‹ Profession d'avocat (volume 2)Chapitre 53 sur 102 · SECTION XVII · texte numérisé non relu

SECTION XVII

9UA LA MANlkBB d'eXERCKR LES DIFFEASHTES PARTIES DE L4 PROrESSlOlf d'avocat, ET EN PARTICOLIER 80R LES CITAT105S.

( Sixième lettre de CAMUS. )

La lettre dont vous m'avez honoré , monsieur et cher confrère , m'annonce tout ce que le public est en droit d*attendre de vous. Vous me parlez des lois, non-seulement en

Manière ^exercer la profession itai^eat. 5og

homme instruit , mais en homme passionne : il est impossible de ne pas rénssip dans une profession que Ton embrasse avec tant d'ardéiir Un seul mot de votre lettre m'a fait de la peine, c'est rendrait où vous me demandez des avis : il vous appartient à vous à^èn dqnner aux autres. Je n'ai écrit que trop , lorsqu'il s'est agi de vous engager à embrasser la pralession d'avocat. Vous voulez que je vous dise de quelle manière il faut traiter les différentes parties qui dépendent de notre profession ; en vérité , c^est pure habitude de me demander encore des conseils ; vous n'en avez nul besoin.

Le travail d'un avocat peut être distingué en plusieurs parties i c'est ou un plaidoyer, ou un mémoire, ou une consultation^ ou des écritures, ou un arbitrage. Chacun de ces geore» se rapproche sous certains rapports, il s'éloigne sottft ^«utiles ; et tous se différencient à raison des objets qui sont à traiter, aussi bien qu'à raison de la forme ; elle ne saurait être la même dans un plaidoyer et (]ans une consultation.

Le plaidoyer est un discours prononcé à l'audience pour le soutien d'une cause ; quelquefois il est suivi d'une réplique^ c'est-à-dire, d'un second discours destiné à combattre lc& moyens de l'adversaire. Le plaidoyer de celui qui n'attaque point , mais qui se défend , et qui par cette raison ne parle qu'après son adversaire, doit ordinairement contedir les deux parties , le plaidoyer proprement dit et la répliqpe , dans un seul et même discours.

L'âme de tout plaidoyer est l'éloquence, mais, surtout, cette éloquence solide qui consiste plus dans la' force du raisonnement , que dans les fleurs de l'élocution. Ses qualités essentielles sont la clarté et la concision. Rien ne saurait suppléer au défaut de clarté. Il n'est pas possible qu'un auditeur, qui hésite sur le sens des mots qu'il a entendus, revienne sur ses pas , et écoute une seconde fois ce qu'une prononciation rapide a promptement entraîné. L'impression doit se faire sur l'esprit du juge, à l'instant où la parole sort de la bouche de l'avocat : autrement , ce qu'il a dit est perdu ; et, loin de servir à la cause, il peut lui nuire.

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èU% tn mèmt fmp» le jê^ et le saitiv cie ¥qtiy»ttentioii HleuiMeBceâ se £ilîpKr,¥««s fezBCsk fivre, r^prrodrex daos on momttnt plss ^mrdble clans le coon cie ToCre lectuie , il se rcnrpMtii ■■ cmlrott; «pii TOUS semble oa diffiis, «m proliie, to«s le ycoarCT rapide- Ment, et toss allei pins loin à Tobîet qni ions inim iic . Rien de ceci n'a lien qnand on est rédnit à Ccâ donc à œini qni parle à ea^Jojcr fetynfT- Tattention dn jo^» ni par nn dîsconrs dont û dniée soit trop lonçne , ni par des dîsKrtatîotts trop ffcwdnci, La mesure de Fattention est nécessairement bornée; et, lorsqn'one ibis elle est remplie , tont œ que Ton ^onte , bon comme maoTaîs , s'éooole et se perd. Un client pen instruit dans les affaires slma^jne que sa définise ne saurait être trop ample. Dans le récit du fait , les moindres particularités lui paraissent importantes , parce qu'elles Fintêressent : dans le détail des moyens, les plus faibles raisonnemens lui semblent décisif», parce qu'ils sont à son avantage. Mettez-Toos à la place dn jo^ ; considères ce qnll sait, ce qui lui est familier, ce qu'il sera porté à croire par les impressions dont il peut être affecté ; ne tous appesantisses pas sur des faits dont ii est inslrait , ne leDDUvez point en finstruisant de ce quil connaît ; mais faites usage de ces notions :»ur lesquelles il ne s'élève point de doutes dans son esprit , efforcez-vous de lui présenter vos moyens comme n'étant que Tapplication des principes sur lesquels il n'hésite pas.

