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CHAPITRE XVI

La civilisation, au sortir de la Grèce, alla camper du côté de Touest, à une marche en avant.

L'Italie était, comme la Grèce, une péninsule soustraite et rattachée en même temps aux autres peuples par la Méditerranée , qui lui servait à la fois de route et de défense. Cette longue chaussée de terre, qui courait des Alpes à la Sicile, entre deux flots, avait ainsi deux façades : Tune ouverte sur TOrient, l'autre sur le Couchant. Gomme la symbolique figure de Janus, elle regardait d*un côté le passé, et de l'autre l'avenir.

La civilisation orientale avait jeté de nombreuses avantgardes à l'est, à l'ouest et au midi de la Méditerranée. Syracuse, Carthage, Marseille, Cadix, Tarente, rayonnaient déjà à l'horizon de l'Italie. Rome sortit du cratère éteint des volcans, au milieu de ces colonies, pour nommer de son nom une nouvelle humanité. Le Capitole était le brillant carrefour où les rayons croisés de la civilisation venaient converger à la fois de toutes les parties de la circonférence. La vie l'enveloppait de toutes parts comme une

provocation a déployer sa poissance dans l'espace. La victoire lui payait en vitalité multipliée au centuple la somme de force qu'elle dépensait à la conquête.

La Grèce avait surtout cherché dans son œuvre la division» la diversité» la détermination» l'analyse» la mesure, la symétrie. Elle devait arracher Thomme au gigantesque embrassement de la nature» lui restituer sa personnalité, sa liberté d'action. Elle avait inauguré» après la confusion du panthéisme de l'Asie» l'éclatante revendication du moi humain. Eiclusive et fragmentaire dans ses œuvres comme dans ses théories, elle repoussa les autres peuples et mourut d'isolement.

Rome» au contraire» héritière de tous les progrès et de tous les bienfaits d'idées que la Grèce avait apportés au monde» développa la civilisation en sens inverse et intpo* duisit la première dans le monde une politique d'assimilation et de sympathie. Elle tendit à faire de la terre une seule nation.

Le cosmopolitisme» voilà son génie. Elle devint» en effet» dès les premiers jours» une terre d'asile. Des réfugiés l'avaient fondée ; et» par une reconnaissance innée pour ses fondateurs, elle ouvrit indistinctement son hospitalité aux bannis. Toutes les races y afOuèrent de toutes les villes du voisinage, et y apportèrent cette diversité d'origine qui devait provoquer en elle» par le contraste» une si puissante vitalité. La lutte de ces races, dans Rome même, a été la palpitation du cœur qui refoule incessamment le sang dans l'artère. Elle a chassé ainsi sur le monde le flot de vie romaine tout brûlant encore des bouillonnements du foyer.

Rome promettait d'avance aux peuples» par son origine, le droit de cité. Elle tenait religieusement parole à toutes

les races errantes à la recherche d*uDe patrie. L'apostolat de la guerre était alors le seul système de propagande qai pouTait convertir toutes les contrées, tontes les langues à une communauté de lois et d'idées. Romulus, ou le héros cyclique de la première législation, organisa instinctivement sa cité pour l'expansion armée, pour la conquête. Rome déborda, la lance à la main» sur T Italie. Elle attaqua, elle soumit successivement les cités circonvoisines du nord au midi. Mais , au lieu de les détruire après les avoir vaincues, ou de les réduire à la condition de périèques, elles les incorpora à son territoire, et les admit, avec plus ou moins de restriction, à sa civilité, à son isopolie.

Lorsqu'elle avait vaincu une nation , elle prenait une poignée de la terre nouvellement conquise et la répandait sur la place des comices. La cité universelle débattait ainsi le sort du monde, les pieds sur la poussière de toutes les nationalités confondues en une seule patrie.

Forte de toutes ces recrues, elle reportait sans cesse plus loin sa frontière, recrutant sans cesse de nouveaux États; elle imita la vie dans sa croissance; elle grandit par une continuelle dilatation dans l'espace ; elle conquit successivement l'Italie, la Sicile, l'Afrique, la Grèce, l'Espa* gne, la Bretagne, la Gaule, la Germanie, l'Asie, et à chaque pas en avant, elle transporta aux nations vaincues l'organisme politique de Rome, sous le nom de municipe; elle leur accorda leur liberté d'administration, leur autonomie ; elle leur prêta sa constitution aristocratique et démocratique h la fois, d'un sénat perpétuel assisté de consuls; enGn elle refléta continuellement son image de contrée eu contrée, comme si clic eût voulu ôlre présente partout par le nom de ses institutions.

