L'AMOUR DE SON ÉTAT
ICEaCUAIAlE PAORONCiE PAA M. D*AO0BS8BAU , BU 1703.
Le plus précieux et le plus rare de tous les biens est Tamour de son état. Il n'y a rien que Thomme connaisse moins que le bonheur de sa condition. Heureux s'il croit l'être, et malheureux souvent parce qu'il veut être trop heureux , il n'envisage jamais son état dans son véritable point de vue.
Le désir lui présente de loin l'image trompeuse d'une parfaite félicité; Tespérance séduite par ce portrait ingénieux embrasse avidement un fantôme qui lui plait. Par une espèce de passion anticipée, l'âme jouit du bien qu'elle n'a pas ; mais elle le perdra aussitôt qu'elle aura commencé de le posséder véritablement, et le dégoût abattra l'idole que le désir avait élevé.
L'homme est toujours également malheureux, et par ce qu'il désire et par ce qu'il possède. Jaloux de la fortune des autres dans le temps qu'il est l'objet de leur jalousie ; toujours enyic et toujours envieux , s'il fait des vœux pour changer d'état , le ciel irrité ne les exauce souvent que pour le punir. Transporté loin de lui par ses désirs , et vieux dans sa jeunesse , il méprise le présent , et courant après l'avenir, il veut toujours vivre et ne vit jamais.
Tel est le caractère dominant des moeurs de notre siècle : une inquiétude généralement répandue dans toutes les professions; une agitation que rien ne peut fixer, ennemie du repos , incapable du travail , portant partout le poids d'une
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iuquiète tX, ambîtieuâe oisiveté \ un soulèvement universel de tous les hommes contre leur condition ; une espèce de conspiration générale, dans laquelle ils semblent être tous convenus de sortir de leur caractère ; toutes les professions confondues , les dignités avilies , les bienséances violées ^ la plupart des hommes hors, de leur place, méprisant leur état et le rendant méprisable. Toujours occupés de ce qu'ils se« t*ônt , pleins de vastes projets, le seul qui leur échappe est celui de vivre contens de leur état.
Que nous serions heureux , si nous pouvions nous oublier nous-mêmes dans cette peinture !
Mais oserons-nous Tavouer publiquement , et dans-ce jour que la sagesse de nos pères a consaci^s à une triste et austère vérité, nous sera-t-il permis de parler le langage de notre ministère , plutôt que celui dé notre âge ? et ne draindronsbous pas de vous dire que la Justice géâiit du mépris que l^ Juges ont conçu pour letrr profession ; et que iâ plaie la pitis sensible qui ait été faite à la magistrature , elle Ta reçue de la main même du magistrat.
Tantôt la légèreté rcmpécshe de s'attacher à son état , tantôt le plaisir Ten dégoète ; souvent il le craint par mollesse » et presque toujours il le méprisé pat ambition. Après une éducation , toujours trop lente au gré d'un père aveuglé par sa tendresse ou séduit par sa vanité , mais toujours trop courte pour le bien de la justice , l'âge plutôt queié tnéWte , et la fin des études beaucoup plus que leur succès , ouVi*ent à une jeunesse impatiente l'entrée de la magistrature ; sôuVenft même , prévenant les inômens de maturité si sagèmèbt marqués par les lois , ils deviennent jugées plusieui's années avant que d'être hommes. Le nfoûvement soudain d'une iecrête inquiétude, ou l'impression fortuite d'un objet extérieur sont les seuls principes de leur (fooduite. Leur cfsprît est un feu qui se détruit par sa propre activité , et qui , ne pouvant se renfermer dans sa sphère , se dissipe eu dierchant à se répandre , et s'éVaporè en voulant s'éleVèr. Toujours oisifs sans être jamais en repos , toujours agissans sans être véi*itabl«ment occupée ; l'agitation continuelle que Ton rc-
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maixjue en eux jusque dans les tranquilles fonctions de la justice est une vive peinture du trouble et de la légèreté de leur âme.