' Distinguez ensuite, mon cher confi*ère, les audiences où lousavc'Z à plaider. Il en est de solennelles, dans lesquelles vous avez à parler au public en même temps qu'aux juges. Votre discoui*s , préparé avec soin , doit être alors plus orné; mais n'oubliez jamais que le style diffus , la superfluité des raisonnemens, le luxe des paroles, pour user de ce terme, ne sont point des orneraens, mais des vices. Dans d^autres audienns, rimique préparation doit consister à s être instruit

Manière d^ exercer la profession éla^oea^* 5i i

parfaitement de l'affaire qu'on va plaider, à l'avoir envisagée sous toutes les faces dont elle est susceptible '- les , moyens , les raisonnemêns » Part, en un mot, que Ton emploiera, doivent être l'effet de la réflexion du moment. Présentez rapidement le fait ; voyez les circonstances qui font impression ; tâchez de les rappeler adroitement dans la suite de votre discours; oubliez les autres. De même par rapport aux moyens : tâtez, si je peux parler ainsi, l'esprit du juge. Vous avez annoncé un moyen : il n'a pas fait impression ; passez promplement à un second ; et si le premier ne doit pas être négligé, qu'il ne reparaisse que sous une forme absolument différente de celle qu'il avait. Au contraire , voyez-vous que l'on soit frappé du moyen que vous développez? insistez-y , portez votre raisonnement jusqu'à l'évidence; et, au moment où la conviction est opérée , cessez de parler : que le juge prononce, tandis qu'il est plein des idées qui lont ému.

Le g^re d'éloquence que vous employez ne doit pas moins varier, selon les sujets que vous avez à traiter. Vous défendez un citoyen que l'on calomnie : parlez pour lui avec la fierté et la grandeur d'âme qui appartient à un homme dont la conduite est irréprochable ; terrassez la calomnie en vous élevant au-dessus d'elle; rendez votre adversaire vit comme le mensonge qu'il a eu la bassesse d'employer. Demandez-vous une grâce? intéressez la compassion, la pitié, mais évitez de vous rendre méprisable. Un adversaire que vous avez eu le malheur de blesser, par légèreté plutôt que par envie de nuire , aggrave-t-il vos torts pour obtenir une vengeance plus sévère? vous avez deux armes à employer contre lui : le ridicule , dont il s'approche lui-même , en exagérant des fautes légères ; le sang-froid , par lequel vous glacerez bientôt les esprits qu'il a échauffés contre vous. C'est dans des causes de ce genre que les ressources de l'art oratoire peuvent être employées avec plus de succès : usez-en , mais rejetez ces ressources communes , ces figures triviales , dont l'effet est nul sur l'esprit des personnes éclairées.

-Ne s'agit-il pins d'une question de fait, mais d'un point

5ia Manière d'exercer la profession d^ avocat,

de droit digne de fixer l'attention des juges 1* que lesTaits et leurs ciroonstances s^exptiquent en un mot : n'en parlez qu'autant qu'il est nécessaire pour poser exactement les termes du problème à résoudre, puis attirez toute l'attention du juge sur la démonstration de la solution que vous proposez. C'est alors qu'il faut de la gravité sans pesanteur, de la science sans érudition ; discutez et ne dissertez point ; montrez le vrai, sans qu'il paraisse qu'on ait été obligé de le chercher; enfin , que par la manière même dont vous vous exprimez, il semble qu'il n'y a pas une de vos preuves qui ne puisse , au besoin , être soutenue de nouveaux raisonnemens plus pressans que ceux que vous avez développés.

