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CHAPITRE IX

La cité , cette nouvelle ligure en relief de l’humanité grandie , traduisait cet accroissement d’existence par sa complexité d’organisation. Kilo était bâtie sur un promontoire abrupte au-dessus de la vallée; fermée d’nn fossé et d’une enceinte quadrangulaire de murs cyelopéens, en blocs bruts, sans ciment. La maison, carrée et couverte d’une plate-forme, montait en gradins sur les rampes de la colline. La rue étroite et confuse circulait de porte en porte à travers un impénétrable dédale.

Une dernière esplanade couronnait cette pyramide de maisons échelonnées en terrasses les unes derrière lesautres comme autant de fortere&ses. C’était l’acropole. L’acropole était entourée d’une nouvelle enceinte de créneaux , car elle portait dans ses flancs la vie suprême de la cité. Là , en effet , était la place publique où la communauté venait , selon l’heure, délibérer , juger , vendre , acheter , célébrer ses jeux , exercer ses soldats , parquer ses troupeaux. La place publique était la formule nue et vide de l’idée d’association encore à son début ; la promiscuité du sol, destinée à plusieurs usages et en-

tourée d’un banc de pierre, prétoire en plein vent de* princes de la cité.

Au milieu de la place, le premier témoin du temps . le gnomon > debout sur un socle de granit, écrivait silencieusement à ses pieds la marche insensible du soleil. Ce cadran , communiste A l’image de la société , donnait une heure collective A la multitude. Heure indécise, précaire, marquée d’une ombre sur le sable, effacée par un nuage, évanouie avec la dernière lueur du couchant. La veillée n’avait alors d’autre mesure du temps que l’huile de la lampe, et plusieurs fois le festin, trompé par la durée , vit inopinément la pâleur de l'aube flotter sur le front des convives.

Derrière le gnomon, à la crête de la colline, le temple, évasé en forme «le contrefort, reposait lourdement sur son soubassement. Il était carré comme la cité et comme la maison , fortifié aussi, et surmonté d’une terrasse. La civilisation politique , encore pauvre , n’avait qu’une seule forme , invariablement reproduite sur tous les édifices. Le sanctuaire contenait non-seulement le Dieu et l’autel , mais encore le trésor public ou privé de chacun. II abritait la table de la loi et la doctrine, 11 donnait l’hospitalité du ciel aux premières sciences et aux premières découvertes. Il résumait toute la vie morale et intellectuelle de la cité. La musique, la médecine vivaient A son ombre , pèle-mèle , confondues avec les oracles et les sacrifices. Du haut de ce communisme religieux, le Dieu protecteur, un et multiple A la fois, personnifiait, dans l’éclectisme conciliateur de son symbolisme , les fétiches de chaque tribu et planait également. sur chaque famille.

IjO sol creusé sous les fondements du temple renfermait de vastes magasins de blé pour les jours de danger. La pluie, recueillie dans la dalle du vomitoire, tombait en cataracte au iond d’un abime. L’eau reversée aux entrailles de la terre dormait en piscine profonde sous le rocher, source souterraine, accumulée goutte à goutte, pour les jours de défense. Le temple couvrait ainsi, de sa pierre sacrée , la provision , l’épargne , cette richesse perpétuée , cette idée de perpétuité transportée à l’économie, pour élever la prévoyance, vertu de toutes les vertus, à la hauteur d’une religion.

L’architecture massive , monstrueuse h son origine , entassait bloc sur bloc et prodiguait la matière dans ses constructions , imitant , par une loi secrète d’analogie , la genèse qui avait d’abord modelé la création animale à gros traits dans le mastodonte et le léviathan. Elle affectait la ligne droite, cubique , qui enferme l’idée de vie la plus restreinte sous la plus simple formule. Pour plus d’uniformité encore, elle pratiquait la métrique inflexible qu’une autre civilisation avait appliquée à la poésie. Elle avait un chiffre mystérieux et sacramentel : tantôt trois, tantôt sept , tantôt dix, qu’elle multipliait par lui-même, pour mesurer à la fois toutes les parties du monument et toutes les subdivisions de parties.

Ce chiffre type reflua de l’architecture à tous les autres ordres d’idées. Il régla invariablement le temps et l’espace. Il distribua les heures dans le jour et les mois dans l’année. Il limita l’étendue des terres et des héritages. Il fixa le nombre des quartiers et des tribus. Il étreignit étroitement, comme l’anneau de la chaîne, toujours répété et toujours semblable à l’anneau , toutes les choses

et toutes les existences. La métrique est une chaîne aussi. Elle correspond exactement dans l’ordre de la matière à la fatalité dans l’ordre de la pensée. Plus la vie est inférieure , plus elle est soumise à l’exigence de la symétrie ; et plus elle est symétrique et plus elle est esclave. Elle est la gravitation au lieu d’être la liberté.

En passant le seuil de la ville pour mettre sa tète à l’abri de la guerre, l’homme n’oublia pas derrière lui le bétail et la charrue. (1 les rapprocha, au contraire, de la cité, et réunit ces deux civilisations autour de lui dans la vallée. Pour relier sa nouvelle demeure à la moisson, il créa la route, cette ceinture ondoyante d’attraction qui enlace la colline à la colline, cette sympathie du sol avec le sol à travers la distance qui transforme une confiés- en patrie.

