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A dater de cette heure, il était l'esclave de la maison, c'est-à-dire un je ne sais quoi, un outil, un bloc de chair, un membre ambulant, animé par une autre volonté, agité, remué par le commandement comme avec la main, inerte, passif, mort dans son esprit à la réflexion et à la détermination, muselé lorsqu'il servait le repas, fouetté lorsqu'il languissait au travail, enchatné lorsqu'il oubliait la consigne, marqué au front lorsqu'il fuyait, traîné, enfin, à la voirie lorsqu'il venait à mourir.
Chassé par la philosophie elle-même des rangs de l'humanité, il était simplement un corps aux yeux de la législation. Ce corps n'avait qu'un seul droit, qu'un seul mode d'existence , manger et servir. L'esclave aimait pour le compte du maître , si on pouvait appeler cela aimer. Son accouplement appartenait à autrui jusqu'à la dernière génération.
Acheté, vendu, cédé, rétrocédé, donné, légué, saisi, transmis, comme tout autre meuble de la maison, perpétuellement promené et ballotté d'un caprice à l'autre, obéissant par nature, il était incapable de toute distinction entre le bien et le mal, la vérité et l'erreur. Lorsque le juge l'appelait en témoignage, il lui appliquait la torture, par la raison que, l'esclave étant exclusivement un corps, la douleur seule, cette voix de la chair, pouvait crier la vérité.
Nulle trêve à sa destinée, nulle espérance devant son regard. Il pouvait uniquement sortir de la servitude par la mort, c'est-à-dire l'évanouissement dans le néant, car il n'y avait pas d'âme chez l'esclave, et par conséquent de Dieu pour recevoir cette âme à la porte de l'immortalité.
Il devait éternellement, de l'enfance à l'agonie, porter à l'ombre ou au soleil le poids de tous les travaux ; à la campagne : labourer, semer, planter, moissonner, garder le
troupeau ; dans la mine : extraire le métal, le porter, le fondre, le couler, le forger, le polir; à la ville : bfttir, fabriquer, scier, ciseler, tourner, tisser; dans le ménage : balayer, moudre la farine, cbauffer le four, cuire le pain, accompagner le mattre à la promenade, lui tenir le soir la lanterne, et le jour Tombrelle. Il servait à tous les besoins et à tous les plaisirs de la maison. La matrone athénienne, déjà effleurée par les années, faisait asseoir à ses c6tés de jeunes acolytes achetées au péribole pour revêtir aux yeux de son mari une beauté de reflet.
L'Etat avait aussi comme chaque particulier ses enclaves de Tun et de l'autre sexe, consacrés aux travaux et aux plaisirs de la cité. Solon donna à ta ville d'Athènes quatre cents esclaves ioniennes qui enseignèrent à la jeunesse la science brûlante qu'elles avaient puisée au voluptueux séminaire de Milet.
Le magistrat votait, au jour du danger, une jeune fille à Vénus. Celte hostie parée de colliers vivait sous la protection de la bonne déesse. Elle prenait, dans sa servitude sa*^ crée, le nom de prêtresse, de hiérodule. Elle avalisa fête, sa place marquée dans la liturgie. Elle portait la corbeille dans la procession, et présenlail à l'idole l'offrande des fidèles.
La femme esclave pouvait seule atteindre, par la profanation de sa beauté, à celle apparence de rédemption. En réalité, elle échangeait une servitude pour une autre servitude, la corvée de la domesticité pour la redevance de la débauche. L'homme esclave, au contraire, demeurait à perpétuité rivé à la pierre de la muraille par un invincible anneau plus indestructible que l'airain. À peine pouvait-il attendre de loin en loin l'avare faveur d'un affranchissement. Mais la franchise était une loterie destinée à tromper l'esclavage, une hypocrisie de liberté, la liberté sous tu-
telle, la captivité sur parole» adoucie seulement par le pri* vilége d'aller et de venir.
L'affranchi devait élire son domicile, à proximité, sous la main de son patron. Son patron conservait toujours sur lui une partie de sa puissance. A la plus légère infraction du devoir de clientèle, il pouvait lui intenter l'action d'apostasie. L'apostasie replongeait l'affranchi dans la servitude.