Je passe à la composition dés Mémoires, Loisel nous a conservé le nom de celui qui introduisit au palais l'usage des mémoires ou Jactums : ce fut un avocat nommé de la Vergue, gendre de M. le premier pi^ésident Lemaître, qui vivait du temps de Pasquier. Aujourd'hui l'usage des mémoires est devenu très-commun : il est peu d'affaires importante? où. Ton n'en imprime; mais leur objet varie selon les circonstances , et la forme qu'on doit leur donner varie aussi, soit selon ces mêmes circonstances , soit selon la nature de l'affaîi'e que l'on doit traiter.

Quelquefois un mémoire a pour objet de faire connaître au public une affaire importante , dont l'instruction est secrète'; de justifier, par exemple, un accusé. Il faut alors plus de détails; le mémoire doit contenir le récit entier des faits; il doit développer tous les moyens. Les mémoires que l'on distribuera dans une affaire qui a été plaidée publiquement seront plus courts : ce seront des précis et des sommaires ; leur objet unique est de rappeler à l'esprit des juges les principaux points de la défense qu'ils ont entendue, et Ton ne doit pas leur faire l'injure de croire qu'il soit nécessaire de leur répéter par écrit tout ce que Ton a dit de vive-^oix. Il est d'abord à propos de considérer pour quelles personnes on écrit. C'est pour des hommes instruits , dont tous les roomens sont partaj^cs entre les difTorenles fonctions de la maii,istralurc : quoi de plus raisonnable que de respecter lcur>

Manière d'exercer la profession (t avocat, 5i3

ifistans , précieux au public ? Ne leur mettez donc sous les yeux que ce qui est absolument décisif, et mettez -le en peu de mots. Si vous faites un mémoire pour le public moins instruit , ne donnez au magistrat qu'un sommaire abrégé.

Un mémoire est-il destiné à approfondir une question de« droit? c'est le moment où il faut montrer que vous avez à votre disposition , principes , textes, autorités, en un mot, tout ce dont la connaissance forme le grand juriconsulte. La facilité de jeter dans les notes une partie de l'érudition , qui pourrait fatiguer si elle se trouvait dans le corps même du mémoire , vous permet d en employer davantage que dans une plaidoirie. Que dans votre discussion savante la question soit épuisée r démontrez rigoureusement votre proposition ; et si la matière ne vous permet pas de persuader, convainquez : forcez à ne pas conserver d'autre sentiment que celui que vous avez embrassé.

Celui qui traite une question de fait d'une certaine étendue , développera les talens d'un genre différent. Ce n'est pas assez qu'une plume sage rayé des détails fastidieux , des longueurs qui retient le récit traînant. Il faut semer l'intérêt dans tout ce que Ton dit ; taii*e à propos certaines particularités , en présenter d'autres dans le jour et dans le lieu qui leur conviennent. Qu'un début noble , mais sans emphalse » excite la curiosité da lecteur : que l'intérêt que vous lui inspire» aille toujoui*s croissant , qu'on ne suspende sa lecture qu'au moment où vous terminez votre récit , et que bientôt on la reprenne avec use ardeur nouvelle , pour suivre l'ordre de vos preuves. Si vous avez atteint, dans le récit des faits , le but auquel vous deviez tendre, ce n'est plus, s'il est permis de le dire, pour se convaincre qu'on lit vos moyens ; c'est pour se donner la satisfaction de voir avec quel avantage vous établissez ce dont on est déjà persuadé par l'intérêt <|ue vous avez fait naître.

Mais, quelque question que vous traitiez , n'oubliez jamais

que vous êtes l'organe de la justice , non le ministre des

passsions de votre client j vous devez défendre sa cause, vous

ne devez pas servir sa vengeance. Songez aussi , lorsque vqus

5i4 Manière d* exercer lu profession étaçocat.

éci'ivez, que cest pour ges intérêts quQ vous tenev la plame, non pour les vôtres : écartez ce qui ne pourrait être utile qu^à vous personnellement. Votre succès sera toujours assez grand pour vous faire un nom , dès que la défense de votre client ser^ complète.

