‹ Profession d'avocat (volume 2)Chapitre 37 sur 102 · SECTION II · texte numérisé non relu

SECTION II

fUA LES ^TCDBS ER oÉlfiaAL QOI iOZIT lliCBSSAIIlES A LA PftOFESSiOH d'avocat { l'ordre DB S*Y livrer; le PLaV d'uHB COVrÉREKCE ; ET LA MANIERE DB SE rORMER OHE BIBLIOTHEQOB.

(Seconde lettre de CAMUS. )

Vous me marquez , monsieur , que ma dernière lettre a achevé de vous déterminer à engager M. votre fiis à la profession d'avocat « et qu'elle Ta décidé lui-même à l'embrasser; vous voulec maintenant que je lui indique les études auxquelles il doit se livrer.

Si vous veule» bien vous rappeler, monsieur, l'idée que je vous ai donnée de l'avocat , en le définissant un Lomme de bien qui aide les autres de ses conseils et de son éloquence , qui les conduit par des avis sages , et qui les défend par ses écrits et par ses discours , vous concevrez facilement que le plan ^ étude, capable de former un tel homme, est trcsvaste. Je me propose d'abord de jeter un coup d'œil ]*apide et général sur les connaissances nécessaires à l'avocat, d'indiquer à M. votre fils quelques vues sur l'ordre que Ton peut mettre clans Facquisition de ces connaissances , sur la manière d'abréger ses études , et de se les rendre plus utiles par des co/iférences ] eiAn f de dire un mot sur le soin qu'un jeune avocat doit avoir de se composer une bibliothèque.

L'éloquence est une partie essentielle à l'avocat ; il faut que <lès sa jeunesse il l'étudié et s'y forme. Pour lui montrer le but et i objet de son étude , j'emprunterai les expressions du sage abbé Fleury. « Je n'entends pas ici , par éloquence , ce » qui fait faire ces harangues de cérémonie et autres discoui's » étudiés qui chatouillent l'oreille en passant, et ne font le M plus souvent qu'amuser. J'entends l'art de persuader eifecli- » vement, soit que Ton parle en public ou en particulier j

^8 Études^ nécessaires à un aiHHiaU

» j'entends ce qui fait qu'un avocat gagne plus de causes qu'un » autre 9 qu'un magistrat est le plus fort dans les délibéra - 9 tions de sa compagnie ; en un mot , ce qui fait qu'un «homme se rend maître des esprits par la parole. » {Du choix des études , n°, 3i ).

Gomment acquérir ce talent précieui ? Donner à sa parole ou à ses écrits cette douceur qui pei'suade , cette clarté qui ne laisse aucun doute dans l'esprit de l'auditeur, cette précision qui ne l'entretient jamais au delà du moment où son attention va cesser ; cette adresse qui saisit le faible des objections pour les réduire en poudre ; enfin , cette force qui subjugue , entraine, et ne permet pas de résister? Peu de préceptes , beaucoup de modèles : tel est mon avis , monsieur. Je m^explique. Les règles de l'éloquence ne sont ni arbitraires ni factices; ceux qui les ont recueillies ont observé, dans les discours auxquels ils avaient vu produire les effets de l'éloquence , les principes qui avaient pu être la cause de ces effets; leurs réflexions ont formé ce que nous appelons l'art de la rhétoiique. Il est nécessaire de connaître cet art, pour lire avec plus de fruit les mêmes ouvrages d'après lesquels les préceptes ont été rédigés ; mais puisque ces ouvrages sont encore entre nos mains, ce sont eux surtout que nous devons lire et méditer. Ainsi le sculpteur apprend de ses n>aîtres les règles» des proportions , et la manière de tenir le ciseau ; l'étude des modèles fameux et son génie le mènent à la perfection.

Dans le cours ordinaire des classes, on s'instruit de que!ques-uns des préceptes de l'éloquence , on apprend les tei*mes de l'art; pour en faire une étude plus particulière, relisez le second volume du Traité des études , le Traité du sublime, et les deux traités de Cicéron, intitulés, l'un, De l'Orateur, l'autre, L'Orateur. Cicéron y traite des règles de l'éloquence en orateur parfait : en même temps qu'il apprend à devenir éloquent , il inspire la passion de l'être , par les éloges sublimes qu'il fait de 1 éloquence (i). Voulez- vous quelque chose

(f) Quid est tam potcns tamque mngiiiflcuin , qaàm populi motas , judicum religioncsy scnatûs graviUtcin ^ uuius orationé coaverîi ?

Études nécessaires à un çtiHKùi, «79

qui 9e rapproche davantage de nos mœurs et de notre temps » lisez la préface qu'un avocat estimable (M. Besnard) a mise à la tête de la collection des œuvres de M. €ochin (1). Joignez aux préceptes de Téloquence ceux du raisonnement; remplissez- vous des principes de la Logique^ connu sous le nom de Port-Royal (2).

Vous vous êtes mis en état de sentir les beautés de Tart oratoire^ vous connaissez ses ressources, ses mouvemens, ses figures; lisez ])émosthène, et après Tavoir lu, relisez-le encoi*e. Comparez ce plaidoyer célèbre où il défend Ctésiphon contre Eschine, avec le discours où Ëschine accuse Ctésiphon ; suivez la marche des deux orateurs ; appliquez-vous à découvrir ce qui constitue la supériorité de Démosthène sur Eschine. 31éditez ensuite Cicéron ; n'ignorez aucun de ses discours. Etudiez d'Aguesseau , mais que Cochin ne sorte jamais de dessous vos yeux. Je vous indiquerais d'autres orateurs ; mais pourquoi, lorsque Ton tend à la perfection, ne pas s'attacher Uniquement à ceux que nous croyons y être arrivés? La vie .est bien courte pour l'employer à des études qui ne soient pas de la première utilité. Lemaître, Patru, Erard, Gillet, nous ont laissé des plaidoyers dont la lecture peut être utile, sans doute; mais lisez plutôt trois ou quatre fois Cochin (3).

