‹ Profession de foi du dixneuvième siècleChapitre 10 sur 35 · KM · texte numérisé non relu

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consommé un progrès , elle ne lui permet pas de fermer le temps sur lui et de dormir sur ce progrès. Elle lui envoie la souffrance, sa messagère irritée, pour le réveiller et le chasser de son inertie. Elle secoue sur sa tête cette épée flamboyante pour le chasser indéfiniment d’un Eden dans un autre Eden.

L’état pasteur était donc un progrès d’attente qui supposait, qui appelait un autre progrès. Le troupeau avait apporté l’approvisionnement nécessaire à la pensée pour lui donner le temps de méditer une troisième civilisation. Cette civilisation était venue. La seconde journée de l’humanité était accomplie.

Mais, pour émigrer vers sa nouvelle destinée, il devait trouver une nouvelle nourriture , car la nature met des années à reproduire au chantier de la vie la quantité de chair dévorée en une semaine. Le troupeau ne pouvait être que le repas , pesé avec la plus stricte économie , d’un petit nombre de convives.

Si l'homme n’avait pu parvenir à élargir la table du banquet, il promènerait encore par faibles groupes les victimes prédestinées de sa faim à travers les herbes des prairies. Condamné à suivre pas à pas les traces d’une proie disciplinée, il serait un carnassier mitigé par l’intelligence.

Il chercha donc autour de lui une substance nutritive qu’il pût conserver et régénérer plus facilement que la chair du troupeau , et il trouva cette substance dans la graine incorruptible et indéfiniment reproductible de l’épi. Il passa du pâturage à l’agriculture. Il ouvrit le sol pour le semer.

Mais le sol était rude, il brisait à son tour le bras qui

ypulait le briser. L’homme appela alors à sou aide un nouveau serviteur doux et robuste, paisible qt grave dans sa marche , qui portait uoe force inépuisable de traction accumulée dans les muscles nerveux de son cou et les formes massives de sou épaule. Il lia le bœuf au bœuf et l’attela au soc pour retourner la glèbe au soleil. Il cessa de tuer le taureau comme un gibier d’une plus grande espèce. Il lui lit une place dans son cercle d’existence. Il en utilisait seulement la fibre, il en utilisa la force, et, en accroissant la vie en lui , il la conserva plus longtemps dans l’animal. Le bœuf racheta sa sentence de mort par la servitude. Il vécut. Son -corps même fut sacré. La loi primitive punissait son meurtrier du dernier supplice.

Comptez, si vous le pouvez, de combien d’existences le bœuf enrichit l’homme par son long dévoûmept. Pesez les gloires de ce courageux martyr, muet à la douleur, depuis la première jusqu'à cette dernière heure où il tombe sous le couteau. Car, dans sa destinée tragique, il ne doit connaître ni le repos du soir, ni le tombeau. Il était écrit qu’après avoir servi l’homme jusqu’au dernier souffle, il devait passer tout entier dans la chair de l’homme, jusqu’à la dernière molécule, et dites de quelle reconnaissance nous devons payer, si nous savons être justes, cet immolé sublime qui a porté, qui porte encore sur son joug l’humanité.

Le bœuf a labouré. La semence, envolée de la main de l’homme, a fructifié sur le sillon. L’épi a mûri. La famille du laboureur va recueillir le présent de l’été. Elle entre jusqu’à la ceinture dans celte mer d’ambre, frémissante an vent, qui murmure la joie d’une année.

E|le coupe la moisson , et quand la dernière gerbe esi liée , elle reprend le chemin du foyer.

Les moissonneurs ont fauché le sillon. Ils repartent la faucille sur l'épaule. Mais le bo ul n’a pas achevé sa journée. Le soleil psi encore brûlant, l’atmosphère vibrante ilamhloie au-dessus de la vallée. Il traîne lourdement la récolte à travers les sentiers. Les jeunes tilles, couronnées d’épis, l’accompagnent en chantant. Elles suspendent joyeusement à ses cornes des guirlandes. Mais lui le front bas sous le joug, et meurtri sous les lieu rs , il marche à travers les rochers, le flanc haletant et ruisselant de sueur. Son pied grince sur le roc du ravin , la courroie crie sous l’efl'ort du front qui tire le fardeau. Il plie sous la fatigue.