S'il m'eût été donné, dit un jeune homme-à peine entre au palais , et qui lit un mémoii*e où il ne trouve que de la raison et de la vérité ; s'il m'eût été donné de traiter la même affaire , combien j'aurais su la rendre piquante ! ma réputation était acquise ^ l'occasion seule m'a manqué. Plein de ces ambitieuses idées , à peine a-t-il lu le récit de l'affaire que voilà un plan tracé. Ici ce sera une ironie amère , là une peinture voluptueuse, plus loin un tableau capable de faire impression \ son adversaire sera impitoyablement déchire ; sur le moindre prétexte , sa vie entière va être racontée au public , et malheur à lui , si dans quelque moment il a prêté au ridicule ou à la censure ! Mais cet écrit si chéri de son auteur, que sera-t-il ? un mémoire , un roman , ou un libelle ? Ce ne saurait être un mémoire ; il n'y a pas cette décence qui ne doit jamais abandonner le jurisconsulte ; le peintre s'est occupé à orner de couleurs vives ce qu'il devait voiler , nulle trace de cette probité , de cet amour de la justice , qui fait craindre de blesser même avec les armes qu'elle met entre les mains. Si Técrit est agréable , ce ne sera qu'un roman;. s'il est méchant , ce sera un libelle. Rciman ou libelle , qu'il ait le sort dont ces écrits sont dignes , qu'il acqutèi-e à son auteur le nom d'écrivain frivole ou dangereux : il me semble que ce nom , quelque prix qu'on y veuille mettre , est bien différent de celui d*âivocat. Les affaires on l'on a principalement des faits à raconter ne sont pas rares; mais voulez-\'ous des modèles de la manière de les traiter ? Lisez les Mémoires de M. de Gennes , pour M. de Labourdonnaye.

Ce n'est pas que je prétende bannir du mémoire d'un avocat, ou une raillerie fine qui punisse la sottise d'un fat , ou une anecdote piquante qiii démasque à propos un hy|)ocrite , ou un mot qui rappelle quelque trait connu, par lequel l'adversaire que Ton combat se soit peint autrefois lui-même ^

Maniete d'exercer la profession éCeuH^cat, 5i5

tout ce que j'eiige » c'est que Tintérét de la cause soit le seul Diotif qui fasse ëcrii*e , et que Ton respecte toujours égale* ment la décence et la vérité.

Cette éloquence qui touche et qui émeut n'est point le ton de la consultation ; la réflexion et la prudence doivent s^y montrer seules ,* ce n'est pas uniquement dans la sagesse de la décision qu'elles doivent paraître , c'est dans la manière même d'ei poser les moti& qui appuient le parti auquel on se détermine.

Les consultations quelquefois ne consistent qu'en un mot. Telles étaient celles de plusieurs juriconsultes romains» et entre autres du juiiconsulte Scévola. L exposé du fait est expnmé d'abord aussi brièvement que clairement ; la réponse suit en deux mots : Respondi secundiim ea quœ propone-* reniur, posse , ou non posse. On peut quelquefois encore donner des consultations aussi courtes, lors, par exemple , qu'on ne demande à un Juriconsulte célèbre , que l'affirmative ou la négative sur une question. 11 me semble plus conformé à la modestie de ne pas présenter son sentiment avec cette précision d'oracle; de ne le hasarder qu'en l'appuyant de quelques motifs. Cette forme est plus avantageuse pour les parties dles-mdmes ; la consultation qu'on leur donne sert , lorsque les motifs en sont expliqués, à l'instruction de la cause ; quelquefois mâme les parties la demandent pour la distribuer aux juges, comme miimoire; les consultations dbl> vent, en ce dernier cas , ne pas seulement annoncer et indiquer les moyens , mais les développer. Nous avons des consultations de Cujas et de DumouKn qui peuvent sei^ir d'exemple,

