; le Dr. lui livra un demi once de laudanum ; il demanda aussi de l’onguent gris (préparation dans laquelle entre le mercure) mais le Dr. n’en avait pas.

Avant son départ, l’accusé fit observer, en cherchant dans ses poches, qu’il ne pouvait pas trouver son émétique, et le Dr., bien que certain qu’il lui avait été livré, lui en fit remettre un autre.

Le lendemain, 21 décembre, le défunt battant au moulin chez Edouard Arnaud, eut de violents accès de vomissements : c’était un vendredi. Le soir, rendu chez lui, le défunt, ainsi qu’en dépose Elize Joutras, parla d’aller, le lendemain, à son bois, pour préparer sa sucrerie, disant : “j’ai déjà trop retardé. ” “ En effet, dit l’accusé, tu as trop retardé, j’irai peut-être avec toi pour t’aider, mais je ne pourrai rester que jusqu’à midi, heure où mon garpon doit venir me prendre pour aller chez le notaire Hart.” Le lendemain matin, comme le défunt se préparait à partir, il fut encore question que l’accusé irait l’aider. Mais il a encore ajouté : “ Il faudra que je vienne à midi pour attendre mon garçon.” Le défunt accepta et abandonna l’idée* qu’il avait eue d’abord, d’emmener un de ses enfants pour l’aider à scier. Avant le départ, l’accusé proposa au défunt d’emporter de la liqueur au bois, ce à quoi le défunt accéda. Sophie Boisclair qui était présente et avait entendu la conversation, entra dans la chambre de devant où l’accusé gardait ses liqueurs et ce dernier l’y suivit ; ils fermèrent la porte et Elise Joutras nous dit qu’elle crut, dans le temps, que l’accusé s’était appuyé dessus : accoté est le mot dont elle s’est servi. Ils restèrent quel-

PROCÈS

que temps ensemble. Elise Joutras dit quelques minutes, mais, comme nous le verrons plus tard, ce témoin n’a guère d’idée de la durée du temps, des jours ou des dates. Ils sortirent ensuite, Sophie Boisclair tenant un petit flacon qu’elle offrit à son mari. Celui-ci lui dit de le donner à l’accusé, n’ayant pas de poche pour le mettre ; l’accusé le prit et ils partirent.

Ils arrêtèrent en allant, chez Michel Cajolet dont la maison se trouve sur leur chemin, et là l’accusé répéta qu’il devait revenir à midi, pour attendre son fils.

Voici, maintenant, ce qui s’est passé au bois, d’après les déclarations du défunt, faites à Marie Plourde, déclaration dont j’ai admis la preuve comme étant faite, in articulo moriis^ le défunt, redoutant, alors, une mort imminente.

Après avoir travaillé pendant quelque temps, midi approchant, l’accusé fit prendre au défunt de la boisson qui se trouvait dans le flacon qu’il avait apporté, c’est-à-dire du whiskey, dans lequel avaient trempé des branches d’absinthe. Après en avoir bu, le défunt voulut en taire boire à l’accusé qui refusa en disant: “ il fait froid je m’en vais, toi tu restes ici garde la boisson et tu prendras le reste après dîner. ’’ Le défunt lui offrit d’aller le reconduire en voiture, ce que l’accusé refusa et il partit. Marie Plourde le vit passer chez elle vers midi, et se dit : ‘‘ Joutras a laissé partir *^rovencher à midi bien juste. ” Elle se rappelait le propos du matin.

Eesté seul au bois, le défunt, après avoir bu se mit à dîner. Il n’avait pris que quelques bouchées, quand il se sentit saisi du mal de cœur et de douleurs atroces dans les jambes qu’il se sentit comme paralysées ; il se mit alors à crier pour appeler du secours ; personne vint ; il monta dans sa voiture et partit aussi vite que son cheval pouvait le conduire. Sa voiture s’étant brisée, il fit de vains

PROVENCHEE-BOISCLAIE.

efîorts, pour monter sur son cheval et tomba dans ses pattes.

Il rapporta s’être fait traîner par son cheval jusqu’à une souche, au moyen de laquelle, il parvint à se mettre en croupe et se rendit chez Oajolet.

Vous connaissez ce qui s^est passé là. Marie Plourde et le Dr. Ladouceur vous ont fait le récit de ses soutfrances.

Eevenons maintenant au témoignage d’Elise Joutras. Elle nous dit que, vers midi de ce jour- là, il revint à la maison pendant que sa more lavait le plancher d’en haut ; l’accusé, sa mère et elle dînèrent. Pendant le dîner, l’aceusé raconta qu’il avait laissé Joutras au bois, après avoir bien dîné, et qu’il lui avait fait prendre de la boisson. Après dîner, Sophie Boisclair remonta en haut et l’accusé sortit pour aller aux bâtiments ; il rentra ensuite, remonta en haut où était Sophie Boisclair et ils restèrent ensemble pendant quelque temps.

