L'AMOUR DE SON ÉTAT
M plut précieux et le plus rare de tous les bieos eit l'air de son état. Il n'y a i-ien que l'hotnine coanaisse moins le bonheur de sa conditioa. Heureux s'il croit l'être , et heureux souvent parce qu'il veut être trop heureux, il ivi»age jamais son état daDS son véritable point de vue. ■e désir lui présente de loin l'image trompeuse d'une part félicité ; l'espérance séduite par ce portrait ingénieux ïTUae avidement un TaDtâme qui lui plaît. Par une boe de passion anticipée, l'Ame jouit du bien qu'elle n'a ; taiais elle le perdra aussitôt qu'elle aura commencé de le léder véritablement, et le dégoât abattra l'idole que le T avait élevé .
l'homme est toujours également malheureux , et par ce 1 désire et par ce qu'il possède. Jaloux de la fortune des rei dans le temps qu'il est l'objet de leur jalousie ; tours envie et toujours esvieux ..s'il fait des vœux pour chand'état , le ciel irrité ne les exauce souvent que pour le lir.- Transporté loin de lui par ^es désirs, et vieux dans eunetse , il méprise le présent , et courant après l'avenir. But toujours vivre et ne vit jamais.
Vl est le caractère dominant des mœurs de notre siècle i ' inquiétude généralement répandue dans toutes les proioiu; une agitation que rien ne peut fixer, ennemie du M , incapaUe du travail . portant partout le poids d'une
54o L'amour de son état,
inquiète et ambitieuse oisiveté ; un soulèvement universel de tous les hommes contre leur condition ; une espèce de conspiration f^ënérale, dans laquelle ils semblent être tous convenus de sortir de leur caractère; toutes les professions confondues , les dignités avilies , les bienséances violées , la plupart des hommesliors.de leur place, méprisant leur état et le rendant méprisable. Toujours occupés de ce qu'ils seront, pleins de vastes projets, le seul q^ul leur échappe est celui de vivre contens de leur état.
Que nous serions heureux , si nous pouvions nous oublier nous-mêmes dans cette peinture !
Mais oserons-nous Tavouer publiquement, et dans ce jour que la sagesse de nos pères a consacrés à une triste et austère vérité, nous sera-t-il permis de parler le langage de notre mi^iistère, plutôt que celui de notre âge? et ne craindronsnous pas de vous dire que la justice gémit du mépris que ks juges ont conçu pour leur profession ; et que la plaie la plus sensible qiv ait été faite à la magistrature , elle Ta i-eçue de la main même du magistrat.
Tantôt la légèreté Tcmpcche de s'attacher à son état , tantôt le plaibir reii dégoûte ; souvent il le craint par mollesse, et prcbque toujours il le niépiisc par ambition. Après une éducation , toujours trop lente au gré d'un père aveuglé par st tendresse ou séduit par sa vanité , mais toujours trop courte pour le bien de la justice , l âge ])lutôl que le mérite , et U fin des études beaucoup plus que leur succès , ouvrent à une jeunesse impatiente l'entrée de la magistrature ; souvent même , prévenant les momens de maturité si sagement marqués par les lois , ils deviennent juges plusieurs annéei avant que d'être hommes. Le mouvement soudain d*ane secrète inquiétude , ou l'impression fortuite d'un objet ettérieur sont les seuls principes de leur conduite. Leur esprit est un feu qui se détruit par ça propre activité , et qui , o^ pouvait se renfermer dans sa sphère , se dissipe en cherchant à se répandre , et s'évapore en voulant s'élever. Toujours oisifs sans être jamais en repos , toujout^ agissans sans être véritablement occupés -, l'agitation continuelle qu« l'on re-
L'amour tU ton état. 5^1
mai'qne en eux juique dam les tranquilles fonctions de la jostice est une vive peinture du trouble et de 1« légèreté de leur âme.'
S'ils ne dédaignent pas encore de remplir les devoirs de la magistrature , ils les placent dans le court intervalle qui, sépare leurs plaiEiii-s ; et dès le moment que l'heure des divertissemeni s'approche , on voit un roagisti'at sortir avec empressement du sanctuaii-e de la justice pour aller s'asseoit sur un théâtre. La partie qui retrouv<^ dans un spectacle celui qu'elle avait tcspectc dans sou tribunal , le méconnaît ou le méprise; et le public qui le voit dans ces deui états ne sait dans lequel des deux il déshonore plus la justice.
Retenu par un re^tc de pudeur dans un état qu'il n'ose quitter ouvertement, s'il ne peut cesser d'être magistrat, il veut au moins cesser de le paraiti-e. Honteux de ce qui devi-ait faire toute sa gloire , il rougit d'une profession qui peut-«!tre & rougi de le recevoir ; il ne peut souffrir qu'on lui parle de son état ; et , ne craî};nant rien tant que de passer pour ce qu'il est , le nom même de juge est une injure pour lui. Ou reconnaît dans ses mœurs toute sorte de caractëi-es , excepté celui du magistrat. Il va chercher des vices jusque dans les autres pi-ofcssions ; il emprunte de l'une sa licence et son emportement , l'auti-e lui prête son luxe et sa mollesse. Les défauts opposés à son caractère acquièrent avec lui un npuveau degré de dilformité. 11 viole jusqu'à la bicnséaacs du vice, si ce mot de bienséunce peut jamais convenir à ce qui u'est pas la vertu. Méprisé par ceui dont il ne peut égain- la sagesse , il l'est encore plus par ceux dont il affecte de surpasser le dérèglement. Transfuge de la vertu , le viceni&ne auquel il se livre ne lui sait aucun gié de sa désertion ; et toujouii étranger partout où il se trouve , le monde le rejette et la magistrature le désavoue.
I Heureux dans son malheur, si le ciel lui envoie d'util» ennemis, dont la salutaire censure lui apprenne de bonne heure que si ces hommes sont quelquefois asseï aveugles pour excuser le vice , ils ne sont jamais asseï indulgens pour pardonner le vice déplacé ; et que si le monde le plus corrompu
54^ V amour de soH état.
paraît d'abord aimer les magistrats qui le chercheot, il n'estime jamais véritablement que ceux qui regardent Tobligation de le fuir comme une partie essentielle de leur devoir.