S'ils ne dédaignent pas encore de i^mplir les devoirs de la magistrature , ils les placent dans le court intervalle qui sépare leurs plaisirs ; et dès le moment que l'heure des diver* tissemens s'approche » on voit un magistrat soi*tir avec em-* pressement du sanctuaii*e de la justice pour aller s'asseoir sur un théâtre. La partie qui retrouve dans un spectacle celui qu'elle avait respecté dans son tribunal , le méconnatt ou le méprise ; et le public qui le voit dans ces deux états ne sait dans lequel des deux il déshonore plus la jastice.
Retenu par un reste de pudeur dans un état qu'il n'ose quitter ouvertement , s'il ne peut cesser d'être magistrat , il veut au moins cesser de le paraîti^. Honteux de ce qui devrait faire toute sa gloire, il i*ougit d'une proifession qui peut-éti*e a rougi de le recevoir ; il ne peut souifrir qu'on lui parle de son état ; et , ne craignant rien tant que de passer pour ce qu'il est , le nom même de juge est une injure pour lui. On reconnaît dans ses mœurs toute sorte de caractères , excepté celui du magistrat. Il Va chercher des vices jusque dans les autres professions; il emprunte de l'une sa licence et son empoi'tement , l'autre lui prête son luxe et sa mollesse. Le& .«lénittts opposés à son caractère acquièrent avec lui un nouveau degré de difformité. Il viole jusqu'à la bienséance du vice, si ce mot de bienséance peut jamais convenir à e^ qui n'est pa» la vertu. Méprisé par ceux dpnl il ne peut égaler la sagesse , it Fes^ cncoi*e pliip par ceux dont il affecte de surpasser le dérèglement. Transfuge de la vertu , le vice même auquel il se livre ne lui sait aucun gré de sa désertion ;; et toujours étranger partout où il se trouve , le monde le vejiette et la .magistrature le désavoue.
Heureux dans son malheur, si 'le ciel lui envoie d'utiles, ennemis, dont la salutaire censure lui apprenne de bonne heure que si ces hommes sont quelquefois assez aveugles poui^ excuser le vice , ils ne sont jamais assez indulgens pour par^ donner le vice déplacé y et que si le monde le plus corrompu.
54^ Vamùur de son état,
parait d'abord aîmer te» magistrats qui le cherchent, il n'esttKie jamab véritablement que ceux qui regardent l\>bligation de le fuir comme une partie essentielle de leur devoir.
Qu'il se hâte donc de fuir cette mer dangereuse, où sa sagesse a déjà fait naufrage; qu'il se renferme dans son état, comme dans un port favorable , pour y recueillir les débris de sa réputation ; mais qu'il se souvienne toujours que c'est à la vertu seule qu'il appartient d'inspirer cette fuite généreuse.
Si l'inconstance , si l'ennui , si la satiété des plaisirs sont les seuls guides qui conduisent le magistrat dans la retraite , il y cherche la paix et il n'y trouve qu'un repos languissant , une molle et insipide tranquillité.
fiien loin d'avoir assez de courage pour réprimer ses passions , il n'en a pas même assez pour les suivre ; et le vice ne lui déplaît pas moins que la vertu.
S'il demeure encore dans son état , ce n'est point par un attachement libre et éclairé; c'est par une aveugle et impuissante lassitude.
La coutume et la bienséance le conduisent encore quelquefois au Sénat ; mais il y parait avec tant de négligence qu'on dirait que la justice a fait asseoir la mollesse sur son trône. S'il fait quelques efforts pour soutenir un moment le travail de l'application , il retombe aussitôt de son propre poids dans le néant de ses pensées , jusqu'à ce qu'une heure favorable , et trop lente pour lui , le délivre du pesant fardeau d'une fonction importune , et le rende à sa première oisiveté.