Qaid porrô tam rcgiam, tam libérale , tam munificam , qaàm opem ferre supplicibus, excitare afllictos, dure salatem, liberare periculis , retinere homines in civitatef Qaid autem tam necessarium quàm tenere semperarma, quibas vel tectus ipse esse possis, vel provocare impi'oboSy vel te alcisci injuria lacessitus ? {De Oratore, lib. i , no. 8.)

(1) Cela ne suffit pas. Lisez aussi les Intitulions oratoires de M. De« lamalle.

{i)Adde celle de Condillac. Elle est plus courte et plus philosophique : Elle repose sur cette règle fondamentale : La liaison des idées.

(3) Trois ou quatre fois Cochin ! Six volumes in-4'*. C'est beaucoup à une époque surtout où il y a tant à lire. (Cochin peut être le modèle d'une discussion sage. Ses compositions sont en général bien ordonnées et ramenées à un poiiat unique et central autour duquel il groupe les moyens secondaires. Mais elles soot aussi sans couleur,

a8o Eludes nécessaires à un ai^oeat.

Apprëbenderez-vous -de n'ftvoir qu'une manière, de ne sembler qu'à un seul homme ? Et plaise à Dieu 'que von» n'ayiez jamais que la manière de Cochin , que vous ne ressembliez jamais qu'à lui !

Il n'est pas possible de prendre du goût pour Téloquence sans en avoir pour la littérature. EUe est Utile pour perfeetionner l'éloquence, elle orne le discours, elle y apporte des richesses et des grâces ; mais ce n'est pas le seul point de vue sous lequel je la considère. La littérature est utile même au junsconsulte qui ne se destine point à parler en public; elle adoucit l'âpreté des autres études. Les traités de la plupart des auteurs de droite écrits d'un style dur et pesant, donnent une manière de composer désagréable et ennuyeuse; l'aménité , la politesse se perdent , lorsque l'on demeure constamment enfoncé dans des matières abstraites et sérîeuses : la littérature corrige ces défauts ; elle forme le style , entretient ses agrémens, et répand de la douceur et de l'urbanité dans les paroles comme dans le caractère. Enfin, n'est-ce pas un délassement nécessaire pour celui qui s'est fatigué à suivre les querelles et les petites discussions qui agitent les hommes, de les voir quelquefois moins tristes, moins fôcheux, et tels qu'ils ont été dépeints par des génies aimables ? Ce délasse^ ment est à l'esprit ce que la campagne est au corps , lors-

généralement dé|)oaryue8 de tout mouvement oratoire. Beaucoup de gens pensent que ce qu'on appelle ses plaidoyers ne sont que des esquisses qu'il animait à Taudience du feu de sa déclamation. Le style est fort inférieur pour le brillant et le poli à celui de d'Aguesseaa , dont les connaissances littéraires et philosophiques sont d'ailleurs beaucoup plus relevées et plus étendues , et en font un modèle plus parfait que Cochin. Ajoutez à cela que la plupart des questions que Cochin a traitées (matières bénéficiales) sont si éloignées de nos usages et de notre jurisprudence moderne, qu'ils ont beaucoup perdu de leur intérêt. On lira plus volontiers et avec plus de fruit, les Antiales du Barreau français , édition de Warrée , qui offrent des modèles pris du barreau ancien et du barreau moderne^ avec des notices en général fort soignées, et qui fout connaître le caractère et le genre de talent dc> chaque orateur, en suivant Tordre des temps.

Etudes nécessaires à un avocat. i8i

qu*aif«ïapprûches de l'automne noa» fuyons le sombre sëjour des villes.

L'étude des lettres a d'autres avantages encore. Des événemens imprévus peuvent rendre tout à coup inutiles de longues et sérieuses études. -M n'est pas sans exemple que, dans des momens de troublé, les lois soient i*éduiteh au silence , et que la science du droit devienne presque inutile. Les lettres sont de fidèles compagnes qui n'abandonnent point ^lors celui qui leur a consacré autrefois quelques-unes de ses veilles; elles lui fournissent plus d'un moyen de consolation; elles charment au moins ses ennuis. Nos prédécesseui*s connaissaient bien ces avantages précieux de la littérature. Les lettres n'étaient nullement étrangères aux Pasquier, aux Chopin , et aux autres avocats célèbres de ce temps ; les langues savantes leur étaient familières \ et si on leur a reproché avec justice d'avoir quelquefois prodigué leur érudition sans assez d'économie, il faut aussi éviter l'extrémité opposée. L'abus de l'érudition doit cesser par lin effet du goût, et non par Teffet de l'ignorance.

Gicéron exigeait de l'orateur qu'il fût instruit de tout ce qu'il peut y avoir d'important ; 'qu'il connût même les at*ts. Il voulait qu'il se procurât ainsi l'abondance et la fécondité qui lui sont si essentielles, et qu'en même temps il se mit en état de défendre toutes sortes de causes, même celles où le point de difficulté peut dépendre des principes de différentes sciences (i). Mais Gicéron ne parlait que de l'orateur; et combien l'étendue de connaissances qu'il lui croyait nécessaire, l'est -elle davantage à l'avocat que nous voulons former; à l'orateur jurisconsulte, auquel on s'adressera pour être éclairé sur tous les objets qui divisent les hommes? Aucun genre d'étude et de science ne doit l4ii être étranger ; il faut qu'il ait ce que Cicéi*on appelle omnium rerum magnarum atque arlium scientiam. Les affaires qui se présentent font sentir l'utilité de ses connaissances. Je ne demande pas qu'on soit

(i) Voyez ci-après la section intitulée : De l'Utilité des connaissanca physiques dans l'exercice de la profess'.on d'ai'ocat.