11 relit la géographie inorganique des premiers temps, et la marqua du sceau de son pas en signe de sa puissance. Il creusa un nouveau lit à sa vie dans l’argile. La terre battue comme l’aire du blé, porta le pied de l’homme avec plus de rapidité. Il circula plus librement d’une borne à l’autre de son territoire. 11 accomplit le second acte de sa destinée. Il participa d’avantage à l’espace.

La route appelait le chariot. Le bouvier mit un essieu sous le traîneau qui servait auparavant à transporter sa récolte. 11 attacha une roue à chaque extrémité de l’essieu. La récolte, allégée de plusieurs fardeaux, afflua à flots pressés h la jiorte de la cité. La sagesse qui veillait pour tous dans le recueillement du sanctuaire, préleva une dîme plus abondante sur cette abondance de provision, et transforma cette oblation en pensée. Elle inventa

la législation. L'antiquité disait que la moisson était mère de la loi, et elle célébrait la fête de la loi le même jour que la i'ète de Gérés.

La législation était alors une illumination du ciel qui prenait en Dieu son autorité. Elle descendait du tonnerre, elle en portait dans les âmes la menace. Elle commandait à la raison. Elle parlait la langue du Destin. Elle était orale , écrite en vers , formulaires immobiles , comptés et pesés syllabe par syllabe ; déposée dans les mémoires des juges comme dans des archives vivantes; reversée sans changement possible d’une génération à une autre génération; divisée en tin en articles par le nombre sacré qui avait fixé toutes les divisions de la cité. Le commandement de la Judée était le décalogue, parce que la Judée renfermait dix tribus.

Le premier législateur convertit le fait en droit, et promulgua la propriété. Mais comme l’idée de tien et de mien dormait encore là où le toi et moi existaient à peine entre hommes égaux, condamnés à la même destinée ; où la vie était si faible en chacun qu’elle avait besoin d’être additionnée pour constituer la personnalité ; où la multitude seule, entin. était la personne, le législateur déclara que la terre defendue à frais communs était la propriété ipdivise de la communauté. I^a communauté, personniliée dans son chef ou dans son conseil, assignait à chacun, sur le fonds collectif, sa part de culture, et chacun ne possédait dans la plaine que le droit d’y tracer son sillon. 11 n’avait que la jouissance passagère du sol depuis l’époque de la semence jusqu’à l’époque de la récolte, et la récolte coupée, il ne pouvait pas plus revendiquer le champ où la charrue avait passé, que le na-

vire ne |>eul revendiquer sur le Ilot In trace de son sillage. Il ne songeait donc jamais à bonitier la terre ou à la meubler, car ne la possédant pas en pleine propriété, il n’aurait pas possédé par conséquent le travail dépensé à sa surface eu amélioration et en aménagement.

Et lorsque plus tard l’ex|>érience eut démontré les inconvénients de l’indivision, un second législateur, inspiré aussi et confident de la Divinité , partagea le fonds commun par égalés [>or lions entre toutes les familles. Il mesura l’etendue des héritages. 11 mit encore la division des cultures sous la protection du nombre sacré. Il planta la borne à la lisière de chaque domaine, et il sacra la pierre pour la rendre inviolable à toutes les générations.

Après avoir monnayé le sol pour en remettre à chaque citoyen une égale parcelle, la cite ee[>endanl u'abdiquait pas sur le fonds son droit priinitifde propriété. Elle restait mystiquement , incomiuutahlement proprietaire de la concession ou plutôt de la ferme à perpétuité qu’elle accordait individuellement à chacun; et dans toutes les révolutions où elle avait à inaugurer l'avénementà la terre d’une nouvelle classe d’hommes, elle donnait solennellement l’investiture du domaine, elle déléguait, mais elle conservait toujours son droit de propriété. Conlisquer pour elle, dans cet ordre d'idées, c’était simplement retirer sa délégation. Voilà pourquoi la oonliscation a toujours été si largement prodiguée dans les pays où le prince, homme ou sénat, peu importe, est légalement, fictivement propriétaire du territoire. La conliscation n’est alors qu’une destitution.

Aussi, en remettant aux pères l’usufruit du sol indéfiniment réversible sur la tète des enfants, la société

réserva toujours le droit de }>olice et de révision sur les héritages. La législation primitive prit partout ses précautions pour conserver dans l’égalité des parts la réminiscence de l’ancien communisme. Elle combattit énergiquement, par des mesures préventives, la disproportion des fortunes. Ici elle flétrit la vente du patrimoine, là elle la limita, plus loin elle l’interdit, ailleurs elle décréta la loi agraire intermittente du jubilé, qui réintégrait la famille dépossédée sur son patrimoine, et renouvelait périodiquement le premier partage.

L’invincible analogie de la vie avec la civilisation le voulait ainsi. Dans la nature, l’être inférieur qui n’est que la même matière continuée sans diversité, sans hiérarchie d’organes, destituée d’une action personnelle, vit uniquement de la vie extérieure, qui lui prête et lui retire à volonté ses fluides.