C'est là , que livré à son ennui , et réduit à la fâcheuse nécessité d'habiter avec soi , il n'y trouve <{u'un vide affreux et une triste solitude ; toute sa vie n'est plus qu'une longue et ennuyeuse distraction , un pénible et difficile assoupissement , dans lequel , inutile à sa patrie , insupportable à luimême , il vieillit sans honneur, et ne peut montrer la longueur de sa vie que par un grand nombre d'années stériles et de jours vainement perdus.
Si l'ambition vient le tirer de cette profonde léthargie , il paraîtra peut-être plus sage ; mais il ne sera pas plus heureux.
Attentif à remplh* ses devoirs , et à faire servir sa vertu
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même à sa fortune^ il pouira éblouir pour un temps les yeux de ceux qui ne jugent que sur les apparences.
Comme il ne travaille qu'à orner la superficie de son âme , il étale avec pompe tous les taleos que la nature lui a donnés. Il ne cultive en lui que les qualités brillantes , il n'amasse des trésors que pour les montrer.
L'homme de bien , au contraire , se cache pendant longtemps , pour jeter les fondemens solides d'un édifice durable. La vertu patiente , parce qu'elle doit être immortelle , se hâte lentement, et s'avance vers la gloire avec plus de sûreté» mais avec moins d'éclat# Semblable à ceux qui cherchent l'or dans les entrailles de la terre , il ne travaille jamais plus utilement que lorsqu'on l'a perdu de vue , et qu'on le croit enseveli sous les ruines de son travail. Il cherche moins à paraître homme de bien qu'à l'être effectivement ; souvent on ne remarque rien en lui qui le distingue des autres hommes , il laisse échapper avec peine un faible rayon de ces vives lumières qu'il cache au dedans de lui-même ; peu d'esprits ont assez de pénétration pour percer ce voile de modestie dont il les couvre ; plusieurs doutent de la supé* riorité de son mérite , et cherchent sa réputation en le voyant.
Ne craignons pourtant pas pour l'homme de bien ; la vertu imprime sur son front un caractère auguste , que sa noble simplicité rendra toujours inimitable à l'ambitieux. Qu'il retrace , s'il est possible , qu'il exprime dans sa personne les autres qualités du sage magistrat ; il n'approchera jamais de cette douce et profonde tranquillité qu'inspire à une âme vertueuse l'amour constant de son état : la nature se réserve toujours un degré de vérité au-dessus de tous les efforts de Tart , un jour, une lumière que l'imitation la plus parfaite ne sauraient jamais égaler. Le temps en fait bientôt un juste discernement ; et il ajoute à la réputation du vertueux magisti*at ce qu'il reti*anche à celle du magistrat ambitieux.
L'un voit croître tous les ans sa solide grandeur, l'autre voit tomber chaque jour une partie de ce superbe édifice qu'il n'avait bâti que sur le sable.
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L'un ne doit souhaiter que d*étre connu des hommes , l'autre ne craint rien tant que de se faire connaître.
Le cœur du sage magistrat est un asile sacre que les passions respectent, que les vertus habitent ; que la paix, compagne inséparable de la justice, rend heureux par sa présence. Le cœur du magistrat ambitieux est un temple profane : il y place la fortune sur Tautel de la Justice ; et le premier sacrifice qu'elle lui demande, est celui de son repos : heureux si elle veut bien ne pas exiger celui de son innocence ! Mais qu'il est à craindre que des yeux toujours ouverts à la fot^ tune , ne se ferment quelquefois à la justice , et que l'ambition ne séduise le cœur pour aveugler l'esprit !
