L'ESPÈCE AU POINT DE VUE GÉOLOGIQUE
(6t pénétré de cette pensée quil faut un temps très long pour que la disparition d'un grand nombre de formes animales et Tégétales s'effectue. On est ainsi conduit à rechercher des agents de destruction plus puissants que ceux qui viennent d'être indiqués.
Nous avons établi Tim possibilité de recourir à des cataclysmes se manifestant sur toute la surface du globe. Il faut donc^ pour expliquer la disparition des formes animales et végétales, admettre que chaque espèce a, comme l'individu, une limite fatale à son existence , ou supposer une cause inconnue, mystérieuse -, venant à divers intervalles anéantir la majeure partie des êtres existants pour les remplacer par des espèces nouvelles.
i.*Mp*ce an point «e irne ««oiogiqae. — Les naturalistes sont loin d'être d'accord sur ce qu'il faut entendre par le mot espèce. Les uns soutiennent que l'espèce existe et qu'elle est immuable dans tous les pays et pendant tous les siècles; les autres, ainsi que nous venons de le voir, pensent, au contraire, qu'elle varie indéfiniment et qu'elle n'est, par conséquent, qu'imc abstraction de notre esprit. Je crois inutile de présenter au lecteur le résumé des débats soulevés à ce sujet; il me suffira d'exposer, en peu de mots, quelle est l'idée que Ton doit, selon moi, se faire de l'espèce, surtout lorsqu'on se place à un point de vue purement géologique.
L'espèce est tout à la fois une réalité et une convention.
L'espèce est une réalité parce que, quelle que soit la puissance de déviation dont elle puisse cire douce, cette puissance a des limites ; l'homme n'est point un singe perfectionné, ainsi que le disait Lamarck. Transportons-nous par la pensée à un moment de rénovation organique; chacun des êtres nouvellement
crées sera suivi d'un nombre considérable de générations : rensemble des individus provenant d'un même être, vivant à la même époque ou à des époques différentes , constitucn
une espèce, dont le prototype nous sera fourni par Tindividu qui aura servi de souche à ces générations successives. En appréciant à sa juste valeur la puissance de déviation dont peuvent être doués, par rapport à leur prototype, les individus appartenant à une même descendance, il sera possible do reconnaître pour chaque être organisé le prototype dont il provient etj'par conséquent, de désigner son espèce. Il est permis, au moyen d'expériences et d'observations multipliées, de calculer Tamplitude du mouvement oscillatoire de Tespèce; ci mouvement oscillatoire s'effectue entre des limites encore indéterminées pour nous, mais réelles.
Expliquons maintenant pourquoi, selon nous, respëceesl iino convention. Soient D et K deux formes parfaitement caractérisées. Elles constituent deux espèces bien distinctes; maisdrs formes intermédiaires a, *, c, etc., rattachent ces deux espèces entre elles et à d'autres espèces voisines. Nous avons donc une série de formes organiques passant insensiblement les une aux autres et, dans cette série, qui présente la disjK)sition suivante
a, by c, D, e, f, g, h, ij, K, /, m ,
les formes intermédiaires ne sont pas seulement des hybrides ; elles ont une existence indépendante et si, après plusieurs générations, elles sont susceptibles de revenir vers K s types D ou K, c'est grâce au pouvoir de déviation inhérent â chaque forme et non en vertu de cette loi qu'on a appela retour au type primitif. Deux autres termes de la série pourraient être choisis comme types, c*est à dire comme espèces et
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alors D et K passeraient à Tétat de formes intermédiaires. C'est pour cela qu'il nous parait permis de penser qu'il y a toujours dans la détermination des espèces quelque chose de laissé à l'arbitraire.
Nous avons dit que tous les termes de la série qui vient d'at* tirer notre attention ont une existence indépendante. Chaque fois, en effet, qu'une nouvelle colonie d'êtres organisés apparaît sur notre planète , ceux-ci n'y arrivent pas par individus prototypes. La nature ne veille pas à ce que chacune des forroes nouvellement créées soit représentée par un type unique ot toujours également éloigné des types voisins. Elle se soucie fort peu et de nos classifications et de l'espèce qui n'existe pas pour elle. Elle a répandu la vie comme au hasard, à protusion, j'allais dire sans ordre. En un mot, la faune actuelle, par exemple, a offert, dès le premier jour de son apparition , la variété de formes que nous lui voyons déployer à nos yeux.
Par conséquent, en se plaçant à un certain point de vue, on peut dire que l'espèce n'a pas une existence réelle. Il est impossible d'en donner une définition rigoureuse et de fournir un critérium qui permette de s'en faire une idée bien précise. L'emploi des semis, l'étude des hybrides et des croisements, l'observation du nombre des générations pendant lesquelles certaines espèces sont fécondes, etc., ne prouvent rien contre ceux qui font remonter l'origine de la variété infinie des formes organiques à l'époque où chaque rénovation s'est opé* rce. Les procédés indiqués pour reconnaître les espèces ne sont pas d'ailleurs d'une application possible pour la presque totalité des animaux et des végétaux vivant actuellement; leur emploi est même tout à fait impraticable pour le géologue.
Pourtant, l'espèce plus ou moins bien comprise est la base de là science. Dans la nécessité où l'on est de lui supposer une
existence quelconque et dans Timpossibilité d'en donner une définition rigoureuse, il semble convenable de se placer à un point de vue philosophique et de se représenter la marche de la nature, lorsqu'elle fonctionne comme puissance créatrice.
Comme puissance créatrice, la nature n'a pas de limites. Entre deux formes organiques quelconques, elle peut en placer une troisième et, par des interpolations successives, parvenir à rendre insensibles les nuances qui lient une forme à une autre. Les formes organiques constituent, depuis l'infusoire jusqu'à l'homme, une série qui croît selon une raison représentée par un nombre variable, souvent très faible. Cette série nous montre les espèces se fondant les unes dans les autres comme les couleurs du prisme. Elle est sur certains points interrompue par des hiatus que les découvertes géologiques font disparaître en grand nombre. Pour y établir des coupes séparant les formes qui se rattachent à un même type appelé ft espèce , d on est obligé de suivre une méthode un peu arbitraire. Dans ce travail , le naturaliste ne doit pas compter sur un critérium incontestable; il doit se fleràson tact; il doit compter et peser avec soin , avant de se prononcer, les ressemblances et les dissemblances qui existent entre les formes qu'il compare et c'est là, en définitive, ce que font tous les naturalistes, même lorsqu'ils sont partisans convaincus de Tinva* riabilité des espèces.