Aussi loin que le pas des armées romaines était marqué,

la terre habitée était une flottante hiérarchie de prorinces et de municipalités, les unes sujettes, les autres libres ; les unes tributaires, les autres nationalisées; les unes vassales, les autres affranchies, qui toutes aspiraient ou participaient au droit de cité. Le droit de cité était un grade,*un encouragement à Tobéissance, que Rome ménageait et distribuait habilement aux peuples vaincus. Vingt routes parties du Capitole et pavées de granit allaient saisir au nord et au midi les diverses succursales de la métropole.

Ce système de circulation achevait l'unité de corps Romain. Il reliait entre elles toutes les provinces, comme un immense filet épanoui à la surface du territoire où la pensée métropolitaine coulait et revenait incessamment du centre à la circonférence, et de la circonférence au foyer. Rome tenait ainsi les nations soumises sous la hache de ses licteurs. Elle avait continuellement des armées ou des garnisons échelonnées sur ses routes pour prévenir ou réprimer les révoltes; elle faisait, par ses patrouilles, la police des barbares; elle figurait véritablement le monde routier, comme elle disait à ses moments de poésie : Pervius orbis. C'est ainsi que, la main tendue jusqu à Textrémité des der« niers horizons, l'immense majesté de la paix romaine planait à la fois partout du haut du Capitole.

La civilisation latine était donc une seconde harmonie terrestre» oix les villes, attirées et maintenues à la fois par une commune attraction, gravitaient chacune sur son orbile. Rome communiquait le mouvement à toutes, et recevait de toutes, a son tour, le contre-coup du mouvement. Le puissant génie qui incarna en quelque sorte en lui le monde romain tout entier, qui le nomma de son nom à Theure suprême où Rome entra dans la plénitude de sa puissance, parce qu'il portait plus haut qu'aucun autre

homme vivant le sentiment de l'unité, eut toujours la pensée, durant sa dictature» d'appeler toutes les races, encore inégales devant la cité romaine, à la communion d'une plus étroite nationalité. Il comprenait l'admirable dynamique instinative qui pondérait les villes les unes par les autres, comme autant de forces divines dans l'organisme vivant de l'empire. Carthage et Gorinthe avaient été détruites. Il pensa que l'équilibre du monde était rompu : il manquait deux étoiles à la pléiade.

La légende antique raconte qu'une nuit César s'endormit dans son manteau sur le pont du navire. La nuit brillait de toute la sérénité de ses innombrables feux sur la Méditerranée. Alors, au bruit de la lame qui fuyait en sanglotant dans le sillage, un songe visita l'esprit du héros. Il aperçut des armées éplorées qui lui tendaient les bras à rhorizon. A son réveil il laissa tomber sa tête dans sa main et réfléchit ui\ instant. Ensuite il écrivit sur ses tablettes Corinthe et Carthage. Quelque temps après, il donna l'ordre de reconstruire ces deux cités.

Rome était la synthèse vivante des nations, elle voulut l'être encore des idées. Elle avait mêlé un grain de chaque terre à sa terre sacrée, comme l'hôte mêle le grain de sel au pain du banquet. Elle avait invité les peuples, ses convives du monde entier, à partager avec elle le droit de cité. Elle voulait qu'ils pussent retrouver dans ses murailles jusqu'aux croyances de la patrie. Elle appela les dieux du dehors. Elle rayonnait dans chaque ville par son administration; chaque ville rayonna en elle par sa divinité.

Sur toute terre qui portait le nom romain, le voyageur ne changeait jamais de patrie. La capitale des races à la fois et des croyances faisait du panthéon l'Olympe nouveau de toutes Jes divinités. La cité avait adopté les fétiches de

diverses tribus, Rome adopta les cultes des diverses civilisations.

Elle transporta ce sympathique plagiat de la religion à la littérature, de la littérature à l'art, de Tart à la science, de la science à la législation ; car Rome, en dehors de la politique : sa science, son art et sa gloire, ne créa véritablement aucune forme, aucune idée, aucune philosophie, aucune poésie. Elle prit des mains de la Grèce formes, poésies, idées et notions toutes créées, et les combina seulement entre elles par le même procédé de juxtaposition qu'elle avait combiné les cités. Elle passa, en toute chose, du simple au complexe ; ce fut là son progrès.

