DELTAS. 38S
Lorsque le flux pénètre dans le lit d'un fleuTe , il s'établit, entre le courant marin qui monte et le courant fluviatile qui descend , une lutle déterminant une grande agitation dans les eaux, et, par suite, des phénomènes d'érosion sur les rives du fleuve. Au moment du reflux, les eaux du fleuve, après s'être accumulées, s'écoulent vers l'océan avec une grande rapidité : elles entraînent non-seulement tous les matériaux qu'elles avaient charriés, mais aussi tous les débris résultant de l'usure des rives du fleuve. Dans ce cas, le lit de ce fleuve se creuse et s'élargit; il ne se forme pas de dépôts à son embouchure : il y a, selon l'expression de Renneli, delta négatif. Il en est ainsi pour la Tamise, le Tage, le Saint-Laurent, l'Amazone, etc. Ce dernier fleuve donne origine à un courant d'eau douce qui persiste jusqu'à cent lieues de son embouchure; les sédiments qu'il apporte avec lui sont saisis par le courant équatorial et vont constituer, le long de la côte de Guyane, des hauts-fonds limoneux qui se convertissent en marais et en terre-ferme. Ces liauts*fonds sont, pour ainsi dire, l'équivalent du delta qui aurait dû se produire à l'embouchure de l'Amazone.
Dans la lutte que je viens de décrire , il peut arriver que la masse des eaux d'un fleuve soit assei considérable pour que l'avantage lui reste, et que le delta se produise même dans une mer où la marée est assez forte : c'est ce qui a lieu pour le Gange. Quant au Mississipi, il se trouve dans des conditions intermédiaires entre celles qui viennent d'être énumérées, puisqu'il est reçu par une mer intérieure, le golfe du Mexique, où la marée est peu sensible; son delta est intermédiaire entre les deltas méditerranéens et les deltas océaniens.
r) Un courant marin peut favoriser ou contrarier la formation d'vm delta. Il la favorise lorsque sa direction est perpendiculaire au littoral : il la contrarie lorsqu'elle lui est parallèle ;
3M PRODROME DE HÉOLOOIE.
dMÈ te cas, les mtitériatix apportés par le fleuye sont saisie par un courant itiarin transversal, et transportés à une éistaiioe quelquefois considérable de son embouchure.
d) Une mer est d'autant {dus tAt comblée, et se prMe d'autant mieux à la formation rapide d^m delta > qu'elle est peu pro^ fonde. Le delta du Pô progresse rapidement, parée que et fleuve se rend dans une mer d'une faible profondeur, rAdriâ"* tique.
ê) Lorsque la région où un fleuve édifie son delta est séparée de la mer par le cordon littoral , la formation du delta marche d'une manière plus rapide. Le cordon littoral retient la ma-^ jeure partie du limon et du sable qui est apportée par le fleuve. Il protège, pour ainsi dire, le fleure dans son r61e d'agent de reproduction. Lorsqu'un fleuve franchit son cordon littoral, aimii que le fait le Mississipi , la formation de son delta se trouve ralentie; les matériaux qu'il charrie doivent se répartir sur une plus large surface, et les amas qu'il parvient à constituer sont quelquefois déb*uits pendant les grandes tempêtes.
f) L'homme exerce également une influence sur le mode de progression des deltas, et nous avons, dans cette influence, un exemple des modifications que la civilisation pourra ^ par la suite, apporter au mode de développement des phénomènes géologiques.
En défrichant le sol et en détruisant les forêts, l'homme augmente la masse des eaux qui , lors des fortes pluies^ s'écoulent par les rivières. Il rend ainsi plus considérable la quantité des débris que celles-ci charrient. H agit dans le même sens en endiguant les cours d'eau.
L'observation de ce qui se passe pour le Nil , le P6 et le Mississipi, démontre l'influence exercée par l'endiguement sur la rapidité avec laquelle un delta peut s'édiû^.
CONSTTTUnOff aftNttÂUS D'UN DELTA. 3S7
Les grands travaux d'endiguement du P6 et une partie des défrichements des revers méridionaux des Alpes ont en lieu do trdzième au dix-septième siècle. Depuis lors, remboachore de ce fleuve s'est avancée avec une grande rapidité dans ruH teneur de TAdriatique : Tendiguement a eu pour résultat « non-seulement d'accroître la masse des matériaux transportés par le Pô vers la mer, mais aussi ^'exhausser de plus en plus 8on lit qui, actuellement, se trouve plus élevé que les maisons de Ferrare.
Les mêmes causes ont produit les mêmes effets pour le Mis* sissipi , depuis que l'industrie de Ttiomme a pris possenion de la vaste région parcourue par ce fleuve ou par ses affluents. Mais, fait observer M. Elie de Beaumont, tout semble annon« cer que la rapidité singulière avec laquelle s'allonge au|our* d'hui le Blississipi est un phénomène temporaire, et pour ainsi dire artificiel.