Qu'il se hâte donc de fuir cette mei* dangereuse, où sa sagesse a déjà fait naufrage; qu'il se renferme dans son état, comme dans un port favorable , pour y récueillir les débris de sa réputation ; mais qu'il se souvienne toujours que c'est à la vertu seule qu'il appartient d'inspirer cette fuite généi*euse.
Si l'inconstance , si l'ennui , si la satiété des plaisirs sont les seuls guides qui conduisent le magistrat dans la retraite, il y cherche la paix et il n'y trouve qu'un repos languissant , une molle et insipide tranquillité.
fiien loin d'avoir assez de courage pour i*éprimer ses passions , il n'en a pas même assez pour les suivre ; et le vice ne lui déplaît pas moins que la vertu.
S'il demeure encore dans son état , ce n'est point par un attachement libre et éclairé; c'est par une aveugle et impuissante lassitude.
La coutume et la bienséance le conduisent encore quelquefois au Sénat ; mais il y parait avec tant de négligence qu'on dirait que la justice a fait asseoir la mollesse sur son ti*ône. S*il fait quelques e(^o^ts pour soutenir un moment le travail de l'application , il retombe aussitôt de son propre poids dans le néant de ses pensées , jusqu'à ce qu'une heure favorable, et trop lente pour lui, le délivre du pesant fardeau d'une fonction importune , et le i-ende à sa première oisiveté.
C'est là , que livré à son ennui , et réduit à la lâcheuse nécessité d'habiter avec soi, il n'y trouve qu'un vide afifreox et une triste solitude ; toute sa vie n'est plus qu'une longae et ennuyeuse distraction , un pénible et difficile assoupisse^ ment , dans lequel , inutile à sa patrie , insupportable à luimême , il vieillit sans honneur, et ne peut montrer la longueur de sa vie que par un grand nombre d'années stériles et de jours vainement perdus.
Si l'ambition vient le tirer de cette profonde léthargie , il paraîtra peut-être plus sage ; mais il ne sera pas plus heureux.
Attentif à remplir ses devoirs , et à faire servir sa vertu
L'amour de son étal. 543
mêùte k M fortune , it pourra éblouir pour uu temps let yem de ceux <]aî ne jugent que sur les apparences.
Comme il ne travaille qu'à orber la superficie de son Ame , il étale avec pompe tous les talens que la nature lui a donnés. Il ne cultive en lui que tes qualités brillantes , il n'amasse des ti^écora que pour les montrer.
L'hsmme de bien , au contraire , se cacbe pendant longtemps, pour jeter les fondemens solides d'nn édifice durable. La vertu patiente , parce qu'elle doit être immortelle , se liâte lentement, et s'avance vers la gloire avec plus de s&reté, mats avec moins d'édat. Semblable à ceux qui cherchent l'or dans les entrailles de la terre , il he travaille jamais plus utilement que lorsqu'on l'a perdu de vue, et qu'on le croit enseveli sous tes ruines de son travail. Il chei-cbe moins à paraître homme de bieo qu'à l'être effectivement ; souvent on ne remarque rien en lui qui le distiuffue des autres hommes i il laisse échapper avec peine un faible rayon de ces vives lumières qu'il cache au dedans de lui-même ; peu d'esprits ont assex de pénétration pour percer ce voile de modestie dont il les couvre ; plusieurs doutent de U supériorité de son mérite, et cfaeixrhent sa réputatiou en le . voyant.
Me craighons pourtant pas pour l'homme de bleii ; la verta imprime sur son front un caractère auf;uste , que sa noble simplicité rendra toujoui-s inimitable â l'ambitieux. Qu'il retrace, s'il est possible, qu'il exprime dans sa personne les autres qualités du sage magistrat ; il n'approchera jamais de cette douce et profonde tranquillité qu'inspire à une âme vertueuse l'amour constant de son état : la nature se réserve toujours un degré de vérité au-dessus de tous les efforts de l'art , anjour, une lumière que l'imitation la plus parfaite ne ■auraient jamais égaler. Le temps en fait bieotàt un juste dis~ cemement ; et il ajoute à la réputation du vertueux magistrat ee qu'il retranche à celle du magistrat ambttïenx.
L'un voit croître tous les ans sa solide grandeur, l'autre voit tomber chaque jour une partie de ce superbe édifice ^n'tl-n'evait b&tî que sur le sable.
544 Vamour de son étal.
L*un ne doit soiilitiitei* que d^otœ connu des hommes, l'autre ne craint rien tant que de se faire connaître.
Le cœur du sage magistrat est au asile sacré que les passions respectent, que les vertus habitent ; que la paix, compagne inséparable de la justice, rend heureux par m présence. Le cœur du magistrat ambitieux est un temple profane: il y place la fortune sur Tautel de la Justice ; et le premier sacrifice qu'elle lui demande, est celui de son repos : heureux si elle veut bien ne pas exiger celui de son inDoccncc ! Mais qu'il est à craindre que des yeux toujours ouverts à la fortune, ne se ferment quelquefois à la justice, et que l'ambition ne séduise le cœur pour aveugler l'esprit I
Qu'est devenu ce temps, où le magistrat jonissaot de ses propres avantages, renfenué dans les bornes de sa profession, trouvait en lui seul le centre de tous set désirs et se suffisait pleinement à lui-même ? Il ignorait cette multiplicité de voies entre lesquelles on voit souvent hésiter un cœur ambitieux; sa modération lui offrait une route plus simple et plus facile ; il marchait sans peine sur la ligne indivisible de son devoir. Sa ])ersonne était souvent inconnue , mais son mérite ne rétait jamais. Content de montrer aux hommes sa réputation , lorsque la nécessité de son ministère ne robisgeaitpas de ^ montrer lui-même ; il aimait mieux faire demander pourquoi on le voyait si rarement , que de faii*e dire qu'on le voyait trop souvent , et dans Thcureux état d'une vertueuse indépendance , on le regardait comme une espèce de divinité que la retraite et la solitude consacraient, qui ne paraissait que dans un temple , et qu'on ne voyait que pour radorer; toujours nécessaire aux autres hommes sans jamais avoir besoin de leur secours, et sincèrement vertueux sans attendre d'autre prix que la vertu même. Mais la fortune semblait disputer à sa vertu la gloire de le récompenser; on donnait tout à ceux qui ne demandaient rien ; les honneurs veoaient s'oirir d'eux-mêmes au magistrat qui les méprisait ; plus il modérait ses désirs , plus il voyait croître son pouvoir, et jamais son autorité n'a été plus gi'ande que lorsqu'il vivait content de ne pouvoir rien pour lui-même , et de pouvoir tout pour la justice.
