CHAPITRE IV
La géographie de la Grèce passa comme la métempsycose du sol dans sa religion. L'homme ne voyait, sur cette terre admirablement équilibrée à sa force, aucune allusion à ridée d'infini. Ici ni fleuye vaste comme un détroit qui luttait flot contre flot avec la marée, ni montagne taillée pour le pied des géants, qui suspendait sa balustrade de neige d'étoile en étoile. Ici encore ni mousson qui roulait la cataracte du déluge enfermée dans un nuage, ni coup de tonnerre qui retentissait comme l'écroulement de l'univers à travers l'atmosphère.
Une vie monstrueuse ne faisait pas continuellement irruption au pied du passant, sous la forme colossale de l'éléphant, de l'hippopotame, du crocodile et du rhinocéros. Perdu au milieu de l'immensité, écrasé par le sentiment de sa disproportion, le brahmane avait divinisé la nature ; et pour traduire au regard ce péle-méle confus du monde et de l'humanité^ il avait représenté Dieu sous les traits mélangés de l'homme et de l'animal.
Mais au bord de l'Ilyssus, le nouveau né de la civilisation
dominait la nature de toute la hauteur de son génie ; il la tenait, esclave caressante, endormie à ses genoux. La nature était yaincue. La force des forces était désormais l'humanité. L'anthropomorphisme détrôna le panthéisme. La Divinité dépouilla la figure du symbole pour revêtir exclusivement le type humain.
Le dieu de la Grèce naquit, vécut comme l'homme, dépensant heure par heure sa journée au jeu, au chant, à l'amour, au banquet ; il avait la première vertu de l'homme, la force et l'agilité; il marchait sur le vent; il portait la montagne; il était enfin l'homme en tout et pour tout, mais l'homme exagéré, amplifié dans le temps et dans l'espace. Il couvrait de l'ombre de son corps sept arpents, et sans être précisément éternel, car la pensée de la Grèce ne pouvait encore concevoir l'éternité, il possédait cependant une immortalité relative qui avait devant elle des siècles de durée.
Il avait dressé son ciel sur l'Olympe, à quelques pas seulement de hauteur, pour toucher l'homme à chaque instant. Il parlait à l'homme dans l'ombre de la caverne, il mêlait son sang au sang de l'homme ; il épousait la querelle de l'homme, il lui communiquait sa longévité, sa rapidité, son invulnérabilité, la majesté de sa stature. Il donnait à Oreste sept coudées. Il mettait la vitesse du javelot dans le pied d'Achille.
Épars et multiple, il était autant de fois un dieu différent de nom et d'attribution qu'il y avait de peuples en Grèce et de provinces dans l'univers. L'un administrait le tonnerre, l'autre l'enfer, l'autre la mer, l'autre le soleil. Celui-ci était le dieu de cette tribu, celui-là de cette cité. Tous suivaient du haut des airs l'armée de leurs clients, et ils luttaient ensemble, dieu contre dieu, déesse contre déesse. En un mot.
— IÎ7 — la divinité d'Homère était la Grèce idéalisée» transportée à quelques pieds de terre sur une montagne. Dans ce fédéralisme céleste, le Jupiter Panhellénien exerçait la même at* tribution d'unité que le conseil des Âmphictyons dans Talliance des républiques.
Dieu étant éminemment fini, tangible au regard, la Grèce développa surtout dans l'art la qualité distinctive du visible, du fini : la mesure ou pour mieux dire Tordonnance. La Grèce introduisit le nombre et le mètre partout, non-seulement dans la danse, qui est la pose du corps rhythmée ; non-seulement dans la musique, qui est le son compté, mais encore dans la loi, dans la cité, dans la sculpture et l'architecture : elle soumit la société tout entière à une nomenclature rigoureuse, où le môme chiffre reparaissait toujours.
Ce chiffre servait également à compter les dieux, les temps, les renommées , les tribus et les subdivisions de tribus. Il y avait neuf Muses, neuf poètes lyriques parmi les hommes, neuf parmi les femmes. L'historien divisait son histoire en autant de chapitres qu'il y avait de muses et de poètes. Le chœur tragique ou comique était invariablement composé du même nombre de chanteurs rangés en cercle sur le théâtre.
Une géométrie savante embrassait jusqu'aux moindres replis de la civilisation. Tout était symétrique, pondéré. L'architecture avait ses canons ou ses mesure^ écrites aussi rigoureusement que dans une liturgie. La sculpture avait aussi ses canons mystérieusement cachés dans l'école des statuaires. La rue elle-même était réglée. Hippodamus de Milet formula le premier la mathématique sacrée de la voirie.