Dans tous les cas , le style de la consultation doit être le même : ce doit être une dissertation claire , tranquille, impar-> tiale, savante ; un peu plus ou un peu moins de développement dans l'cj^posé des moyens que l'on propose , et dans la ré-f ponse aux objections principales qui se présentent , doit faire la seule différence. Vous demande-t-on quelle route on suivra pour une opération quelconque? n'indiquez que la voie la plu'î sûre, ccjle qui est littéralement conforme à la loi j ave^»

5i6 Manière d'exercer la profession daçoeat.

tissez de toutes les précautions qui sont à prendi'e : leur mu(tiplicitëne doit pas effrayer lorsque! est question d'agir ; on ue saurait acheter à trop grand prix l'avantage de ne pou^ voir être inquiété sur ce que Ton aura fait. Si Ton vous consulte , non plus pour agir, mais pour défendre la validité d'un« opération, dans laquelle, sans apercevoir aucun vice essentiel y VOUS craindrez néanmoins qu'on ne relève quelques légers défauts de forme , quelques omissions peu considérables , ce sera alors que vous userez de votre génie et de vos lumières , pour défendre ce que Ton a fait ^vec justice et avec raison , mais avec trop peu de précautions.

Il en est de même lorsqu'on vous demande si l'on entreprendra un procès. Instruit mieux que personne , par les - procès mêmes dans lesquels vous serez chargé de travailler, à combien de maux ils entraînent ; convaincu d'ailleurs de l'incertitude des jugemens humains, hésitez toutes les fois qu'il s'agira de conseiller d'entrepi*endre un procès , n'hé sitez jamais à répondre pour l'affirmative , lorsqu'on vous demandera s'il faut le terminer par une transaction. Yient-on voyus consulter sur un procès déjà entrepris, et vous parait-il juste? réunissez tous les efforts de votre esprit pour suggérer des moyens de réussir honnêtes et conformes aux lois.

Les écritures sont , sans contredit , la portion la moins agréable du travail de l'avocat. Il n'y paraîtra point, mon cher confrère , tant que vous aurez présentes à l'esprit les vues de probité et d'honneur qui vous conduisent. Sans être autant polies et limées que des mémoires que l'impression produit au grand jour, elles doivent avoir, au fond, les mêmes qualités, et surtout la même précision. Comme d'ailleurs je ne pourrais que vous répéter ici ce que je vous ai dit sur les mémoires , je crois inutile de rien ajouter.

Je n'aurai pas besoin d'être plus long sur ce qui concerne les arbitrages ; vous concevez de vous-même que s'il est une occasion où la probité ne puis^e être trop délicate , trop scrupuleuse, et en même temps trop éclairée, c'est celle où joignant à ia fonction d'avocat celle déjuge, votre décision va faire la loi des parties qui vous ont donné leur confiance.

Manière d'exercer la profession it avocat. 617

Une fois nommé arbitre , vous ne devez plus connaître que i affaire seule , sans distinguer ni cHent ni adversaire. Quoi- <î[ue vous ayez été choisi par une des deux parties , regardezvous comme nommé également pour Tune et pour l'autre; condamnez sans hésiter celui qui vous a choisi, si, dans lezaroen que vous ferez avec votre confrère , vous découvrez que le bon droit n'est pas en faveur de la personne qui vous a nommé.

Je ne vous ai point parlé , mon cher confrère , dans tout ce que je vous ai dit jusqu'à cette heure, des citations, f^enre d'autorité dont on peut faire un grand usage et un grand abus. Permettez-moi de vous faire part de quelques l'éflexions sur cet* objet, en vous avouant qu'elles m't)nt été suggérées, en partie, par l'extrait d'un mémoire que j'ai lu dans l'Histoire de l'Académie (1). M. Fourmont, auteur de ce Mémoire , commence par remarquer que l'usage des citations est fort ancien : des auteurs d'un siècle fort reculé citent des auteurs qui les avaient précédés. Personne n'ignore l'abus qu'on en a fait dans les siècles qui ont suivi l'époque de la renaissance des lettres. Les anciens étaient tellement admirés, il était si rare de les connaître, que d'un côté on osait à peine se donner la liberté de penser autrement que Ton avait fait en Grèce ou à Rome; et que, d'un autre côté , ceux mêmes qui avaient le courage de créer leurs pensées, évitaient d'employer d'autres expressions que celles d'un auteur gi'ec ou latin : c'était , au moins dans leur idée , unir le mérite de l'érudition à celui du génie. De là , ces discours qui ne sont qu'un tissu bizarre de grec , de latin , et quelquefois d'hébreu , lorsque l'auteur a été assez heureux pour savoir le lire ('2). Ce mauvais goût a subsisté jusques dans le siècle dernier. Il n'est auteur sacré ou profane , grec ou latin , que M. Lemaître ne cite dans ses plaidoyers ; mais au moins il ne met leur texte qu'en note , il le traduit ordinairement ,