Et cependant, cet homme maudit et réprouvé faisait de sa souffrance et de son humiliation l'immortelle et resplendissante civilisation d'Athènes. L'ombre gémissante de l'esclave erre continuellement autour de la frise brisée du Panthéon, réclamant sa part de mérite dans l'œuvre du génie. Payons-lui cette part en compassion à la fois et en bénédiction. A ce moment sévère de pauvreté, il a pris sur sa tête la plus pesante obligation de travail ; il a restitué ainsi h une plus nombreuse élite la faculté de la pensée; il a introduit sur la scène de l'histoire la démocratie de rintelligençe.
La maison athénienne, grftce à son dévouement forcé, n'était plus l'habitation primitive du siècle d'Homère, uniquement composée d'une vaste cella , où l'amphore , la coupe, la lance, la provision, la table» la couche nuptiale, la pierre du sacrifice, étaient péle-méle entassées dans la même enceinte. La vie humaine avait cru en force et en étendue ; elle dilatait à la niesure de sa nouvelle taille le pli de sa ceinture.
Sa demeure était bâtie enferme de clottre, autour d'une cour arrosée par une fontaine ou par une citerne. Cette cour était entourée sur ses quatre faces d'une galerie ouverte, qui offrait aux promeneurs, selon la saison, l'ombre ou Iç ^leil. Une longue série de cellules, indépendantes
les unes des autres et fermées d'un simple rideau, débouchaient sur la galerie. La plus grande de ces cellules était la salle du festin.
Là brillait dans tout son éclat, rangée en ordre sur Tébène et le cyprès l'innombrable constellation des vases d or et d'argile aux formes variées, aux flancs harmonieux, qoi tous, ciselés ou peints, racontaient au regard, par un cheM'iBuvre, l'histoire d'un héros. Au-dessus de ce firmament de l'art, le clepsydre coulait goutte à goutte et marquait, par la chute de l'eau, la chute de la minute.
La civilisation avait d'abord pris l'ombre muette et insensible pour mesurer l'heure pauvre et confuse de la première cité; elle prenait maintenant le mouvement et le bruit pour mesurer l'heure plus active, plus vivante de l'humanité.
L'appartement de la femme, le gynécée était relégué, enseveli à l'extrémité de la maison. Le mari l'y conduisait solennellement sur un char au jour des fiançailles et brûlait ensuite Tessieu. La leçon était transparente sous l'allégorie. La femme ne devait plus franchir le seuil de la maison nuptiale où elle venait d'entrer.
-^Ecoute, lui disait le lendemain son mari ; assieds-toi à ma droite, et apprends de ma bouche ton devoir. Après avoir délibéré, moi pour moi, et tes parents pour toi, je t'ai choisie, de même que les tiens m'ont choisi. Tu fais partie désormais de mon existence. Voici mon intention :
Tu te lèveras chaque matin avec l'aurore pour réveiller les esclaves, tu mesureras leur nourriture, tu surveilleras leur travail, tu rangeras le mobilier de la maison, tu secoueras la poussière de mes habits, tu pétriras, les bras nus jusqu'au couda, la fleur de la mouture, pour entretenir par l'exercice la vigueur de ta jeunesse ; tu te souviendras enfin que
Tombre est ta destinée. Ta gloire consiste à être inconnue ; tu es née du mystère : ta vie appartient à Toubli.
Ainsi condamnée à la réclusion et à l'obscurité» muette et séquestrée de la vie de Tintelligence» la femme affranchie dans son corps» esclave dans son Ame» était une transition vivante entre la liberté et la servitude. Chassée du banquet et du spectacle, elle ignorait Fart, la musique, l'écriture, la poésie. Sa vie morne et monotone coulait sous la voûte épaisse du gynécée, comme une eau souterraine, en étouffant son murmure. Elle n'avait aucune intimité de cœur oa de pensée avec son mari.
— Dis»moi, est-il une créature sous le soleil, demandait un philosophe à un Athénien, qui touche de plus près que ta femme à ton existence T
— Non.
— Est-il encore une créature à qui tu adresses moins souvent la parole?
— Non, répondait toujours l'Athénien.