L'amour tle ton itai. 545
Mais tlepuU que l'ambition a ftei-suadé au magistrat de denander aui autres hommes une grandeur qu'il ne doit alteo' dre que de lai-m£me , depuis qnc ceux que l'Écriture appelle hsc dieux de la teri-e se sont i-épandus dam le commeix» du DDiide, et ont paru de véhtables hommes, on s'est accoutamé à voir de près sans fruyeur cette majesté qui paraissait de loin li uintement redoutable, l.e public a i-efusé ses hommages à ceux qu'il a vusconrondus avec lui dans la foule des «sdaTes de la foi-tune ; et ce culte religieux qu'on rendait au nagîstrat s'est changé en un juste mépris de sa vanité.
A D lieu de s'instruiie par sa chute , et de prendiv conseil de ta disgrâce , il se consume souvent en rrgrcts superflus. On' renteiid déplorer l'obscurité de se^ occiipatioas , se plaindre de rioutilité de ses services, aunonccr lugubi-esunt le dMionneur Futur de sa condition et la triste prophétie de M décadence.
Accablé d'un Tardeau qu'il ne peut ni porter ni quitter, il gémit sous le poids de la pourpre , qui le charge plutàt qu'elle ne l'honore : semblable à ces malades qui ne counaiswn|: (lotnt d'état plus IScheui que leur situation présente , il a'agite inutilement; et. se flattant de parvenir au repos par le mouvement , bien loin de guérir ses maux imaginaires , Il -y tyoute le mal réel d'une accablante inquiétude. Qu'on ne lui demande point les raisons de son ennui; une partie de »es maux est d'en ignorer la cause : qu'on n'en accuse pas les peines attachées à son état ; il n'en est point qui ne lui fût également pénible , dès Je moment qu'il y sciait pai-vcnu : la fortune la plus éclatante aurait toujours le défaut d'être la sienne. Le supplice de l'houime niécoutcut de son état est de ae fuir sans cesse, et de se trauver toujours lui-même. Si le ciel ne change son cceur, le ciel même ne saurait le rendre heureux.
Kéduit en cet état à emprunter des secours étrangers pour soutenir les (àibles restes d'une dignité chancelante, le magistrat a ouvert la (lorte à ses plus grands cnnenis. Ce luxe , ce faste , cette muiiiticence qu'il avait appelés poui- être l'appui de son élévation, ont auhevé de dégradur la magistra- 1. 35
546 V amour de son état^
tiire , ft de lui arracher jusqu'au souvenir de son tncieotie grandeur.
L'heureuse simplicité des anciens sénateurs , cette riche modestie qui faisait autrefois le plus précieux ornement du mafiistrat, contrainte de céder à la force de la coutume et à la loi injuste d'une fausse bienséance , s'est i*éfugiée dans quelques maisons patriciennes, qui retracent encore, au milieu de la corruption do siècle , une image fidèle de la vraie frugalité de nos pères.
Si le malheur de leur temps leur avait fait voir ce nombre prodigieux de fortunes subites , sortir eu un moment , du fond de la terre pour répandre dans toutes les conditions , et jusque dans le sanctuaire de la justice, lexetnple contagieux de leur luxe téméraire *. s'ils avaient vu ces hâtimens superbes , ces meubles magnifiques , et tous ces ornemens ambitieux d'une vanité naissante , qui se hâte de jouir ou plutôt d*abuscr d'une grandeur souvent aussi pi*écipitée dans sa chute que rapide dans son élévation ; ils auraient dit avec un des plus grands hommes que Rome vertueuse ait jamais produits dans le temps qu'elle ne produisait que des héros -. « Laissons aux Tarentins leurs dieux irrités ; ne portons à » Rome que des exemples de modestie et de sagesse , et for- » çons les plus riches nations de la terre de rendre hommage » à la pauvreté des Romains, n
Heui*eux le magistrat qui, successeur de la dignité de ses pères , Test encore plus de leur sagesse , qui , fidèle comme eux à tous ses devoirs et attaché inviolablement à son état , est content de ce qu'il est , et ne désire que ce qui est possible!
Persuadé que l'état le plus heureux pour lui est celui dam lequel il se trouve, il met toute sa gloire à demeurer ferme et inébranlable duns le poste que la république lui a confié ; content de lui obéir, c'est pour elle qu'il combat et non pas pour lui-même. C'est à elle à choisir la place dans laquelle elle veut recevoir ses services ; il saura toujours la remplir dignement.
Convaincu qu'il n'en est point qui ne soit glorieuse dès le moment qu'elle a pour objet le wlut de la patrie , il respecte
l.'amour de son état- 54;
son ëtat et le rend respectable. Piéti'e de la justice, il faonore son ministère autant qu'il en est honoré. |1 semble que sa dif^nité croiue avec lui. et qu'il n'y ait poiat de placn qui soient asseï grandes, «ussitdt qu'il lei occupai U W transmet à ses successeurs , plus illustres et plus édatanta« qu'il ne les a reçues de ceux qui l'ont précédé. Son aiemple apprend aux hommes qu'on accuse souvent la tligni^ lor|qu'on ne devrait accuser que la personne i et que, dai^ quelque place que se trouve l'homme de bien , la vertu ne souffrira jamais qu'il y soit sans éclat. Si ses paroles sont iqipuissilntes, ses actions sont efficaces ; et si le ciel refusa aux unes et aux autres le succès qu'il eu pouvait attendre, i| donnera toujours au genre humain le rare, j'utile , |e grand exemple d'un homme content de son état. Le mouvement j^néral qui le pousse de toutes parts ne sert qu'à l'aQeriqir dans le repos, et à le rendre plus immobile dans le centre du tourbillon qui l'environne.