(i) Histoire de l'uàcadémie des inscriptions , tome v, page 74» édition iii-4°' ; tome m , page 107, édition in-i'j.

(3) Voyez la satyre de Ikihener , intitulée Notes sans textes.

5tè Manière d'exercer ta profession d*ai>ù€ai*

pour Fincorporer dans son discours. Nous ne voyonf plus aujourd'hui de ces sortes de bigarrures; c'est un bien sans doute. On ne doit point citer sans objet, et c'est le faire» ue de transcrire un texte seulement pour montrer qu'oit a lu. L'usage que l'on peut faire de sea lectures pour orner son style , ne doit consister que dans quelques allusions à ce que les anciens ont dit ; encore , pour que Fallusion ait de la grâce, faut-il qu'on y aperçoive quelque chose de plus que l'érudition de celui qui eu use : si elle n'a pas quelque finesse , si elle n^indique pas un rapport agréable , elle déplatt, parce qu'elle ne montre que de la vanité. Elle est 1 utile d'ailleui*s, et elle ne produit aucun effet , si elle est le fruit d*ilne érudition trop recherchée , si elle est telle que le comoHin des auditeurs ne soit pas en 4tat de la sentir.

M. Fourmont , dans le mémoire que j'ai indiqué , appelle fes allusions des citations indirectes ; il en est d'autres directes. On conçoit que ce sont celles qui consistent à répéter une chose qui a déjà été dite ou écrite , en iudiquant le lieu où elle se trouve. A l'égard de ces citations , je crois qu'on doit en distinguer de trois espèces, celles qui forment autorite, celles que l'on peut appeler des témoignages, et des troisièmes que je nommerai des suffrages.

tJne question de droit s'agite ; on cite le texte d'une loi à l'empire de laquelle les parties qui contestent se reconnaissent soumises : voilà une citation qui, forme une autorité plus ou moins pi*essante> selon que le sens du texte est plus ou moins clair, mais toujoui's décisive par sa nature. Loin tjo'it soit possible de condamner de pareilles citations, ce serait une faute gra\*e de les omettre, puisque le texte de la loi est la règle d'après laquelle le juge doit prononcer.

Les citations qui ont l'effet du témoignage , peuvent être aussi indispensables que les premières; u:ais elles nont pas , par elles-mêmes, autant de force que celles-ci. Il faut, pour juger du degré de considération quelles méritent, savoir quelle confiance on doit avoir dans l'écrivain dont on cite le nom.

Ces sortes de citations sont indispensables > lorsqu'il est

Maniïr 2 d* exercer la profession d* avocat, 5ig

question d'établir un fait conte té. 11 faut citer des témoignages de ce fait , rapporter le teite des historiens qui nou$ en ont transmis la mémoire ; mais il faut en même temps avoir présentes à Fesprit les règles de critique , suivant lesquelles tel historien doit être jugé plus ou moins digne à& foi. Si le lait que Ton rapporte est constaté par un acte dont l'authenticité ne puisse être méconnue , il n*y a point d'argument à proposer contre la certitude d'un pareil té^oi-gnage. Si ce nest qu'un simple historien que l'on indique^ sa déposition peut être combattue par d'autres dépositionscontraires, ou par des circonstances qui lui sont parti'culiëres , et qui diminuent la force de son témoignage. La prudence demande que Ton ne cite point alors sans bien connaître son auteur : un adversaire plus instruit tirerait des inductions avantageuses de particularités qu'on aurait ignorées.

