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CHAPITRE XXVI

Nous Toici au seuil du dix-neuvième siècle ; récapitulons nos idées :

Il 7 a sur la terre une force qui crée toujours et qui suit dans son travailla loi de progression. Cette force a successivement produit Teau, te sol, la plante, l'animal, l'homme enfin, panthéon vivant de toute la série antérieure de la création. Arrivée à ce dernier terme, elle passe de la nature proprement dite, désormais achevée, dans l'humanité, c'est-à-dire la nature élevée sur celte terre à sa suprême puissance et appelée à de nouveaux progrès. Elle continue de créer uniquement avec l'argile humaine, dans une perpétuelle ascension du matériel au spirituel, non plus des races comme par le passé, mais des civilisations.

L'homme a commencé par vivre sans volonté, sans conscience, d'une vie purement végétative, à l'ombre de la forêt, pressant le fruit sur sa lèvre, comme l'enfant presse le sein de sa nourrice. Une saison, le plus souvent, apportait, emportait la corbeille flottante du banquet. Après avoir épuisé la nourriture en plein air, suspendue à

la branche du verger, il connut la parcimonie de la nature sous le sourire de la munificence; il vit Fange du besoin lever sur sa tête le glaive de colère pour le chasser de TEden ; il obéit h la sentence ; il entra dans une nouvelle destinée; il poursuivit le gibier» et pour le poursuivre* il tira l'arme de l'arsenal de sa pensée. La pensée émise retourna sur son corps en accroissement d'existence : il tenta ce jour-là, pour la première fois, l'association; il chassa en commun ; après la chasse, il partagea le gibier : la curée inaugura dans le monde la propriété.

Cependant, la chasse était une subsistance au jour le jour, une loterie au soleil. Le chasseur mangeait quand il tuait, et il ne tuait pas toujours. 11 rôdait à la lisière de la forêt dans une perpétuelle famine, massacrant Tenfant et le vieillard, pour diminuer le nombre des convives. La femme n'était alors qu'une femelle, le mariage qu'un accouplement dans la violence; elle porte, elle met bas parce qu'il faut bien que l'espèce humaine suive son cours, mais avec une profonde indifférence sans voir autre chose dans son enfant qu'un fardeau de plus de misère envoyé par la destinée. Quand son enfant l'embarrasse, elle le tue pour abréger la corvée de sa maternité.

Mais parmi toutes les races de la bruyère le chasseur avait connu certaines espèces apathiques qu'il pouvait réserver pour l'heure du besoin ; il les réunit sous son bâton ; il les retint parquées dans l'horizon de son regard; il passa de l'état carnassier h l'état pasteur; il transforma la brebis errante en propriété supérieure à la part de gibier découpée sur l'herbe, de toute la différence de la minute à la durée ; il vécut où paissait, il alla oii allait le troupeau; et contracta ainsi un bail à perpétuité avec cette réserve vivante promenée dans l'espace.

Le pasteur planta la tente au bord du pâturage. Une fois assis à Tombre de cette frêle hôtellerie assez large pour abriter plusieurs tètes à la fois, il fouda la famille. La famille, née de la famille» enfanta à son tour la tribu.

La tribu est la première société humaine» nomade comme le troupeau, recrutée comme lui par voie de gêné*ration, vivant comme lui à Tétat de communauté, cimentée, entretenue par la marche commune et le repas commun. Dans cette nouvelle civilisation, la femme a une valeur, une utilité échangeable, échangée comme toute autre partie du bétail. Elle est la propriété d'un mari. Le mariage est un achat. L*homme achète la compagne de son sommeil par troupeau. C'est l'époque de la polygamie.

Mais la chair de l'animal est plus vite consommée à la table de la tribu que reproduite au chantier de la nature. Le pasteur, continuellement menacé de la disette, cherche donc autour de lui une provision plus abondante que la brebis, et il la trouve dans le grain de l'épi. Il passe de rétat patriarcal à l'état agriculteur; il invente la charrue; il fait alliance avec la terre par le sillon : son invention retourne encore sur lui en accroissement de propriété.

