CHAPITRE XIX
Le inonde païen allait mourir; mais avant de disparaître à jamais dans cette nécropole des choses humaines que nous appelons l’histoire, il voulut résumer sa pensée sous une dernière ligure. Au jour marqué pour cette solennelle agonie, une femme se leva sur le bord du Nil comme la radieuse incarnation du génie de l’antiquité. Elle était 1111e du géomètre Théon. Elle trouva la science innée à son berceau. Elle apprit sur les genoux de son père l’astronomie. Elle épela pour premier alphabet le lirmament. Elle mesura l’espace en jouant, du bout de son compas.
Après avoir lu dans le ciel les secrets de l’astre, elle alla étudier à Athènes la métaphysique , cette autre astronomie de la pensée. Elle évoqua sous le platane du Pirée l’esprit errant de Platon. Elle accueillit sur son chaste cœur l’invisible idéal. Et, rêveuse comme une jeune tille au sortir du premier baiser, elle revint à Alexandrie. A son retour, la jeunesse néoplatonienne l’assit dans la chaire vide où murmurait encore le dernier écho de la parole de Plotin.
Elle était belle, mais de cette iteaute paisible endormie dans an rayon de Paros. Son front pâle semblait éternellement porter le reflet de l’étoile. Jamais son sein ne souleva d’un seul battement le pli de sa ceinture. Elle épousa, par sympathie d’idées, le philosophe Isidore. Mais son mariage ne fut qu’un célibat à deux dans l’étude. Vierge sous le toit nuptial, elle éloignait toute distraction du coeur de sa longue méditation. L’élite de l’intelligence humaine accourut de trois continents au pied de sa chaire, pour entendre encore la dernière parole de la Grèce tomber de cette lèvre parfumée du miel de l’Hybla et pour voir resplendir sur ee front couronné de verveine la dernière lueur de l’antiquité.
Un disciple l’aima de cet amour brûlant, exalté, qui roule dans ses veines toute la flamme, toute la rèveriu des vallées embrasées et infinies de l’Afrique. Elle prit sa lyre et endormit d’une harmonie tombée de son doigt cette passion rugissante dans le désert. Orphie revenait une seconde fois sur la terre sous la ligure d’une austère Ménade.
La célébrité de cette muse éclose d’un sourire de Platon, égarée sur la limite du cinquième siècle, était une injure vivante à la victoire du christianisme. L’évêque Cyrille s’inquiéta de cette voix d’une autre civilisation qui parlait de quatre siècles en arrière. Il lit passer son inquiétude dans son Eglise. La population monacale d’Alexandre frémit. Un rêve de sang visita le cénobite à jeun couché dons sa cellule.
Mais la jeune inspirée, lière de sa royauté parmi les âmes, traversait lentement les rues d’Alexandrie, debout
dans sa robe de pourpre, sur un char attelé de quatre chevaux blancs, la main flottante sur les rênes, le regard perdu dans les nuages. Elle continuait de méditer en Dieu l’essence de la pensée. Et lorsqu’elle avait passé, le frémissement de sa robe flottait derrière elle dans le vent, comme le bruit divin de sa méditation.
Elle n’entendait pas, dans la sérénité de son extase, aboyer le moine de Nitrie, ce sombre dogue du désert. Un jour, cependant, le diacre Pierre, suivi d’une populace de saints, alla saisir sur son char la dernière tille de Platon. Il la traîna par les cheveux dans l’église de Césarium. Il la dépouilla de sa robe, il l’insulta dans sa beauté, et il la découpa, ou plutôt, il la déchira lentement avec le tranchant d’une écaille. Et, lorsqu’elle eut à jamais fermé sa paupière encore pleine des confidences du ciel, il poussa du pied le tronc sanglant de la victime devant le Dieu du Calvaire.
Le lendemain, un disciple inconnu rassembla les lambeaux épars du corps et les déposa pieusement sur un bûcher. Il jeta dans la flamme le cinname, le papyrus où respirait encore le génie de la Grèce, tout ce que la jeune martyre païenne avait aimé, tout ce qu’elle avait glorifié parmi les vivants.
L’holocauste sublime de toute une civilisation disparut dans un tourbillon de fumée et de parfum. Et depuis ce jour, cette âme du monde antique qui portait sur la terre le nom d’Hypathie, erre mystérieusement sur la brise dans l’attente d’une nouvelle incarnation.