Qu'est devenu ce temps , où. le magistrat jouissant de ses propres avantages , renfermé dans les bornes de sa profession , tt*ouvait en lui seul le centre de tous ses désirs et se suffisait pleinement à lui-même ? Il ignorait cette multiplicité de voies entre lesquelles on voit souvent hésiter un cœur ambitieux ; sa modération lui offrait une route plus simple et plus facile I il marchait sans peine sur la ligne indivisible de son devoir. Sa personne était souvent inconnue , mais son mérite ne l'était jamais. Content de montrer aux hommes sa réputation j lorsque la nécessité de son ministère ne l'obligeait paa de se montrer lui-même ; il aimait mieux faire demander pourquoi on le voyait si rarement , que de faire dire qu'on le voyait trop souvent , et dans l'heureux état d'une vertueuse indépendance , on le regardait comme une espèce de divinité que la retraite et la solitude consacraient , qui ne paraissait que dans un temple , et qu'on ne voyait que pour l'adoi'er ; toujours nécessaire aux autres hommes sans jamais avoir besoin de leur secours, et sincèrement vertueux sans attendre d'autre prix que la vertu même. Mais la fortune semblait disputer à sa vertu la gloire de le récompenser; on donnait tout i ceux qui ne demandaient rien ; les honneurs venaient s'oflrir d'eux-mêmes au magistrat qui les méprisait ; plus il modérait ses désirs , plus il voyait croître son pouvoir, et jamais son autorité n'a été plus grande que lorsqu'il vivait content de ne pouvoir rien pour lui-même , et de pouvoir tout pour la justice.
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Mais depuis que ràmbition a persuadé au magistrat de demander aux autres hommes une grandeur qu'il ne doit atten-dre que de lui-même, depuis que ceux que rÉcriture appdie les dieux de la terre se sont répandus dans le commerce du monde, et ont paru de véritables hommes, on s'est accoutumé à voir de près sans frayeur cette majesté qui paraissait de loin si saintement redoutable. Le public a i-efusé ses hommages à ceux qu'il a vus confondus avec lui dans la foule des esclaves de la fortune; et ce culte religieux qu'on rendait au magistrat s'est changé en un juste mépi4s de sa vanité.
Au lieu de s'instruire par sa chute , et de prendre conseil de sa disgi'âce , il se obnsume souvent en regrets superflus. On l'entend déplorer l'obscurité de ses occupations , se plaindre de l'inutilité de ses services , annoncer lugubrement le déshonneur futur de sa condition et la triste prophétie de sa décadence.
Accablé d'un faixleau qu'il ne peut ni poi*ter ni quitter, il gémit sous le poids de la pourpre , qui le charge plutôt qu'elle ne l'honore : semblable à ces malades qui ne connaissent ])oint d'état plus fâcheux que leur situation présente , il s'agite inutilement; et, se flattant de parvenir au repos par le mouvement , bien loin de guérir ses maux imaginaires, il y ajoute le mal réel d'une accablante inquiétude. Qu'on ne lui demande point les raisons de son ennui ; une partie de ses maux est d'en ignorer la cause : qu'on n'en accuse pas les peines attachées à son état ; il n'en est point qui ne lui fût également pénible , dès le moment qu'il y serait parvenu : la fortune la plus éclatante aurait toujours le défaut d'être la sienne. Le supplice de l'homme mécontent de son état est de se fuir sans cesse, et de se trouver toujoui*s lui-même. Si le ciel ne change son cœur, le ciel même ne saurait le rendre heureux.
Réduit en cet état à emprunter des secours étrangers pour soutenir les faibles restes d une dignité chancelante , le magistrat a ooaert la porte à ses plus grands ennemis. Ce luxe, ce faste , cette munificence qu'il avait appelés pour être l'appui de son élévation , ont achevé de dégrader la magistra-' L 35
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ture , et de lui arracher jusqu'au souvenir de son ancienne grandeur.
L'heureuse simplicité des anciens sénateurs , cette riche modestie qui faisait autrefois le plus précieux ornement du magistral, contrainte de céder à la fot*ce de la coutume et à U loi injuste d'une fausse bienséance , s'est réfugiée dans quelques maisons patriciennes , qui retracent encore , «n milieu de la corruption du siècle , une image fidèle de la vraie frugalité de nos pères.