Les habitants de FEgypte, au lieu de retenir par des digues les eaux du Nil à Fépoque de cbaque crue, les reçoivent dans des canaux, afin de les répandre d'une manière plus complète sur le sol de leur pays. Aussi , le delta du Nil crolt-il d'une manière bien moins rapide que ceux du Mississipi et du Pô , quoique ce dernier fleuve ait un cours relativement peu étendu^ Le contour du delta du Nil n'a pas subi de changement impor* tant pendant les temps historiques, tandis que ceux du Pô et du Mississipi ont rapidement dépassé leur cordon littoral. Apres avoir franchi son cordon littoral, le Mississipi forme un môle qui s'avance au milieu du golfe du Mexique et se teiv miae par cinq bouches disposées en patte d'oie.
e>MUiuu»tt iréB«raic d*aii «cita. — Lorsqu'uu fleuvc atteint la région où son delta s'édifie, sa pente devient de plus en plus
faible, son courant se ralentit, et la masse de ses eaux accumulées sur un même point augmente. D'un autre côté, son lit se comble de plus en plus. Il n'est donc pas étonnant que le fleuTe tende à changer de lit, et, dans ce changement, à prendre plusieurs directions à la fois.
Mais la circonstance qui contribue le plus à la division d'un fleuve en plusieurs branche^, au moment où il va se jeter dans la mer, c'est le mode dont il répartit autour de lui les détritus qu'il a transportés.
Avant d'atteindre son delta, un fleuve coule au milieu d'une région dont la forme se ramène à celle de deux plans inclinés dans le même sens. La rencontre de ces deux plans détermine une lig7ie anticlinale ou thalweg qui coïncide avec le lit du fleuve. D'après cette disposition, représentée par la figure 48, on conçoit que les eaux du fleuve , dans chacun de ses débordements, n'en continuent pas moins à se diriger parallèlement au cours d'eau dont elles ont déserté le lit. Sur les bords du fleuve, momentanément élargi, elles opèrent comme agents de dénudation plutôt que de dépôt, et lorsqu'elles laissent après elles des amas de sable et de gravier, ceux-ci tendent à former des masses terminées par des surfaces à peu près horizontales. La manière dont se déposent les détritus apportés par les affluents du fleuve explique pourquoi la vallée qu'il arrose se présente sous la forme de deux plans inclinés dans le même sens.
Mais lorsque le fleuve se rapproche de son delta, il coule au milieu d'une vaste région sensiblement plane; ses eaux, à chaque crue, suivent, en s'éloignant de son lit, une direction plus ou moins transversale par rapport à la sienne, et comme leur vitesse diminue à mesure qu'elles s'éloignent du fleuve, leur puissance de transport s'affaiblit. C'est donc près des rives du fleuve que la plus grande partie des dé-
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tri tus charriés par les eaux débordées et les plus Yolumineux d'entre eux tendent à se déposer; il se produit ainsi un plan incliné de chaque côté de son lit ^ et ce lit coïncide avec le sommet d'un angle dièdre. Les rives du Mississipi sont la partie la plus sèche de la basse Louisiane ; auprès et au-dessus de la Nouvelle-Orléans^ il existe^ entre le bord du Mississipi et un point situé à 2100 mètres de ce fleuve^ une différence de niveau de 3""^ 55. La même chose s'observe, quoique à un moindre degré, pour toutes les branches de ce fleuve, qui coulent également au sommet d'un dos-d'àne.
La disposition que je viens de décrire, et dont la ûgure 19 donne une idée, s*observe à Temboucbure de tous les grands fleuves, et notamment du Nil, du Pô, du Rhône ; les travaux de l'homme tendent même à la rendre plus nettement accusée. Elle favorise la tendance de tous les fleuves à se bifurquer plusieurs fois près de leur embouchure : elle rend compte de Texistence des lagunes et des marais qui se montrent entre les diverses branches par lesquelles un grand cours d'eau arrive à la mer; elle explique enfin pourquoi un bras du delta, après avoir fonctionné pendant un temps plus ou moins long, s'ob* strue et cède la place à une ou à plusieurs autres branches*
a Le Mississipi forme d'abord dans la mer des bas-fonds qui se couvrent d'une forte végétation de plantes aquatiques et de véritables forêts de roseaux. Chaque année la crue du fleuve ensevelit leurs tiges sous une épaisse couche de limon qui, en s'y fixant, élève le fond d'une quantité variable, et seM de sol à une nouvelle végétation , sur laquelle viendra se déposer un nouveau lit d'argile. Les débris de forêts entraînés à la mer et refoulés par la vague, ou entassés sur les batlures du fleuve, se réunissent eu radeaux ou forment des amas puissants qui , bientôt recouverts de limon , servent de sol à d'innombrables
pfaMiic». Les itre» du fleoYe^ toujours plus exposées aux cau«ss d^atterrisssment que d'autres lieux plus éloignés^ s'élèvent ainsi rapidement^ et^ gràee à cette circonstance^ le Mississipi a âni par couler au sommet d'une colline d^irrigation. Par suite de cette structure^ les débordements qui franchissent les rives du fleuve ne peuvent plus rentrer dans son lit. Les eaux qui le quittent sans retour suivent alors des canaux innombrables nommés hayous, traversant des étangs et formant ainsi des espèces de rivières en chapelet. Les bayous se comportent à leur tour comme l'artère dont ils émanent : leurs rives s'élè* vent^ et^ en débordant^ ils donnent naissance à des bayous de second ordre. » (Thomassy^ Géologie pratique de la Loui-* $iane.)