Elle importa d'Athènes et acclimata sur les bords du Tibre, les mathématiques, la tragédie, la comédie, la musique, la danse, ou, pour parler la langue athénienne, la chorée. Elle mélangea les philosophies. Elle concilia, dans le compromis posthume de ses propres philosophes, les doctrines de Pythagore, de Platon, de Zenon, d'Aristote et d'Épicure. Elle prit à l'un sa morale, à l'autre sa physique, à l'autre son ontologie, à l'autre sa méthode.

Sa poésie portait le même esprit de conciliation. La Grèce avait deux épopées. Tune errante, l'autre conquérante : Ylliade et VOdyssée. Virgile cumula ces deux dopées dans l'épopée éminemment composite de Y Enéide. La Grèce avait soigneusement séparé ses divers ordres d'architecture, et attribué un seul type à chaque monument. Rome brisa ce régime de caste appliqué aux édifices et réunit, dans un seul monument, tous les ordres d'architecture.

La Grèce avait exclusivement pratiqué la ligne élémentaire, verticale, horizontale ou pyramidale. Rome assouplit la ligne, la courba en cintre, la multiplia pour enfermer une vie plus abondante par une forme plus variée. La Grèce

avait semé çh et là une tentative de peinture sur la muraille, mais timidement, par exception, habituée qu'elle était à isoler la peinture de l'architecture, à peindre ses tableaux sur bois de cyprès, et à les déposer ensuite dans les pinacothèques. Boine confisqua les différents musées après sa conquête, décalqua les peintres grecs sur ses murailles, anima intérieurement l'architecture par la couleur, et aux scènes purement épisodiques des anciennes écoles, ajouta la peinture de paysages, d'arabesques, de grotesques ou d'animaux, groupant ainsi les arts jusqu'alors indépendants, et les associant dans une mutuelle amitié. Son génie, éminemment éclectique et conciliateur, conspirait, par uue invincible tendance, à une plus grande unité dans une plus grande richesse de formules.

L'histoire ne saurait lui reprocher sa complaisance de eontrefiaçon. Rome prenait partout pour répandre partout. La race romane était entre les races une infatigable entremetteuse d'invention et de pensée. Appelée à faire dans le monde, de l'orient à l'occident, le courtage de la tradition et de l'intelligence, elle devait nécessairement copier pour montrer, apprendre pour instruire.

Elle prépara, par une communauté universelle de lignes, de formes, de monuments, de sensations, de jouissances, d'impressions, d'idées, de mœurs, de spectacles, cette fraternité des races entre elles, qu'elle appela la première du nom sacré d'humanité. Socrate avait pu sans doute usurper le titre de citoyen du monde à Athènes. Mais ce n'était que l'inadvertance prophétique du génie. La civilisation hellénique tout entière était une antipathie, une protestation écrite sur la pierre et sur le bronze contre toute pen.sée de cosmopolitisme et d'universalité.

Rome seule, en émigrant perpétuellement sur toutes les

nations, et en appelant toutes les nations à réparer le déficit de l'émigration dans ses murailles, ouvrit la perspective d'une république universelle aux citoyens encore dissidents et inconnus les nos aux autres, de l'Europe et de l'Asie. Elle entraînait les choses et les hommes dans son immense rotation, les triturait, les fondait ensemble, transportait dans chacune de ses préfectures un capitole, un cirque, un aqueduc, une basilique , des thermes plus ou moins bâtis sur le même type , distribués dans l'espace avec la même symétrie, afin que toutes ces magnificences originaires de Rome et signées du nom de Rome, ne pussent éveiller au regard qu'une pensée d'unité. Elle sema à profusion d'un pôle à l'autre, comme elle disait alors, sa monnaie marquée partout à la même effigie, pour que cette communion par Tor et par l'argent promen&t en quelque sorte à travers les peuples, de la main à la main, l'image d'une seule patrie.

Le peuple romain avait l'instinct de sa prédestination. Il déblayait le terrain d'une idée mystérieuse encore endormie au bord du Gédron. Il était le licteur qui précédait d'un pas dans le siècle le triomphateur pacifique de la fraternité. Il ne laissa pas couler une heure de l'histoire sans travailler courageusement, consciencieusement à sa mission. Il envoya chez tous les peuples des ambassades de jurisconsultes pour recueillir leurs diverses législations et leurs diverses théories de Justice. De toutes ces législations, de toutes ces théories, comparées et harmonisées, il fit un code humanitaire qu'il appela le droit des nations. Le droit des nations était un premier pas hors de la cité pour entrer dans l'humanité. C'était le moule étroit du droit national élargi à la mesure du monde entier, le panthéon écrit de la jurisprudence.