^6a Etudes nécessaires à un aiH>cai.

instrait des détails relatifs aux arts; mais il faut savçofar «a gënéràl comment les arts sont utiles à la société, et la ma.liîèi*e dont ils procèdent. Prenons pour exemple le commerce. 11 n'est pas question de s'instruira journellement du prix du change sur les différentes places , de la rareté ou de l'abondance actuelle de telles et telles marchandises; si ces détails sont nécessaires , on les apprendra de la bouclie du n^ociant : mais quelle idée ce négociant concevra-t-il de Ta vocat auquel il viendra s'adresser , si celui-ci ne sait pas même ce que cest qu'une lettre de change, qu'un ordre, qu'un at^al, que fesconpte (i)-; s'il ne met aucune différence entre le commerce dans l'intérieur du royaume et le commerce avec l'étranger, entre le commerce de' terre et le commerce de mer; è'il ignore ce que c'est qu'un contrat à la grosse, comment on fait as^ surerun chargement , ce qu*on entend par une charte-partiey un connaissement , etc.? Il pensera qu'un homme, novice sur tous ces points, n'a pas même lu l'ordonnance du commei'oe, et il confiera ses intérêts à quelqu'un plus instruit. 11 en est de même des autres sciences pratiques, dont les objets peuvent donner lieu à des contestations (2); il faut que Tavocat soit en état d'entendre le client, qui vient lui exposer le sujet de ses demandes.

Un autre genre d'étude indispensable à l'avocat, cest Tétude de l'histoire, au moins dans la partie qui se rapporte à la législation. Les lois humaines ne sont pas des décisions ab- 6ti*aites, de morale et d'équité, qui déterminent théoriquement ce qui est juste et injuste. Toutes leurs dispositions sont pratiques, et la plupart ont été écrites ^lles que nous les lisons ,

(i) Et les négociatîi0s de laBonrse! marchés à termes , transferts , rrports , différences , etc. « etc. 1 Voyez le Manuel des ageus de change.

(a) Cela èït vrai, surtout depuis que Tindustrie a fait chez nous de si rapides progrès. Les brevets d'invention, les machines , donnent lieu chaque jour à des questions de propriété dans lesquelles Tavocat a besoin de connaître , au moins d'une manière générale , les procédés des sciences physiques et des arts , d abord pour comprendre soa client, et ensuilc pour expliquer sa cause aux magistrats.

Eludes nécessaires à un avocat. 283

eu égard à cei^taioes circonstances dont il faut s'instruire, si ron veut saisir le sens de la loi. L'étude est même d'autant plus nécessaire sur ce point, qu'il nest pas question de principes que le bon sens découvre seul, ou de conséquences auxquelles un raisonnement exact puisse conduire; il s'ai^it de faits qu'on ne saurait apprendre qu'en feuilletant les écrits dans lesquels ils se trouvent consignés. Dumoulin, qui vit le goût des bonnes études se renouveler, insiste fortement, dans la préface de son Traité des fiefs , sur l'utilité de l'histoire. Comment entendre les lois romaines, si Ton ne connaît pas le gouvernement des Romains et les révolutions qu'il a éprouvées ? les lois françaises, si l'on ne connaît pas ce que les Français ont été dans les divers âges.?

Peut-être êtes-vous surpris, monsieur, que je n'aie parlé jusqu'ici que d'éloquence, de littérature, de connaissances générales et d'histoire, sans avoir encore dit un mot de l'é^ tude du droit. Ne croyez cependant pas, ou que j'aie oublié que la science du droit est l'étude capitale de l'avocat, ou que je veuille faire de l'avocat que je désire former, un savant universel; ce serait une chimère. J'ai commencé par indiquer toutes les connaissances que je crois nécessaires ou utiles à un avocat , et deux raisons m'y ont déterminé : l'une , est que ce n'est point un espace de temps 'fixe que le jeune avocat doit y donner ; cette étude lui servira , ou d*occupation dans les momens dont il pourra disposer, ou de délassement pendant tout le cours de sa vie. La seconde raison est que, le jeune avocat ayant un plus grand nombre d*intervalles libres, c'est dans ces premières années surtout qu'il amassera des conuaissauces accessoires à celles du droit.

Je de vrais, main tenant m'occuper, monsieur, de tracer à monsieur votre fils un plan d'étude du droit ; mais c'est une matière trop importante pour ne pas exiger un peu plus de réflexions de ma part, et une discussion particulière. Le droit peut se distribuer en plusieurs parties : droit naturel et pu* blic, droit romain , droit français , droit éti'anger, droit ecclésiastique, etc., etc. Je ferai des deux premières parties de cette distinction le sujet d'une lettre; du droit français, le sujet

aftf Eludes nécessaire^ à un at>ocai,

«Tuoe^éconde, et je parlerai dans une autre do droit ecclésiastique et du droit étranger (i) Voyons seul6iDfe>nt îd de quelle manière nous ordonnerons les études de notre jeune avocat.

Je suppose monsieur votre fils parvenu à la fin de son cours de philosophie : une première question est de savoir s'il se donnera , dès ce moment , à l'étude du droit , ou si vous commencerez par l'envoyer cheai un procureur (a) , pour y apprendre comment les procès s'instruisent, quelle est la forme de l'attaque et de la défense.