La pointe de l’aiguillon fait passer dans sa chair vaincue la force nouvelle de la douleur. Son pied broie de nouveau le caillou. Son oeil roule de grosses larmes, son naseau blanchi d’écume balaie, en soufflant, la poussière. Il porte ainsi son œuvre, dévoué et résigné, jusqu’à l’étable ; et lp lendemain , lorsque la gerbe sera étendue sur l’aire, il foulera l’épi. Méditez ce mystère, et ne vous étonne? plus, après cela, si l’antiquité a consacré le bœuf et lui a ouvert l’entrée du sanctuaire. Elle sentait vaguement qu’il cachait dans sa force une partie de notre divinité.

Le jour où le bœuf entra dans l’humanité, le pâtre velu , couvert de peaux de bêtes, vendit son droit d’alnesse pour un plat de lentilles , et le patriarche aveugle, qui ne pouvait lire l’avenir, se trompant de bénédiction, bénit à son insu l’agriculteur, c’est-à-dire Jacob. La femme» complice du progrès, se réjouit dans son cœur

de la substitution du dernier au premier né de ses entrailles. Elle prophétisait que ce second fils qui tenait de la main le talon de l’aîné lui donnerait un jour une nouvelle dignité dans la famille , une nouvelle liberté.

La tribu laboura , sema , planta , récolta , et par une nécessité de nature transforma en propriété et marqua de son nom la terre qui devait porter tous ces travaux , car sans cette appropriation l’ouvrier d’une autre tribu serait venu semer où elle avait labouré et récolter où elle avait semé.

Le pasteur ne faisait , dans sa longue pérégrination , qu’effleurer le sol , de la plante de ses pieds , laissant toujours après lui la place libre à un autre propriétaire de passage. Mais en enfonçant la charrue en terre , la tribu agricole proclamait un droit collectif de propriété sur cet atelier au soleil, qui émettait infatigablement à l’air de nouvelles récoltes et préparait, dans l’ombre mystérieuse de sa glèbe, des siècles de nourriture à des siècles de générations.

La fixité du champ fixa l’homme à une seule résidence. De même qu’il avait emprunté le premier jour sa cabane au végétal dont il vivait, que le second jour il avait tiré sa tente du troupeau ; de même , le troisième jour, il ramassa sur le sol, chargé de le nourrir , les fragments épars de sa nouvelle demeure. Il replia la muraille étroite, mobile, de la tente déchirée au vent , pénétrée par la pluie ; il étagea la pierre assise sur assise et il bâtit la muraille permanente de la maison. Il recula autour de lui et il élargit ce second corps à distance, à la mesure de sa nouvelle destinée.

Il l’orienta au soleil sur le penchant de la colline . à

la lisière du sillon , près du murmure de l’eau courante ou la margelle de la fontaine. Il la distribua en diverses servitudes à l’imitation de la vie , qui varie toujours ses organes à chacun de ses progrès. Enfin , pour conserver la moisson, il creusa devant sa porte le grenier souterrain du silo.

Mais la civilisation, toujours de plus en plus complexe, consiste à multiplier les conquêtes de l’homme sur la nature et à les associer dans une plus puissante unité ; à passer de l’Eden à la chasse , non pour abandonner le fruit de l’arbre , mais pour cumuler la proie et la cueillette ; à passer du gibier au troupeau, non pour renoncer à Ja chasse, mais pour combiner la boucherie et la curée; h passer de la dépaissance au lahour, non pour congédier le troupeau , mais pour concentrer toutes ces formes partielles et successives de propriété, dans une nouvelle et dernière propriété. Il rangea méthodiquement, symétriquement ses civilisations antérieures autour de sa maison.

Il ne laissa tomber en route aucune partie de son viatique. Il mit ici, près de lui , selon l’ordre <iu progrès, l’étable, plus loin le verger. Il étendit l’hospitalité de son toit à l’àne, au bœuf et au mouton. Il planta l’Eden à sa porte, et l’Eden lui versa encore de la corbeille flottante de ses rameaux, la grappe, la datte, la figue et l’olive. Il s’entoura de toutes ses œuvres et de toutes ses richesses, comme si elles étaient partie intégrante de sa personne, sa personne même prolongée au dehors. Il sema, à la lisière du verger, le chanvre et le lin , plantes sociales, comme le blé et l’orge, qui portaient d’avance à l’homme, par cette mystérieuse analogie, une prophétie d’utilité.

il enrichit son vestiaire, et il passa, pour sou habit comme pour son logement, d’un règne à l’autre de la nature, ou, pour mieux dire, il cumula les deux règnes dans son yêtement.