Et après avoir colligé et confronté tous ees reflets brisés de l'idée même de justice, Rome dégagea de la déposition et de la contradiction de ces textes épars un dogme uniyersel du droit qu'elle appela droit naturel. Le droit naturel était commun à tous les hommes, sous toutes les latitudes. Par cela même, il était supérieur à toutes les variétés de droit dans les diverses cités. La discordance des cités sur telle ou telle pratique constituait évidemment une suspicion d'erreur. La concordance, au contraire, de toutes les législations, dans une même formule, constituait une certitude de vérité. C'était la confirmation de l'affirmation. C'était l'unité de la raison.

La jurisprudence romaine était incontestablement, à son heure d'efflorescence, par son ardente sympathie pour l'opprimé, la prophétie, je ne dis pas assez, la préface de l'Évangile, la loi élevée à la hauteur d'une religion de l'humanité.

La législation primitive, comme toute législation empreinte de l'Apre génie patriarcal, avait été sévère, implacable pour les faibles de la famille, pour le mineur, pour la femme, pour l'enfant. Le père, ou plutôt le patriarche, était dans sa maison maître absolu de la condition et de la vie de la petite tribu domestique rangée sous son pouvoir ; il pouvait juger, répudier sa femme, vendre ou tuer ses enfants, et concentrait en lui tous les droits que ies autres institutions avaient réservés à la cité. Législateur à son foyer, son testament était une loi promulguée, sanctionnée avec la même formalité que la loi dans les comices.

Mais Rome, malgré l'apparente immobilité de son droit civil, était éminemment progressive dans sa législation. Elle corrigeait l'immutabilité de son aristocratie par une immixtion sans cesse croissante des plébéiens au pouvoir.

Elle détendait Tâpreté du texte des Douze Tables par l'in- (erprétatioD vivante du préteur. Elle substituait ainsi la vie à la mort; elle régénérait la tradition, et de réforme en réforme, elle arriva successivement à affranchir de plus en plus la femme et l'esclave.

La femme avait commencé par vivre, comme partout ailleurs, à l'état de minorité, de tutelle, sous l'autorité, dans la main du père de famiUe, du mari. Par une audacieuse fiction, elle pouvait même devenir légalement la fille de ses enfants. Mais peu à peu, avec la complicité sans cesse plus bienveillante de la loi, elle échappa à la domination des agnats. Elle put choisir sa tutelle, elle put être tutrice à son tour de ses fils mineurs. La dot compléta son émancipation dans le mariage : ce fut sa rançon, sa fortune dans la fortune du mari. La dot lui restitua sa personnalité, en lui constituant une propriété dans le ménage. La femme ne resta plus perpétuellement plongée dans la nuit de son intelligence, le doigt posé du soir au matin sur son fuseau. Elle entra en possession de son âme, comme l'homme lui-même, à prix d'argent. Elle apprit à lire, à écrire; elle essaya les exquises, les divines joui<;sances de l'art et de l'esprit; elle cumula en elle la vertu de l'épouse et l'instruction de l'hétaïre ; elle éleva l'hétaïre à la dignité de matrone ; elle répandit la grftc« de son Ame sur le monde romain ; elle souffla un génie de plus à ces grands génies, à ces austères précurseurs du christianisme, qui portent le nom de Gracchus ou de Caton ; elle effleura du bord des lèvres la coupe de la pensée; elle assista aux banquets, aux spectacles qui lui étaient auparavant fermés ; elle prit, dans la conversation des hommes, la curiosité des idées. La vérité pouvait venir, la femme était prête pour sa parole.

EUe avait conquis sa propre indépendance» elle avait une part d'attribution sur sa destinée. Lorsqu'elle était injuriée dans son affection, elle pouvait divorcer. Le lendemain du divorce, elle trouvait dans la restitution de sa dot une garantie d'existence. La loi même poussait la prévoyance à son égard jusqu'à instituer dans le ménage, à côté de la femme, l'esclave dotal chargé d'administrer et de^ protéger la dot contre les atteintes du mari.

