‹ Profession d'avocatChapitre 56 sur 95 · SECTION XIX · texte numérisé non relu

SECTION XIX

DE LBLOQrCTVCB DC BAkftEAC COXPABBB A CBLLB DE LA TBIBCVE (l).

C Frapnrat de M. BEBMLLE. )

Les lois sont la règle de Tintérêt privé; Fintérét pn*

blîc est la r^le des lois. Selon se» rapports divers , l'éloquence exerce une fonction différente. Là , elle comparait an tribunal de la législation : ici , elle cite à son tribunal la législation elle-même. Placé au sommet de l'édlûce social, l'orateur de la tribune doit en saisir , en comparer toutes les parties par la puissance de sa méditation. C*est lui qui reconnaît l'état , les pn^rès , les besoins de la société , en manie les ressorts» en concilie les intérêts; c'est lui qui veille sur les destins de l'humanité. 11 stipule les droits des nations, il consacre les principes éternels de la justice ; attentif à la marche de Tesprit humain, il provoque les changemens utiles et repousse les innovations imprudentes , il interroge les théories sociales ; il les rapproche des temps , des circonstances de la civilisation , il sait vaincre les i*ésistances d'une routine opiniâtre , sans s'abandonner aux témérités d'une perfectibilité trop exigeante ; il arrête et les débordemens de la licence et les entreprises du pouvoii* , il est le tuteur des peuples. Le caractère éminent de son éloquence sera donc la

(i) Tel était le sujet da' prix d'éloquence proposé par rAcadémie irançaise en 1820. M. Berville était Tun des concarrens. Son disroors fat distingué; mais le prix fot décerné à M. Delamalle, dont le discoars a été réimprimé en entier à la suite de ses Imstitutioms ormtéiits, édition de 182a.

Mitoqucnce du barreau , etc. SU

pensce. De vastes apeivus, des connaUsances variées, une baute pLUotophie , oi-nel'oat «ei- discours ; sa compositioD seiv. tai-((e et forte , a parole seotentieuse et profonde.

Kcnfermc datks une sphère moins élevée, l'orateur dn barreau n'a pas besoin de ce vaste coup d'oeil de l'homme d'état. Son horizon est plus boiDe , ses parole» n'ont pas la. tnême portée , sa l'ouïe est tracée d'as-ance par le législateur, il esc enfin le sujet , nou le juf^c de la loi. Sans- doute, la ]^ilosophie de la Icgittlation ne lui restera pas étrangère i elle agrandira son éloquence ; mais elle n'en constituera peint la base; elle n'en sera poiol l'attribut dominant. Sa vois aura donc m<»us d'autoiité ; mais peutcti-e en retour snra-t-elle plus de séduction!. Voua verrez dans ses conceptioni) moins de grandeur, vous sentirci plus de chaleur dans ses inspirations. Au barreau , l'action oratoire emprunte quelque choBCde l'Intérêt drnnia tique. Là , tout parle aui sens , tout frappe l'imagination et saii^it le cœui'. C'est un opprimé qui demande vengeance ; c'est un malheureux Jont la tète est menacée. Des parens en larmes, dis amis en deuil, une mère une épouse , une lille désolée forment un cortège à l'orateur et servent d'aij^uillon à son génie. L'accusation , la défense se succèdent et s'empu-ent tour à tour des esprits. L'auditeur, suspendu cnti'e elles, trahit par ses raouvem^ns, par se» murmures , par ses acclamations , les impressions qu'il reçoit j l'oeil du magistrat s'adoucit ou devient plus sévère, et l'arrêt de vie ou de mort se prépare sous le choc de deux éloquences rivales. Défenseur d'une cause privée, l'orateur a rassemblé sur ce point unique toutes les forces de son âme et de sa penséet II a senti les angoisses de son client, s'est animé de ses passions, s'est rempli de ses douleurs. I)e lit, ces monvemens rapides ; de lit, ces explo\ion5 soudaines; de laces retours variés d'une eensibilité ingénieuse a se replier sous mille formes , cette surabondaiice baimonieuie qui caresse l'oi-cille pour gagner la volonté , ces développemens de la passion qui

laissent aux émotions le temps de pénétrer dans le cmur

Il n'est pas permis à l'orateur de la patine d'écouter les «ficctisBS privées , de s'informer des considérât ion* persOnDcII».

534 Eloquence du barreau , etc.

Il est sans mission pour en connaître, il n'y a point pour lai d'iqdividu , il n'y a qu'un peuple ; il ne voit point les hommes^ il voit les principes. Mais ces mêmes considérations , ces mêmes affections , qui profaneraient la tribune , vont bien à Téio* quence particulière. Elles prêtent à la défense un secours légitime ; elles appellent les vertus et les services en témoignage du bon droit de l'innocence. Scipion, accusé devant le peuple qu'il conduisit à la victoire , dédaigne de sç défendre. U rappelle ses triomphes , et Rome tombe aux pieds dq vainqueur d'Annibal.