Vers deux heures, un petit Cajolet vint avertir Sophie Boisclair que son mari était malade chez lui, et elle y alla ; elle revint vers le soir et, après son arrivée, l’accusé et elle se parlèrent à demi-voix, dans la chambre de derrière ; après avoir préparé quelques aliments pour son mari, elle partit avec r accusé pour aller chez Cajolet.

Nous avons appris de la bouche de Marie Plourde, que c’était le défunt qui avait envoyé chercher sa femme avant l’arrivée du Dr. Ladouceur qui, après son arrivée, avait recommandé des vivres légères pour le malade ; que la Cajolet, n’ayant point de pain, Sophie Boisclair, tétait allée chez elle, après avoir resté environ une heure, pour chercher des vivres à son mari.

Après avoir donné les soins nécessaires au défunt, le Dr. Ladouceur retoura chez lui vers trois heures, lui promettant de lui envoyer d’autres remèdes.

A l’arrivée de l’accusé et de Sophie Boisclair

PEOOÈS

chez Oajolet. Sophie Boisclair proposa d’envoyer raccnsé dans le bois chercher les effets que le défunt y avait laissés. Celui-ci s’y opposa disant :

Michel, en parlant de Michel Cajolet, enverra bien un de ses petits garçons. ” “ Pourquoi hâdrex

le inonde, répondit Sophie Boisclair, le père Pfe vencher ira. ” En effet l’accusé y alla le lendemain matin à cinq heures, accompagné d’un des enfants de Michel Cajolet.

Il ne se passe rien de remarquable ce soir-là. Le défunt était remis, ii soupa pendant la soirée et le lendemain matin, qui était un dimanche, ils repartirent ensemble, 'Sophie Boisclair, l’accusé et lui, pour se rendre chez eux.

Le 24, le défunt eut une nouvelle attaque, après avoir, de nouveau pris, du whiskey trempé d’absinthe ; cette attaque, pendant laquelle quelquesuns des symptômes remarqués chez Cajolet, se manifestèrent, fut si violent qu’on dés^^péra de ses jours et qu’il fut administré. .

Le 26, l’accusé retourna chez le Dr. Smith à La Baie ; en le vo^uxnt, le Dr. Smith lui demanda des nouvelles de son vomitif, ‘‘ Ah ! le vomitif, répondit l’accusé, il n’y a rien de mieux. J’ai vomi gros comme le bras ; je dors, je mange, je suis comme un oiseau. ” Le Dr. lui demanda alors des nouvelles d’ Abraham Provencher son débiteur. “Je Fai vu, répondit î’aceusé, il doit venir vous trouver.”

L’accusé dit alors au Dr. Smith : “ qu’il avait repu une lettre de ses garçons qui demeuraient dans les Etats près de Boston, lui disant qu’il y avait bien des renards dans cet endroit-là, et lui demandant de leur apporter de la médecine au renard, quand il ira les imir, ce qu’il devait faire prochainement, et il le pria de lui en laisser avoir, ajoutant qu’il ne connaissait pas le nom de ce poison.”

C’est de la strychnine, reprit le Dr. Smith, je n’en sd pas et je n’ai jamais voulu en garder. L’accusé

PEOYENOHER-BOISOLAIE.

ini demanda alors s’il ne pourrait pas lui indiquer quelque chasseur aux renards qui lui en céderait, disant que pa lui éviterait le trouble d’aller en chercher aux Trois-Eivières. Le Dr. Smith lui indiqua les nommés Lafond et Yincent. L’accusé se fit indiquer leur demeure et s’enquit de la distance de la résidence du plus éloigné d’eux.

Il invita le Dr. Smith à l’accompagner, ce que ce dernier fit.

Ne trouvant pas le premier chasseur chez lui, ils se rendit chez le second, qui refusa de lui céder de la strychnine, malgré tous les instances de l’accusé. Force donc lui fut de repartir sans ce poison, mais il s’en fit écrire le nom par le Dr. Smith, disant que, peut-être, il en enverrait chercher par une occasion aux Trois-Rivières et que ce nom ainsi écrit lui en faciliterait Pachat ; le Dr. Smith lui écrivit sur un papier qui a été produit par la défense, le mot

strychnine’’ accompagné d’un signe qui, en termes de pharmacie, veut dire un drachme, et le signa.

Sophie Büisclair était avec lui au village de La Baie et a été vue à divers reprises chez M. Dugua^q marchand de l’endroit.