Ainsi, dans la civilisation primitive, composée en quelque sorte de monades humaines semblables entre elles, agrégées par la force extérieure, collective de la législation, l’homme, dépossédé de liberté et d'action personnelle sur sa destinée, vit à peu près uniquement de l’existence commune qui rayonne et agit dans sa propre existence. Et comme toute corporation militaire ou religieuse qui n’est que la vie de l’homme réduite, pour être encadrée, par conséquent moins complète que l’homme, tend naturellement à développer l’esprit de corps pour étoufler l’individu; de même la cité antique, plus ou moins communiste aux premiers temps de l’histoire . tendit à développer les institutions de communisme.

Elle frappa tout homme naissant du même signe, tatouage ou circoncision, et le revêtit dès le berceau de

l'uniforme de la cité. Elle institua partout des rites communs, des repas communs. I^es citoyens de la même patrie ou de la même tribu mangeaient ensemble, pour renouveler tous les jours, la coupe à la main, le pacte d’égalité. Tantôt chaque convive apportait sa ration , tantôt la cité levait la redevance du festiu sur tous les héritages.

UAndrie ou la table commune était la préface du droit de cité. Celui-là seul était citoyen qui prenait place au banquet. Cette heure du jour était sacrée, l^es Romains l’appelaient convivium ou l’union de vie , parce qu’en partageant la même nourriture l’homme semblait partager la même existence.

Et lorsque la coupe passée à la ronde ouvrait l’Âme à l’Âme, un nouvel hôte entrait dans la salle du festin. Il portait sur la tète une couronne de laurier, et sur l’épaule une écaille de tortue. Sa bouche d’or distillait le miel de la parole ; son regard fermé au monde vivant contemplait intérieurement, connue dans un divin sommeil, fe songe inépuisable de sa poésie. L’assemblée faisait silence. Le vieillard chantait. 11 racontait sur sa lyre, au milieu de la joie et de la fraternité du repas, les origines, les gloires des diverses tribus associées et fondues dans la cité. Il disait le nom, le génie de leurs ancêtres, le plus souvent sortis des flancs d’une déesse, et maintenant assis au paisible rayon de leur immortalité. Il racontait le nombre de leurs peuples et la richesse de leürs troupeaux. Il exaltait le sentiment, l’orgueil de la nationalité par toutes les traditions héroïques et religieuses du | wisse.

Il parlait longuement, gravement; aux brusques épiso-

des et aux rhythmes haletants de l’Aède d avait substitué les larges chroniques et les solennelles cadences de l’Epopée. 11 tenait pendant des heures entières la multitude frémissante des convives suspeudue à ses récits. Le soleil ne lui mesurait plus la parole de ses rayons. La lampe flottante à la poutre du plafond répandait dans cette atmosphère vibrante de poésie sa lueur de sérénité.

Mais l’Iliade sans cesse interrompue et reprise d’une agape à l’autre, avait beau embrasser, dans l’infatigable déroulement de ses hexamètres, un plus grand nombre de personnages et de péripéties, elle reflétait cependant forcément la pauvreté, l’uniformité de la civilisation; elle répétait sans lassitude, à quelques variantes près, les mêmes caractères, les mêmes actions. Il n’y avait d’un héros à l’autre que la nuance de la même àme brutale, plus ou moins mélangée de ruse et d’expérience. Chacun n’avait dans la guerre qu’une seule passion à plusieurs temps; combattre, délier, tuer, piller, partager le butin, emmener la captive, abandonner le cadavre de l’ennemi aux vautours, et dans les entr’ actes du combat qu’une occupation : égorger le troupeau d’une main royale, équarrir, dépecer et rôtir la chair du festin, pendant que l’esclave éplorée de la veille lui présente d’une main tremblante l’écume de l’hydromel.

Mais l’àme encore épaisse de la civilisation héroïque demandait surtout à chaque Iliade la fantasmagorie du merveilleux, cette ivresse de l’imagination. Elle ne pouvait boire l’émotion qu’à cette coupe fermentée de la poésie. Elle n’avait ni curiosité, ni sympathie pour des gestes et des acteurs qui ne dépassaient pas les proportions de la nature. Elle voulait voir l’Homère sacré

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— fui —

qu elle appelait à ses repas, mêler continuellement l’action surnaturelle et l’action humaine, le possible et l’impossible, pour amener dans ce gigantesque mélodrame joué à deux acteurs, Dieu et l’homme, de perpétuelles merveillesel de perpétuelles surprises. Lorsqu’elle était rassasiée de mystères et de miracles vaguement confondus avec les fumées des viandes et des vins, elle jetait au poète, pour le récompenser do son génie, la meilleure part du festin.