Toutefois ces brillans auxiliaires de la vérité ne sont pas toute l'éloquence. Au barreau comme à la tribune, l'éloquence veut s'appuyer d'abord sur la raison. Il faut convaincre avant d'émouvoir ; mais , sur ces deux théâti*es , la raison n'affecte pas des formes pareilles. Dans les disonssiops politiques , l'argumentation oratoire procède avec plus de hardiesse et de rapidité , néglige les formes symétriques du syllogisme , vole de sommités en sommités , et se saisit des résultats sans s'arrêter sur les détails. Au barreau , des questions moins vastes appellent une démonstration plus rigoureuse , le raisonnement approche plus de l'éi'idenoé matérielle, sa maixhe est plus didactique, sa lumière part de moins haut ; elle frappe davantage. L'orateur politique dit peu; il fait penser : l'orateur du barreau dit tout ; il fait voir,

* Les délicatesses de l'esprit et du sentiment , les traits fins , Tironie légère , les expressions touchantes , qui se mêlent avec convenance et souvent avec bonheur à l'éloquence des causes privées , conviennent moins à l'éloquence du législateur. Ces grâces moUes et fugitives contrasteraient avec la dignité de son caractère. C'est sous des formes plus mâles, plus austères , plus religieuses que cette auguste éloquence veut nous apparaître. Si l'imagination , si la sensibilité dominent chez l'orateur du barreau , la gravité , la majesté distinguent surtout l'orateur de la tribune. Chargé des destinées de tout un peuplé , il assortit à la hauteur de sa mission la solennité de ses paroles. Les toprs trop ingénieux , la raillerie^ les ruses de

Éloquence du barreau, etc. 535

r^tocation dérogeât à la sévërité de la tribuDv. Gicéroo luimême n'employa point contre Antoine ce* fbrmet ptquantei , ce facile badinage dont il revêtit la dëTeiue de Muréna. Les prières, 1^ larmes lieraient mal aussi à l'hamme d'état ; tout eD lui respii'e la force et la grandeur. S'il cède è des émotions , ce n'est qu'à des émotions Seras et généreuses. Souvent son langage s'enflamme d'une noble chaleur pour détester la ^rannip , pour maudire les traîtres , pour défendre les sacrés intérêts de la patrie et de l'humanité. L'honneur national , la liberté, la gloire, l'indignation passionnent souvent sa . Tqii ; jamais les molles affections , jamais les ilaiblesses du cœur. Que d'autres supplient la puissance illégitime ; ses fiers accens la fout pâlir. Sous le glaive de Plùlippe victorieus, Démosthèues tonnait encore contre les complices de sa victoire , et faisait bouillonner d'une noble odère le sang des &b (le Miltiade et de Périclès.

ARRFsi la tribune s'ouvra quelquefois à l'éloquence des passions, il est aussi des temps où la tribune et le barreau lui-même puisent dans le silence des passions une autre sorte d'éloquence. A certaines époques .de l'faistoira, la pi-oscrip- (ion s'attadfe aux causes les plus saintes , aux vertus les plus paras. Oii voit alors l'évidence sans force et les consciences ■ana voix. Les combats de la parole ne sont plus q«'uu vain «imulacre par lequel la tyrannie achève d'insulter aux inttitption» de la liberté, et la sinistre inscription du Dante semble gravée devant l'asile de la justice ou devant le sanctuaire des lob. Que serviraient alors les foudres de l'élo» (jnence? Que produiraient les inspirations du cœur et les élans du génie ? Par quels accens réveiller des âmes sourdes h la raison, à l'équité, à l'honneur ? Qu'eût fait le sauveur de Kosdus devant le sénat de Tibèra ? 'Toi , que le devoir appelle à ces pénibles épreuves, garde-toi d'oublier quelle attitude convient à l'homme qui défend sans espoir l'innocence on la vérité. Ne donne point cette joie à l'injustice d'arracher à ta bouche le désaveu des principes qu^ ton coeur avouC; Ne songé plus à flécbîr la fatalité d'une vplooté inflexible , song» à uuver la dignité du talent et celle de la cause. Que l'élo-

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quciice lutte encore , non pour triompher, mais pour forcer riniqukté à roHgÎP de son triomphe. Ce n'est plus un débat, c'est une protestation contre la violence , un appel à la postérité , qu'elle e!i prenne Tacrcnt i^rave et solennel. Ici 1g but n'est ]M>int de réussii* , mais de faire son devoir •. il ne s'agit plus du succès; il s'a«^it de l'honneur. Lorsque les héix>s de Sparte marchèrent aux Thermopyles , ils ne combattiroDt point pour la victoire : ils combattirent pour rendre témoignage aux lois de leur patrie , et pour laisser un grand exemple au monde.