Dans une société ainsi cadencée, ainsi soumise h une
immense prosodie, depuis la parole jusqu'à la pierre de la maison, l'éducation était une initiation à la symétrie, à la mesure. La Grèce enseignait exclusivement à l'enfance la gymnastique, qui était la science du rhythme approprié à chaque mouvement du corps humain, et la musique, qui était l'harmonie universelle des diverses connaissances dans l'esprit humain.
La gymnastique embrassait tous les exercices de la danse, de la lutte, de la marche, de la passion. Le guerrier devait déployer la grâce des gestes qu'il avait apprise au gymnase, jusque sous le coup de la mort, au milieu du champ de bataille. Lorsqu'un soldat avait vaillamment combattu, la Grèce disait qu'il avait bien dansé. Elle pliait à ce rituel d'une pantomime réglée les mouvements les plus spontanés, les plus lyriques de la passion; elle avait dans quelques-unes de ses villes des écoles de séduction, où elle enseignait aux jeunes filles les savantes langueurs de rionie ; enfin, dans ses jeux publics, elle donnait un prix au baiser le plus voluptueusement donné.
La musique embrassait dans sa définition tous les arts qui pouvaient tomber sous l'application de la mesure : la Grèce en faisait en quelque sorte une initiation universelle qui insinuait dans la sensation encore malléable et plastique de l'enfant le nombre ou l'harmonie, et le préparait insensiblement au sentiment de la justice et de la beauté. Oo appelait les chants des lois, comme s'il y avait entre la politique et la musique, dans les idées de l'antiquité, une mystérieuse synonymie : Orphée était le premier législateur de l'antique Hellade.
Ainsi, le chant et la danse formaient, sous le nom de chorée, l'éducation complète de la jeunesse. L'une perfectionnait le corps, l'autre perfectionnait l'esprit. Toute figure,
disait Platon, qui exprime les bonnes qualités de Tâme et du corps, soit en elles-mâmes, soit dans leur image, est belle et inspire la beauté.
Cette prédisposition musicale, mathématique, transpirait de l'âme de la Grèce dans son architecture. L'architecture était une succession de lignes simples et harmonieuses, renfermées dans les mêmes périodes, et ramenées aux mêmes cadences. Elle répugnait à la complexité, à la multiplicité des combinaisons; elle limitait son génie à quelques mélodies invariables de formes et les reproduisait infatigablement sur les édifices comme si le temple était une hymne sacré que des rapsodes répétaient partout.
Il était composé d'un stylobate, d'un péristyle, d'un fronton et d'un entablement. Les pierres étaient scandées entre elles, avec l'inflexible régularité de la poésie. Une métrique mystérieuse réglait le rapport du diamètre h la hauteur de la colonne et du chapiteau à l'entablement. Il n'y avait nulle part un coup de ciseau qui échappât à l'harmonie mathématiquement réglée de ces correspondances. L'inspiration de l'architecte était toujours modulée, calculée pour plaire à des âmes symétriques, adolescentes, paisibles, chargées d'un petit nombre de sentiments. Aucune ligne imprévue ou passionnée ne venait embarrasser le regard ou inquiéter l'imagination. Le temple admirablement proportionné dans toutes ses parties, et baigné de lumière sur tous ses contours, flottait dans la limpidité de l'atmosphère, éblouissant de clarté et de simplicité.
Mais l'archileclure n'était véritablement que la tige du génie athénien. La fleur de ce génie devait éclore dans la sculpture. La sculpture seule, en efl'el, réfléchit merveilleusement la nature de la Grèce et de sa religion. La Grèce était, comme nous l'avons vu, découpée en plusieurs États.
et sa théologie divisée en plusieurs divinités indépendantes. Or, la statuaire, nécessairement restreinte dans son expression et dans sa matière, était la langue naturellement prédestinée à exprimer des figures isolées et des épisodes limités à quelques figures. Ensuite elle avait le privilège exclusif de la représentation de la Divinité : l'idole était une statue, parce que la statue pouvait seule justifier cette croyance des anciens, que le dieu invoqué assistait corpo- Tellement à la prière.
La sculpture était aussi une sorte de résurrection par le marbre que la Grèce décernait à ses grands hommes et à ses héros. L'esprit d'analogie devait d'autant mieux lui donner à personnifier des actes ou des noms immortels, qu'elle employait les matières les plus incorruptibles, les plus resplendissantes de l'idée d'immortalité. Elle était la beauté suprême, idéale, qui jugeait et ramenait à soi, comme une mesure commune, tous les autres genres de beauté. Lorsque l'admiration publique voulait exalter quelque chef-d'œuvre de poésie, elle le comparait à une statue.