Par la même raison que la poésie ne pouvait trouver que des inspirations uniformes, monotones, comme les âmes et comme les mœurs de la civilisation, elle ne trouvait aussi pour les traduire dans la langue mesurée et. cadencée du vers que des répétitions de formes et d’images. Le trait siffle toujours comme le vent, le guerrier tombe toujours comme l’arbre, la blessure, toujours décrite de la même façon, verse toujours le même flot de sang toujours compté. Le guerrier adresse toujours au guerrier le même défi, qui provoque entre deux coups de lance le même discours retourné, accompagné de la même strophe d’injures. L’esprit, sans cesse frappé des mêmes sons, entend sans cesse passer, repasser les mêmes épithètes, les mêmes paraphrases. Le vers chargé du même mot, et tombant sous le poids de la même mesure, retentit un h un dans l’oreille, avec la même monotomie, la même périodicité que le flot toujours suivi du flot qui déferle sur le rivage.

Telle a été la civilisation intellectuelle et sociale de la cité sur la colline. Arrêtons-nous un instant à cette suprême étape du progrès pour jeter un dernier regard en arrière. En montant à la vie politique , l’homme a pris

possession de son intelligence. 11 est maître du inonde par la pensée , et la première pierre sortie des entrailles du sol pour bâtir portait écrite d’avance l’apothéose de l’humanité.

Et cependant, la mythologie ancienne a partout répété que l’homme avait trouvé, à son entrée dans la vie, une nature sympathique et souriante qui le berçait d’une éternelle félicité au milieu des parfums de l’Eden , et l’enveloppait d’une infatigable caresse. Il avait commencé par être parfait, parfaitement heureux, lorsque, par une indiscrétion d’esprit et une convoitise de science, il avait précipité son âme dans la déchéance , et avait entraîné avec lui , au fond de l’abîme, la série infinie des générations.

L’antiquité a cru cela, et l’a redit aux siècles par tous les échos de la poésie , et , longtemps après , la philosophie, ne pouvant comprendre la conspiration universelle de tous les temps , de tous les peuples , pour affirmer d’un commun accord un mensonge, a reproduit la croyance de l’antiquité. Mais nous qui, par le bénéfice même du temps, pouvons mieux juger toutes les idées, nous disons : Non , l’Eden n’est pas un mensonge. Il a toujours existé dans l’esprit humain. L’homme perfectible porte nécessairement en lui un idéal de perfection. Il vit sur la foi d’un rêve de bonheur. Saûs cela, il n’aurait jamais eu la tentation de changer de destinée.

Mais à l’origine des sociétés, il avait peu vécu, peu acquis, peu transformé sa nature, peu constaté sa puissance, par ses industries, par ses coups d’autorité sur la matière; pour tout dire, enfin, il avait peu d’espérance parce qu’il avait peu de mémoire. Car nous ne péné-

Irons dans l’avenir qu’en proportion du passé accumulé dans notre histoire. Plus nous avons vécu en arrière, plus nous vivons en avant; notre prévision équivaut toujours à notre expérience.

Seulement, dans cette première civilisation de lenteur, où la veille revivait sans cesse réflétée dans le lendemain, et la première génération dans la seconde génération, sans nouvelle découverte, sans modification possible ; où le temps semblait toujours couler le même, roulant la même misère pour les aïeux et pour les enfants; oui, à cette époque de croissance insensible, où toute sagesse semblait descendre du passé, où tout ce que l’homme savait il le savait par la tradition, de la bouche du vieillard, il dut croire nécessairement que la félicité avait resplendi derrière lui sur la première minute de son existence. Par une involontaire et inévitable interversion d’idées, il plaça au début le suprême progrès que la pensée moderne, mieux renseignée sur la loi du monde, a placé au but de la civilisation. Il posa la statue de l’humanité en sens invers*?. Il lui tourna les regards vers le passé.

L’Inde nous explique merveilleusement ce contre-sens inévitable des premières religions. Elle avait commencé par proclamer, elle aussi, l’existence de l’Eden. Elle disait que l’homme était d’autant plus parfait, qu’il était plus rapproché de sa création . Elle croyait d'autant mieux saisir la parole de Dieu, qu’elle remontait plus haut dans sa cosmogonie. Elle écrivait dans ses dogmes l’immobilité, et cependant elle marchait en décrétant le repos. Elle créait des sciences, des industries, et ce progrès des idées et des mœurs forçait les bramanes à modi-

lier leurs dogmes dans un sens plus large, plus compatible avec ces nouvelles conquêtes de l’esprit humain.

Alors, elle supposa que l'homme avait dégénéré au point de nécessiter une nouvelle intervention de Dieu, une nouvelle révélation pour ramener les croyances à la purete qu’elles avaient perdue. Mais lorsque l’histoire étudie la série des incarnations de la Divinité dans le bramanisme, elle voit (pie ces incarnations sont toujours plus affables à l’homme, plus morales; de sorte que l’Inde marchait au progrès en proclamant la décadence. La religion s’épurait ainsi, et prenait sa glorieuse transfiguration pour une preuve d’expiation. Elle travaillait pour l’avenir, avec la défiance invétérée du progrès, et, pour prévenir de nouvelles incarnations, de nouvelles révolutions de la Divinité, elle annonça une dernière incarnation, une nouvelle révolution terrible et apocalyptique, qui devait briser l’univers d'un coup de foudre et en semer aux quatre vents la poussière.