Le 30 Décembre, suivant le témoignage du Dm Philippe Giroux, des Trois-Eivières et de Didace St. Pierre du même endroit, un dimanche, entre la messe et les vêpres, un individu, que le Dr. G-iroux croit être l’accusé et que St. Pierre reconnait distinctement dans la personne de l’accusé, se présente chez le Dr. Griroux, et le prie d’obliger le Dr. Smilh de La Baie du Febvre, en lui cédant de la strychnine ; il se nomme Joseph Thérien, de la Baie du Febvre. Interrogé s’il n’a pas un écrit du Dr. Smith, il répond négativement, et réitère son assertion que c’est le Dr. Smith qui lui envoie chercher ce poison et nie que ce soit pour lui. Le Dr. Giroux et St. Pierre étaient sous l’impression que c’était pour faire la chasse aux renards que cet individu voulait se procurer du poison. On lui a

298 PKOCES

pesé huit grains pour lesquels il paie un écu et les emporte.

Avant de partir, il demande au Dr. Giroux si cette strychnine peut l’empoisonner. Non, lui fûtil répondu, si vous n’en mettez pas dans votre bouche. “ C’est bien, reprit-il, rendu chez moi, je l’arrangerai ; je veux dire que le Dr. Smith l’arrangera, ” dit-il en se reprenant.

M. Elzéard Pothier, marchand des Trois-Rivières, nous dit que le matin de ce jour, l’accusé est allé chez lui, et lui a demandé le nom d’un médecin, disant qu’il voulait avoir des remèdes, et lui a indiqué la pharmacie de Madame Vallée. Entre la messe et les vêj)res il Pa encore vu, et quelque temps après, ils sont partis ensemble dans la voiture de l’accusé et sont arrivés le soir à St. Zéphirin.

La défense nie que ce soit l’accusé qui est allé chez le Dr. Giroux et s’est procuré le poison et se guide sur ce que le Dr. Giroux et St. Pierre ont dit que l’individu en question portait une longue moustache grisonnante tombant sur la lèvre inférieure ; et elle a prouvé que l’accusé ne portait pas alors de moustache, n’en porte pas aujourd’hui et n’en a jamais porté à la connaissance des témoins qu’elle a fait entendre.

Conclurez-vous de cette différence, dans le signalement de l’accusé, que ce n’est pas lui qui est allé chez le Dr. Giroux, quand vous aurez le témoignage du Dr. Giroux qui croit le reconnaître et la preuve positive de St. Pierre qui, lui, jure que c’est la même personne, à la seule difîérence de sa moustache qu’il avait alors et qu’il ne porte pas aujourd’hui, surtout, quand vous avez plusieurs faits dont la coïncidence porte à présumer le contraire ?

Le 26 décembre, l’accusé demande de la strychnine au Dr. Smith de la Baie du Febvre, se fait écrire le nom de ce poison, et parle d’un voyage qu’il fera aux Trois-Rivières, ou d’une occasion par laquelle il le fera venir.

PEOYENCHER-BOISCLAIE

Le 30, un individu se présente chez le Dr. G-iroux et lui demande au nom du Dr. Smith, le même poison, et se donne le nom de Joseph Thérien, individu dont Fexistence est incertaine, aucune preuve n’ayant été faite à cet égard.

Le même jour, l’accusé est aux Trois-Eivières et il s’informe du nom d’un médecin disant qu’il a besoin de remèdes, que M. Pothier a compris être pour le Dr. Ladouceur.

Peut-il se faire que l’individu qui a été chez le Dr. Griroux soit autre que Paccusé ? La chose est difficile à croire.

Eeste la moustache que selon le Dr. G-iroux et St. Pierre, l’accusé portait. Si vous êtes convaincus que c’est l’accusé qui a été chez le Dr. Giroux, cet incident peut s’expliquer. S’il cachait son nom, il pouvait aussi chercher à cacher sa figure, et quoi de plus facile que le déguisement au moyen d’une moustache postiche ?

St. Pierre nous dit bien que la moustache était naturelle ! Mais à quoi servirait de porter une moustache fausse, si on ne parvenait à tromper les gens en les faisant croire à une moustache naturelle ? Il est de l’essence d’un déguisement semblable que les regards étrangers y soient trompés.

Si donc c’est l’accusé qui a été chercher le poison aux Trois-Eivières, comme peut-être la chose vous paraîtra peu douteuse, il était donc le 31 décembre en possession de 8 grains de strychnine, (dont un grain et demi, et moins, peut causer la mort,) lors de la dernière attaque du défunt, celle à laquelle il a succombé.

Le 31 à neuf heures du soir, Michel Lemaire a laissé le défunt dans la maison seul avec l’accusé, Sophie Boisclair et Elise Joutras, se plaignant de mal de cœur et de douleur dans les jambes.