Si le malheur de leur temps leur avait fait voir ce nombre prodigieux de fortunes subites , sortir eu un moment , du fond de la terre pour répandre dans toutes les conditions , et jusque dans le sanctuaire de la justice, l'exemple contagieux de leur luxe téméraire : s'ils avaient vu ces bâtimens superbes, ces meubles magnifiques, et tous ces ornemens ambitieux d'une vanité naissante , qui se hâte de jouir ou plutôt d'abuser d'une grandeur souvent aussi précipitée dans sa chute que rapide dans son élévation ; ils auraient dit avec un des plus grands hommes que Rome vertueuse ait jamais produits dans le temps qu'elle ne produisait que des héros : « Laissons aux Tarentins leurs dieux irrités ; ne portons à M Rome que des exemples de modestie et de sagesse , et for- » çons les plus riches nations de la terre de rendre hommage » à la pauvreté des Romains. »
Heureux le magistrat qui, successeur de la dignité de ses pères , Test encore plus de leur sagesse , qui , fidèle comme çux à tous ses devoirs et attaché inviolablement à son état , est content de ce qu'il est , et ne désire que ce qui est possible !
Persuadé que l'état le plds heureux pour lui est celui dans lequel il se trouve, il met toute sa gloire à demeurer ferme et inébranlable dans le poste que la république lui a confié : content de lui obéir, c'est pour elle qu'il combat et non pas pour lui-même. C'est à elle à choisir la place dans laquelle elle veut recevoir ses services ; il saura toujours la remplir dignement,
Convaincu qu'il n'en est point qui ne soit glorieuse dès le moment qu'elle a pour objet le salut de la patrie , il respecte
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son état et le rend respectable. Prêtre de la justice , il honore son ministère autant qu*il en est honoré. Il semble que sa dignité croisse avec lui, et qu'il n'y ait point de placer qui soient assez grandes, aussitôt qu'il les occupe; il les transmet à ses successeurs , plus illustres et plus éclatantes qu'il ne les a reçues de ceux qui Tont précédé. Son exemple apprend aux hommes qu'on accuse souvent la dignité lors^ qu'on ne devrait accuser que la personne; et que, dans quelque place que se trouve l'homme de bien , la vertu ne souffrira jamais qu'il y soit sans éclat. Si ses paroles sont impuissantes, ses actions sont efficaces ; et si le ciel refuse aux unes et aux autres le succès qu'il en pouvait attendre , il donnera toujours au genre humain le rare, l'utile , le grand exemple d'un homme content de son état. Le mouvement général qui le pousse de toutes parts ne sert qu'à l'affermir dans le repos , et a le rendre plus immobile dans le centre du tourbillon qui l'environne.
Toujours digne d'une fonction plus éclatante , par la manière dont il remplit la sienne , il la mérite encore plus par la crainte qu'il a d'y parvenir. Il n'a point d'autre pro^ tecteur que le public. La voix du peuple le présente au prince \ souvent la faveur ne le choisit pas , mais la vertu le nonwde toujours.
fiien loin de se plaindre alors de l'injustice qu'on lui ^ faite, il se contente de souhaiter que la république trouve un plus grand nombre de sujets plus capables que lui de la servir utilement : et dans le temps que ceux qui lui ont été préférés rougissent des faveurs de la fottune, il applaudit le premier à leur élévation ; et il est le seul qui ne se croie pas digne d'une place que ses envieux mêmes lui destinaient en cret.
