‹ Profession d'avocat (volume 2)Chapitre 55 sur 102 · SECTION XIX · texte numérisé non relu

SECTION XIX

tS L*iLO90Birei 1>V lABlEAU COXVAlil A CBLLB DE I.A TIIBOVB ^»).

( FnfQ«°^ <1« K. BEIVILLE. )

Les lois sont la règle de l'intérêt privé; Pintérét public, est la règle des lois. Selon ses rapports divers, Téloqil^nçe exerce. une fonctioil différente. Là, elle comparait au ^^unal de la législation : id , elle eite à son tribunal la lé* gislation elle-même. Placé au sommet de Fédifice social , Iforateur de la tribune doit en saisir , en comparer toutes les parties par la puissance de sa médita^n. C'est lui qui re» connaît l'état ,. les progrès , les besoins de la société , en ma« Bie les. ressorts 9 en concilie les intérêts; c'est lui qui veille sur les destins de l'humanité. 11 stipule les droits des nations , il consacre les principes étemels de la justice ; attentif à la marche de Tesprit humain , il provoque les chjMigemens utiles ^ repousse les innovations imprudentes , il interroge les théories sociales; il les rapproche des temps , des ctrconstances de la civilisation , il sait vaincre les résistances d'une iputine opiniâti^ » sans s'abandonner aux témérités d'une perfectibiUté ti*op exigeante ; il arrête et les débordemens de la licence et les entreprises du pouvoir , il est le tuteur des. peuples. Le caractère émineni de son éloquence sei*a donc Uk

(») Tel était le sujet da prix d*él()qaence proposé par rAcadémie i^ançaise en i8ao. M. Bervil le était Tan des coocarrens. Son discoars fat distingaé, mais le prix fat décerné à M. Delamalie, dont le discoars a été réimprimé en entier à la saite de ses hitiitutions omtoires ». édition de 1822,

Moquenee du barreau , etc. 53S

pensée. De vastes aperçus, des connaissaneeé variées, une haute philosophie, orneront ses discoars ; sa composition sera large et forte , sa parole sententieuse et profonde.

Renfermé dans une sphère moins élevée, l'orateur du ban-eau n'a pas besoin de ce vaste coup d'œil de Thomme d'état. Son horizon est plus borné , ses paroles n'ont pas là même portée, sa route est tracée d'avance par le législateur, il est enfin le sujet , non le juge de la loi. Sans cloute, la philosophie de la législation ne lui restera pas étrangère ; elle agrandira son éloquence ; mais elle n'en constituera point la base ; elle n'en sera point l'attribut dominant. Sa voix aura donc moins d'autorité ; mais peut-être en retour aura-t-elle plus de séductions. Vous verrez dans ses conceptions moins de grandeur, vous sentirez plus de chaleur dans ses inspirations. Au barreau • l'action oratoire emprunte quelque chose de l'intérêt dramatique. Là , tout parle aux sens , tout frappe l'imagination et saisit le cœur. C'est un opprimé qiîi demande vengeance ; c'est un malheureux dont la tête est menacée. Des parens en larmes , des amis en deuil , une mère une épouse , une fille désolée forment un cortège à l'orateur et servent d'aiguillon à son génie. L'accusation , la défense se succèdent et s'empai*ent tour à tour des esprits. L'auditeur, suspendu entre elles, trahit par ses mouvemens, par ses murmures , par ses acclamations, les impressions qu'il reçoit ; l'œil du magistrat s'adoucit ou devient plus sévèi*e , et l'arrêt de vie ou de mort se prépare sous le choc de deux éloquences rivales. Défenseur d'une cause privée , l'orateur a rassemblé sur ce point unique toutes les forces de son âme et de sa pensée. Il a senti les angoisses de son client, s'est animé de ses passions , s'est rempli de ses douleurs. De là , ces mouvemens rapides ; de là , ces explosions soudaines ; de là ces retours variés d'une sensibilité ingénieuse à se replier sous mille formes , cette surabondance harmonieuse qui caresse l'oreille pour gagner la volonté , ces développemens de la passion qui

laissent aut émotions le temps de pénétrer dans le cœur

Il n'est pas permis à l'orateur de la patrie d'écouter les affcctrohs privées , de S'informer des considérations personnelles.

53^ jSloquence du barreau , etô^

11 est sans mission pour eq connaître , il n'y a point pour lui d'individu , il n'y a qu'un peuple ; il ne voit point les hommes, il voit les principes. Mais ces mêmes considérations , ces mêmes affections , qui profaneraient la tribune , vont bien à l'ëloqueDce particulière. Elles prêtent à la défense un secours légitime ^ elles appellent les vertus et les services en témoi-r gnage du bon droit de l'innocence. Scipion, accusé devant le peuple qu'il conduisit à la victoire , dédaigne de se défendre. Il rappelle ses triomphes , et Rome tombe aux pieds du vainqueur d'Annibal.