Elise J outras nous dit qu’après le départ de M. Lemaire, elle a rodé dans la maison et est montée en haut faire sa prière, qu’aux cris de son père elle est

PEOCÈS

descendue, et qu’elle l’a trouvé dans l’état qui vous a été décrit c’est-à-dire dans des convulsions, étant tenu par l’accusé ; que le défunt a demandé à sa femme d’aller chercher M. M. Lemaire pour avoir le docteur. Sa mère n’y allant pas, l’enfant dit que, puisqu’elle ne voulait pas aller chercher M. Lemaire, elle-même (Elise) y ira. “ Ce ne sera rien, dit la mère, attends un peu, il va revenir mieux, ” Ce ne fut qu’ après la troisième dem'ande faite par le défunt que Sophie Boisclair est ailé chercher M. Lemaire, qu’elle n’a pas requis d’aller quérir le médecin. M. Lemaire, éveillé par la famille, se rend chez le défunt qu’il trouve dans l’état que vous connaissez, dans les bras de l’accusé, qui alors voulut lui faire prendre de la boisson.

Yous n’êtes pas allé chercher le docteur ?” lui demanda le malade.

“ Parce que personne ne m’en a parlé, > répond Lemaire , mais je vais y aller.

“ Tenez le malade, reprend l’accusé, et je vais y aller moi-même. ”

Après des préparatifs qui paraissent longs à l’accusé, mais dont M. Lemaire n’a pas trouvé la lenteur excessive, l’accüsé part et arrive au village chez M. Hart où se trouvaient le Dr. Ladouceur et M. Pothier, venu la veille des Trois-Eivières avec faccu&é.

En arrivant il dit au Dr. Ladouceur que Joutras est plus mal ; qu’il a pris un remède qui l’a empiré. Le docteur s’offre d’aller le voir ; mais l’accusé s’y oppose disant qu’il n’est pas venu le chercher mais seulement pour emporter une prise que le docteur, l’ayant emmené chez lui, lui donna.

Pendant ce temps, à onze heures vingt-cinq minutes ou onze heures et demie, le défunt rendait le dernier soupir. Quand il lut mort, Sophie Boisclair demanda à M. Lemaire et à Joseph Joutras* qui étaient arrivés quelques minutes avant mort ÿ

PEOYENCHEE-BOISOLAm.

aol

^ Est-il mort ?” Sur leur réponse affirmative, elle dit qu’elle allait envoyer au devant de l’accusé pour faire retourner le docteur, disant que ce serait une dépense épargnée ; et elle prie Xavier Lemaire d’aller au devant de l’accusé, lui disant qu’elle croyait son mari mort. Xaxier Lemaire part et rencontre l’accusé en chemin. De retour à la maison, M. Lemaire lui demande s’il a parti le Docteur ? Il répond que le Docteur n’a pas voulu venir.

Une demi-heure environ après sa mort, le défunt a été enseveli par M. Lemaire, Joseph Jouiras et l’accusé qui, d’après ce que nous dit le même J oseph Joutras, ne traitait pas le cadavre convenablement, le hrousqmillait, suivant son expression.

Sophie Boisclair dit encore au même Joseph Joutras que le soir, elle avait fait prendre une prise à son mari qui s’était trouvé pire ; qu’elle aurait voulu lui en faire prendre une autre qu’elle avait préparée et qu’elle a jetée après sa mort, mais qu’il n’avait pas veulu la prendre avant de manger ; qu’elle lui avait fait chauffer de la soupe, mais qu’il était mort avant qu’elle fût chaude.

Le soir de l’autopsie, le 2 janvier, l’accusé dit à Léon Houle que c’est Sophie Boisclair qui l’a empêché d’emmener le médecin. Elle-même lui répète la même chose, disant qu’elle voyait bien que c’était inutile et que son mari n’en reviendrait pas.

Si au fait que je viens d’examiner, vous ajoutez que le lendemain de la première attaque du défunt, le'23, l’accusé disait à la porte de l’église^ique, pem dant l’attaque du défunt dans le bois, il était avec^, lui et qu’ils se sont rendus ensemble chez Cajolet, vous serez en possession des faits les plus saillants ' qui constituent la preuve morale de la couronne, sur lesquels vous devrez bâser votre appréciation dé la culpabilité ou de l’innocerce de l’accusé.

Je vous ai déjà parlé des motifs qui pouvaient pousser l’accUsé et Sophie Boisclair à mettre à

soi PROCÈS

mort le défunt. Ce sera à tous à juger de leur valeur.

Quelle est la preuve, qu’ayant formé la résolution de lui enlever la vie, ils l’aient mise à exécution, et que le défunt soit mort de leurs actes ? Comme je vous l’ai dit plus haut, cette preuve est toute de circonstances ; mais souvent la preuve de circonstances a, en soi, plus de poids que la preuve directe.