Toujours digne d'une fonction plus éclatante , par )a manièi-e dont il remplît la sienne , il la mérite encore plut par la crainte qu'il a d'y paivenir. Il n'a point d'autre protecteur que le public. La voii du peuple le pi-ésente au prince ; souvent la faveur ne le choisit pas , mais la vertu |e Dommo toujonrs.
Bien foin de se plaindi-e alors de l'injustice qu'on lui a hile, il K contente de souhaiter que la république trouvA un plus grand nombre de sujets plus capables que lui ds I4 •ervir utilement ' et dans te temps que ceux qui lui ont étâ préférés rougissent des faveurs de la fortune, il applaudit le premier à leur clévatioaj et "il est le seul qui ne se croie pas digne d'une place que ses envieux mêmes lui destinaient CD secret.
Aussi simple que la véiité, aussi sage qu« lit loi, aussi désintéressé que la justice, la crainte d'une fausse honte n'a pas plus de pouvoïj' sur lui que le désir d'une fausse gloire 1 il sait^u'il o'a pus été revêtu du sacré caractère de ipapstrat pour plaire aux hommes, mais pour les servir, et souvent malgré cux-mémi'S; <pie le tèle gratuit d'un bon eito^eo 35.'
548 V amour de son élat,
doit aller jusqu'à négliger pour sa patrie le soiu dé sa propre réputation; et r|u*aprcs avoir tout sacrifié à sa gloire, il doit être prêt à sacrifier, s'il le faut, sa gloire même à la justice. Incapable de vouloir s'élever aux dépens de ses coorrères, il n'oublie jamais que tous les magistrats ne doivent se considérer que comme autant de rayons dilTérens , toujours faibles, quelque lumineux qu'ils soient par eux-mêmes, lorsqu'ils se séparent les uns des autres, mais toujours édatans, quelque faibles qu'ils soient. séparément, lorsque réunis ensemble ils forment par leur concours ce grand corps de lumière qui réjouit la justice, qui fait trembler Tiniquité, qui attire le respect et la Anénération des peuples..
Les autres ne vivent que pour leurs plaisirs , pour leur fortune, pour eux-mêmes : le parfait magistrat ne vit que pour la république. Exempt des inquiétudes que donne au commun des hommes le soin de leur fortune particulière , tout es^t en lui consacré à la fortune publique : ses joui*s, pai'faitement semblables les uns aux autres, ramènent tous les ans les mêmes occupations avec les mêmes vertus; et, par une heureuse uniformité, il semble que toute sa vie ne soit que comme un seul et même moment dans lequel il se possède tout entier pour se sacrifier tout entier à sa patrie. On cherche l'honmie en lui, et l'on n'y trouve que le magistrat ; sa dignité le suit partout , parce que l'amour de son état ne l'abandonne jamais ; et toujours le même, en public^ en particulier, il exeix^e une perpétuelle magistrature, plus aimable, mais non pas moins puissante, quand elle est désarmée de cet appareil extérieur qui la rend formidable.
Enfin , si dans un uge avancé la patrie lui permet de jouir d'un i^pos que son travail a si justement mérité, c'est l'amour même de son état qui lui inspire le dessein de le quitter : tous les jours il sent croiti*e son ardeur, mais tous les jours il sent diminuer ses forces; il craint de survivre à lui-même, et de faire dire aux autres hommes qu'il a trop vécu pour la justice. Sa retraite n'est pas une fuite, mais un triomphe; il sort du combat couronné des mains de la victoire : et toutes les passions qui ont vainement essayé d'at-
Z'amour de son état. * 5^9
taquer en lui l'a mou r de son ttat, vaincues et tlesarmëes, suivent, comme autant de captives, le char du victorieux. Tons <xui qui ont goûté les fruits précieux de sa justice , lui donnent, par leurs regr^Ml, la plus donce et la plus sensible da toutes les louanges; les vœux des gens de bien l'accompagnent, et U justice qui triomphe avec lui le remet entre les bras de la paix , dans le tranquille séjour d'une innocente solitude; et soit qu'avec ces mêmes mains qui ont tenu si long-temps la balance de ta justice, il cultive en repos rbéritage de ks pères ; soit qu'ajipliqué ^ former des successeurs de ses vertus il cherehe à revivre dans ses enfans , il travaille aussi utilement pour le public que lorsqu'il exerçait les plus importantes fonctions -de la magistrature ; soit qu'enfin , occupé de l'attente d'une mort qu'il voit sans frayeur approcher tous les jours. Il ne pense plus qu'à rendre à la nature un esprit meilleur qu'il ne l'avait reçu d'elle; plus grand encore dans l'obscurité de sa retraite que dans l'éclat deS plus hautes dignités, il finit ses joui-s aussi tranquillement qu'il lésa commencés. On ne l'entend point, comme tant de héros, se plaindre en mourant de l'ingratitude des hommes et du caprice de la fortune. Si le ciel lui permettait de vivre utie seconde fois, il vivrait comme il a vécu ; et îl rend grâces à la Providence , bien moins de l'avoir conduit glorieasement dans la carrière des honneui-s , que de lui avoir fait le plus grand et le plus estimable de tous les préwos eo lui inspirant l'amour de son état.
5S6 ' Indéptndancè du f avocat.
L'INDÉPENDANCE DE L'AYOCAT.
• ItCOCAS PK090IICl£ FA» M. D'Â6UEft6BAU , ▲ i'O0VEftTII«k
DES AtUIEMCES , LU l6<)8.