CHAI’ITRR X.

L’homme est enlin sorti de la terre de servitude. Après avoir successivement émigré de l’état frugivore à l’état chasseur, de l’état chasseur à l’état pasteur, de l’état pasteur à l’état agricole, il est enlin arrivé à l’état politique, ce dernier relai île son pèlerinage. Une nouvelle vie est sortie de terre avec la pierre de la cité.

L'homme, sans doute, n’a pas passé en masse et en ordre, à la même heure et comme au son de la cloche, d’un progrès à un autre progrès. La période suivante n’a pas abrogé complètement partout la première période. Toutes les civilisations, au contraire, ont marche pélemèle, s’attirant ou se repoussant, à l’avant ou à l’arrièregarde, alliées ou hostiles, à leur mystérieuse conquête.

La tribu chasseresse n’a pas disparu devant la tribu pastorale, la tribu pastorale devant la cité. Il y a eu pendant longtemps des races diverses sous le même soleil, les unes plus ou moins barbares, plus ou moins disciplinées à l’intelligence. Ces races se sont heurtées, se sont englouties les unes dans les autres, par la guerre ou par l'invasion. La force a dompté la faiblesse; la pensée a

dirigé l’ignorance. Des cités ont reflué sur d’autres cités, et après les avoir vaincues ou attirées à leurs lois, les ont réduites en provinces. La civilisation, toujours expansive dans l’espace, a formé la nation de la réunion de plusieurs cités, connue elle avait déjà formé la tribu de la réunion de plusieurs familles.

Mais, pour régler les relations si nombreuses et si intriguées de hiérarchie, de propriété, la nouvelle société exigeait évidemment une plus grande production de pensée, et pour produire cette pensée, une plus grande quantité de loisir. Lorsque l’homme, encore nouveau venu sur la terre, n’avait pu restreindre la somme du travail à faire de toute la somme du travail déjà fait par ses ancêtres, il était nécessairement obligé de disparaître tout entier dans l’unique préoccupation de sa subsistance. Personne ne pouvait distraire de son temps une seule minute avec l’intention de la reporter sur la pensée.

Pour qu’une élite intellectuelle eût le loisir de méditer, de créer la science, c'est-à-dire l’armure offensive et défensive de l’humanité, la législation devait répartir artificiellement les fonctions de l'État. Elle devait frapper d’un signe tout homme naissant, et dire successivement à chacun : Toi, tu laboureras; toi, tu porteras le fardeau; toi, tu aiguiseras le métal ; toi, tu échangeras la richesse; toi, tu feras sentinelle à la frontière, et toi, enfin, vêtu, défendu par tes voisins, tu iras chercher à l’écart l’inspiration, tu contempleras la nature, tu soulèveras un coin de son voile pour pénétrer ses mystères, pour aspirer son âme répandue partout, pour créer la langue, la grammaire, la poésie, la législation, l’astronomie, la géométrie, la mathématique, la dynamique, la peinture.

la sculpture, la religion. Le hramanismc a résolu ce problème, et pour le résoudre il n’a eu qu’à transformer hs tribus en castes, et à rédiger en institutions les inégalités natives ou accidentelles de races qui existaient déjà dans la société.

L’Inde était la terre prédestinée où l'humanité devait jouer les premières scènes de la civilisation. Elle résumait en elle tous les âges et tous les êtres de la planète. Elle avait recueilli les débris vivants des derniers cataclysmes, l’éléphant et l'hippopotame, et par ces transfuges échappés du déluge, elle tenait aux premières créations. De même que l’homme, abrégé intelligent de toutes les vies, reproduisait dans son organisme les divers règnes de la nature, de même l’Inde, synthèse brillante de la géographie, conciliait sur son territoire, dans la vaste étendue de ses frontières, les productions de toutes les contrées; au midi, la végétation des tropiques; au nord, la végétation de l’Europe.

La nature avait entouré de montagnes ce premier atelier de la civilisation. L’Inde se trouvait ainsi abritée contre les perpétuelles irruptions à main armée qui pouvaient interrompre ses paisibles études. Elle était le camp retranché de la pensée. Mais ce camp était assez vaste pour que l’intelligence, sans cesse activée et ravivée par le contact et le conflit de races diverses, ne tombât pus dans cette uniformité, dans cette paix d’une seule race, qui est la négation du progrès et la mort lente d’une société.

Protégée par son climat et assistée de l’amitié de la nature, elle monta la première à la civilisation, à la pensée. Elle créa les i odes et les dogmes, ou plutêt elle

confondit les codes et les dogmes dans sa théologie, car alors la religion était la science. La science pensait en Dieu. Le prêtre était le savant. Il interprétait le ciel sur la terre. Il parlait au nom de l’inspiration. Comme il savait seul réfléchir, observer, généraliser, il fut partout, par l’invincible domination de l’intelligence sur l’ignorance, le législateur sacré des anciennes nations. Or, voici la première législation , ou, pour mieux parler, la première organisation du travail <|u’il promulgua au pied de l’Imaüs.