Il possède la moisson, le sol reste indivis. Mais la moisson est une propriété personnelle qui affranchit le moi humain de Tabsorbtion du communisme. La maison, inspiration directe de l'agriculture, contribue aussi à l'émancipation de la personnalité; elle lui ouvre un plus large champ d'action et de jouissance; elle lui verse la lumière et la chaleur; elle l'attire et le retient au fojer par une nouvelle harmonie et une pouvelle volupté d'existence.

La femme acquiert, en passant ce seuil de bénédictioD, une fonction permanente comme la pierre de la muraille : ellemonte en dignité, elle administre le ménage, elle a sa parcelle d'autorité; elle est la première esclave de son mari, associée par lui au commandement, la confidente de sa nuit, la chair de sa chair, relevée par la gloire de cette intimité.

L'agriculture appelle la convoitise des bandes armées errantes autour de la moisson. La tribu agricole, sans cesse inquiétée dans la jouissance de son travail, déserte la vie en rase campagne et bâtit sur la hauteur pour sa défense la ville primitive ou Tacropole; elle entre dans la civilisation proprement dite, dans la cité; elle institue le droit civil ; elle transforme la propriété ; elle proclame la loi agraire; elle partage par égale portion le sol jusqu'alors indivis ; elle plante la borne à la lisière de Tbéritage.

Chacun possède le champ qui porte sa moisson. Ce champ ne retourne plus à la stérilité, n'exige plus chaque année un nouveau défrichement. Le cultivateur ne craint plus d'y enfouir son travail : le travail capitaUsé sur le sol lui appartient désormais.

La propriété plus individuelle développe encore plus l'individu. La personnalité humaine grandit en puissance, intervient davantage dans sa propre destinée. La terre est partout marquée à l'effigie de l'humanité. La rue circule dans la cité pour relier la maison à la maison et déborde dans la campagne sous forme de route pour relier le patri» moine au patrimoine. La facilité du transport facilite l'échance. L'échange provoque la division du travail. Chacun produit ce qu'il sait le mieux produire. Avec le surplus il acquiert ce que son voisin produit le mieux aussi. L'in-

dustrie fait son apparition sur la scène de Thistoire. Avee moins de frais elle orée plus de puissances.

La femme bénéficie du progrès : elle n'est plus achetée, elle est dotée. Le mariage est un contrat. Sa dot est sa caution. Néanmoins elle porte encore le signe de servilité. Sa beauté, à défaut de sa personne, est la propriété exclusive du mari. Dans la maison elle est cloîtrée. Dans la rue elle est voilée. L'homme jaloux Técarte de la table du banquet, et lui jette sur la tôte un linceul pour cacher son sourire au r^ard.

Le besoin initie au progrès. Si Dieu avait établi entre l'humanité et la nature un équilibre parfait, l'humanité végéterait dans un perpétuel repos. L'idée purement négative du mal est donc une réduction de l'être qui excite rhomme à être davantage, par la voix impérieuse de la douleur. Sous ce rapport et sous ce rapport seulement, le mal est le contrepoint d une mystérieuse harmonie.

Le besoin, qui a d'abord conduit la civilisation comme par la main de l'état de chasseur à l'état de pasteur, et de l'état de pasteur à l'état agricole, a été le besoin purement matériel de la nutrition. La nutrition est la première fonction de la matière; elle devait avoir la préséance à une époque engloutie dans le sensualisme. Mais à mesure que l'humanité monte en richesse, en a^ravation d'existence, le besoin de l'intelligence dépossède le besoin de la nutrition, et prend à son tour la tète du progrès.

La société plus compliquée, plus savante de formatipn, exige une plus grande dépense d'études et d'idées, pour régler les rapports plus intrigués, plus difOciles, d'industrie et de législation. Mais dans la cité originelle, primitive, qui n'a pu encore recueiUîr le legs d'une longue généalogie d'aïeux et réduire le travail à flaire de la somme du travail

déjà fait, tont homme est obligé de consacrer en maind'œuvre à sa subsistance jusqu'à la dernière heure de sa journée : une imperceptible élite peut à peine atteindre au loisir de la pensée.

Pour augmenter cette élite, la sagesse instinctive du législateur répartit et enrégimente la population en quatre catégories qui correspondent exactement aux quatre principales fonctions de la société.