La connaissance de ce qu'on appelle la Pratique est indispensable à un avocat. La sanction des lois prononce , ei» plusieurs cas , la nullité de ce qui est contraire à leur disposition, et c'est pourquoi il arrive quelquefois , comme on le dit , que la forme l'emporte sur le fond. Ignorer la forme, ce serait donc couru* le risque de laisser ses cliens tomber dans des fautes irréparables , ou se réduit^e à l'impossibilité de les défendre , s'ils sont attaqués par des moyens de forme. Il semblerait qu'on dût connaître la procédure et ses règles, en méditant les ordonnances qui les ont fixées, en y joignant la , lecture d'un de ces recueils imprimés que l'on appelle des Styles y dans lesquels on trouve des modèles de difféi^ens actes de procédure. Cette voie néanmoins n'est pas tout-à-fait suf-

(i) Ce plan d'étude, quelque vaste qu'il soit y. nest pas encore complet. Camus lui-même s'en est aperçu ; car, aux six lettres qui composaient sa première édition , il en a ajouté , en 1 8o5 , une septième sur Véconomie sociale , l'administration intérieure et les relations extérieures» Mais cette lettre elle-même, trop superficielle sur ces grands objets d'étude , m'a paru insuffisante , et je l'ai fortifiée par uh article de M. de Cormenin , sur \e droit administratif ; un autre de M. Berville* sur le droit publie , auquel j'ai joint quelques pages sur l'étude du dioit constitutionnel; mon frère m'a communiqué ses réflexions sur le droit criminel f y ai également réuni plusieurs yro^e/ii qui m'ont paru intéresser au plus haut degré \a profession daxocaty telle qu'on doit la concevoir aujourd'hui. .

(a) Ce n'était pas l'avis de Pothier. Voyez ma Notice sur sa s'ie , eu tête de ses œuvres , page cxx vi , et la lettre sur la procédure.

Etudes nécessaires à un avocat, a85

lisante, soit parce que tous les cas particuliers non^pcis pu être- prévus, soit parce que certains articles ont été interprétés et d'autres abrogés par l'usage. La vraie manière de connaître parfaitement la procédure est de fréquenter les études des procureurs, où. elle se fait.

Il est imposible , d'un autre côté , monÂcur, de vous dis«simuler le danger qu'entraîne la société de quelques-uns des jeunes gens avec lesqueBLpn contracte des liaisons dans ces études, et qui, étant la, plupart éloignés de leur patrie , n'ont souvent à réponcîre de leur conduite qu'à eux-mêmes. Je n'ai pas besoin de vous développer cette inflexion , pesëz-la mûrement ; et si elle vous fait un trop forte impression , il ne sera pas impossible de trouver des moyens qui pourront suppléer, en partie , à ce que monsieur votre ûls apprendrait dans letude d'un procureur.

Supposé que vous ayiez parmi les procureurs un ami sûr, il faut lui envoyer monsieur votre fils , aussitôt après sa philosophie. Vous trouverez peut-être surprenant que je vous propose de mettre un jeune homme au milieu des procès, avant de connaître un seul principe de droit ; mais , outre que cet inconvénient n'est pas aussi réel qu'il semble d*abord , voict les raisons qui m'empêchent de m'y arrêter. Si un jeune homme qui doit entrer chez le procureur, n'y va pas aussitôt après la fin de ses études , on lui fera donc coqjimencer d*abord son cours de droit ; qu'on l'interrompe ensuite pour l'envoyer chez un procureur, il oubliera une partie de ce qu'il aura appris ; d'ailleurs , s'il est une fois livré à l'étude de^ questions de droit , il aura de la peine à s'appliquer à la pto/cédure, dans un temps où, n'en concevant pas encore l'importance, il n'en sentira que 4a sécheresse. Lui fera-t-on étudier le droit, tandis qu'il est chez le procureur? c'est l'exposer à n'apprendre ni le droit ni la pratique. L'étude de la procédure ne lui laissera pas assez de loisir pour suivre celle du droit ; et l'étude du droit sera un pi*étexte pour se débarrasser, toutes les fois qu'il le voudra , d'un travail ordinairen ent fastidieux. L'étude de la procédure a des dégoûts ^ qu'il faut être contraint de dévorer.

286 jKiitdes nécessaire» à mn avoeaà.

Mon idée n'est pas, «a reste, qu'on envoie m jeme chcx an procorenr sans lien savoir qoi le pvqpsrt k et q«ll* doit 7 apprendre. Il faat lai mettre entre les mains rordoonance de 1667, avec le commentaire de M. Jonsse^ et le Ko tioonaire de droit et de pratique de Ferrière. L'ordonnance de 1 667 est la loi de la procédare , et à la télé da commentaire de M. Jousse , on trouve une introduction qoi donne des idées générales , mais nettes et précises, sur la nécessité des difierentes parties de la procédure (1). A l'égard du Diction* naire de droit et de pratique^ on doit» dans ses commence-» mens, l'avoir en quelque façon perpétuellement ouvert, pour 7 cbeixher la définition des termes dont on ne connaît point encore la valeur. On peut lire ensuite le Traité des cJoligations, de M. Pothier, et l'Institution au droit français , par ArgoUi Ces deux ouvrages fournissent d'excellens principes de droit, et autant qu'il en faut dans ces commencemens ; le surplus da temps sera absolument emplo7é à travailler à la procédure. Avec de la bonne volonté et de l'assiduité, deux ans passés cbex le procureur, apprendront tout ce qu'on doit savoir de pi*océdure.

Dans le cas où vous ne placeriez pas monsieur votre fils chez un procui*eur, ce n'est plus par Tétude de la procédure que je suis d'avis qu'il commence , mais par l'étude du droit. C'est en partie par l'assiduité aux audiences, qu'il s'instruira delà procédura (2). Or, à l'audience , les questions de procédure sont souvent mêlées avec les questions de droit ; ainsi ce serait perdre son temps que de suivre les audiences avant de rien entendre aux matières de droit.

Lorsque monsieur votre fils sera arrivé au moment de com-

- (i) Pour rëtude de la procé-lure moderne, voyez ci-après rartide de M. Carré.