Le barreau n'a pas toujours besoin de circonstances extrêmes pour déployer cette éloquence austère qui remplace par la noblesse et (mr la |j;ravité de l'énergie des mouvemeoi oratoires. Nous la retrouvons dans tes organes du ministère public. Là, ce n'est plus l'iionniie qui parle , c'est la loi , je la reconnais à la tranquille dignité de son langage. Simple comme la vérité-, sage comme la raison, l'orateur défend aux passions de profaner la sainteté de ses paroles. Sa voix se refuse aux accens du sarcasme et de la colère. Il ne veut pas toucher, mais convaincre ; il ne subjugue pas , il éclaire. La réseri*e, la mesure , qui affaiblissent une éloquence ordinaire , prêtent à la sienne une nouvelle autorité. Destinée à pi*éparer les arrêts de la justice , elle s'associe à son caractère ; plus animée , elle serait moins puissante; elle me montrerait l'homme où je neveux voir que le magistrat. Si parfois quelque chaleur se raéle à ses augustes clartés , cVst lorsque s'éleva nt audessus de l'arène où des intérêts privés s'agitent , placée en face des vérités éternelles qu'elle est appelée à protéger , elle se pénètre de leur sublimité , elle s'enflamme à leur foyer sacré. Lloquence singulière, mais admirable, qui slnterdit les sources où les autres vont puiser leur beauté les plus frappantes , et qui , semblable à la vertu , dont elle emprunte la puissance , s'enrichit de ses privations , et s'agrandit par ses sacrifices !

C'est par des procédés divei's que l'éloquence enfante ses chefs-d'œuvre. Tantôt la méditation solitaire amasse lentement dans le silence des nuits les trésors de la pensée , les

JEloquence Hu buireau, etc. 53^

litpose avec srt , l'exsei're le tiiisii du diïcuura , e» polit los léuilt , et confie au papier ou livre à la mémoire le fruit de «s veilles Bavantes ; tantôt ou sein d'un audîtoiie nooibi-eux, irovoquée par uu solennel appai-eil , par la chaleur des délais , par la vicaeité du l'action oratoire , l'irapravisation fait aillir en brîllans éclairs si^s merveilles fuj^iiives. Le discours >réparé , moins entraînant , mais pins grave, pins luéthodi- |ue, plus appi-ofondi, ne messîed pas à la tribune. II y a néme quelque bienséance à dérober de si hauts intérêts aui caprices itc l'inspiration. Les précautions de l'orutcur attestent la circonspection et sa modestie. Elles marquent un plus ^and respect pour l'auditoire et pour la cause. Au barreau , les intérêts d'un ordre moins élevé veulent plus d'abandon ;t moins d'apprêt ; l'éloquence y répand plus de mouveuiens [Mssioonésque d'aperçus philosophiques, et la passion se tent et ne se médite pas. Cependant, depuis que l'irapriincrie, créant de nouveaui rapports entri; les hommes, a rvculé les bornes de la scène oratoire, le talent d'écrire a dû occuper une place distinguée dans l'éloquence judiciaire. L'écrivain du barreau Eierce un empire moins a' solu, sans doute, niais plus étendu |ue l'empiie de l'orateur. 11 parle à l'auditoire absent . il Tait retentir la défense Iiors de l'enceinte des tribunaux. La parole écrite peut aussi convenir aux magistrats. Moins pressé par le temps , moins asservi an inonvenient du débat , supérieur aux aiïections, conservateur des principes, il neclierchc point les effets de l'art oratuii-e , ou plutôt il cherche se» effets dans un autre ordre de moyens. Avouons-le pourtant , au barreau comme à la tribune, c'est d:ins le talent de l'improvisation que réside principalement l'éloquence ; seul il Taurnit des ressources toujours sûres , des armes toujours prèles; seul il poursuit l'erreur de détour en détour, de tophisme en sophisme , et fait tomber, sous les coups redoublés d'une ar|;umen talion pressante, les masques dilféicns qu'elle essaie tour à tour ; seul , il s'empare des circonstances , des. hasards favorables ; seul , il met à profit ces illuminations soudaines , ces révélations du génie que provoque la contradiction d'un adversaire, le concours de nombreux auditeurs.

538 fCloquence du barreau, etc.

la pompe du drame oratoii*e ; seul , enfin , il se prête à ces rapides communicatioDs de la sensibilité ou de l'enthousiasme , qui renvoient à l'orateur les impressions qu'il Tient d^ produire , et qui , dans les émotions que ces premièi*es inspirations ont excitées , lui font puiser des inspirations nouvelles

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