Dans la première catégorie, le législateur classe le manœuvre chargé de tout le travail de rebut; dans la seconde, le laboureur chargé de tout le travail de culture ; . dans la troisième, le soldat chargé de tout le travail de défense; dans la quatrième, enfin, le savant chargé de tout le travail d'idées. Le savant, gratuitement défendu et nourri par la société, convertit cette dispense de travail musculaire en production d'intelligence. Il invente la science, la mécanique, et il acquitte le surcroît de fatigue qu'il a imposée un moment pour sa sûreté et sa nourriture à la masse de la société, en lui apportant une force auxiliaire qui lui épargne à son tour la plus lourde part de labeur.

La caste, cette iniquité féconde en industrie et en pensée, a donc déposé dans la main de l'homme les premiers secrets, les premiers outils de domination sur la nature. Une fois armée de ses instruments intellectuels et matériels de conquête, la civilisation, par une loi irrésistible de la vie, a rayonné dans l'espace et noué avec les contrées circonvoisines des relations de commerce.

La première correspondance de denrées d'un horizon à l'autre aété la caravane. Le désert, à défaut d'autre chemin, conduisit l'humanité au bord de la Méditerranée. Assise le sur une terre plus dramatique qui était une per-*

pétuelle excitation à l'activité, la civilisation rêva, tenta de nouveaux exploits, de nouveaux coups d'état sur la nature. Elle découvrit la navigation ; elle coula, doucement traînée par la brise, de contrée en contrée ; elle porta le Midi au Nord et rapporta le Nord au Midi ; elle entrelaça les climats de la chaîne de son sillage ; elle confondit en une seule gerbe les diverses moissons ; elle transforma le métal par excellence, l'or rhythmé et pesé, en pièce de monnaie.

La monnaie, marchandise princière, acquit, de son droit de principauté, toutes les autres marchandises, à son heure, ici, là, partout; elle nivela l'échange; elle facilita l'épargne en permettant au travailleur d'enfermer dans une seule molécule jusqu'à la plus humble privation ; elle multiplia le capital, c'est-à-dire le trésor accumulé de tous les travaux antérieurs détournés de la consommation pour subventionner d'autres travaux. Â mesure que le capital croissait, il retranchait de la besogne des nouvelles générations toute la besogne accomplie des ancêtres. Une plus nombreuse majorité, affranchie des besoins du corps, entrait en possession de son temps et reportait ce temps sur son intelligence.

Le progrès brisa le cadre trop étroit de la caste qui appelait à peine quelques rares élus à l'oisiveté bienfai-» santé de la pensée ; il changea la caste en servitude qui était, à proprement parler, la caste adoucie, réduite de moitié. L'esclave prit partout à sa charge la plus rude part de corvée et libéra la femme du service grossier du ménage.

La femme, librement épanouie au Dieu de l'Ame, fruc'^ tifia en grâce et en poésie ; elle connut la personnalité, la dignité ; elle cessa d'être l'épouse partielle du mariage à plusieurs têtes de la polygamie, pour devenir l'épouse

unique, absolue, sans partage, d'un seul mari. Un père, un seul pour une seule mère, dira la loi désormais, et la loi ce jour-là fonde la famille. Tout au plus le mari conserva le droit de répudiation, cette polygamie par intermittence. Â moitié libre enfin, elle souleva le linceul qui couvrait sa beauté : la dame romaine ne portait son voile qu'à moitié rabattu sur son visage.

Or, pendant que l'esclavage traînait son fer au pied, pour nourrir de son travail forcé l'aristocratie de l'intelligence, cette aristocratie travaillait pour conquérir sur la nature des collaborateurs à l'humanité ; elle inventait la dynamique, la géométrie ; elle armait l'homme d'une nouvelle force et d'une nouvelle musculature extérieure, mue à distance par sa volonté. La loi du progrès, loi de justice, le voulait ainsi. Un homme purement mécanique en quelque sorte, l'esclave, tournait la meule pour moudre la nourriture de cet autre homme oisif, plongé dans la méditation, qui inventait le moulin ; et le moulin une fois inventé prenait la place de l'esclave. Le penseur, racheté du travail manuel par la servitude, rachetait à son tour la servitude par la pensée.

L'esclavage disparut lentement, pas à pas, métamorphosé en servage, noviciat de la liberté, apprentissage de l'épargne, avènement à la propriété par son propre mérite.