La sculpture est donc l'âme grecque déroulée au regard et figurée dans toute sa grâce et dans toute sa candeur. Aussi, à mesure qu'Athènes, plus plastique que religieuse, substitua partout l'art au culte, ou plutôt éleva l'art à la hauteur d'un culte, elle abandonna la statuaire chargée de difiérentes couleurs et de différentes étoffes, imitation traditionnelle, réminiscence hiératique des anciennes idoles, pour s'attacher de plus en plus au marbre, qui revêt les formes d'une splendeur douce et voilée, les idéalise, les transfigure et les montre comme à travers la vapeur aérienne d'une aube pleine de sérénité. Le marbre permetlait seul au spectateur, par son éclat uniforme, de suivre
la ligne ondoyante de la statue à travers ses harmonieuses flexions, en dépouillant la vie de sa couleur pour n'en montrer que l'exemplaire divin moulé dans le pâle rayon d'une matinée de printemps.
Le paros animé, inspiré par l'homme, immobile et calme par nature, réfractaire à l'action et à la passion, formula uniquement dans la statue une mélodie visible de lignes suaves, mollement déployées et balancées en gestes et en contours; il rayonna la paisible majesté de la beauté physique dans sa pure abstraction et dans sa pure essence; il représenta, sous une lumineuse nudité ^ l'apothéose du corps hlimain.
La sculpture était la plus haute expression du génie voluptueux d'Athènes, enivré du baiser des hétaïres. Elle célébrait cette forme extérieure de l'homme» si splendide, que la Grèce en avait fait la révélation au regard de la Divinité. Je ne puis voir un beau jeune homme sans admiration, disait son philosophe, mes yeux se tournent d'euxmêmes vers le jeune Antolicus comme vers un flambeau.
La civilisation hellénique n'était tout entière qu'une perpétuelle glorification de la beauté, de la grâce, de la volupté, de la poésie matérielle du bonheur. Elle vivait radieusemeiït assise, comme dans une longue panégyrie, au milieu des fleurs, des jeux, des flûtes, des danses, des chœurs, des hymnes et des soupirs d'amour. La tragédie môme de ses crimes et de ses meurtres nous arrive à travers le temps, portée de vague en vague, sur des échos de fêtes au milieu des parfums. Harmodius tenait son poignard caché sous un bouquet de myrte, comme un rêve de meurtre sous un sourire. Socrate attendait pour mourir le retour de la Théorie, et le dernier soupir du Christ athénien remontait à Dieu au bruit harmonieux des lames du Pirée. La justice
ne versait pas le sang de peur de troubler sans doute, sur les traits du coupable, la paix de la physionomie. Elle lui présentait la mort dans une potion de sommeil. Phocion n'était plus qu'un cadavre glacé par la ciguë, lorsque de jeunes Athéniens, qui revenaient à cheval d'une fête de nuit, couronnés de fleurs et accompagnés de hautbois, arrêtèrent leurs chevaux à la porte de l'homme de bien et y suspendirent leurs couronnes.
La beauté partout, la beauté jusque sous le linceul, était donc la poésie et la passion d'Athènes. La cité artiste voulait en voir continuellement resplendir l'image. Elle en provoquait par toutes ses traditions et par toutes ses fêtes la tentation dans les esprits. Elle promenait la belle Mnésarè(e, nue et les cheveux épars au bord du flot, pour donner à la multitude une répétition de la naissance de Vénus. Lorsque la jeune fiancée, couronnée de fleurs de sésame, alloit entrer dans la couche nuptiale, ses compagnes lui présentaient une statue d'Athènes couverte de violettes, afin qu'elle conçût dans le spectacle et dans lo rêve de la beauté.
Mais la beauté, pour la Grèce, était toujours la beauté musicale soumise à des conditions de rhythme et de symétrie. Le rhythme, dans la sculpture, était le type; le type variait avec le personnage. Il y avait le type d'Hercule, d'Apollon, de Jupiter, de Pallas, de Bacchus. de Silène, de Faune, des deux Vénus, et enfin de tous les héros, de tous les poètes. Le type, une fois fixé, constituait un dogme inviolable au sculpteur.