Lorsque Brahma, le Dieu générateur, créa l’homme, il engendra d’abord de sa bouche Brahinan, et iJ lui donna pour épouse l’Ecriture sainte des Védas.

Brahinan méditait l’Ecriture, et pour protéger sa méditation dans la solitude contre la colère des lions, Brahma tira de son bras droit Katrya, l’homme du poignard, et de son bras gauche Katryani, pour la marier à Katrya.

Katrya faisait nuit et jour sentinelle à côté de Brahman, et il serait mort de faim sous les armes, à son poste, si Brahma n’avait tiré de sa cuisse droite Vayssia , l’homme de l’agriculture, et de sa cuisse gauche Vayssiani, la femme de Vayssia.

Mais Vayssia avait beau travailler du lever au coucher du soleil, son travail ne pouvait suflire à la ration du guerrier. Alors Brahma tira de son pied droit Soudra , l’homme de servitude , et il lui donna pour femme Soudrani.

Chaque caste, dans cette architecture sociale, correspond à un ordre de travail. Le bramane pense, le katrya combat, le vavssin laboure, et le soudra, relégué au der-

nier rang, sert indistinctement les autres travailleurs. Les trois derniers seulement reçoivent en naissant , du bras, de la cuisse et du pied gauche de Brahma, uue compagne, tandis que Brahman, l'alné, le I ils do prédilection, le premier devant la Divinité, ne trouve à épouser en entrant dans la vie que la vierge mystique de l’Ecriture.

La fonction de la pensée, ou, ce «pii est la même chose, du sacerdoce, ne se transmettait pas à l’origine par la naissance, elle se conférait par l'initiation. C'était la filiation non de la chair, mais de l’esprit, qui faisait le bramane. Plus tard, la tendance «le tout homme à reporter sur son fils sa dignité, transforma le droit de l’esprit en droit du sang, et substitua l’hérédité à l'initiation; et même alors le fils du bramane n’était pas bramane par le seul fait «le l’hérédité, il devait passer par une l’épreuve de la seconde naissance et recevoir l’investiture du cordon.

Pour expliquer cette révolution, l’histoire sacrée «le l’Inde raconte que Brahman, fatigué «lu célibat, demanda à Brahma une compagne, et que Brahma, irrité de sa prière, lui donna une fille de la race des mauvais génies; car toujours, dans la fhéogoni«' androgyne des premiers peuples , la femme représente l’esprit «tes ténèbres.

Et cependant la religion a déjà pénétré plus avant dans l’infini, et a rapporté de cette entrevue une plus vaste notion de la Divinité. Dieu n’est plus le dieu incohérent et confus dont chaque peuplade, dont chaque famille s«partage un attribut, un fragment. En venant affluer «h* «livors horizons et de divers cultes dans une même na-

— notion, toutes les tribus y apportèrent leurs conceptions éparses de la Providence, et, comme le caractère essentiel de la Divinité est de conspirer toujours à l’unité , ce fédéralisme anarchique de fétichismes divers finit par se dissoudre et se résoudre dans l’unité du bramanisme. L’éternel pèlerin du progrès n’adora plus un lambeau de Dieu par un sentiment de terreur et de reconnaissance, dans une menace ou dans un bienfait ; il l’adora par réflexion, de sang-froid, dans les forces et dans les harmonies de la nature.

Cette religion primitive, encore empreinte de matérialisme, commença par déifier les fonctions de la matière. Elle voyait que la vie, cette Maïa toujours mobile, toujours ondoyante, qui secouait les êtres, en jouant, des plis de sa ceinture, les faisait passer à tour de rôle par une continuelle alternative de naissance et de mort, de composition et de dissolution; et ne pouvant ramener ces deux phénomènes, ces deux instants contraires de toute matière appelée à vivre, à une seule et même conception, elle les sépara et les nomma chacun d’un nom particulier de divinité : elle nomma le premier Brahma, et le second Siva.

L’Inde devait être la première patrie du dieu dualiste, du dieu créateur et destructeur qui crée et tue saas cesse ; car nulle part le dualisme des forces de vie et de mort n’éclate avec plus d’emportement et dans une proportion plus grandiose que sur les bords de l’Indus. La nature y est passionnée, exagérée dans toutes ses actions. A l’époque de la sécheresse, le soleil, découronné de son auréole de rayons , prend la teinte livide d’un cratère de volcan. Une poussière de feu remplit l’atmosphère. L’air

— lit —

brûle, la libre du bois édate, la sève larit, la rusée s'évapore sur le sol comme sur un brasier. La végétation incendiée referme tristement ses feuilles dans une attitude de souffrance. Le tigre haletant rampe dans les marais des jungles et enlace de ses flancs souples l’urne aux trois quarts tarie de la source, pour aspirer par tous les pores les dernières gouttes de fraîcheur. La vie suppliciée meurt partout comme au milieu de In flamme du bûcher.

