‹ Profession de foi du dixneuvième siècleChapitre 9 sur 35 · CHAPITRE VIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIL

L’homme, désormais libéré de .l’implacable nécessité de dépenser jusqu'à la dernière minute de sa journée à la recherche de sa nourriture, transforma en somme d’idées la somme de loisirs que le troupeau lui faisait pour sa subsistance. Du sang et du lait qui ruisselaient gratuitement à ses repas, il tira, par une sublime transfiguration, une industrie, un art, une science, le fer, la navette, la quenouille, une langue, une religion, une plastique, une pensée. Il réfléchit. Il combina ses réflexions. Il passa de l’instinct à l’intelligence.

En interrogeant la nuit du regard, pendant ses longues haltes sur les plateaux de l’Asie, et en contemplant l’ablme de splendeur déployé sur son front, il sentit un idéal plus resplendissant du beau couler comme un reflet du ciel dans son esprit. Il retira l’art de l’étroite captivité où il l’avait renfermé sur sa personne, pour le reporter sur son vêtement, et de son vêtement sur l’idole. Il transféra le tatouage à son manteau , rayé, comme l’était son corps, par larges bandes, et il réserva pour le fétiche,

ce représentant de Dieu sons la tente, ses plus riches inventions de couleur.

L’art brisa sa première chrysalide pour participer davantage à l’espace. Il unit pour la première fois sur le bois ou sur l’argile l’idée de religion à l’idée de beauté. Le fétiche devint le dieu voyageur deux fois sacré de la tribu. Ainsi associé au culte, l’art en partagea les respecta, et lorsque Rachel, en changeant de tribu, emporta dans sa fuite les idoles de son enfance, Laban poursuivit sa fille jusqu’à ce qu’il eût repris le pieux musée de son foyer.

Du moment que l’homme, par son continuel déplacement dans l’espace, et un accroissement correspondant de sensation, eut plus de choses et des choses plus variées à nommer, la parole monta du monosyllabe ou du radical aux associations de syllabes et aux ramifications de racines. Elle multiplia les consonnes et les combinaisons de voyelles. Elle parvint à traduire, en mots complexes et diversifiés, des sensations diverses et multiples aussi. Et à mesure que par le spectacle du troupeau toujours consommé et toujours reproduit, de la tribu sans cesse émigrante et sans cesse attirée vers un autre horizon, l’idée de succession, de progression, qui est l’idée même du temps, se formait et se précisait dans son esprit, l’homme inventa le mot qui nomme l’être dans le temps, le verbe, le mot des mots, le plus progressif, le plus vivant, parce qu’il nomme la plus haute fonction de la vie, la durée ; et pour fixer la parole dans la mémoire, qui retient d’autant plus facilement les souvenirs qu’ils sont dépendants et solidaires les uns des autres, la civilisation patriarcale ajouta le nombre à la parole, et jxissa de la grammaire à la prosodie.

L’homme créa àilisi In poésie, ou, autrement, là pàtolé comptée, rhythmée, pour coïntéresser les deux facultés du nombre et du sort à garder plus longuement et plus fidèlement une impression écrite eri double partie. Le poète primitif, l’Aède, écrivit en chantant les premières chroniques de l’humanité dans la mémoire de ses auditeurs. Il allait ainsi de bivouac en bivouac, semant, par courtes strophes, de rapides récits autour du brasier en plein air oii fumait la chair des agneaux. Le vent du soir arrachait à sa lèvre les épopées d’une heure pour en disperser au loin les lambeaux. Elles flottèrent ainsi dans l’espace, vagabondes comme leur auditoire, jusqu’au jour où une nouvelle civilisation, réunissant les tribus dans la cité, un Homère réunit ces poésies dans une Iliade.

Vous voyez déjà quel immense parcours le progrès avait accompli à la tin de la seconde journée. La société n’est plus seulement cette conscription soudaine et accidentelle du chasseur, accourue pour la chasse et dispersée après la curée, elle est dès à présent une confédération permanente, héréditaire, d’hommes nés du même sang, étroitement alliés entre eux dans l’unité de l’ancêtre, et ralliés dans l’unité de campement.