Ainsi mourut tragiquement, de la main du christianisme, la dernière et glorieuse personnification de l’antiquité. Elle devait mourir en effet, elle qui ne savait
pas encore aimer, emportant dans son liane vierge le germe stérile de la métaphysique de Platon.
L’amour seul est fécond. Le Christ avait dit : Je suis l’amour. L’apôtre alla semer ce mot à travers l'Europe ; la civilisation suivit le christianisme.
Il y avait, au nord de l’Italie, une contrée bénie entre toutes les contrées. La main qui mesure le vent aux troupeaux en avait d’avance dessiné l’architecture, pour donner l’hospitalité à la civilisation. Cette nouvelle patrie de l’humanité régénérée trempait dans deux mers, la Méditerranée et l’Océan , comme si elle avait à envoyer des messages dans tous les espaces.
Elle portait au Levant et au Midi une ceinture de montagnes qui protégeait le travail intérieur de sa nationalité contre l’incessante perturbation de la conquête. Ainsi que la Grèce et l’Italie, elle était ouverte par une seule frontière et accessible par une seule brèche à l’invasion. De distance en distance, cette double ceinture de montagnes projetait au centre une longue série de contre-forts, depuis les Vosges jusqu’aux Cévennes, immenses piédestaux verdoyants qui versaient leurs urnes de neige aux vallées.
Quatre fleuves navigables descendaient du haut de ces réservoirs perdus dans la nuit des sapins, pour aller rouler aux deux mers la vie et la richesse. De nombreuses rivières, entrelacées entre elles, comme des mailles d’argent, couvraient partout le sol d’un réseau de fertilité et d’un murmure de fraîcheur. Nulle part la mystérieuse prévoyance de la géographie n’avait plus admirablement équilibré les plaines avec les montagnes et combiné les diverses puissances de production.
Cette autre terre de Canaan, assise à égale distance du pôle et de l’équateur, centralisait et conciliait en elle le Nord et le Midi.
Elle berçait également sur son sein, avec une maternelle sympathie, le bouleau, le mélèze, le peuplier, le chêne, le platane, le cormier, l’aune, le saule, le figuier, le châtaignier alpestre, qui boit de préférence l’eau glacée du torrent, et l’olivier frileux, qui distille lentement, pour la lampe, la lumière du soleil.
Elle prodiguait avec une infatigable munilicence toutes les variétés «le moisson : le blé, l’orge, le trèfle, le sainfoin, l’avoine, le seigle, le houblon, le chanvre velu, qui demande un vent tiède pour échauffer son âpre parfum, le sarrazin neigeux, qui épanouit tristement sa pâle floraison au souffle de l’avalanche.
Elle jetait, de colline, en colline, la vigne afl'ectueuse, impatiente de préparer le vin le plus sympathique qui ait jamais coulé au banquet de l’humanité. Elle embrassait toutes les familles éparses de végétaux plus ou moins complices et solidaires du progràs, dans l’universalité de son climat.
La Grèce, l’avait effleurée, en passant, de la proue de son navire, et lui avait laissé, en otage, une colonie. Rome l’avait fécondée de son sang et convertie à sa civilisation. La Germanie, l’Ibérie, la Scandinavie, la Judée, la Scythie, allèrent toutes, poussées par je ne sais quel pressentiment, verser dans cette chair si diversement pétrie de la chair de tant de nations, une nouvelle sève de vie, une nouvelle aptitude, une nouvelle faculté. Ainsi le vendangeur jette dans la cuve la vendange, cuivrée ou dorée, pour extraire de la combinaison et de la
fermentation, multipliée à l'inlini de chaque grappe avec chaque grappe, un vin plus généreux et plus porté à l’inspiration.
Le printemps joyeux , inconnu à la première humanité dans i’Eden de l’Asie, répandait sur cette couche nuptiale de toutes les races, la rose et la lavande, la marguerite et l’anémone, le lis et le romarin, l’hièble et le laurier, la verveine brûlante, qui exhale l'arôme du désir, et l’aubépine virginale, qui Hotte sur le buisson comme l’aube douteuse de la lune sur l’eau dormante de l’étang. Toutes ces plantes et toutes ces races vivaient entre elles, indissolublement unies, sans avoir à envier les unes aux autres une préférence de la nature. La ronde harmonieuse des saisons leur épanchait alternativement à chacune le rayon adouci du soleil.