(a) Ce n'est point aux audiences qu'on apprend la procédure ; mais si Ton a déjà étudié le droit et qu'on soit en état de suivre la diseur sion, on apprend à traiter les affaires, à les discuter oralement, à connaître les bienséances oratoires par la double attention que Ton apporte, en écoutant les orateurs , aux qualités que Ton veut acquérir et aux défauts qu'il importe dévilrr.

Etudet nécessaires à un avocat, ^87

menccr l'étode du droit , soit après avoir été chez i^ procureur, soit , d|ins le cas où il ne prendrait pas ce parti , après avoir terminé son cours de philosophie , le premier livre qu'i^ doit lire , est le Traité des Devoirs de Cicéron. Ce conseil est celui que M. Fourcrpi, célèbre avocat, donna à M. Bretonnier, dans le temps où celui-ci commençait à s'attacher au barreau. ( Préface des Questions de Droit, par Bretonnier. )

Pline l'ancien dit quelque part , en parlant des Offices de Cicéron, que c'est un ouvrage qu'il ne suffit pas d'avoir tous les jours dans la main , mais qu'il faut apprendi^ par cœur : Quœ volumina ediscenda , non modo in manibus habenda guotidie. Monsieur votre fils sait où il doit puiser les maximes d'une morale incomparablement plus parfaite et plus sublime que celle de Cicéroti; mais ce qui lui est nécessaire dans ce moment, c'est une morale développée par le raisonnement, qui lui rappelle ces principes du juste et de l'injuste , que la nature a gravés dans le cœur des hommes , et qui lui fasse voir comment ces principes généraux , s'appliquant aux cas particuliers , décident que telle action est juste ou injuste. Le Traité des devoirs sera pour lui une institution au dix)it naturel.

Cicéron a souvent pi*ofité, dans ses ouvrages philosophiques, des écrits de Platon. Monsieur voti*e fils ne serait- il pas en état de lire quelques-uns de ses dialogues dans leur langue originale , surtout ses dialogues sur le Juste ? Ces derniera sont les mêmes que l'on défigure assez mal à pi*opos sous le titre de la République y tandis que Platon n'y parle de république que comme d'un terme de comparaison , et que son ob: jet principal , réel , unique même , est de former et de régler le cœur de l'homme. Avec quelle urbanité, quelle douceur, quelle grâce , quels charmes , Platon fait parler Socrate ! Que n'est-il possible de présenter toujours aux jeunes gens la sagesse sous un extérieur aussi aimable ? £lle les séduirait.

Le plan de l'étude du droit n*est pas absolument libre; il est déterminé. en partie par des circonstances auxquelles il faut avoir égard : i". On est obligé de prendre des degrés dans la faculté de droit avant d'être reçu avocat, et de soutenir

588 JÊitudes nécessaires à un avocat.

diflëi-eiM actes académiques , daii-i lesquels il est question , non-seulement du droit i-ouiaio , mais aussi du fli-oit canonique et d" droit français ; ï". un jeune avocat ne peut être incrit sur le Tableau, qu'après avoir fiéquenté les audiences^ gon propre intérêt doit le rendre eiact à remplir cette obligation ; et il lui est impossible de profiter de ce qu'on dit aux audiences, s'il n'a quelques notions des matières qu'on ; traitet 3", comme le temps des études est long , on ne doit pas négliger les occasions qui peuvent se présenter de plaider quelques causes; et il est incertain si les premières questions qu'on Mira à traiter appartiendront au droit romain , ou au droit coutuniier, ou au droit ecclésiastique.

D'après ces réflexions , je pense que la première année des études d'un avocat doit être employée en entier à l'étude des institutions du droit romain , du droit français et du droit ecclésiastique. Li's notions générales acquises sur ces trois espèces de droits, faciliteront l'étude approfondie de celui auquel ou se livrera dans les années qui suivront.

Pour le droit l'omain , on ne peut rien étudier de meilleur que les Institules de Juslinien ; c'est le titre d'un livre élémentaire , composé par l'ordre de Justinien , sur le modèle de pareils ouvrages , dressés par les anciens jurisconsultes , et en particulier sur les institutions de Gaïus. On étudiera assidAmcnl les ciplîcalions du professeur, et, de retour chri soi , on tira le commentaire de Vinnius (i). Les Institutions de Al. Fleuri donneront les principes fondamentaux du droit ca-

(i) Dans mon opinion, tes tiaîtés à'itçineicius sont prù Ce râbles au COmmentaiie de flnolui, comnie ouvrages élemetilaires. La forme de commentaire est lourde et diiTusc. La méthode d'Heinecciui, qai procède aystcmaliqnemeut par détinilion et avec des diviiioni qui reposent l'attention en la partageant, est pins rationnelte , plm claire, plus fiicile il saisir et à retenir. Liiez ses AiUîqiiità pour rliistuirc du droit, ses Sleaienla pour les principes, ses Btcilationei jiour tes dcTcloppemens et les explicutioiis , ses Pandecla enfin , pour avoir une idée sommaire , maii exacte , de tout le curps de droit. ]l faut aussi mettre an rang des Evrtt ilémtHlaini aciueù , tes Intliluln de Om»i.

Eiudet nécessaires à un at^oCat. 289

Doniqiieet de la discipline ecclésiastique : celles de Lanceiot mettt^ont au fait des matières traitées dans le corps du droit. On peut se servir utilement de la traduction qui a été donnée par M. Durand de Maillane , et dans laquelle il a l'emarqué la différence qui se trouve sur plusieurs points importans , entire notre droit ecclésiastique et le droit établi par les décrétales. Le premier voluœe de cette traduction est intéressant ; il contient une notice des différentes pai*ties qui composent le droit canonique, et des compilations de canons qui ont précédé ou suivi celles qui sont comprises dans le corps de droit. Enfin , à l'égard des principes du droit français , c'est dans l'Institution d'Argou,et dans les Règles du droit français de Pocquet de Livonnières, qu'on doit les puiser. Ces deux ouvrages renfei*ment les principes les plus 8Ûi*s , exposés de la manière la plus précbe.