Mais, au dernier moment, l’œil troublé de l'Indou voit monter, du coté de la mer une immense voûte, épaisse et sombre, «le nuages. Cette marée aérienne, suspendue sur le vide, roule d’abord ses longues vagues en silence. 3lais, lorsqu’elle a atteint les pleines terres, elle annonce une révolution de l’air par des coups de tonnerre dont l’ébranlement et le rugissement font Irenibler l’ Himalaya sur ses antiques fondements de granit. Alors la masse d’eau accumulée dans le ciel par la mousson croule de tout son poids, comme une cataracte, pour pénétrer plus avant dans les flancs béants de la terre; et le lendemain, une vie nouvelle, instantanée, improvisée, d’herbes, de Heurs, «le roseaux, d’insectes, «le lézards, jaillit de toutes les molécules de la poussière et bourdonne nu soleil. La nue errante arrose ainsi la campagne pendant trois mois, et sous son passage le sol , torrélié comme l’argile du four, recouvre sa fécondité et sa couronne de verdure.

Mais longue les eaux de la mousson ne trouvent pas «le pente pour retourner par la route des fleuves à la mer, elles croupissent en méditerranées |>estilentielles au milieu des grandes vallées. Elles inondent l'Inde «le ces

jungles impénétrables où, sur le tumier des arbres tombés, d’autres arbres s’élancent recouverts de lianes. L’air ne circule plus, dans cette nuit de mort, à travers ce chaos de végétation. Les animaux féroces ou venimeux, le tigre ou le serpent, se tiennent postés là comme dans une embuscade de meurtre , peur égorger l’homme d’un coup de dent ou le foudroyer d’une goutte de poison .

L’atmosphère, un moment rafraîchie par la mousson, retombe dans la canicule. La terre s’allume de nouveau, Siva reparaît. Le vent secoue le vaste amas de miasmes accumulés dans les jungles et les répand en peste sur toute l’Asie. La mort balaie d’un souffle des peuples entiers.

Lorsque l’homme, encore désarmé, luttait péniblement dans la souffrance contre l’inimitié de la nature, il transportait l’antagonisme de sa vie dans la religion ; il créait deux divinités rivales : l’une féconde, l’autre meurtrière; et comme il trouvait, plus souvent sur son chemin le mal que le bien , il se prosternait plus volontiers dans sa mélancolie devant Siva que devant Brahma.

Il croyait plus aussi, par la même raison, à la fatalité qu’à la liberté de ses actions. Il sentait que sa volonté pesait infiniment moins que le poids du monde sur sa destinée. Il n’était à ses propres yeux que l’instrument passif d’une volonté extérieure cachée derrière les nuages. Tout homme né de la femme apportait dans son berceau sa vie écrite d’avance sur son front, de la main de Brahma, et nulle puissance divine ou humaine, nulle pénitence, nulle conjuration ne pouvait empêcher l’accomplissement de cette mystérieuse prédiction profon-

dément gravée dans la chair en caractères invisibles, immuable, infaillible comme la sentence, comme la volonté d’airain de l’éternité.

Pendant des siècles et «les siècles, Brahma et Siva. la naissance et la mort, furent les seuls dieux adorés des Indous. Brahma et Siva représentaient dans leur ajitinomie les deux seules alternatives «pie l’esprit humain pouvait alors comprendre. Naître ou mourir, c’était pour l'homme qui n’avait encore ni chronologie, ni mémoire, le monde tout entier. Mais si le momie, ballotté sur la vague Bottante d’une éternelle palingénésie, passe continuellement de la vie au néant, ou plutôt meurt continuellement dans l'idée du sivaisine, il continue cependant d’exister à traversée flux et ce reflux de destruction et de régénération. (I se conserve aussi. A mesure que l’homme accroissant sa vie de tout I héritage des vies écoulées, apprit à croire à la durée par sa propre durée, il dédia le principe de conservation, de perpétuité, et il le nomma Vichnou. Viehnou devint le troisième personnage, le dernier en date et le premier en importance du triumvirat divin de la Théogonie.

Et lorsque, par le bénéfice même du temps, la civilisation se sentit mieux approvisionnée de richesses «l’existence, mieux année ptmr l’industrie contre la nature, qu’elle voulut introduire dans la religion et formuler en dogmes ses nouvelles acquisitions d’idées, «le sentiments, et «pie, pour accomplir ces révolutions de sanctuaire, elle créa la théorie des incarnations, ce ne fut ni Siva, ni même Brahma, qu’elle voulut incarner, transfigurer; «-e lut Vichnou, Dieu d’un premier progrès, qu’elle achemina huit fois par une invincible logi«iue à de nouveaux

progrès, à travers huit avatars ou métamorphoses de la Divinité.

Mais ces trois attributions de la vie, naissance, mortet conservation, ne sont pas seules opposées entre elles et. irréductibles à une même formule. Il y a aussi ce que l’antiquité croyait être les éléments : la terre, l’eau et le feu, qui sont distincts et constitués à l’état perpétuel d’antagonisme. La théologie indoue leur réserve une place dans la Trinité; elle donna à chaque dieu l’élément qui semblait le mieux concorder avec sa fonction : à Brahma, la terre, cette vaste matrice qui couve les germes; à Siva, le leu, le souffle de colère qui dévore les moissons; A Vichnou, enfin, l’eau, cette bienfaisance cachée qui entretient la vie dans les veines de la nature; et elle symbolisa ce dieu triple au triple attribut par le lotus à la conque d’azur, qui participe à la terre par sa racine, à l’eau par sa tige, au rayon par sa corolle.