Eeportons-nous au vingt de décembre, date du premier voyage de l’accusé chez le Dr., Smith. Il s’est dit malade, et le 26, cinq jours après, il disait en présence de Mathilde J outras, qu’il n’avait jamais eu dans sa vie une heure de maladie. 11 demande un émétique et s’en fait donner deux. Elisabeth Joutras nous dit que, bien que l’accusé eût parlé devant son père qu’il avait besoin de remèdes et qu’il manquait d’appétit, il n’a pas pris de vomitif à sa connaissance, bien que, du 29 Décembre à la mort de son père, elle ait toujours vécu sous le même toit que l’accusé, tandis que plus tard, il disait au Docteur Smith que ce vomitif lui avait fait un bien considérable.

Il se fait donner un demi-once de laudanum qui, à cette dose, est un poison ; il demande aussi de l’onguent gris qui, s’il était ingéré, pourrait devenir une substance vénéneuse.

Il parle au Dr. Smith d’un second voyage qu’il doit faire chez lui, lui disant qu’il lui donnera des nouvelles de son débiteur Abraham Provencher, et l’empêchant de lui écrire. Était-ce pour se méua-

fer la seconde visite du 2b, jour où il lui a demandé e la strychnine et que le 20 il se proposait de faire.

^ Il se rend, le 20 au soir, chez Joutras, en possession de deux émétiques et, le lendemain matin, le défunt s’est senti de violents accès de vomissements.

Le 22, il dit au défunt qu’il va aller au bois avec lui, mais qu’il reviendra à midi pour attendre son

PEOYENCHEE-BOISCLAIE 303

fils- : ce qu’il fit en effet. Et il n’est pas prouvé we ce fils dût venir le rejoindre pour aller chez E: Hart, comme il le disait, preuve facile à faire, si la chose était vraie. Verrez- vous dans cette assertion un prétexte faux pour donner une apparence à son départ à midi, et laisser le défunt seul dans le bois ?

Il est en preuve qtt’il gardait des liqueurs dans la maison et notamment du whiskey, mêlé d’absinthe.

Le 22, il prépare un flacon de cette liqueur avec Sophie Boisclair, enfermés seuls dans une chambre ; y ont-ils mis de la strychnine ? c’est ce que dit l’accusation.

Eendu dans le bois, il fait prendre de cette boisson au défunt et refuse d’en prendre lui-même, lui disant de prendre le reste après son dîner, le quitte immédiatement et se rend à la maison.

Après avoir pris cette liqueur, le défunt se trouve atteint d’un mal dont les symptômes sont ceux de l’empoisonnement par la strychnine ; mais il en échappe.

Après avoir dîné avec Sophie Boisclair à qui, pendant le dîner, il avait raconté, en présence d’Eîise Joutras, que le défunt avait pris de la boisson, il monte en haut avec elle et y demeure quelque temps. Lui a-t-il là raconté le résultat du projet consenti entre eux ? c’est ce que vous devez apprécier d’après les circonstances.

Au retour de Sophie Boisclair, après sa première visite faite chez Cajolet, seuls dans une chambre, ils se parlèrent à demi-voix. Qu’avaient-ils à se dire ? se parlaient-ils de l’insuccès de leur entreprise ?

Ils se rendent ensemble chez Cajolet ; là, Sophie Boisclair insiste à envoyer l’accusé chercher les effets de son mari qui étaient restés au bois, et parmi lesquels devait se trouver le flacon, et de fait, celuici y va le lendemain à 5i heures du matin, long-

PEGCÈS

temps avant le lever du soleil. Pburq^uoi ce grand empressement ?

Le 24, le défunt prend encore de la boisson et est saisi d’une nouvelle attaque à laquelle il est prêt de succomber.

Le 25, jour de Noël, l’accusé et Sophie Bqisclair vont à la messe ensemble. Avant la messe, ils restèrent quelque temps en haut, et le soir encore.

Le 26, ils vont ensemble à La Baie ; c’est ce jourlà que l’accusé veut se procurer de la strychnine du Dr. Smith et des chasseurs aux renards et qu’il se fait écrire le nom de ce poison.

A ce propos, la défense a soutenu que de fait les enfants de l’accusé lui avaient écrit des Etats-Unis, pour lui demander de leur emporter du poison à renards q^uand il irait les voir. L’un d’eux, Hilaire Provencner, appelé comme témoin, a produit une lettre, datée du dixdécembre et dont l’enveloppe est timbrée de Plain&eld, Etat de Yermont,. et des différents bureaux de Poste du Bas-Canada, qu’il dit avoir trouvée parmi les papiers de son père après son arrestation, et par laquelle^ il lui demande en efîet de lui apporter ce poison. Cette lettre a-t-elle été substituée, après coup, à celle que contenait l’enveloppe, pour former un moyen de défense ? C’est ce que la parenté du témoin avec l’accusé peut faire mettre en doute et que vous aurez à apprécier.