Je considère les autres études accessoires à celle du droit comme un délassement ; ainsi le repos dont l'esprit a besoin , après s'être livré à des méditations profondes et abstraites , fournit de lui-même une place à ces études. On peut , dans la matinée, donner une heure à l'histoire, et l'après-midi, le même espace de temps à la littérature ; on lui consacrera les premiers momens où l'on rentre dans le cabinet après le repas ; il y aurait quelque danger à se livrer alors à des objets plus sérieux. Si Ion suit exactement cette méthode, jusqu'à ce que le temps vienne où l'on n'aura plus le loisir de disposer de deux heures, sur douze ou treize que l'on peut habituellement donner au travail (i) , on connaîtra insensiblement ce qu'il y a de plus excellent dans l'histoire de la littératui*e.

Comme le droit romain est celui que Ton étudiera le premier, il est à propos de commencer aussi par la lecture de rhistoire romaine. Tite-Live est l'historien de ce qui s'est passé dans la république : Tacite peint les premiers empereurs, leurs ministres, et quiconque, sous leur règne, a eu quelque emploi dans le gouvernement. Après ces deux livres

(i) Doazc on treize heures de travail par joar, entendez voua, jeunes gens ?

agp Études tUcessams à un avocate,

essentiels , il faut , pour abréger, prendra les auteur» qui ont formé un coi*p8 d'histoire sur les mémoires des à:rivains contemporains. L'Histoire des Empereurs , par M. Grévier, et du Bas-Empire» par MM. le Beau et Ameilhon, mérite une ap« plicatibu particulière , parce que c'est celle des temps où ont régné les princes auteurs des lois recueillies dans le Gode , et où les jurîsconsultes , dont les ouvrages ont fourni les extrait» qui composent le Digeste, ont vécu.

La lecture de l'histoire romaine se trouvera terminée avant que l'étude du droit romain soit finie; ainsi l'histoire de France précédera en partie l'étude du droit français. Nou» avons plusieurs historiens, mais la plupart sont diffus; et d'ailleurs ils n'ont pas traité l'histoire d'une manière analogue à l'objet que doit se proposer un avocat. Il lui est peu intéressant de savoir comment telle bataille était rangée , ,quel corps de troupes était ou à la droite , ou à la gauche; mab il lui est important de connaître les usages et les coutumes an-* tiennes, les premières lois des fiefs, les détails des assemblées de la nation, connues sous le nom de ParUmens, l'originr des affranchissemens , celle de l'établissement des eommane» , et d'autres objets semblables. Mon sentiment serait qo'ot» iût d'abord l'histoire des deux premières races de no* rois, dans l'abbé Yelly, en y joignant les dissertations du P. Griffet sur cette partie de l'histoire de France du P. Daniel ; on prendrait ensuite une idée sommaire de l'histoire dés troisraces, dans Tabrégé de M. le président Hénault; et on se mettrait ainsi en état de voir les savantes dissertations que lesbénédictins ont insérées dans la collection des Historiens de France. On finirait par lire de suite nos principaux historiens. Mêlerai dans son abi^égé , le P. Daniel , et les continuateurs de l'abbé de Yelly. J'ai jeté quelquefois les yeux sur un autre de nos histoiûens qui me parait trop négligé , et dont je croisqu'on pourrait tirer beaucoup d'avantage pour connaître les anciens usages de la nation ; c'est M. de Cordemoy : je suis persuadé que l'abbé de Yelly l'avait lu attentivement (i).

(l) Adde Observations sur l'Histoire de France ^ par Mably, arec les

Etudes nècessairts à un avocat, ^pt

' Par rapport à la littérature, il est difficile de marquer ici en détail tous les livres dont un jeune avocat peut s'occuper. Les poètes et les orateurs , les écrivains de l'ancienne Rome , ceux du siècle de Louis Xiy^ quelques-uns de nos contempo^ rains , doivent varier ses lectures .- mais les orateurs auront la préférence sur les poètes ; et » dans le nombre des orateui's, j'ai indiqué ceux auxquels il doit particulièrement se fixer, Piusieui'S auteurs de notre siècle se sont fait admirer dans différens genres, par la richesse de leurs pensées, le coloris nouveau qu'ils donnent aux idées communes, la rapidité du style , en un mot , par tous les agrémens extérieurs et propres à séduire ; mais il est à craindre qu'en voulant y ramasser des fleurs on ne cueille des herbes empoisonnées.

Je demande les premières vacances libres pour l'histoire ecelésiastique. C'est une étude indispensable ; et il est impossible de réussir jamais dans le droit canonique , si on né connaît parfaitement l'histoire de l'Eglise. Or, je ne vois pas , dans Ve cours de l'année, d'intervalle assez considérable pour s'y livrer avec l'attention et la continuité qu'elle exige. J'imagine que deux vacances suffisent pour lire les vingt volumes de M. Fleuri. Par rapport aux seize volumes du P. Fabre, son continuateur, c'est assez de les parcourir t on peut en abréger la lecture des deux tiers , en passant tous les récits étrangers à l'histoire ecclésiastique. U Taot mieux se ménager le temps de lire les histoires des conciles de Pîse , de Constance , de Bâle, par Lenfant; et du concile de Trente, par Fra-Paolo. L'histoire de ces quatre conciles renferme les faits les plus intéressans de l'histoire ecclésiastique des derniers siècles. Il y a à se défier de quelques réflexions de Fra-Paolo ; mais je trouve plus de danger encore dans les faux systèmes de Palavicini. Pour ce qui s'est passé depuis 1600 , c'est l'auteur de

additions (le M.Guizot. VMistoîre des Français , par M. Sismondi| les Lettres de Thierry; V Europe au moyen dge, de Haiiam; VHatoin âm institutions judiciaires j de Meyer ; les Histoires de la rèvoltUhn, par Thiers , Mignet , etc.