À chaque anneau de servitude que l'esclave brisait chemin faisant, la femme, cette autre esclave, brisait un chatnon de sa dépendance ; elle reprenait son âme, enfouie dans la nuit, faculté par faculté. L'argile a reçu le parfum. Le jour de Béatrice est venu, l'amour est maintenant un idéal divin. Lorsque l'amour ainsi transfiguré vient à tomber dans le cœur d'une jeune fille, retirez-vous^ cette

jeune fille est quelque chose de sacré. Dieu Thabite eu ce moment. Égale de l'homme devant TÉvangile, la femme avait comme lui une destinée héroïque^ glorieuse : la vertu, la sainteté ; elle- pouvait désormais regarder la vie face à face et laisser planer sur la terre son regard ; elle rejeta son voile déchiré au souffle du christianisme, pour montrer à tous ce sourire que Dieu a déposé comme un reflet de sa grâce sur le front de sa plus belle créature.

La propriété est l'incarnation visible de la civilisation dans son incessante métempsycose. Chaque forme de propriété crée sa forme de civilisation, tombe avec elle, pour ressusciter sous une autre forme plus parfaite et réaliser une meilleure société, comme cette genèse successive et successivement effacée sous nos pas, qui tirait lentement déluge par déluge l'homme du mastodonte.

La première propriété a été la cueillette, la seconde la curée, la troisième la brebis, la quatrième la moisson, la cinquième l'industrie, et ainsi de suite, de journée en journée, de contrée en contrée. Chaque nouvelle forme de propriété montait élagée sur l'ancienne et maintenue l'une par l'autre, car le progrès marche toujours du simple au composé, de l'élément au multiple. De même que l'homme, après avoir passé du fruit de l'Éden à la chair du troupeau, et de la chair au pain, et du pain à l'herbe du potager, n'abandonna pas la première nourriture pour la seconde, la seconde pour la troisième, la troisième pour la quatrième, mais entassa au contraire et réunit sur sa table toutes ces substances animales et végétales pour les reverser, les mélanger dans sa propre substance ; de même aussi il ajouta et il associa le troupeau au verger, le champ au troupeau, l'industrie enfin au domaine, jusqu'à ce que ces propriétés éparses, successives, ramenées à une même

formule, et représentées par une même unité dans la monnaie, prirent , du nom même de la monnaie, le nom de capital.

Le capital est donc le dernier terme, le suprême résumé de la propriété diverse, traditionnelle, accumulée à nos pieds par la main des générations, le legs de Thumanité disparue à l'humanité présente, le viatique des siècles grossi de toutes les épargnes, le rachat de l'avenir par le mérite du passé. Que représente en effet le capital n'importe où, en France, par exemple? Il représente l'addition tout entière des économies réalisées par nos aïeux et des ouvrages multipliés sur le territoire : fer, étain, cuivre, argent, route, village, ville, ferme, maison, mine, usine, port, canal, colonie, défrichement, plantation ; en un mot, quatre mille ans peut-être d'efforts, de sacrifices, de sueurs, de fatigues tous les jours par tous les temps, au vent, à la neige, à la pluie, au soleil.

Anéantissez, par la pensée, le capital, et nous serons obligés de remonter un à un tous les siècles de la France, et de repasser par-dessus tous ses travaux dans la barbarie. Â chaque pas en arrière, nous destituerons autant d'élus des fonctions de la pensée, qu'il y a d'hommes émancipés par la richesse. Nous ferons de nouveau de ces relaps de la civilisation des manœuvres ; nous les replongerons dans les ténèbres. Car, ne l'oublions jamais, toute classe intelligente, lettrée, est la représentation exacte, chiffre par chiffre, de toutes les économies, de toutes les œuvres déposées, entassées sur le sol d'une nation.

A ce point de vue, je l'ai dit et je le répète ici, le capital est le médiateur, le rémunérateur ici-bas de notre destinée. Il a brisé la caste, l'esclavage, le servage, il brisera le prolétariat. De jour en jour, dans l'infatigable apostolat de sa

propagande, il relève le travailleur, comme une sentinelle, de la nécessité du travail purement musculaire, pour l'introduire à la vie supérieure, à la vie de la pensée. L'indifférent ne voit dans un écu que la monnaie banale, frappée à l'effigie menteuse de telle ou telle souveraineté, qu'il peut immédiatement escompter en jouissance. Il la reçoit, il l'échange, et tout est dit pour son esprit. Quant à moi, je vois quelque chose de plus dans cet écu. J'y vois toute la loi de l'histoire enfermée sous une parcelle d'argent.