Si cette lettre avait été réellement repue par l’aocsusé, elle pourrait couvrir d’un motif honnête sa démarche du 26; sinon,, on est en droit de lui demander compte de l’objet qji’il avait en vue, en demandant le poison et de lui imputer cette demande à mal.

Nous verrons pourtant dans un instant comment on peut faire concilier l’honnêteté de son motif ' ' ‘ tes employés le 30, pour obte-

Le 29„ le défunt prend encore de la boisson eti.

PROYENCHEE-BÜISCLAIE.

éprouve encore une troisième attaque. D’où venait cette boisson ? C’est ce qu’on ne sait pas ; mais c’était toujours du whiskey mêlé d’absinthe et il n’y avait dans la maison que l’accusé, Sophie Boisclair et les enfants.

Le 30 donc, Paccusé, si c’est lui, et la lettre fournit un nouveau motif pour le croire, se rend chez le Dr. G-iroux, demande de la strychnine, se donne un faux nom, ment en disant qu’il est chargé par le Dr. Smith d’en faire la demande, et en obtient huit grains, qu’il emporte le soir à St. Zéphirin.

Pourquoi ce faux nom ? Pourquoi ce faux prétexte ? Pourquoi, interrogé par le Dr. Giroux, qui lui demande s’il a un écrit du Dr. Smith, réponditil qu’il n’en avait pas, pendant qu’il avait un, qu’il a produit au procès ?

Messieurs les jurés, on ne cache pas son nom, on ne se couvre pas de faux prétextes, qn ne ment point quand on achète du poison, si l’on veut en faire un usage légitime. Si c’était pour le porter à ses fils et le faire servir à lâchasse aux renards que l’accusé achetait du poison, ne l’eut-ü pas dit, ne se fut-il pas empressé de le dire ? Ne serait-ce pas là le propre de la conduite d^un honnête homme ?

Le 31 Décembre, entre neuf et onze heures, le défunt est frappé d’une quatrième attaque, et celle-ci devait lui être funeste. Il était sous le même toit que l’accusé et Sophie Boisclair, et seul avec eux et se& enfants, qu’il y aurait absurde cruauté et cruelle invraisemblance à accuser de sa mort. Elise était en haut et faisait ou venait de faire sa prière quand elle a entendu ses premiers gémissements. Quand le défunt a senti les douleurs de cette nouvelle et dernière crise, il était donc seul en bas avec l’accusé et Sophie Boisclair.

Que font-ils ? envoient-ils ou vont-ils eux-mêmes chercher les voisins et les parents du défunt dont plusieurs sont dans le voisinage ? Sophie Boisclair savait pourtant que cette attaque était dangereuse,

m PEocÈs

puisqu’elle a dit, deux jours après, à Léon Houle, que c’était elle qui avait empêché l’accusé d’emmener le médecin, parce qu’elle savait que son mari ne pouvait pas en revenir.

Le malade gémit de douleurs, il est en proie aux plus vives convulsions, et dit à sa femme d’aller chez le voisin, Michel Lemaire, le prier d’aller chercher le médecin. Y va-t-elle ? A sa fille qui lui dit qu’elle va y aller, si sa mère ne le fait pas, elle répond : “ Attends, ce ne sera rien ; ton père va bientôt aller mieux.”

Ce n’est qu’après un espace de temps que l’on ne peut déterminer au juste, mais que sans crainte de se tromper et en donnant à l’accusé le plus large bénéficé possible de l’incertitude, l’on peut fixer à une heure ou à trois quarts d’heure au moins, depuis l’attaque, que Sophie Boisclair va chercher Michel Lemaire. Et lui demande- t-elle ou lui faitelle demander d’aller chercher le médecin ? Il n’a entendu parler de médecin que rendu chez le défunt et par le défunt lui même qui lui reproche de ne pas être allé le chercher.

Qu’a fait l’accusé ? Il n’est pas sorti de la maison et tenait le défunt quand Michel Lemaire est entré. Il veut lui faire prendre de la boisson qui, trois fois auparavant, avait déterminé les crises ! Un homme de bon sens pouvait-il raisonnablement croire que la boisson pût être utile au’ malade dans l’état où il était, dans des convulsions, et baignant de transpiration ? Ce sera à vous à répondre à cette question ; et si vous voyez que l’accusé ne pouvait pas croire à l’utilité de la liqueur ofîerte, ce sera une induction que l’accuse avait un 'mauvais dessein en voulant en faire prendre au défunt.

Mais à la demande du défunt, Michel Lemaire s’offre à aller chercher le docteur. Que fait l’accusé ? Il Peii empêche, lui fait tenir le malade à sa place et part pour aller quérir l’homme de l’art. L’emmène-t-il f II l’empêche au contraire de venir.