%gi% JButdes nécessaires à un otH^ai.

¥ Abrégé de VbhUAte ecdégystiqoe , M. fiacine, qo'on dbit oooMilter.

Lesdûooars sur l'histoire ecclésiastique , compris dans l'ouvrage de M. Fleuri , sont des morceaux qu'il faudrait savoir en entier , avant de parler de droit ecclésiastique. U n'y a pas une de ses réflexions qui ne naisse de la chose , et qui ne soit de la plus grande vérité. Non-seulement tout ce qui y est dit est bien , mais je ne crois pas même qu'on pût y ajouter un seul mot qui ne fût superflu. Je ne parle point d'un discours que l'on trouve imprimé le dernier, dans quelques éditions seulement : je ne saurais me persuader qu'il soit de M. Fleuri (i).

Les vacances qui suivront l'étude de l'histoire ecclésiastique seront employées à acquérir successivement d'autres connaissances de tout genre. U faut prendre , dans chaque matière , un livre élémentaire, et le lire avec attention. S'il n'y a point de livre de ce genre , chobissez un de ceux qui ont le plus approfondi et le plus exactement traité l'objet donl vous voulez vous instruire, et le parcourez. Par exemple, pour le commerce , rien n'est plus propre à donner des idées justes et générales , que le Parfait négociant de Savari , et son Dictionnaire de commerce (2). Le nom de dictionnaire n'annonce point ici un ouvrage superficiel» c'est un recueil de dissertations. Outre les observations générales et particulières sur le commerce, on y trouve encore une idée de la constitution de chacun des corps de métiei*s. *

Si vous trouvez des occasions de confier monsieur votre fils à un ami, pour lui faire parcourii*, pendant quelques vacances, soit une partie des départemens de la Frauce, soit même

(i) Dixième lettre. Le pape y est traité trop vivement , mais plutôt dans les notes que Téiltteur y a ajoutées * que dans le texte. Car le texte est réellement de Fleuri , de l'aveu même de feu M. Éymery supérieur de Saint-Sulpice , qui en a donné une édition rectifiée , qu'il dit êtfe là véritable, ( Opuscules de Fleuri, i vol. in* 12.)

('j) Ces indications sont insuflisantes. Il faut y suppléer par Tarticle de M. Pardessus, sur le droit commercial.

Etudei nécessaires à un avocat. agS

quelques provinees étrangères , c'est un avautage que tous ne Begligeres pas. Jjes voyages sont utiles , et pour le cor^, et pour l'esprit. L'exercice qui les accompagne rétablit et assure , pour le corps , l'équilibre des différentes pai*ties qu'une vie toujours sédentaire altérerait : ils dégagent Fèsprit d'une sorte de mélancolie, que le jour sombre des cabinets peut faire naître; ils l'ornent d^ane multitude de connaissances, que Ton n*acquiert pas auprès de son foyer. La fréquentation d'hommes dont le caractère varie autant que le sol qu'ils habitent , augmente l'expérience et apprend à les connaître.

Les idées que l'on a prises des scienees dont on n'a pas journellement occasion de faire usage , se perdraient infailliblement , si quelque lecture ne les rappelait. Celle d'un ou deux journaux les plus estimés, conservera des traces prêtes k s'effacer : il y est question indifféremment de tous les objets de sciences : c'est d'ailleurs un moyen de se metti*e au courant de la littérature , et d'être averti des nouveaux ouvrages qu'on fera entrer dans sa bibliotliéque.

' Il me semble, monsieur, que de la manière dont je dispose les études accessoires de monsieur votre fils , elles ne nuiront en rîen à son étude capitale , à l'objet premier d'un jeune avocat , qui est la connaissance du droit : elles ne feront au contraii*e que l'aider, la rendre plus parfaite , et entretenir le courage nécessaire pour s'y livrer, en procurant à l'esprit des délassemens qui l'instruiront en même temps qu'ils renouvelleront son ardeur.

La première et la seconde année de ses études, monsieur votre fils peut travailler seul , en fréquentant néanmoins les cours publics de droit. Il n'est point encore question d'approfondir, mais seulement de prendre une idée générale du droit et de ses différentes parties. Vers la troisième année , il est avantageux de se réunir plusieurs , pour faire les mêmes études ; c'est un moyen de les abi'éger, et d'y i|;iettre une sorte d'émulation.

Ces assemblées déjeunes avocats sont connues depuis longtemps au palais, et elles ont été très-utiles, toutes les fois qu'elles Èe sont formées entre des jeunes gens également amis

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de l'étude. Si chacun n'y remplit pas exactement lapartie dont U s'est chargé^ les conférences ne sont plus qu'une occasion de dissipation , et il vaut mieux étudier seul.

Une conférence (i) , où Ton rendrait compte de son travail , de ses recherches et de ses découvertes, en présence d'un ancien jurisconsulte , capable de suppléer à ce que les jeune» gens auraient manqué de découvrir, de les ramener au point précis des difiicultés dans leurs disputes, et de les empêcher d'être séduits par de faux systèmes , serait sans doute le meilleur moyen poiu* faire produire à leurs études des fruits aussi parfaits qu'abondans ; mais il est difficile de se promettre cet avantage dans une ville où les occupations croissent sans bornes, en raison de la réputation qu'on acquiert , et où , quel-> quefois avec des connaissances médiocres , on a cependant à peine un instant libre. Les conférences, quoique entre jeunes gens seuls , jie laissent pas d'être encore utiles pour se rapprocher de la vérité. Lorsqu'on est absolument isolé, on est exposé à s'égarer ; et si cet accident arrive , comment et quand s'en apercevra-t-on ? Il est plus difficile que la même erreur séduise cinq ou six personnes i au moins , les erreurs ne sauraient être alors ni aussi grossières, ni aussi communes, ni d'une aussi longue durée.