Je regarde ce symbole de toute civilisation, et je dis : C'est toi qui as racheté le monde, c'est toi qui m'as racheté par la vertu de mes ancêtres, et parfois, quand il m'arrive de sonder ce grand mystère, je compte pieusement tout ce que ma généalogie de pères inconnus, suspendue sur ma tête dans la nuit du moyen ftge, a dépensé là, réalisé là, molécule par molécule, de larmes, de sacrifices, pour me transmettre dans cette monnaie le droit à la pensée. Passe donc de main en main, toi qui nous délivres du péché originel de l'ignorance, et va sans cesse ramasser les créatures tombées plus bas que nous dans la vie, pour les soulever à leur tour au soleil de l'intelligence.

Le capital, ce messie divin qui porte en lui l'âme du monde, a la faculté de produire à l'infini non-seulement la jouissance par la richesse, mais encore la richesse par la richesse. Grâce à sa perpétuelle entremise, à sa fluidité, à sa rapidité, à son ubiquité, chaque jour la propriété circule, prend toutes les formes pour aller saisir toutes les existences. Aujourd'hui, la science est une propriété; la poésie une propriété ; un morceau de papier, une propriété ; une action, une propriété ; un air de musique, une propriété ; un brevet, une propriété; un diplôme, une propriété; un

talenty uoe propriété; une prime» une propriété; de sorte que la propriété va toujours croissant, toujours convoquant de nouvelles recrues. Plus de choses sont possédées, et plus de personnes possèdent à la fois.

Dans cette magnifique progression, la propriété tend toujours, comme l'humanité, à passer incessamment de la matière à l'esprit; Thomme possède d'abord une propriété matérielle» la terre, avec son mobilier vivant, le troupeau, ensuite une propriété savante, l'industrie, puisqu'elle implique la connaissance de certains procédés, ensuite une propriété mystique dans le coupon d'action , une propriété abstraite dans la rente sur l'Etat, une propriété conventionnelle dans la fonction, une propriété purement intellectuelle dans le talent.

De tous ces nouveaux modes de propriété, le plus idéal peut-être est le crédit; car qu'est-ce que le crédit? C'est la prise de possession du temps qui n'est pas encore, la propriété par anticipation. Sous ce rapport, le crédit est la correspondance, la symétrie de l'épargne. L'épargne est une économie sur le passé, le crédit une économie sur l'avenir. L'épargne est une contribution du travail antérieur; le crédit, la contribution du travail futur à la richesse du moment. Dans l'un et l'autre cas, l'homme, agrandi en puissance de durée, prend à la fois les deux bouts du temps pour les attirer sur sa tête et les étendre sur nne plus large action.

Non-seulement la société se généralise et se spiritualise de plus en plus, mais elle revêt encore de plus en plus le double caractère de l'homme dans son inépuisable évolution. L'homme est en même temps un être social et individuel; voilà Içs deux principes constitutifs de sa nature, de sa destinée. La propriété collective augmente sans cesse,

comme vous pouvez le voir dans l'histoire par Textension sans cesse croissante du monument, du théâtre, du marché, du port, du canal, du chemin, de l'éclairage.

Hais à mesure que la propriété collective augmente, la propriété individuelle progresse dans la même proportion ; elle dépose sans cesse en nous, autour de nous, dans le ménage, dans notre intimité, depqis la lampe jusqu'à la bibliothèque, depuis la gravure jusqu'à la pendule, mille moyens d'action intimes sur notre propre destinée, mille jouissances inconnues, impossibles à nos ancêtres.

Les deux propriétés, individuelle et sociale, marchent donc collatéralement, sans jamais se contredire ni se confondre, se distinguant au contraire sans cesse Tune de l'autre, se fortifiant l'une par l'autre, pour conspirer, pour concourir à la loi du progrès, à la croissance de vie : de vie matérielle par plus de jouissance, de vie morale par plus de sentiments, de vie intellectuelle par plus d'idées.

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