Tous les bômiiiéS aspirent à l'indépendance : mais cel heufeux état, ^ui est le but et la fin de leurs désirs, est éelui dortt ils jouissent le knoins.
Avares de leurs trésors , ils sont prodigues de leur liWrté : et ; pendant qu^ils se réduisent dans un esclavage volontaire , ils accusent la nature d'avoir formé en eux un vœu qu'elle ne contente jamais.
Trompés par la Fausse lueur d'une liberté apparente, ils éprouvent toute la rigueur d'une véritable tyrannie.
Malhelii^itx par la vue de ce qu'ils n'ont pas , sans être kèureux pàt* la jouissance de ce qu'ils possèdent ; toujours esclaves, ^atce qu'ils désirent toujours , leur vie n*est qu'une longue sewitudé ; et ils arrivent à son dernier terme avant que d'avoir senti les premières douceurs de la liberté.
Les professions les plus élevées sont les plus dépendantes , fet dans le temps même qu'elles tiennent tous les autres états toumis à leur autorité, elles éprouvent à leur tour cette sujétion nécessaire où Tùrdre dé la société a soumis toutes les conditions.
Le chemin qui conduit aux honneurs est soumis au pouvoir de ces divinités que les hommes ont élevées sur les ruines de leur liberté.
C'est là que les plus grands talens sont sacrifiés au fantôme de la noblesse ou à ridole de l'avarice ; et que , sans ces secours étrangers , le mérite le plus éclatant est souvent condamné à une éternelle obscurité.
Celui que la grandeur de ses emplois élève au-dessus des autres hommes reconnaît bientôt que le premier jour de sa dignité est le dernier de son indépendance.
Indêptndance (2t fafOt»t. 5ji
' n^ peut pflli M procurer aucun repos qui ne wît laUi au public ; ît se reproche les plaisirs les plus innoceus, parce qu'il ne peut plos les goûter que daas un temps consacré k *on devoir.
Si l'amour delà justice , si le désir de servir sa pattie peuvent le soutenir dans son état , ils ne peuvent l'empêcher de icntir qu'il est esclave , et de regretter ces jours heureu:^ oit >1 ne rendait compte de son travail et de son loisir qu'à lui- La gloire fait porter des chaînes plus éclatantes à ceui qui la cherchent dans ta profession des ai-mes ; mais elles ne sont pas moins pesantes, et ils éprouvent la néoessité de servir , dans l'honneur même du commandement.
Il semble que la liberté , baunie du commerce des hommea, ait quitté le monde qui la méprisait; qu'elle ait cherché un port assuré et un asile dans la solitude . où elle n'est connue que d'un petit nombre d'adorateurs , qui ont préféré ta douceur d'une liberté obscure aux peines et aui dégoûts d'une éclatante servitude.
Dans cet assujettissement presque généi'al de toutes lesconditions, va ot,DRB aussi ancien que la magùtrature , auui noble gae la vertu , aussi nécessaire que la justice , se distingue par un caractère qui lui est propre ) et. seul entre tous tes ^tats, il se maintient toujours dans t^eureuseet paUible possession de loo iudépendance.
Libre sans être inutile à sa patrie , il se consacre ^u public sans en être esclave ; et, condamnant l'indilTéi-ence d'un philosophe qui cherche l'indépendance' dans l'oisiveté, il plaint le malheur de ceui qui n'entrent dans les fonctions publiques que par la perte de li'ur liberté.
La Fortune les respecte : elle perd tout son empii'e sur une profession qui n'adore que la sagesse ; la praspérité n'ajoute rien à son bonheur, pan» qu'elle n'ajoute rien à son mérite; l'adversité ne lui 6tc rien, parce qu'elle lui laisse ' tonte sa vertu.
Si efle conserve encore des passions , elle ne t'en sert plus •jne comme d'nn secouri. utile à ta raison ; en les rendant es-
55a Indépendance de Va%HH:ai,
clavcs de la justice , elle ne les emploie que pour en aâeraif rautorité.
Kxempte de toute sorte de 9ei*vitudes , elle arrive à la plus grande élévation sans perdre aucun des droits de sa première liberté; et dédaignant tous les ornemens inutiles à la vertu, elle peut rendre Thomoie noble sans la naissance , riche sans biens , élevé sans dignités , beureui sans le secours de la fortune.
Vous qui avez l'avantage dexercer une professioo si glo^ rieuse » jouissez d'un si rare bonheur; connaissez toute retendue de vos privilèges, et n'oubliez jamais que comme la vertu est le principe de votre indépendance , c'est elle qui Télèvc à sa dernière perfection.
Heureux d'être dans un état où faire sa fortune et faire son devoir ne sont qu'une mêuie chose ; où le mérite et la gloire sont inséparables; où l'Iiomme, unique auteur de son élevation, tient tous les autres Fiommcs dans la dépendance de ses lumières, et les force de rendre hommage à la seule supériorité de Sun génie!
Ces distinctions qui ne sont fondées que sur le hasard de la naissance, ces^^rands noms dont l'orgueil du commun des hommes se flatte, et dont les sages mêmes sont éblouis-, deviennent des secours inutiles dans une profession dont la vertu fait toute la noblesse , et dans laquelle les hommes sost estimés , non par ce qu'ont fait leurs pères, mais par ce qu'Us font eux-mêmes.
Ils quittent , en entrant dans ce corps célèbre , le rang que les préjugés leur donnaient dans le monde , pour reprendre celui que la raison leur donne dans l'ordre de la nature et de la vérité.
La justice, qui leur ouvre Tentrce du barreau , efface jusqu'au souvenir de ces différences injurieuses à la vertu, et ne distingue plus que par le degré de mérite ceux qu'elle appelle également aux fonctfons d*nn même minii»tère.