Pour former une conférence sur les difierentes parties du droit, je serais d'avis qu'on se partageât les meillem*s auteurs qui ont traité la matière dont on se propose l'étude , et que chacun fit des extraits de ce qui lui est échu en partage. S'il y a un texte à examiner, comme dans l'étude du droit romain ou des coutumes, chacun lira avec attention le texte en son pai*ticulier, pour préparer ses réflexions ou ses objections:

(i) Camus entend parler ici des cot^fèreneei partieuUèret de quelques jeunes avocats qui se groupent entre eux pour travailler en commun. Il ne faut pas confondre ces conférences avec celle qui se tient à la Bibliothèque des avocats. Voyez ci-après la section où nous traiterons spécialement des conférences. On trouve en tête des Arrêtés de Lamoignon le plan de la conférence dans lamelle ces arrêtés furent discutés.

Etudes nécessaires à un avocat. agS

««jour de la confërenoe , -od lit le texte en commun , chaciin rend compte de son travail. Se présente-t-il une question importante, ou une difficulté qui mérite un examen sérieux ? celui des membres , auquel les livres qui forment son partage laissent plus de loisir pour la prochaine conférence , sera obligé d'examiner la question et de la discuter.

J'ai été membre d'une conférence où ces sortes de questions faisaient le sujet de causes , que deux des avocats de la conférence plaidaient l'un contre l'autre, à un jour indiqué. Mais il faut pour cela qu'une conférence soit un peu nom* breuse, et ce n'est pas toujours dans celles où l'on est un plus grand nombre, que le travail est plus vif. Après un traité particulier terminé , on doit faire la rédaction du résultat des conférences ; sans cela, on perdrait le fruit de ses, recherches. Il serait à souhaiter que chacuiip^édigeât à part pour soi-même : néanmoins, comme il faut un. certain loisir pour composer une rédaction avec soin , on peut en charger celui qu'on jugera le plus capable : il aura à étudier un auteur moins volumineux que les autres ; mais il ne s'exemptera point de la lecture des textes. L'honneur qu'il aura reçu , pai* le choix de ses confrères , doit lui inspirer une plus grande ardeur pour l'étude. Avant de rien mettre par écrit , il vérifiera tout ce que les autres ont dit , reverra leurs citations , s'assurera de leur exactitude. La i*édaction étant lue et réformée publiquement dans la conférence , chacun pourra compter sur ce qu'elle contient , comme sur son propi*e ouvrage.

Notre jeune candidat sait ce qui doit faire l'objet de ses études ; il sait rordi*e dans lequel il doit les disposer ; il ne lui faut plus que des livres , ce sont les instrumens de sa nouvelle profession. S'il a du goût pour l'étude , il en aura certainement aussi pour les livres. Laissez-le , monsieur, se satisfaire un peu à cet égard : le goût des livres n'est pas ruineux , lorsqu'on ne les achète que pour étiiidiér ; et c'est sur ce plan qu'un avocat doit former sa bibliothèque. Je distingue trois sortes de bibliothèques dans le nombre de celles dont un paiticulier peut concevoir le projet. Où l'on réunit un grand

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nombre de livres en tout genre : c'est la bîbliothëque de celui qui, aidé d'ailleurs de la fortune, est assez heureux pour pouvoir se donner librement aux sciences. Où Ton recherche les livres rares, soit par la beauté des caractères, soit par la date de Tédition , soit par la matière dont ils traitent : c'est la bibliothèque d'un curieux. Où enfin Ton rassemble les. meilleurs livres dans un genre de connaissances , auquel on s'est entièrement donné , et quelques livi'es de choix sur les connaissances accessoires 1 c'est de cette dernière espèce que doit être la bibliothèque d'un avocat. Peu considérable d'abord, elle s'étendra toujours sur le même plan : les livi'es de droit en formeront la base : il faut y joindre un peu d'histoire et de littérature.

Le corps de droit , les Institutes de Yinnius , et les autres livres que j'ai nommés dans le cours de cette lettre , seront* les premiers livres de la bibliothèque de celui qui se destine au barreau. On acquiert après cela Duplessis , les ordonnances de Néron, d'Héricourt, Yan-Espen, les recueils de jurisprudence civile et canonique par Lacombe , Dumoulin et Cu-^ jas. Mais il serait trop long d'entrer ici dans le détail de tous les livres qu'un avocat doit se pi*pcurer successivement. J'aime mieux envoyer à monsieur votre fils un catalogue , qui lui formera le plan d'une bibliothèque de droit complète, du moins suivant mes idées. Je ne lui donnerai pas le titre de tous les ouvrages de droite parce que, dans le nombre , il y en a plusieurs qui ne lui seraient d'aucune utilité ; il suffit de lui indiquer les meilleurs , ou ceux qui passent pour tels : je joindrai au titre de plusieurs livres quelques notes ; et , autant qu'il me sera possible , je lui marquerai dans quelle an-r née le livre a paru pour la première fois , et quelle édition est préférable.

Yoilà, si je ne me trompe, monsieur, tous nos préliminaires établis. La première fois , nous nous occuperons sérieusement de l'étude du droit , d'abord de l'étude du droit naturel et public , et du droit romain.

J'ai l'honneur d'être , etc.

Jiiude du droit naturel, eie. ^97

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