Aussi simple que la vérité, aussi sage que la loi, aussi désintéressé que la justice, la crainte d'une fausse lK>nte n'a pas plus de pouvoir sur lui que le désir d'une fausse gloire : il sait qu'i n'a pas été revêtu du sacré caractèi*e de nia^jtrat pour plaire aux hommes, mais pour les M^rvir, et sou-^ veut malgré eux-mêmes ; que le sèle gratuit d'un bon citoyen
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doit aller jusqu'à négliger poui* sa patrie le soin de sa propre rëpotatîott; et qu'après avoir tout sacrifié à sa gloire, il doit être prêt à sacrifier , s'il le faut , sa gloire mâme à la justice. Incapable de vouloir s'élever aux dépens de ses confrères , il n'oublie jamais que tous les magistrats ne doivent se considérer que comme autant de rayons difFerens , toujoui*s faibles, quelque lumineux qu'ils soient par eux-mêmes, lorsqu'ils se séparent les uns des autres, mais toujours éclatans, quelque faibles qu'ils soient séparément, lorsque réunis ensemble ils forment par leur concours ce grand corps de lumière qui réjouit hi justice, qui fait trembler Tiniquité, qui attii*e le respect et la vénération des peuples.
Les: autres ne vivent que pour leurs plaîsii*s , pour leur fortune, pour eux-mêmes : le parfait magistrat ne vit que pour la république. Exempt des inquiétudes que donne au commun des hommes îe soin de leur fortune particulière , tout est en lui consacré à la fortune publique : ses jours , parfaitement semblables les uns aux autres, ramènent tous les ans les mêmes occupations avec les mêmes vertus; et, pai* une heureuse uniformité, il semble que toute sa vie ne ^it que comme un seul et même moment dans lequel il se possède tout entier pour se sacrifier tout entier à sa patrie. On cherche l'homme en lui, et l'on n'y trouve que le magistrat ; sa dignité le suit partout , parce que l'amour de son état ne l'abandonne jamais ; et toujours le même , en public ,. en particulier, il exerce une perpétuelle magistrature, plus aimable, mais non pas moins puissante, quand elle est désarmée de cet appareil extérieur qui la rend formidable.
Enfin , si dans un âge avancé la patrie lui permet de jpooir d'un repos que son travail a si justement mérité, c'est l'amour même de son état qui lui inspire le dessein de le quitter : tous les jours il sent croître son ardeur , mais tous les jours il sent diminuer ses forces; il craint de survivi*e à lui-même, et de faire dire aux autres hommes qu'il a trop vécu pour la justice. Sa retraite n'est pas une fuite, mais ua triomphe ; il sort du combat couronné des mains de la victoire : et toutes les passions qui ont vainement essayé d'at-
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laquer en kii Tamour de son état, vaiucues et désarmées, suivent, comme autant de captives, le char du victorieux. Tous ceux qui ont goûté les fruits précieux de sa justice , lui donnent, par leurs regrets, la plus douce et la plus sensible de toutes les louanges; les vœux des gens de bien raccompagnent, et Injustice qui triomphe avec lui le remet entre les bras de la paix, dans le tranquille séjour d'une innocente solitude; et soit qu*avec ces mêmes mains qui ont tenu si long-temps la balance de la justice, il cultive en repos rhéritnge de ses pères; soit qu'appliqué à former des successeui*s de ses vertus il cherche à revivra dans ses enfans , il travaille aussi utilement pour le public que lors* qu'il exerçait les plus importantes fonctions de la magistrature ; soit qu'enfin , occupé de l'attente d'une mort qu'il voit sans frayeur approcher tous les jours, il ne pense plus qu'à rendre à la nature un esprit meilleur qu'il ne l'avait reçu, d'elle; plus grand encore dans l'obscurité de sa retraite que dans l'éclat des plus hautes dignités, il finit ses jours aussi tranquillement qu'il les a commencés. On ne l'entend point, comme tant de héros, se plaindre en mourant de l'ingratitude des hommes et du caprice de la fortune. Si le ciel lui permettait de vivre une seconde fois, il vivrait comme il a vécu ; et il rend grâces à la Providence , bien moins de l'avoir conduit glorieusement dans la carrière des honneui*s , que de lui avoir fait le plus grand et le plus estimable de tous les, présens en lui inspirant l'amour de son état.
55o Indépendance de l'avocat.