I^s richesses peuvent orner une autre profession; mais la vôtre rougirait de leur devoir son éclat. Elevés au comble de la gloire , vous vous souvenez encore que vous n'êtes souvent
/uiUpendance <îe l'atvcal. 553
redevables de vo» pins grands hoiincut^ qu'aux genéi^ui fefibrts d'une vertncu» mûdîoci-ité.
Ce qai est un obatacte dans les autres ^Uts devient un aecoun dans le vâti«. Vous metlei à profit les injures de U fortune ; le travail vous donne ce que la natui-e vous a i-efusé, et une heureuse advemté a souvent fait éclater un mérite qui aurait vieilli sans elle duiis le repus obscur d'une longue prospéiité.
Affranchis du joug de l'avarice, vous aspiret à des biens qui ne kont point soumis à sa domination. Elle peut à son gré disposer des lionneui-s 1 aveugle dans son choîi, confondre tous les rangti et douiier aux richesses les dignités qui ne sont dues qu'à la verlu i (quelque grand que soit son empire , ne craiguei pas qu'il s'étende jamais sur voire profession.
Le mérite, qui en est l'unique ornement, est le seul bien qui ne s'auète point i et le public, t ou joui's libre dans sou suffrage, donoe la gloire , et ne la vend jamais.
Vous n'éprouvex ni son inconstance, ni son ingratitude' vous «cquérei autant de protecteurs que vous avei de témoins de votre éloquence; les pci'sonues les plus inconnues dotienncnl les înstrumcns de voli-e grandeur; et pendant que l'amour de votre devoir est votre unique ambition , leur foix et leui-s applaudissemens forment cette haute réputation que les places les plus éminentes ne donnent point. Ileuieui de ne de^'oir ni les dignités aux richesses, ni Icsiîchcssesaui dignités!
Que j;ette élévation est différente de celle que les hommes achèt«iit ë,a prix de leur bonheur, et souvent même de leur iniioccDce I
Ce n'est point itn tribut forcé que l'on paye à la fortune par bienséance ou par nécessité i c'est un honunagc volontaire , une délërence naturelle que les hommes rendent à U vertu , et que la vertu seule a droit d'exiger d'eux.
Vous n'avex pas à craindre que l'on confonde , dans les honneurs que l'on vous i-end , les droits du mérite arec ceux de la dignité , ni que l'dn accorde aux emplois le respect que l'on refuse à la personne ; votre grandeur est toujours votre ouvr^ , ei le public n'admire en vous que vous-mêmes.
554 Indépendance de tatH>csL
Une glo'n*e si éclatante ne sera pas le firait d'une longue servitude : la vertu dont vous faites profession n'impose à ceux qui là suivent d'autres lois que celle de raimer* et sa possession , quelque précieuse qu'elle soit, n'a jamais coûté que le désir de l'obtenir.
Vous n'aurez point à regretter des jours vainement perdus dans les voies pénibles de l'ambition , des services rendus aux dépens de la justice , et justement payés par le mépris de ceul qui les ont reçus.
Tous vos jours sont marqués par les services que vous rendez à la société. Toutes vos occupations sont des exercices àt droiture et de probité, de justice vt de religion. La patrie ' ne perd aucun des momens de votre vie; elle profite même de votre loisir , et elle jouit des fruits de votre repos. '
Le public qui connaît quel est lé piûx de votre temps vous dispense des devoirs qu'il exige des autres bommes ; et ceux dont la fortune entraine toujours après elle une foule d^adorateurs viennent déposer chez vous l'éclat de leur dignité , pour se soumettre à vos décisions , et attendre de vos conseils la paix et la tranquillité de leurs familles.
Quoique rien ne semble plus essentiel aux fonctions de votre ministère que la sublimité des pensées, la noblesse des expressions, les grâces extérieures , et toutes les grandes qut- Htés dont le concours foinne la parfaite éloquence ; ne croyes pourtant pas que la parfaite éloquence soit absolument dépendante de tous ces avantages; et quand même \m uatui*e vous aurait envié quoiqu'un de ces talens, ne prmi pas le public des secours qu'il a droit d'attendre de vous.
Ces talens extraordinaires , cette grande et sublime éloquence, sont des présens du ciel, qu'il n'accorde que rarement. On trouve à peine un orateur parfait dans une longue suite d'années; tous les siècles n'en ont pas produit; et la nature s'est reposée long-temps, après avoir formé les Ciccron et les Demos thè ne.
Que ceux qui ont roru ce glorieux avantage jouissent d'une si rare félicité ; qu'ils cultivent ces semences de grandeur qu'ils trouvent dans leur gcnit* ; qu'ils joignent les vertus acquises
fndépendatK* de Vavocat- 555 '
lUt uleni naihreli i qu'ils dominent, daai le barreau, et qittllk fîmetat revivre daos doi joun la ooble ùiuplictté de* orateurs d'Athènes , et l'beureuae fécondité de l'éloquenoe de Roilae.
Mail ù le« premiers ran^s sont dus à leurs graodes qualité* . on peut vieillir avec honneur dans les seconds : et , dans cette illustre carrière , il est glorieux de suivre ceux mâme qu'ob n'espère pas d'égaler.
Enfin , ajoutons à la gloire de votre ordre, que l'éloquencâ diéme , qui parait son plus riche ornement , ne vous est pas tbujoni? nécessaire pour arriver à la plus grande élévation . et le public a fait voir par d'illustres eiemples qu'il savait aecorder la réputation des plus grands avocats à ceux qui n'a* raient jamais aspii-é à b gloire des orateurs. -
La science a ses couronnes aussi bien que l'éloquence. Si elles sont moins brillantes , elles n'en sont pas moins solides ; le temps, qui diminue l'éclut des unes, augmente le prixdei •titres. Ces talens , stériles pendant les premières années, nndent avec usure , dans un âge plus avancé , les avantage)* qb'ïls refusent dans la jeunesse , et voire ordre ne se vanto pas knoins des grands hommes qui l'ont enrichi par leur éi-u- CËtion , que de ceux qui l'ont orné par leur éloquence.
C'est ainsi que , par des routes dilKrentes , mais toujours paiement assurées, vous arrivez à la même grandeur , et c£uk qae les moï^eus ont séparés se i-éunissent dans la -fin.