Ce n’est plus la vertu purement physique de la force, c’est la supériorité intellectuelle de l’expérience qui confère au chef l’autorité. Le chef est l’aïeul. Il absorbe en lui la tribu. Seul il a un nom, ce premier signe de la personnalité, et ce nom est collectif au clan tout entier. Chacun vit en lui, car la vie est encore si incertaine, si précaire, qu’elle ne peut produire qu’une tète libre par tribu. Sous la main de ce pouvoir couronné d’années, unique et universel, tous les citoyens de la cité

nomade sont parfaitement égaux. Comme dans cette civilisation de première main les fonctions sont restreintes, les existences uniformes, un inflexible niveau pèse sur toutes les personnes et sur toutes les aptitudes. La société, ou, pour mieux dire, la famille patriarcale, est une communauté absolue, cimentée, entretenue par la marche commune et par le repas commun.

Et prenant la leçon partout où le fait me la donne, je ‘ remarque ici , en passant , que dans le douar, ou le village mobile, le pasteur est exactement semblable au pasteur , de même que dans la pierre la molécule est identique à la molécule. Il n’y a pas plus de différence de l’homme à l’homme , dans la société primitive, qu’il n’y a de différence, dans la société actuelle, de l’enfant à l’enfant. Lorsque la vie est faible , elle languit dans la monotonie. Lorsqu’elle monte en puissance, au contraire, elle rayonne en diversité. L’uniformité, ou la reproduction à l’inlini d’un seul élément, est le signe infaillible d’une intériorité d’organisme.

Il y a sur les bords de la mer Caspienne une terre inexorablement nue , et partout conforme à elle-même , recouverte par la neige, une partie de l’année, et violemment balayée chaque hiver par l’ouragan du MeteL La tribu Scythe, continuellement ballottée d’un horizon à l’autre sur cette plaine invariable, dépouillée d’arbres , n’a jamais pu trouver nulle part, pour échapper au vagabondage du troupeau , le concours de la nature ; et , après quatre mille ans de pèlerinage à la recherche de l’impossible, elle a porté le communisme jusqu’au seuil de notre siècle , (tomme l’anathème du sol et le reflet du steppe dans l’humanité.

Pour u avoir pu planter , ni semer , entrer en association, en collaboration constante avec une terre glacée et ravagée par des vents de terreur , le Scythe vit encore à l’état de communauté. Chacun est l’écho vivant de chacun. Enfin par respect pour l’égalité absolue d’existence , cette société , toujours en route , tire au sort le pouvoir. Ce n’est plus l’homme, c’est le hasard qui règne sur la tribu. Ce gouvernement de loterie est le symbole involontaire d’une vérité. La fatalité, en effet, est la souveraine puissance du communisme. Après une année de dictature , le chef retombe dans le chaos de la peuplade.

Et ce n’est pas tout. La brebis éparse dans la plaine était continuellement , pour la tribu voisine , une séduction de pillage. Le fort attaquait le faible ou le refoulait dans le désert . Chaque jour de rencontre était un choc de combat, peuplade contre peuplade. Choc terrible , où le vainqueur massacrait impitoyablement le vaincu. Il n’avait pu trouver encore une œuvre, par conséquent une utilité au prisonnier; et il le tuait afin de ne pas réduire la part déjà trop modique de la famille. Ainsi le sang de l'homme coulait intarissablement sur l’herbe avec le sang du troupeau . Abel tombait à chaque minute sous la massue de Caïn . La veine , toujours ouverte , laissait fuir la vie à torrents. L’humanité, resserrée dans un cercle de combat , perdait pied à pied son terrain. Le fort seul avait le droit de vivre, et la société, réduite en nombre, ne pouvait prendre son plein développement dans l’espace.

Mais la Providence était là qui veillait avec ses procédés secrets de perfectionnement. Lorsque l’homme a

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