Cette réponse traduit d'un mot le mélancolique veuvage de la femme dans le gynécée. Elle vivait séparée de la pensée de son mari par un abtme aussi profond que le tombeau. La déesse gardienne de son chevet était la Vénus chaste le pied posé sur une tortue, apothéose mystique de l'immobilité. L'épitaphe gravée sur son tombeau était une bride, glorification posthume de la taciturnité. Enfin l'âme du Iflche passait dans le corps de la femme à la seconde naissance.
Et pourtant, malgré cette injure à la nature, la femme avait grandi en dignité. Elle appartenait à un seul mari. Sa part d'influence n'était pas réduite de toute la part que l'épouse multiple de la polygamie prenait dans la famille. Elle avait exclusivement l'administration du foyer; elle
pratiquait la prévoyance» elle commandait à Tesclave» elle faisait en lui commandant l'apprentissage de la volonté, et enfin, le soir, inclinée sur le berceau de son enfant, elle méditait â*un cœur plus ferme l'avenir.
Hais à mesure que l'esclavage créait dans la classe libre une plus grande somme de loisir, qui finissait toujours par se résoudre en une plus grande somme d'intelligence, cette classe plus lettrée, plus idéale, voulut trouver, à tra* vers la distraction des sens, la volupté do la pensée; elle scinda le mariage et dédoubla la femme en deux femmes entièrement distinctes d'éducation et do destinée. Tout homme éminent par ses œuvres ou ses richesses avait désormais deux compagnes, l'une pour le ménage, l'autre pour l'intimité.
Cette nouvelle épouse extérieure était l'hétaïre, la courtisane. L'hétaïre naissait à la vie intellectuelle, sur une litière flétrie, au milieu du chaos des amours. Son flme sortait du flot profond, comme Vénus, en secouant Técume. Elle brisa le sceau posé sur sa parole, elle rayonna le génie, elle inspira, elle exalta l'art et la science. Inspirée et savante elle-même, à son tour elle recueillit sur son passage l'admiration ; la gloire la releva de sa dégradation et de son indignité. La Grèce lui fit place à ses fêtes et à ses banquets, lui reconnut une vie publique, une magistrature d'influence^
L'huile parfumée de la lampe brûlait de trépied en trépied autour de la salle du festin. La gloire de la Grèce, pléiade vivante, brillait en cercle à la même table, entraînée dans la même attraction. Celui-ci, l'imagination pleine de formes, copiait, deb pensée, le bas-relief que l'ombre de l'esclave jetait en passant sur la muraille. Celui-là, voilé d'un nuage, soulevait dans son esprit le glaive tragique du
destin pour frapper un héros. Cet autre, replié sar laiméme , écoutait religieusement, la paupière baissée, une voix intérieure lui parler. Cet autre enfin, le front ruisselant d'extase, frappait la terre du pied pour porter son âme à Dieu, sur Taile en feu de l'idée.
Une femme préside ce cénacle d'immortalité, assise sur un trône d'ébène incrusté d'argent, dans toute la grflce, toute l'ampleur flottante de sa beauté, la tête mollement inclinée, le bras arrondi sur sa lyre d'iyoire. La bandelette voluptueuse dénouée de ses cheveux retombe avec la rose effeuillée et repose en plis épars sur sa poitrine.
L'hétaïre vient de chanter au génie grec personnifié dans son amant, assis à ses genoux, l'hymne brûlant de Sapho. La strophe envolée erre en sourire sur la lèvre encore vibrante du baiser. Son sein soulevé à l'inspiration palpite toujours comme le rhythme vivant de l'hymne, sous le voile de pourpre plus léger que la vapeur. Son doigt distrait, impatiemment promené sur la lyre , arrache à la corde une dernière harmonie. Elle suit mélancoliquement sous le plafond, d'un regard voilé de langueur, cet écho gémissant d'une pensée. Le vent frais du dehors, chargé d'un parfum de l'Hymète, murmure sourdement dans la draperie de la tenture. Les danseuses immobiles, la main posée sur l'épaule l'une de l'autre, attendent le signal de la flûte sous leur couronne de violettes.
L'amant silencieux, remué jusque dans la fibre de son Ame, penche la tête sur le sein de la muse ardente, et aspire à larges flots son haleine. L'art grec est né de ce baiser. De l'union mystérieuse de l'âme de l'homme et de l'âme de la femme, d'Éros et de Psyché, sortit une beauté nouvelle, forte comme la virilité, gracieuse comme la langueur.