La sculpture était la forme souveraine de l'art qui éveillait dans les Âmes la plus profonde sympathie. La peinture n'en était que l'humble desservante, confinée à la porte de la religion. Elle répétait timidement, le pinceau à la main,
la beauté purement plastique de la statue. Destituée du droit de représenter la Divinité dans le temple, elle marcha modestement sur les pas de la sculpture. Elle servit d'abord à enluminer le bas-relief, et plus tard elle devint en quelque sorte une contrefaçon du bas-relief par la couleur. Le statuaire avait déjà créé ses chefs-d'œuvre, que la peinture attardée balbutiait encore ses premières inventions.
Le frère de Phidias n'avait pu donner aucune expression aux combattanls dans son tableau de la bataille de Marathon. Polygnote, quelques années après, accomplit toute une révolutiou dans la peinture, uniquement pour avoir entr*ouvert la bouche des personnages. Âpollodore compléta Polygnote en inventant l'ombre, c'est-à-dire la science tout entière du modelé. Enfin, la peinture souvent monochrome comme pour porter l'uniforme de la statuaire et montrer son indifférence de la couleur, sa vie, son âme, sa qualité distinclive, sa langue entre toutes les autres langues, vint tard, progressa lentement et atteignit seulement sa pleine croissance à l'époque d'Alexandre, h l'heure même où l'art grec, épuisé d'inspiration, allait passer.
La Grèce, éminemment mathématique en toute chose, appliquait la loi du nombre à la tragédie. La tragédie était, à proprement parler» une solennité religieuse célébrée au milieu des prières et des parfums. Le poète tragique, poète et sacrificateur à la fois, déroulait son action au delà du monde connu, dans la funèbre région du mystère. Il la donnait à jouer, pour plus d'illusion, à un acteur qui avait dépouillé rhomme et revêtu, avec le cothurne et le masque, une stature et une figure en dehors de l'humanité. Il repré* sentait le duel grandiose de Dieu et de l'homme parvenu à son plus haut degré de puissance dans le héros. Il mettait l'intérêt du drame uniquement dans la sublimité de l'être
qui frappait et de la victime qui était frappée. Il rappelait harmonieusement» sous une forme poétique» l'ancienne loi du sacrifice, effacée par le progrès de la civilisation. H évoquait en quelque sorte la voix mourante de la théologie passée, qui mesurait à la misère de la race humaine la grandeur de la Divinité.
Le théâtre était donc un cours dramatique de morale religieuse en action, un dialogue frémissant de TAme humaine avec ce fatum mystérieux qui porte dans ses mains notre destinée. Et A chaque entr'acte» le chœur venait signifier au spectateur, par le cratère du masque, comme par Tantre d'un oracle, la réponse du dieu terrible à la tremblante demande de la conscience.
La Grèce soumettait à sa métrique jusqu'à la douleur, elle imposait h la tragédie la même pondération qu'à la poésie. Les actes et les chœurs allaient et venaient, réglés et fixés d'avance comme les heures sur le cadran. Car nous ne saurions trop insister sur cette idée, le génie de la Grèce était surtout le génie du nombre, le génie du rhythme, qui classe, qui caractérise le fini. Aussi, dans le court espace de quelques siècles, il développa immensément la science du rapport, de l'étendue. Il perfectionna l'arithmétique et la géométrie, enfouies et inertes dans les catacombes des sanctuaires d'Egypte. Il découvrit une seconde fois ces instruments abstraits de la royauté intellectuelle de l'homme sur la nature. Dans le premier enivrement de cette conquête, il alla jusqu'à placer le chiffre sur l'autel, de la main de Pythagore. Enfin, il porta le nombre même jusque dans le raisonnement . il inventa le syllogisme.
Telle fut la collaboration du peuple grec à la propagande du progrès. Jeté en quelque sorte dans l'Éden de la pensée, limité de tous côtés, dégagé du panthéisme confus de la
nature, il en dégagea à son tour Tesprit humain r II fit à tout jamais la part du fini. Il découvrit la loi de la proportion. Il produisit ainsi Télément de la beauté. Il créa la sculpture, la céramique, la peinture, Tode, la comédie, la danse, la musique, et lorsqu'il les eut créées, il jeta sur sa trirème ces moules divins, ces exemplaires impérissables du beau, et il alla les porter, au bruit harmonieui des rames, à toutes les rives de la Méditerranée. Et après les avoir mis en dépôt aussi loin que le vent soufflait dans sa voile, dans les Iles, dans les cités de l'Afrique et de l'Europe, il sentit que son œuvre était finie, que son heure était venue. Comme le palmier dans sa gloire, il avait épanoui sa fleur au soleil. Une brise avait cueilli en passant la semence pour la répandre dans l'espace. Et maintenant que sa vie avait passé ailleurs, il mourait.