Il appela du fond de l’espace une nouvelle provision vivante autour de son centre d’attraction. Il invita la colombe à venir partager la dernière miette de la moisson, et avec un grain de blé il retint à sa porte le coq, horloge matinale, la tête couverte du disque ardent du soleil et le corps inondé de la teinte cuivrée de l’aurore, qui sonne chaque jour son réveil avant la retraite de la dernière étoile.

Il transporta ap pied de son mur et il exposa au midi la ruche laborieuse et sonore, qui distillait pour la fête de sa table le parfum de la lleur, trempé dans les larmes de la rosée. Il enveloppa sa maison plus vivante, de bruits de vip, de battements d’ailes, de chants et (je bourdonnements. L’atmosphère, auparavant stagnante, palpita autour de lui, embaumée d’une nouvelle poésie ; et l’abeille étincelapte, qui nageait de flepr en fleur dans un rayon, chargée d’une poussière d’étaipine , alluma dans son esprit le premier soupçon de la cité.

Après avoir ainsi animé jusqu’au souffle de l’air, il creusa le sol, il en prit l’argile, la pétrit , la moula entre " ses doigts, et il en lit le vase de l’agriculteur, tiré du sein de la terre, pour remplacer l’outre, cette urne diflorme du pasteur, tirée des flancs du troupeau. Il posa auprès de son foyer cette fontaine vide encore, mais prophétique, qui attendait une source nouvelle pour la verser à la lèvre flu ponvive. Et ensuite il foula la grappe sous son tqlon, et j) ep recueillit le flot de pourpre dans l’argile.

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Une pouvplle sève de vie roula dan» la veine de l’homipe, et l’homme connut le sourire.

Et un jour, après la langueur 4e l’été, à l’approche de l’hiver, de jeunes danseurs, faunes de la veille, qui avaient à peine dépouillé la peau de bouc, et des ménades inspirées, pleines d’un dieu nouveau, la tète renversée et les cheveux épars , accompagnaient en chantant, en secouant Je thyrse, l’ùne vendangeur qui portait, au milieu du bruit et du délire, la joie de l’humanité, son expansion, sa poésie, sa tlamme d’enthousiasme. Laissez passer sous sa couronne de pampre le messie souriant de l'humanité. 11 est vraiment Je dieu vainqueur. Il va conquérir le monde à son bienfait.

L’hiver, maintenant, peut venir et répandre sur la terre son ombre de tristesse, l’homme a gardé dans sa coupe une goutte de chaleur du soleil absent. Un feu invisible passera de lèvre en lèvre dans le festin, unissant fous les cœurs dans une chaîne d’électricité. La vigne aimante, qui vit toujours attachée à la branche, qui donne son fruit en commun par grappe, comme le blé par épi, et qui, pour exhaler son âme dans le vent, a besoin de réunir sur le cep, la gerbe entière de ses parfums , accrut et multiplia dans l’homme la.puissnnce de sympathie. Elle provoqua l’amitié: elle éveilla l’amour; elle épancha dans la chair engourdie de l’homme une perpétuelle irradiation de printemps , et l’homme exalté dans sa fibre connut un idéal de plus à sa compagne.

Le vin le prépara à la poésie. La lyre est tille de la vigne, autant pour le moins (pie du laurier. Et chaque

soir le convive laissa tomber au bruit de l’hymne sa tète

pleine de rêves de snng sur une épaule aimée, et il eom-

prit la tendresse inconnue du désir. Je sais maintenant pourquoi la barbarie du Nord marchait infatigablement vers la contrée où la vigne expansive étend d’un arbre à l'autre sa guirlande.

Elle allait chercher au Midi, poussée par un instinct sublime, la goutte sacrée qui trempe le cœur à la civilisation. Va donc de peuple en peuple, ô coupe sacrée qui portes dans tes flancs un âme de plus à l’humanité ! Incline partout sur ton passage la pensée des races à l'affection. Et qui sait? Peut-être un jour, après trente siècles, les fils de tes premiers convives, saintement penchés sur le sanctuaire et recueillis devant Dieu, te lèveront dans leurs mains [>our boire à la fraternité.

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