Enfin, j^ai dit que Ton citait des auteurs pour s'appuyer de leur suffrage t-c'est^éci où l'abus est plus à appréhender, et où l'on doit être Aw'f rései*vé à citer. Deux motifs peuvent justifier l'usage de ces citations. Il y a des auteurs dont la réputation est telle, qu'il semble qu'on ne puisse, sans une sorte de témérité ou d'imprudence, combattre leur sentiment. Le nombre de ces auteurs est infiniment petit ; ce sera, par exemple, Du!i oulin sur les questions de droit coutuinier. H est constant que c'est un avantage réel d'avoir pour soi le sentiment de pareils jurisconsultes , et qu'on ne doit pas négliger d'user de cet avantage en lès citant.

Les autres auteurs, et c'est le plus grand nombre, n'ont point acquis ce haut degré de considération : ils ne le méritent pas. On peut cependant quelquefois tirer avantage de leur texte, et voici quels en sont les fondemens. Le défenseur d'une partie est naturellement regardé comme suspect dans ce qu'il dit pour l'intérêt de son client. Pose-t-il un principe ? on se demande s'il n'est pas fait pour la cause, llasarde-t-il une décision , on appréhende qu'il n'eût prononcé le contraire, si les rôles eussent été changés. Un juge parfaitement éclairé trouve dans ses connaissances personnelles le

520 Manière (Texercer la profession (Tavocat.

principe et le motif de décision ; il adopte ou il rejette îc moyen qu'on lui propose, par Texamen qu'il en fait; jamais on n'obtiendra sa voix qu'en lui démonti*ant rigoureusement la vérité de ce qu'on lui propose. Mais tous les juges n'ont ni cette même pénétration , ni cette même aptitude à prendre ' d'eux-mêmes un parti; ils hésitent entre les raison ne mens opposés de deux défenseurs, et c'est lorsqu'ils sont dans cet état d'incertitude que , pour les fixer , on transcrit tes textes 'des auteurs qui se sont expliqués sur la matière que l'on traite. Si aucune circonstance particulière n'a conduit la plume de ces auteurs , s'ils ne peuvent être accuses de partialité , il est naturel qu'on rapporte leur décision comme le suffrage d'un homme instruit et de sang-froid. Ces deux titres réunis méritent l'attention du juge; et, toutes choses égales d'ailleurs, il est naturel qu'ils le déterminent. Voyons maintenant les abus à éviter : il y en a deux ', l'un relatif au point dont on veut confirmer la vérité par une citation , l'autre relatif aux auteurs dont on se peï4net 'd'invoquer le suffrage.

La citation n'est utile, ainsi que je l'ai obsei*vé , qu'autant qu'il y a un doute réel à lever, ou une incertitude à fixer. Si la proposition que l'on met en thèse est un de ces axiomes dont la vérité est tellement constante , que l'adversaire même n'entreprendra pas de la contester, il est inutile de l'appuyer de citations ; ce serait une érudition superflue. II faut également du choix dans les auteurs que l'on invoque; autrement, et si l'on croit qu'il suffise qu'une opinion soit avancée dans un livre pour se permettre de la soutenir , il y uara peu de questions sur lesquelles il ne soit facile de s'opposer réciproquement des autorités contradictoires. On ne doit pas appeler sans distinction quiconque porte le nom de jurisconsulte : il en est un certain nombre, dans chaque genre , qui se sont acquis, par des ouvrages mûrement réfléchis, une réputation méritée ; ce sont ceux-là seuls dont on doit s'appuyer. Evitez surtout d'allonger vos citations d'une liste d'auteurs qui n'ont fait que se copier les uns les autres. Il est quelques ouvrages principaux, dont la foule dos autres ouvrages n'est que de^

Manière et exercer la profession et avocat, Six

abr^és ou des compilations. Ainsi je suppose que vous ayiez pour vous un texte précis de Dumoulin , vous joindrez facilement huit ou dix noms au sien , mais sans aucun mérite comme sans ffucun fruit. De même , dans le droit ecclésiastique, |>ouvez-vous citer d'Héricourt? il sera rare que vous ne puissiez pas citer tous les auteurs qui,- depuis lui, ont traité les mêmes matières.