PROYEN CHEE-BOISCLAIR.

lui disant faussement qu’il n’est pas venu pour le chercher, mais pour avoir une poudre. Et quand il est revenu, il dit que c’est le médecin qui a refusé de venir, pendant que ce dernier avait voulu le faire. De son côté que fait Sophie Boisclair ? Aussitôt qu’elle apprend que son mari a rendu le dernier soupir, elle envoie au devant de l’accusé, pour lui faire dire qu’elle croit que son mari va mourir et de ne pas emmener le médecin, et cela sous le prétexte de s’épargner la dépense de la visite.

Croirez - vous, messieurs les jurés, que l’ééonomie de semblable dépense était son vrai motif? Pcnsez»vous qu’une femme innocente serait mue par une considération aussi vile que celle-là, et que son premier mouvement en apprenant la mort de son mari, serait de se sauver cette légère dépense ? Ou pensez-vous que l’objet réel de la démarche était d’éviter la présence du médecin, témoin importun dont les regards sont dangereux au lit d’un homme qui vient de mourir empoisonné ?

Et l’accusé, quel objet pouvait-il avoir en vue, en empêchant Michel Lemaire d’aller chercher le médecin, et en y allant lui-même ? Rendu chez ce dernier, pourquoi a t-il dit qu’on ne l’avait pas envoyé le chercher, pendant qu’il était parti pour cela ? Pourquoi a-t-il empêché le médecin de venir ?... Ah r MM. les jurés, voici le fait le plus important du procès, qui domine tous les autres, on pourrait dire qui couronne la preuve, et en détermine la véritable signilication.

Quel est l’être humain qui, sans motif coupable, éloigne du chevet d’un mourant le médecin qui peut le ramener à la vie ? Celui qui agirait ainsi, pourrait, par le fait seul, être accusé d’homicide, s’il y avait des raisons de croire qu’en se rendant auprès du malade, le médecin eut pu le sauver.

C’est pourtant ce qu’à fait l’accusé, et encore une foi^ pourquoi a-t-il tenu cette étrange conduite ? Pourquoi, si ee n’était pour empêcher le médecin

PEOCES

de venir à temps pour sauver le défunt, ou dans la crainte qu’arrivant après la mort, il ne fôt un témoin dangereux ?

Si cependant vous trouvez un autre motif, qui, sans même être iriéprcliensible, ne fait pas présumer une intention criminelle, ce sera à vous de l’appliquer à la conduite du prisonnier ; car ce point, comme toutes les autres matières du fait, est exclusivement de votre ressort.

Ici, MM. les jurés, ma tâche touche à sa fin ; je vous ai récapitulé tous les faits saillants de ce long et difficile procès, et je les ai posés sous le jour le plus propre à en faire l’appréciation. Â vous d’en déduire les conséquences favorables ou déffivorables à l’accusé.

Je terminerai dons cette adresse comme je l’ai commencée, parle résumé des questions, accompagnées des considérations au moyen desquelles vous devez les résoudre.

Le défunt est-il mort empoisonné ?

Pour répondre à cette question, vous avez J’analyse chimique, la preuve des symptômes et les circonstances.

S’est-il empoisonné lui même ?

La probabilité ou l’improbabilité de la chose vous fournira la réponse.

S’il a été empoisonné par une main criminelle, l’a-t-ii été par l’accusé seul, par l’accusé et Sophie Boisclair, ou par cette dernière en complicité avec l’accusé.

Pour déterminer ce point fondamental du procès et qui contient tous les autres, vous avez pour former votre opinion : le commerce illégitime de l’accusé avec Sophie Boisclair, comme motif pour concerter l’offense ; et pour preuve de sa perpétration, l’achat fait le 20, par l’accusé, d’émétique et de laudanum et son désir exprimé de se procurer de l’onguent gris ; les vomissements du défuiît le 21 ; l’attaque du 22 à la suite d’ingestion d’une

PROVENOHEE-BOISOLAIR.

boisson administrée par l’accusé et préparée préalablement par Sophie Boisclair et lui ; les nouvelles attaques du 24 et du 29, après avoir bu de la boisson, toujours sous le même toit que Taccusé et Sophie Boisclair ; le fait qu’il y avait de la strychnine dans cette maison, ce qui devait être à la connaissance de Sophie Boisclair ; le voyage à la Baie du Febvre le 28, fait par l’accusé et Sophie Boisclair encore, pendant lequel il s’efforce d’avoir de la strychnine ; le fait qu’il s’en est procurée le 80 en m donnant un faux nom et sous de faux prétextes, si vous croyez’ que c’est lui qui est ailé chez le Dr. Giroux ; la dernière attaque du 31, quand le défunt était seul avec eux ; leur conduite en éloignant le médecin ; et en dernier lieu vous vous demanderez s’il est probable que d’autres qu’eux aient administré la substance fatale l