Le panthéisme indou déifia ainsi, non pas l’idée cachée sous les phénomènes, mais les phénomènes extérieurs de la nature. Aussi, toutes les fois que l’Inde trouvait sur son chemin un fait, un acte général de la nature qu’elle ne pouvait ramener à un autre acte et à un autre fait semblable, elle devait nécessairement inscrire un nouveau dieu plus ou moins subalterne au catalogue céleste de sa théodicée ; elle admit successivement à cette apothéose illimitée le fleuve, la montagne, l’arbre, la mer, la planète, et elle confia l’administration de l’univers à une innombrable hiérarchie de contre-maîtres fie la Divinité, figurée sous la forme de singes, d’éléphants, de serpents, de lions, d’oiseaux et de tortues. Elle alla jusqu’à faire une déesse de chaque note de musique,

qu’une autre déesse, la voluptueuse Apsara, laissait pleuvoir des cordes de sa lyre.

Après voir décrété l’unité de Dieu en trois personnes, la religion indoue retournait au fractionnement du polythéisme pour s’ètre trompée de détinition, et poursuivait d’ètre en être, de diversité en diversité, une dernière unité toujours fugitive, toujours insaisissable, qui l’ent rainait sur ses pas d’idolâtrie en idolâtrie.

L’intempérance et la monstruosité de vie qui éclatent partout sous le soleil de l’Inde en colossales productions animales et végétales, avaient passé dans les conceptions de la mythologie. Les corps des dieux étaient immenses, disproportionnés avec les mesures de nos compas. L’Himalaya, ce gigantesque piédestal qui porte le plus liant dans le ciel l’urne de neige des lleuves, indéfiniment entassé sur l’Ilimalaya, ne pouvait atteindre encore leur stature. Ils luttaient avec des monstres vastes comine des continents. Ils versaient en jouant l’Océan dans leur coupe pour en extraire l’ambroisie.

Ils prenaient à volonté, instantanément, des développements inouïs, fantastiques, plusieurs liras, plusieurs tètes, pour atteindre du regard ou de la main aux dernières limites de l’intini.

La poésie était, comme la mythologie, une inétempsychose de l’âme luxuriante du sol, incarnée dans d'incommensurables lliades. Ces lliadessont plus inextricables, plus tontines que ces forêts vierges où la végétation bouillonnante et tumultueuse jaillit et s’élance sans cesse par-dessus la végétation. Immenses débordements de la parole qui exigeraient la vie de dix hommes pour la composition d’un seul poème, monstres désordonnés de l’es-

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prit humain, qui confondent en eux le dialogue et l’épopée, à l’imitation des monstres enfouis du déluge qui confondaient en eux la nature du reptile et du poisson. Ebauches de la vie intellectuelle qui prodigue infatigablement, comme l’autre vie, la matière par blocs dans ses premières créations.

A cette heure matinale de l’histoire, l’homme, à peine sorti des mains de la nature, portait encore dans sa chair l’impression de cette première étreinte. Il se sentait fraternellement uni par un lien de naissance avec la vie universelle, née comme lui et avec lui sur la planète. Il aimait d’une ineffable tendresse cette sœur d’hier, n’importe sous quelle forme, n’importe dans quelle tribu de l’étre elle vécût parmi les créatures. Il ne versait jamais le sang à son festin. 11 s’écartait de son chemin pour ne pas fouler sous son talon la plus humble fourmi. Chaque atome vivant à son regard avait en Dieu sa sainteté. Il recueillait les hôtes les plus intimes sous la pierre de sa maison. Il étendait son hospitalité jusque sur l’ennemi caché qui distillait dans l’ombre le venin. Il ouvrait généreusement au serpent les plis de son manteau. Il réunissait autour de lui, comme dans une fête de famille, ses innombrables compagnons d’existence. Il reportait cette inépuisable sympathie à la vie inanimée elle-même, à la végétation de la forêt. Il proclamait l’arbre un être religieux, un être vivant; il lui donnait une âme, une destinée ; il allait chercher souvent des palmiers, et les plantant l’un à côté de l’autre, sur le bord de la fontaine, il les mariait entre eux avec toutes les cérémonies du mariage.

L’Indou ne voyait dans la nature entière que la trans-

substantiation perpétuelle d’une même vie, toujours une, qui allait et revenait continuellement sous une autre forme, d’une créature dans une autre créature. Et en vertu de cette croyance, il inscrivait dans ses domines la méteiu psychose ou la perpétuelle émigration de l’ùme dans d’autres sphères de vie, inférieures ou supérieures, selon les fautes ou les mérites. Le corps de tout animal était l’enfer vivant d’une âme condamnée à l’expiation, qui parcourait nécessairement, pendant des siècles, plusieurs enfers, et ne remontait à sa première innocence et à sa première grandeur qu’aprèsavoir revêtu et dépouillé plusieurs fois, et plusieurs lois encore, le vêtement grossier de l’animalité.

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