Ce contraste perpétuel d’une géographie incidentée de plaines et de montagnes , d’une atmosphère changeante, qui passait du givre à la canicule, variant et renouvelant sans cesse ses produits et ses aspects, excitait l’homme par la contagion de l’exemple à la diversité et à l’activité. Le Midi amollit la libre, le Mord la durcit au contraire au travail. Mais la civilisation ne pouvait venir habiter une terre couverte de glaces et enveloppée de brouillards, pendant trois mois de l’année, submergée de marais et encombrée de fourrés, qu’après avoir créé et réuni l’arsenal de toutes ses armes offensives et défensives contre la nature : la hache, la scie, la truelle, la vis d’Archimède, le métier à lisser, la roue du moulin, car sans cela l'homme vaincu par le froid de l’hiver, écrasé sous l’immensité du travail , serait resté éternellement enseveli dans la torpeur de la barbarie.
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Ce jour était venu pour l’occident de l’Europe. La prévoyance du progrès avait accumulé là un immense approvisionnement de forêts et de faunes, pour la consommation et la nourriture de cinquante générations. Elle avait semé autant de fois les chênes qu’il y aura de poutres sur les maisons, et multiplié autant de fois les daims qu’il y aura de tables aux repas. Elle avait déposé dans les entrailles du sol la pierre et le marbre, la chaux et l’argile, le fer et l’étain, et le combustible, précieux tison conservé des premiers cataclysmes, qui couvait le monde moderne, dans l’Erèbe profond de la houillère.
J’ai terminé enfin mon long pèlerinage. J’ai touché le rivage sacré. Elle est là, je la vois, la Gaule aux blonds cheveux, la Sulamite du couchant. Laissez-moi la saluer en passant et la nommer du nom de mon amour. Elle est couchée au bord de la mer, dans la grâce sauvage de sa jeunesse. Le flot la baise respectueusement de sa lèvre amère et la berce au bruit sourd de son tonnerre. Elle a sans doute entendu une voix dans l’espace, car, à moitié soulevée sur son coude, elle écoute encore. Le vent de Dieu frémit à travers sa couronne de lierre, la flamme du désir infini rayonne dans son regard. Elle attend , la coupe à la main, dans le frisson de la passion, la venue du fiancé.
Le christianisme parut et la Gaule reconnut son époux.
La civilisation antique, ou romaine ou grecque, avait été exclusivement urbaine, renfermée, concentrée dans la cité. La science même de l’association, la politique, tirait son nom de la ville, Polis. La ville était donc la société par excellence, l’unique société. Là, en effet, rési- .
«lait le souverain. LÀ était l’agora; 1 à le forum; là le conseil; là le tribunal; là la tribune; là le scrutin. Là était la vie portée à sa suprême puissance : la poésie, la philosophie, l’école, le gymnase, l’art, le théâtre, le marché, l’atelier. Là venait affluer, par conséquent, toute population qui voulait vivre de la vie multiple et abondante du sentiment, de la peasée, de l’art et de l’industrie. Le citoyen libre et uourri par l’esclavage tenait aux murs de la cité par toutes les habitudes, par toutes les jouissances du corps et de l’esprit, line réintégration sur le sol qu’il avait quitté depuis des siècles lui paraissait une réduction de son être, une mort partielle, une apostasie de sa dignité, une retraite dans la barbarie.
La ville existait seule alors. La campagne n’existait pas si, par existence, on entend l’incorporation de l’homme libre et intelligent à chaque partie du territoire, de sorte que de la montagne à la lande, de la source à la mer, il n’v ait pas une vallée, pas une motte de terre qui ne soit vivante de la vie humaine, de sa pensée. Mais à cette période de civilisation le sol était partout déserté comme frappé d’anathème. L’antiquité, rangée autour de ses thermes et de ses théâtres, écoulait à peine retentir au loin, sur le sentier, le bruit de fer que faisait le pas «le l’esclave et la clochette du troupeau.
Rome tendait de plus en plus, par la nature miW de sa civilisation, à développer la cité au détriment de la campagne. Elle brisa ainsi la symétrie que la Providence a voulu établir entre l’homme et le sol nécessaire à sa subsistance. Elle effaça de sa carte le village. Elle fit autour d’elle la stérilité. Elle abandonna au parcours
du bétail l’immense banlieue qu’elle appelait sa province. Elle alla chercher la moisson disparue de l’Italie en Afrique et en Sicile. L’agriculture fuyait à son horizon, en entraînant avec elle la vie même du peuple romain.