Il portait la peine de la solitude, pour avoir refusé d'entrer en communauté politique avec les autres nations. L'étranger, à son regard, était toujours le barbare, il ne connaissait d'autre relation internationale avec lui que la servitude. Semblable au colon inexpérimenté des premiers âges qui allait toujours abattant les arbres de la forêt, il élargissait indéfiniment autour de lui le désert. Il ne sut faire ni une puissance, ni une famille de toutes les races diverses^ éparses dans l'encemte des mêmes frontières. Il ne put atteindre sur son propre sol à l'unité, pour réaliser au delà de ses limites une plus puissante unité.
Et lorsque Âlexaildre, l'héritier universel de Tftme grecque, condensée et bouillonnante en lui, voulut, par l'irré^ sistible entraînement de la vie toujours sollicitée au dehors, entrer plus avant dans l'espace, réunir toutes les familles de la terre en une seule famille, fonder avant l'heure l'huinanité, il chercha vainement la route du destin; il marcha
vers rOrient au reboars du soleil, il oQTrh l'Asie dans tonte sa largeur de la pointe de son glaive, il la franchit d'an bond sur un cbant de triomphe, il sema les villes d'un geste en passant, il effaça du pied les bornes des frontières, il appela les races autour de sa parole, il répandit les sciences de la Grèce au vent, comme les volontés de Dieu, au bruit des empires croulants, il jeta les veuves de la Perse aux bras de ses capitaines, il épousa lui-même les reines de la veille tombées dans sa pnrt de butin, il célébra nuit et jour, sur sa couche nuptiale, les fiançailles de deux continents, il prit la robe des vaincus pour faire la paix avec la défaite; il essaya tout, il épuisa tout, la force, la ruse, la gloire, la superstition, la volupté, la sympathie, sous l'inspiration, sous l'obsession de cette idée inouïe, gigantesque, de ramener toutes les âmes h une seule âme, toutes les contrées à une seule patrie, et emporté par Tinvincible élan de son aspiration, il alla ainsi jusqu'au bord de l'Indus, toujours crédule h son œuvre, toujours trahi par elle en chemin, voyageur d'une chimère, ouvrier d'une impossibilité. Le flot des peuples, ouvert un instant par son épée, se refermait aussitôt sur ses talons. Le sol mobile dévorait aussi rapidement la trace de son pied que l'Océan dévore l'écume du sillage. Génie plus vaste que l'univers qu'il voulait convertir h sa pensée, et qui ne voulait pas le comprendre; vainqueur et jamais maître, condamné à posséder uniquement la place de sa sandale sur la poussière de ce monde qu'il avait conquis, irrité de cette injustice ou plutôt de cette résistance de la fortune à son ambition, il frappa encore avec une sourde fureur des armées et des armées, et le soir, après le combat, il revenait seul dans sa tente lire un chant de l'Iliade.
Il comprit alors que trompé de chemin, il avait marché
en sens inverse de la chilisation. Il retourna tristement sur ses pasy les mains chargées d'inutiles victoires. L'impuissance de la Grèce retomba sur son cœur en un flot de mélancolie. Il sentit d'avance comme une prophétie funèbre du mensonge de sa destinée. Il avait cru tenir le monde parce qu'il l'avait traversé dans un éclair, et le monde lui échappait; il n'avait conquis que le vide à force de batailles. Il se réfugia, pour fuir la persécution de cette pensée, dans je ne sais quelle usurpation de la divinité. Et dieu de chajr fatigué de Tivresse de sa gloire, il tomba de désespoir dans la volupté. Il expira la coupe à la main sur la pourpre de Babylone, rêve héroïque de la jeunesse de rhumanité. Et en mourant, comme la civilisation de la beauté sensuelle devait mourir» dans une orgie, il entrevit ses funérailles derrière son cercueil. En effet, le monde grec entrait déjà dans son agonie.
El cependant, à son insu, le sublime aventurier avait accompli une œuvre immense. 11 avait répandu l'âme grecque, de la main de la victoire, sur toute l'Asie occidentale, et préparé par l'unité de langue une autre unité encore scellée sous un tabernacle de Judée. Alexandre a été en Orient le précurseur armé du Christ, comme César l'a été plus tard en Occident. L'un a ouvert la scène du christianisme grec, et l'autre du christianisme latin.