Toutefois ces biillans auxiliaires de la vérité ne sont pas toute l'éloquence. Au barreau comme à la tribune, l'éloquence veut s'appuyer d'abord sur la raison. Il faut convaipcre avant d'émouvoir -, mais , sur ces deux théâtres , la raison n'affecte pas des formes pareilles. Dans les discussions politiques , l'argumentation oratoire procède avec plus de hardiesse et de rapidité , néglige les formes symétriques du syllogisme , vole de sommités en sommités , et se saisit des résultsits sans s'arrêter sur les détails. Au barreau , des questions moins vastes appellent une démonstratîoi^ plus rigoureuse , le raisonnement approche plus de l'évidence matérielle, sa marche est plus didactique, sa lumière part de moins haut ; elle frappe davantage. L'orateur politique dit peu ; il fait penser : l'orateur du barreau dit tout \ il fait voir.

Les délicatesses de Tesprit et du sentiment , les traits fins , l'ironie légère , les expressions touchantes , qui se mêlent avec convenance et souvent avec bonheur à l'éloquence des causes privées , conviennent moins à l'éloquence du législateur. Ces grâces molles et fugitives contrasteraient avec la dignité de son caractère. C'est sous des formes plus mâles, plus austères » plus religieuses que cette auguste éloquence veut nous apparaître. Si l'imagination , si la sensibilité dominent chez l'orateur du barreau , la gravité , la majesté distinguent surtout l'orateur de la tribune. Chargé des destinées de tout un peuple , il assortit à la hauteur de sa mission la solennité de ses paroles. Les tours trop ingénieux , la raillerie , les ruses de

Eloquence du barreau , etc. 535

i'ëJocutioD dérogent à la sévérité de la tribune. Gicéron luimême n'employa point contre Antoine ces formes piquantes , ce facile bàdinage dont il revêtit la défense de Muréna. Les prières , les larmes siéraient mal aussi à l'homme d'état ; tout en lui respire la force et la grandeur. S'il cède à des émotions l ce n'est qu'à des émotions fières et généreuses. Souvent son langage s'enflamme d'un« noble chaleur pour détester la tyrannie, pour maudire les traîtres , pour défendre les sacrés intérêts de la patrie et de l'humanité. L'honneur national , la liberté, la gloire, Tindignation passionnent souvent sa voix; jamais les molles afRections, jamais les faiblesses du cœur. Que d'autres supplient la puissance illégitime ; ses fiers accens la font pâlir. Sous le glaive de Philippe victorieux , Démosthènes tonnait encore contre les complices de sa victoire , et faisait bouillonner d'nne noble colère le sang des fils de Miltiade et de Péridès.

Mais si la tribune s'ouvi^e quelquefois à l'éloquence des passions , il est aussi des temps où la tribune et le barreau lui-même puisent dans le silence des passions une autre sorte d'éloquence. A certaines époques de l'histoire, la proscrip* tion Rattache aux causes les plus saintes , aux vertus les plus pures. On voit alors l'évidence sans force et les consciences sans voix. Les combats de la parole ne sont plus qa'un vaiii simulacre par lequel la tyrannie achève d'insulter aux institutions de la liberté, et la sinistre inscription du Dante semble gravée devant l'asile de la justice ou devant le sanctuaire des lois. Que serviraient alors les foudres de l'éloquence? Que produiraient les inspirations du cœur et les élans du génie ? Par quels accens réveiller des âmes sourdes k la raison, à l'équité, à l'honneur? Qu'eût fait le sauveur de Roscius devant le sénat de Tibère ? Toi , que le devoir appelle à ces pénibles épreuves, garde-toi d'oublier quelle at-^ titude convient à l'homme qui défend sans espoir Tinnocence ou la vérité. Ne donne point cette joie à l'injustice d'arracher i ta bouche le désaveu des principes que ton cœur avoue. Ne songe plus à fléchir la fatalité d'une volonté inflexible , sopg» à sauver la dignité du talent et celle de la cause. Que l'élo-

536 Eloquence du barreau, etCm

quence lutte encore , non pour tnomphert maif pour feroer l'iniquité à rougir de son tiûomphe. Ce n'est plus uo débat , c'est une pit>testation contre la violence , un appel à la postérité-, qu'elle en prenne Taccent grave et solennel. Ici le but n'est point de réussir, mais de faire son devoir t il ne ê*ëpi plus du succès; il s'agit de l'honneur. Lorsque les héros de Sparte marchèrent aux Thei'mopyles , ils ne combattirent point pour la victoire : ils combattirent pour rendre témoignage aux lois de leur patrie , etpour jaisser un grand exemple au monde.