Par une suite du choix que je vous conseille , ne manquez pas, si la question que vous avez à traiter s'élève dans une pi'ovince qui ait ses usages ou sa jurisprudence particulière, de consulter les auteurs propres à cette province ; leur avis est alors souvent plus qu'une simple opinion : ils attestent, comme témoins , le fait de F usage que vous avez intérêt d'établir.

Je diminue , comme vous vo^ez « mon cher confrère , le nombre des citations : je rejette ^Clililes celles qui sont vagues et superflues. Il me semble obsejVer deux causes de cette multitude de^citations dont on surcharge quelquefois un écrit. On se propose d'approfondir une question,- on fait des recherches : il n'est pas un auteur que l'on soupçonne d'avoir traité la question , que l'on n'ait ouvert et feuilleté; et peutêtre, après ce travail si pénible, ne trouve-t-on qu'un ou deux auteurs qui aient parlé de la manière qu'on te désirait. Le fruit de tant de peines va donc s'évanouir ; on n'aura pas même la satisfaction de montrer qu'on a fait beaucoup de recherches. On cite donc, et on cite des textes fort peu concluans , seulement pour faire voir qu'on les a connus.

D'autres fois onTse forme un système; on veut établir sur un point de droit une sorte de tradition universelle , tantôt |>our la duj'ée ({es temps, tantôt pour la généralité des lieux dans lesquels on la suppose répandue. On ramasse des auteui's de tout siècle, de tout pays; on les force de déposer en faveur du sentiment que Ton a embrassé : souvent ils ne le font que malgré eux; et, lorsqu'on les examine, on s'en aperçoit assez à l'air de contrainte que porte leur témoignage. L'auteur est satisfait : il voulait citer, et il y est par-

522 Manière ttexercer la profession dat^oeat,

venu. Mais a-t-il prouvé et q^lt avait rois en thèse? nullement. Son travail est donc /perdu , ou plutôt un adversaire adroit en tirera avantage. Il observera avec raison , que si tant de doctes recheix;bes n'ont pu produire ces témoignages décisifs que Ton avait trop légèrement annoncés ^ c'est une preuve de la fausseté de Topinion qu^on n'osait mettre en avant qu'avec la promesse de nombreux svffrages en sa faveur.

S'il est quelque circonstance où Ton puisse tolérer des citations un peu plus fréquentes, c'e^t dans une consultation. Celui qui vous consulte annonce . nécessairement des doutes I puisqu'il demande avis f votre manière de penser doit le rassurer : mais si vous êtes en état de lui faire voir que le sentiment que vous embrassez ne vous est point particulier ; que c'est également la manière de penser de tel et tel excellent jurisconsulte il est sensible que la personne qui s'^t adressée à vous prendra plus de confiance dans votre décision. D'ailleurs, ce ne sont pas seulement les auteurs favorables à celui qui consulte qu'il faut nommer. )1 faut indiquer aussi ceux qu'on lui opposera, afin qu'il se décide en pleine connaissance de cause sur le parti qu'il voudra choisir, et qu'il ne soit point surpris lorsque , dans le coui*s de l'instruction, on lui fera des objections qui n'auraient point été prévues.

Continuez donc, mon cher confrère, à étudier les jurisconsultes; lisez leurs ouvrages, pour vous pénétrer de la science des lois , et non pour faire parade d'une vaine érudition. C'est dans l'ensemble des raisonnemcns , et dans le plan entier de vos ouvrages qu'on doit reconnaitre que vous avez médité les livres de droit, et non dans les citations qu'il est facile d'accumuler, souvent avec plus de patience que de savoir.

J'ai l'honneur dëtre , monsieur et cher confrère , etc.

Dê$ citations. 5a1

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