Si ce sont eux, comment l’ ont-ils administré le jour de la mort ? Est-ce dans la poudre que Sophie Boisclair a fait prendre à son mari, qui, suivant elle, est mort avant d’en avoir pris une seconde qu’elle lui avait préparée et qu’elle a jetée à sa mort ? Estce en lui faisant prendre du whiskey mêlé d’absinthe, dont l’accusé voulait lui faire prendre encore, après l’arrivée de Michel Lemaire, et même une demi-heure avant la mort ? C’est ce qu’il est impossible de dire et c’est ce qu’il ne vous est pas nécessaire de constater, si vous ©royez, d’ailleurs, que ce sont eux qui ont empoisonné le défunt. C’est là un point connu de Dieu seul et des accusés, s’ils se sont rendus coupable de cette offense.

Pour nous. Messieurs les Jurés, administrant la justice humaine, nous jugeons d’après les preuves que les hommes nous fournissent ; et suivant ces preuves, vous devez donner un verdict d’innocence ou dé culpabilité. Si vous croyez l’accusé innocent, au nom de tout ce qui est sacré, acquittez-le ; et ce vous sera sans doute un devoir aussi agréable à remplir que la condamnation est pénible.

PKOCÈS

Mais si vous le croyez coupable, au nota du serment et de la justice du pays que vous représentez, condamnez-le. Vous serez des prévaricateurs si vous rendez un autre verdict ! Jugez donc comme si, en sortant de cette enceinte, vous deviez rendre compte de votre jugement à l’Être Suprême qui, un jour, VOUS jugera tous, et auprès duquel un droit et une conscience honnête trouvent toujours un accueil favorable. Jugez dans la droiture de votre cœur et l’honnêteté de votre conscience ; jugez au meilleur de votre connaissance et suivant les instincts de votre raison, et vous aurez dignement rempli envers votre pays, la pénible mission qu’il vous a imposée.

Pour moi, Messieurs les Jurés, à qui la loi a imposé la haute responsabilité que je crois avoir mise à couvert, en y donnant la plus scrupuleuse attention, je n'ai qu’un mot à vous dire en terminant : J’ai fait mon devoir, il vous reste à faire le vôtre l

Il était deux heures P. M. lorsque le Juge termina sa charge (1) aux jurés.

Y compris la lecture des pricipaux témoignages elle avait duré 13 heures. Le Vendredi, à deux heures, lorsqu’elle commenpa, et tout le temps que l’hon. Juge parla, l’enceinte du Palais de Justice était littéralement remplie et beaucoup de personnes ne pouvaient y avoir accès. La Cour s’ajourna de 7 à 8. L’Hon. Juge continua alors son adresse lusqu’à 11\ heures où la Cour fut encore ajournée au lendemain à 10 heures A. M, Le Samedi, la Cour continua, comme il est dit plus haut, jusqu’à 2 heures P. M. L’adresse terminée, le jury se retira et après environ cinq minutes de délibération, il reparut en Cour et prononça un verdict de culpabilité contre le prisonnier. Le greffier, d’une voix émue

(1) Charge, f>xpreôsion souvent employée dans le barreau Canadieu an lieu de résumé de la casse.

PEOVENCHEE-BblSeLAIR. 3 II

s’adressa alors au prisonnier à peu près comme suit:

“ Modeste Villebrun dit Provencher, vous avez été trouvé coupable par un jury de votre pays du meurtre de Franpois-Xavier Joutras ; ' si vous avez quelque chose à dire pourquoi sentence de mort ne devrait pas être prononcée contre vous, ditesle et vous serez écouté. ’’ Le prisonnier se recueillit un moment, fit signe à 'son avocat et après avoir pendant quelques instants conféré avec lui répondit -d’une voix ferme : J^ai ta dire que fsuis pas coupable. Tscai qui s' qu'à fait t coup mais c'est pas les accu)sés.

L’Hon. Juge prononpa alors d’une voix brisée par l’émotion la sentence de mort contre le coupable, fixant l’exécution du condamné au 3 mai alors prochain.

Lors du prononcé de la sentence le nombreux auditoire pleurait....

Lorsque le jury eut prononcé le verdict, les yeux du prisonnier se portèrent sur ses deux fils, son gendre et ses deux filles qui sanglotaient. D’abondantes larmes s’échappèrent alors de ses yeux, mais il reprit aussitôt sa ferme contenance et, impassible comme une statue de pierre, il écouta chacune des éloquentes paroles du juge motivant le terrible arrêt de mort

La cour s’ ajourna ensuite au lundi suivant le 8 Avril pour le procès de Sophie Boisclair. Les mêmes témoignages et les mêmes avocats furent entendus dans la cause.

Nous ne reproduisons que les quelques variances remarquées dans la preuve.

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PROCES-BOISCUIR.

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