L'esclave trouva dans la loi romaine avec le temps la même compassion que la femme, sa compagne de misère, élevée seulement d'un degré au*dessus de lui dans la servitude. La Grèce faisait de l'esclave un corps, rien qu'un corps, et Je tenait uniquement pour une masse de matière organisée, pour une somme de force musculaire destinée à servir. Lorsqu'elle interrogeait l'esclave en justice , elle l'interrogeait uniquement par le chevalet. Mais à Rome, la torture cessa d'être obligatoire pour arracher à la chair servile le témoignage de la douleur. D'abord arbitraire, facultative, ensuite réglée, contenue dans certaines limites, elle disparut à peu près complètement de la jurisprudence. La Grèce n'avait pas dans sa langue un mot pour exprimer ridée de pécule , cette autre dot appliquée à l'esclave. L'esclave romain pouvait amassser, as par as, de ses économies, lentement, longuement accumulées, sa pension de retraite au sortir de la maison. 11 entra dans la vie libre, avec une première mise de fonds, pour vivre de la liberté. L'affranchissement n'était plus pour lui le dénûment. Le pécule donnait à son esprit, destitué de toute volonté par la loi, l'habitude de volonté. Apprentissage constant de la vertu, il lui enseigna la prévoyance, l'introduisit en quelque sorte pas à pas dans l'avenir, et le consola comme le

prophète mystérieux de sa rédemptioû, le coofideat muet de son espérance.

Eotrant ainsi dans la vie avec une richesse acquise, l'esclave ennoblil sa liberté. Le préjugé qui pesait sur raffranchi s'évanouit avec le progrès des idées. L'affranchi pouvait parvenir à tous les emplois, à tous les honneurs, et conquérir une seconde fois, par ses talents ou ses services» sa place au soleil de la cité. La législation encouragea avec une évidente partialité pour l'esclave la contagion des affranchissements, admit largement la servitude à la bour* geoisîe, retrempa Rome vieillie dans l'esclavage» et couronna enfin cette victoire de l'humanité contre la barbarie en retirant au maître le droit de vie et de mort sur cette machine vivante qui était sa propriété.

Cet immense déploiement de vie que Rome étalait dans ses arts, dans ses connaissances, dans ses lois, prélevées et perfectionnées sur les civilisations antérieures, réagissait et reparaissait en quelque sorte symboliquement^ matériellement, dans la distribution et dans la structure de la maison.

La maison romaine était à la fois religieuse, artistique, intellectuelle et sympathique, comme la législation. Bâtie sur le dessin de la maison grecque, c'est-à-dire d'un cloître avec une galerie de circulation autour du préau ou compluvium, elle avait sur la rue un vestibule pour abriter le matin, de la pluie et du soleil, les clients qui venaient pré* senter le salut au patricien et recevoir en échange la sportule; sur le comble, une terrasse, solarium, où la famille allait le soir respirer la brise d'été ou contempler la paisible irradiation des étoiles ; sous le péristyle, le gynécée ou l'appartement de la femme, non plus relégué et caché, mais ostensible et visible comme la femme à moitié dévoilée

au regard et à moitié émancipée, puisqu'elle portait seulement son Yoile, symbole de servitude, à moitié rabattu sur son visage ; derrière l'appartement de la femme, le sanctuaire, le sacrarium» dépôt des images des dieux et des ancêtres ; au nord, la pinacothèque, la galerie de tableaux; au levant, Texèdre, la bibliothèque, où le mattre devisait longuement avec les philosophes, les hôtes de son esprit, des diverses questions de métaphysique et de morale ; et enfin, à la circonférence de cette ville privée, bAtie pour une seule existence, l'architecte romain distribuait, selon les convenances des lieux, la pistrine, la palestre, les bains, les écuries, les chambres, et les ergastules d'esclaves.

Sous cette architecture somptueuse , exaltation par la pierre de la vie humaine portée à sa suprême puissance, le patricien romain communiait, couché sur son triclinium, avec le monde entier. Couronné d'amarante cueillie en Egypte, il servait à ses convives, au milieu d'une rosée de cinname d'Arabie, qui jaillissait des bassins, le paon du Phase, le miel de l'Hybla, la santonique de Saintonge, la cerise de Perse, l'épice de l'Indus ; il buvait dans l'airain de Gorinthe, pétri de la fusion de tous les métaux, comme l'empire romain de la fusion de tous les peuples, la substance de tous les continents ; il confondait à sa chair la chair de toutes les contrées ; il faisait de son corps l'immense banquet de la terre connue ; il absorbait chaque latitude dans une molécule, pour que chaque latitude survécût dans sa personne, comme dans l'unité suprême de tous les climats.

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