Le barreau n'a pas toujours besoin de circoAstaDces extrénjcs pour déployer cette éloquence austère qui i*emplace par la noblesse et par la gravité de Ténergie des noavemens oratoires. Nous la retrouvons dans les organes du ministère public. Là, ce n'est pi us l'homme qui parle , c'est la loi , je la reconnais à la tranquille dignité de son langage. Simple comme la vérité, sage comme la raison, l'orateur défend aox passions de profaner la sainteté de ses paroles. Sa voix se refuse aux accens du sarcasme et de la colère. Il ne veut pas toucher, mais convaincre ; il ne subjugue pas, il éclaire. La réserve, la mesure , qui affaiblissent une éloquence ordinaire , prêtent À la sienne une nouvelle autorité. Destinée à préparer les arrêts de la justice , elle s'associe à son caractère ; plus animée, elle serait moins puissante; elle me montrerait Thomme où je ne veux voir que le magistrat. Si parfois quelque chaleur se mêle à ses augustes clartés , c'est lorsque s*élevant audessus de l'arène où des intérêts privés s'agitent , placée en face des vérités éternelles qu'elle est appelée à protéger , elle se pénèti« de leur sublimité , elle s'enflamme à leur foyer saci*é. Éloquence singulière, mais admirable, qui s'interdit les sources où les autres vont puiser leur beauté les pins frappantes , et qui , semblable à la vertu , dont elle emprunte la puissance » s*enrichit de ses privations , et s'agrandit par ses sacrifices !

C'est par des procédés divers que «l'éloquence enfante ses chefs-d'œuvre. Tantôt la méditation solitaire amasse lentement dans le silence des nuits les trésors de la pensée , les

Mloquûneedul^mau^ etc. 53^

dkpose avec art , i*eMerré ^*4mii du discours , en polit les détails , et confie au pàpiM«pp»re à la mémoire le fruit de ses veilles savantes $ tantôt ^AT^md'onauditoii'e nombretu, pi^ovoquée par un solennel appareil, par la chaleur deb débats , par la vicaoité de l'action oratoire , l'improvisation ùàt jaillir en brillans éclaii*s ses merveilles fugitives. Le discours préparé, moins entraînant, mais plus grave, plus méthodique , plus approfondi , ne messied pas à la tribune. Il y a même quelque bienséance à dérober de si hauts intérêts aux caprices de l'inspiration. Les précautions de l'orateur attestent sa circonspection et sa modestie. Elles marquent un plus grand respect pour l'auditoire et pour la cause. Au barreau , des intérêts d'un ordre moins élevé veulent plus d'abandon et moins d'apprêt ; l'éloquence y répand plus de mouvemens passionnés que d'aperçus philosophiques, et la passion se sent et ne se médite pas. Cependant, depuis que l'imprimerie, créant de nouveaux rapports entre les h^pmes , a i*eculé les bornes de la scène oratoire, le talent d'écrii% a dû occuper une place distinguée dans l'éloquence judiciaire. L'écrivain du barreau exerce un empire moins a' solu, sans doute, mais plus étendu que l'empire de l'orateur. Il parle à l'auditoire absent , il fait retentir la défense hors de l'enceinte des tribunaux. La parole écrite peut aussi convenir aux magistrats. Moins pressé par le temps , moins asservi au mouvement du débat , supérieur aux affections, conservateur des principes , il ne cherche point les effets de l'art oratoire , ou plutôt il cherche ses effets dans un autre ordre de moyens. Avouons-le pourtant , au barreau comme à la tribune, c'est dans le talent de l'improvisation que réside principalement l'éloquence ; seul il fournit des ressources toujours sûres , des ai*mes toujoui*s prêtes ; seul il poursuit l'erreur de détour en détour , de sophisme en sophisme, et fait tomber, sous les coups redoublés d'une argumentation pressante , les masques différens qu'elle essaie tour à tour ; seul , il s'empare des circonstances , des hasards favorables; seul, il met à profit ces illuminations soudaines , ces révélations du génie que provoque la contradiction d'un adversaire^ le concours de nombreux auditeurs.

538 Eloquence du barreau, ttc.

la pompe du drame oratoire ; seul , enfin , il se prête à cesf rapides communications de la Sfpsibilité ou de l'enthoosiasme / qui renvoient à l'orateur les impressions qu'il vient de produire , et qui , dans les émotions que ces premières inspirations ont excitées , lui font puiser des inspirations nouvelles

Page 1