J'ai déjà dit que les fleuves ne charriaient pas habituellement de cailloux roulés jusqu'à la mer ; les gn» graviers transportés par le Gange s'arrêtent dans son lit à 400 milles de la mer et à 480 milles en amont de Torigine du delta. Au delà de Plaisanoe, le P6 ne charrie plus de cailloux. Les dépôts qui constituent un delta sont exclusivement formés de limon et de sable. Aux dépôts limoneux et sableux se mêlent des troncs d'arbres charriés par le fleuve et des amas de tourbe déposés dans les marais et dans les lagunes qui existent entre les branches du fleuve après sa bifurcation. Ces dépôts contiennent encore des coquilles terrestres ou d'eau douce ^ auxquelles se mêlent des coquilles d'eau saumâtre et plus rarement des coquilles marines< Le sol du delta doit également enfouir k s débris d'animaux de plus grande taille^ tels que les alligators vivant dans le delta du Mississipi^ ainsi que dans celui du Gange, qui est également habite par des tigres.
Tous les deltas, dit M. Elie de Beaumont, semblent modelés sur le même type fondamental. Les détails qui préeèdent, et
CONSTITUTION QÉNÉRALE d'uN DELTA. SOI
dooi une Umm partie est empruntée aux Leçons Se géoiogis pratiqua, a'appUquept^ par ooiiséqiieDt, à tous les dritas qui existent.
En rfcuiiié> un dalla se présente sous la forme d'un triangle plus ou moins irrégulier. Le point où le fleuYe se bifurque pour la première fois est le sommet du delta ; la partie du littoral coAnprise entre les deux branches extérieures en est la base. La forme d'un delta tend à perdre sa régularité lorsqu'il correspond à deux fleuyes dont les embouchures sont très^Toi^ sinea^ ainsi que cela s'observe pour le Pô et TAdige, pour le Gange et le Barrampooter.
Chacune des branches produites par la première bifurcation du fleuve se divise , à son tour^ en branches secondaires , dont le nombre est quelquefois peu considérable (Rhône, Pô), mais qui, d'autres fois, se multiplient, s'anastomosent entre elles et forment un réseau compliqué (Gange, Mississipi).
Tous les canaux qui circulent i travers un delta n'ont pas la méDBQ importance; il en est ordinairement un ou deux par où s'écoule la masse principale des eaux, et ceux-4;i ne jouissent pas toujours du même privilège.
Jadis, le Nil se rendait à la mer par sept bouohes, parmi lesquelles trois dominaient : il n'en compte pk» que dem, cdlea de Rosette et de Damiette.
A l^époque des anciens Btrusques, le cours primitif du Pô était le Pâ^dt-Primaro , qui longe les dernières pentes des Apenains; aujourd'hui sa branche prineipaté est plus au nord.
Le Rhône Se divise, à Arles, en deux branches, comprenant entre elles le delta proprement dit ou Cafnargue. La branche orientale est la plus importante ; jadis c'était la branche occidentale^ aetu^U^neat désignée sous le nom de Petit Bfiéne,
qui avait succédé elle-même à une autre branche qu'on appelle le Rhône mort. Près de son embouchure , le grand Rh6ne actuel se divise en plusieurs bras, dont Tun finira par dominer, et qui sont séparés par des îles basses {teys) formées de sable recouvert en partie par la végétation.
Le Mississipi, dont le nom signifie, dans la langue indienne, père des eaux troubles, se dirige vers la mer par une branche principale, après avoir laissé à sa droite une branche importante appelée VAtchafalaya.
Le Gange présente deux bras principaux : THoogly est le moins important des deut. ,
Entre les ramifications du fleuve se terminant par un delta se trouvent des lagunes et des marais dont le niveau est souvent inférieur, jamais supérieur à celui de ses eaux.
Enfin, le long de la base du delta se développe l'appareil littoral auquel le delta doit en partie son existence, et que, d'autres fois, il contribue à former. Cet appareil littoral présente des solutions de continuité auxquelles correspondent les bouches du fleuve.
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d'eau, qu'ils se terminent ou non par des deltas, contribuent à augmenter l'étendue de la terre-ferme. Les prêtres égyptiens disaient que le sol de TEgypte était un présent du Nil. De même, la basse Louisiane est un produit du MississipK Le fleuve des Amazones nous a fourni un exemple des dé|)ôts littoraux auxquels un fleuve pouvait donner naissance, même lorsqu'il n'avait pas de delta.
J'ai fait l'énumération des circonstances susceptibles d'accélérer ou de ralentir la progression des deltas; quant au taux