Parvenus à cette élévation qui , dans l'ordre du mérite, ne voil rien au-dessus d'elle , il ne vous reste plus, pour ajouter XCa dernier caractère à votre indépendance, que d'en rendre boumage à la vertu de qui vous l'avei reçue.
L'homme n'est jamais plus libre que lorsqu'il assujettit ses passions à la rai>>on , et sa raison à la justice. Le pouvoir de faire du mal est une imperfection , et non pas un caractère essentiel de notre liberté j et elle ne recouvre sa véritable f(t^ndeur que lorsqu'elle perd cette triste capacité , qui est la faarct de toutes ses dis<;j'âces.
Le plus libre et te plus indépendant de tous les êtres n'est . tUQt-pui Aant que pour faire le bien ; son pouvoir infini n'iV
555 Indépendance de tauoeaL
point d*autrcs bornes que le mal ; il suit inviolablcment les lois que sa providence s*est imposées; il se ^uniei lui-même s l'ordre immHable de ses décrets éternels.
Les plus nobles images de la divinité , les rois , que TËa-iture appelle les dieux de la terre , ne sont jamais plus grands qoe lorsqu'ils soumettent toute leur grandeur à la justice, et qu*ils joignent au titre de ma!Ci*es du monde celui d'esclaves de la loi.
Dompter par la force des armes ceux- qui n*ont pu souffrir le bonheur d^une paix qne la seule modération du vainqueur leur avait accordée ; résister aux efforts d'une ligue puissante devent peuples conjurés contre sa grandeur; forcer des princes jaloux de sa gloire'a admirer la main qui les frappe, et à louer les vertus qu'ils haïssent ; sfgir également partout et ne devoir ses victoires qu'à soi-même, c'est le portrait d'un liéros, et ce n'est encore qu'une idée imparfaite de la vertu d'un rou Etre aussi supérieur à sa victoire qu'à ses ennemis , ne combatfi*e que pour faire triompher la religion , ne i*égner que pour couronner la justice ; donner à ses désirs des bornes moins étendu» qn a sa puissance ; ne faire sentir son pouvoir » ses sujets que par le nombre de ses bienfaits; être plus jaloux du nom de pci*e de la patrie que du titre de conquérant , et moins sensible aux acclamations qui suivent ses triomphes qu'aux bénédictions du peuple soulagé dans sa misère ; c'est la parfaite image de la grandeur d'un roi. C'e^t ce que la France admire ; c'est ce qui fait son indépendance dans fa guen*e , et qui fera un jour son bonheur dans la paix. Tel est le pouvoir de la vertu ; c'est «lie qui fait r^ner les rois , qui élève les empires , et qui , dans tous les états , ne rend l'homme parfaitement libre que lorsqu'elle l'a renda parfaitement soumis aux lois de son devoir.
Vous donc, qui par une heureuse pi'érogative , avei reçu du ciel le riche présent d'une entière indépendance , conservez ceprécieux trésor, et, si vous êtes véritablement jaloux de votre gloire, joignez la liberté de votre cœur à celle de votre profession.
Moins dominés par la tyrannie des passions que le corn-
tiuUpendancK de Cavocat. 557
miin (les hommes , vous êtes plus «claies de U i-aison , et U vertu acquiert autant d'empire sur tous que la fortune en * perdu.
Vous marcbei dans une i-oute élevée , mais euvironnée de précipices , et la carrière où vous courei est mai-quée par Jea chutes illusti-fs de ceux qu'un sordide iuLér^l , nu amour déréglé de leur indépendauce a précipités du comble de Jft gloire à Faquelle ils étalent parvenus.
LesHiu, indignes du nom d'orateur, ont fait de l'éloquence un art mercenaire ; et, se réduisant les premien en scnitudè, . ils ODt rendu le plus célèbre de tous tes états esclave .de la plus servîle de toutes les passions.
Le public a méprisé ces âmes vénales, et la perte de leur fortune a été la jgste punition de ceux qui avaient «aadfiê toute leur gloii-e à l'avai-ice.
D'autres , inscnsiltles à l'iimour des richesses, n'oitf pu éti« maîtres d'eui-nji}mcs. Leur esprit ..incapable de discipline , n'a jamais pu plier sous le joug de la règle et de l'autorité. Non cDUtens de mériter l'estime, ils ont voulu l'enlever.
Flattes par la grandeur de leurs premiers succès, ifi ae' ■ont aisément persuadés que la force de leur éloquence pouvait être supérieure à l'autonté de la loi.
Singuliei-s dans leurs décisions, pleiis de jalousie oontrà leurs confrère^ , de dureté pour Eeuis cliens , de mépris po«r tous les bâmmes , ils ont fait acheter leur voix et leurs codaeils au prix de toute h bizarrerie, d'un esprit qui ne connaît point d'auties i ègles que les oiouvemeiis inégaux de sou humeur , et les saillies déréglées de son imagination.
Quelque grande réputation qu'ils aient acquise par leur» talen* extraordinaires, la gloire la plus soUde a manqué â. leui-s travaux ; s'ils ont pu dominer sur les esprits, ils n'ont jamais pu se rcodie maîtres des cœurs. Le [tublic admir^ait leur éloquence , mais il craignait leur caprice ; et tout ee que l'oQ peut dire de plus favorable pour eux, c'est qu'ils ont eu de grandes qualités, mais qu'ils n'ont pas été de grande hommes.
Craignei ces exemples fameux , et ne vous flattu pas de
558 Indépendance de VavocaU
pouvoir jouir de cette véritable indépendance à laquelle vous aspirez , si vous ne méritez ce bonheur par le parfait accomplissement de vos devoirs.
Yous êtes placés , pour le bien du public, entre le tumulte des passions humaines et le trône de la justice; tous portez à ses pieds les vœux et les prières des peuples; c'est par vous qu'ils reçoivent ses décisions et ses oracles ; vous êtes également redevables et aux juges et à vos parties , et ce double engagement est le double principe de toutes vos obligfitions.
Aéf^pectez l'empire de la loi, ne la faites jamais servir par des couleurs plus ingénieuses que solides aux intérêts de vos cliens ; soyez prêts de lui sacrifier , non-seulement vos biens et votre fortune, mais ce que vous avez de plus précieux, votre gloire et votre réputation.
Apportez aux fonctions du barreau un amour de la justice digne des pkis grands magistrats ; consacrez à son service toute la grandeur de votre ministèi*e ; n'appi*ochez jamais de ce tribunal auguste , le plus noble séjour qu'elle ait sur la terre, qu'avec un saint respect, qur vous inspire des pensées et des sentimens aussi proportionnés à la dignité des juges qui yous écoutent qu'à l'importance des sujets que vous y traitez.
N'ayez pas moins de vénération pour les mînisti*es de Injustice que pour la justice même ; travaillez à mériter leur estime, considérez-les comme les véritables distributeurs de cette gloiro parfaite qui est l'objet de vos désirs, et regardez leur approbation comme la plus solide récompense de vos travaux.
Également élevés au-dessus des passions et des préjugés, ils sont accoutumés à ne donner leur suffrage qu'à la raisoD, et ils ne forment leurs jugemcns que sur la lumière toujours pure de la simple vérité.
S'ils sont encore susceptibles de quelque prévention , c'est de ce préjugé avantageux que la probité reconnue de l'avocat fait naître en faveur de sa partie : servez-vous de cet innocent artifice pour concilier leur attention et attirer lenr confiance.
/niUpendanee de l'aMteat. 55q
Ne voua flattez jamais du malbeureux bonDeur d'avoir obicurcila vérité;. et, plus sensibles ^ax intérêts de. la |uitice qu'au désir d'uoe vaioe réputation , cherchei plutôt à faite paraître la bonté de ^olre cause (|ue la graadeur de votre esprit.
Que le lile que vous apporterez à la défense de vos client ne soit pas capable de vous rendre esclaves de leurs passions; ne devenet jamais les ministres de leur ressentiment et les organes de leur malignité secrète, qui aime mieui nuire aux autres que d'6lve utile à soi-même, et qui est plus occupée du désir de se venger que du soin de se défendre.
Quel caractère peut être plus indigne de la gloiie d'un ordre qui met tout son boobeur daus »ou indépendance que celui d'un homme qui est toujours agité par lef monvemens empruntés d'une, passion étrangère, qui s'apaise et s'iriîta ao gré de sa pai'tie, et dont l'éloquence est esclave d'unti expression satiiique , qui le rend toujours odieux et souvent méprisable à ceui-mémes qui lui applaudissent?
nefusoi H vos parties, refusei-vous à vous-mâmes. l'inhumain plaisir d'une déclamation injurieuse i bien loin de vous servir des armes du mensonge et de la calomnie, quç jotre délicatesse aille jusqu'à supprimer mâme les reproches véritables, lorsqu'ils ne font que blesser vos adversaires , saut être utiles à vo« parties ; et si leur intérêt vous force à les eipliquer» que la retenue avec laquelle vous les proposerai soit une preuve de leui- vérité , et qu'il paraisse au public que la nécessité de votre devoir vous arrache avec peine ce que la modération de votre esprit souhaiterait de dissimuler.
Ne soy^ pas moins éloigués de la basse timidité d'un silence pernicieux à vos pai'ties que de la licence aveugla d'une satire cri^^JS^IIe , que votre caractère soit celui d'il ne généreuse et sage liberti'-.
Que les faibles et les malheureux ti-ouvent dans votre voix UD asile asuré contre l'oppression et la violence; et dans ces occasions dangereuses , oii la fortune veut éprouver ses forces contre votre vertu, montrez-lui que vous êtes affranchis de son pouvoir et supérieurs à sa dominnlinn.
56o indépendance de tiwoûat.
Quand, après avoir |:>as.sc* par Tes ora|^es et les agitations du barreau, vous arrivez enfin à ce port heureux , où , supëneursà l'envie, vous jouissez en sûreté de toute votre réputation , c'est le temps où votre libek*té reçoit un nouvel accrotsseroent , et où vous devez en faire un nouveau sacrifice au bien public.
Ai'bitres de toutes les familles, juges volontaires des plus célèbres différens, tremblez à la vue d'un si saint ministère; et craignez de ^ous en rendre indignes , en conservant encore ce zèle ti'op ardent, cet esprit de parti, cette préventioa autrefois si nécessaire pour la défense de vos cliens.
Laissez , en quittant le baireau , ces armes qui ont remporté tant de victoires dans la carrière de l'éloquence ; oubliez cette ardeur qui vous animait , lorsqu'il s'agissait de combatti*e , et non pas de décider du prix ; et quoique votre autorité ne soit fondée que sur un choix purement volontaire , ne croyez pas que votre suffrage soit dû à celui qui vous a dioisi , et soyez pei*suadés que votre ministère n'est distingué de celui des juges, que par le caractère , et non par les obligations.
Sacrifiez à de si nobles fonctions tous les momens de votre vie : vous êtes comptables envers la patrie de tous les talens qu'elle admire en vous , et que vos forces peuvent vous permettre. C'est une espèce d'impiété que de refuser à vos concitoyens un secours aussi utile pour eux , qu'il est glorieux pour vous.
Enfin , si dans une extrême vieillesse votre santé affaiblie par les efforts qu'elle a faits pour le public ne souffre pas que vous lui consacriez le reste de vos jours, vous goûtei*ez alors ce repos durable , cette paix intérieure , qui est la marque de l'innocence , et le prix de la sagesse.
Tous jouirez de la gloire de l'orateur et de la tranquillité du philosophe; et si vous êtes attentifs à observer les progi-ès de votr^ élévation , vous trouverez que l'indépendance de la fortune vous a élevés au-dessus des autres hommes , et que la dépendance de la vertu vous a élevés au-dessus de vousmêmes.
Inlerruptio