L’invasion barbare pénétra aisément h travers les interstices de cette civilisation nue et vide au regard. La politique routière de Rome , en frayant partout des chemins, du Tibre au Rhin et du Rhin au Danube, avait d’avance préparé la conquête. La Barbarie roula en multitude innombrable, avec ses chariots et ses bestiaux, par les longues tranchées creusées à travers les forêts, et remonta sur les chaussées, d’arcs de triomphe en arcs de triomphe, les traces encore fraîches des victoires de César. Elle allait, escortée par la flamme, prenant les villes et les pillant sur son passage. Elle brisa, avec une froide cruauté, ces enclos étroits de l’idée païenne. Elle en reversa, elle en répandit la population sur toute la surface du territoire. Elle emmena avec elle les sciences et l’industrie en esclavage. Elle les installa au grand air des champs, près des cantonnements de son armée. Ainsi la tribu victorieuse emportait avec elle les idoles de la tribu vaincue.
La vie politique, auparavant confinée aux murs de la cité, émigra avec la race conquérante de la ville dans la campagne. Deux influences contribuèrent à cette émigration : la barbarie et le christianisme.
La race germanique, perpétuellement errante, avait contracté,' dans sa longue pérégrination, l’invincible habitude de la vie à ciel ouvert, libre comme le vent qui soufflait dans ses cheveux. Elle convoitait l’espace.
et toujours l’espace, pour l’expansion juvénile de sa vigueur. Elle avait la libre trempée pour la chasse, pour la guerre, pour le danger. Elle aurait étouffé derrière la pierre de la cité. Aussi, après sa conquête, elle reprit le chemin de la clairière, pour continuer, au milieu des loup et des sangliers, son ancienne existence de braconnage, d’aventures ; et comme elle personnifiait en elle, et concentrait en elle, du droit de la conquête, la propriété et l’autorité , elle déplaça le pouvoir et le transféra dans la campagne.
L’invasion y trouva la grande ferme, on la villa patricienne, largement étalée sur le sol au milieu de toutes ses succursales et de toutes ses dépendances : son étable, sa boulangerie, sa forge, sa menuiserie, son atelier de toute nature. Le chef barbare franc, goth , visigoth, bourguignon, y installa le clan tout entier, famille par famille. Il créa aussi le village des débris mutilés et transformés de la villa. Mais l’invasion continuait toujours. La bande du lendemain venait arracher à la bande de la veille sa propriété ou plutôt sa capture. Le conquérant, incessamment troublé dans sa conquête, abandonna la ferme romaine assise en plein champ et ouverte de tous côtés. Il monta le sentier escarpé de la colline et il bâtit, à la hauteur du vol de l’aigle, sur le rocher entouré de précipices, une nouvelle demeure inaccessible aux attaques. Le donjon remplaça la villa.
Le couvent vint habiter la muraille abandonnée par leguerrier germain. Le christianisme avait cherché, dès les premiers jours, la rédemption de l’âme dans la solitude. Il fuyait, au fond des bruyères, les séductions de la cité. Il était sympathique à la campagne et coloni-
sateur par dévotion. Il avait converti le vainqueur à l’Evangile. Cette conversion le couvrait d’inviolabilité. Il descendit hardiment dans la vallée. Il occupa à son tour la grande exploitation rurale du patricien romain, et partout où la villa manquait, il en copia l’architecture. 11 remplaça l’impluvium par le préau, la galerie par le cloître, la cella par la cellule, la cène par le réfectoire. Comme le seigneur franc, il appela autour de lui et acclimata sur toutes les parties du territoire tous les arts, tous les métiers : la maçonnerie, la sculpture, la tannerie, la tixeranderie, l’écriture, la peinture. Mais le seigneur franc n’avait institué dans sa résidence que le travail de la main, le moine y transporta le travail de la pensée. Il y traîna le génie de l’antiquité comme le trophée de l’ennemi vaincu. Il porta la poésie, la philosophie grecque et latine au fond des marais.
Le couvent et le donjon étaient les deux points fixes, les deux centres qui attiraient et groupaient autour d’eux la monade humaine disséminée et flottante dans l’espace. La population laborieuse, protégée ici par la force et là par la piété, vint successivement asseoir, au pied de leur mur, sa demeure, son industrie. Ici, la maison débordante des flancs de la tourelle, pendait au regard en grappe confuse sur la pente abrupte de la hauteur. C’était le village né du château. Il portait presque toujours le prénom du roc ou du mont qui marquait son origine. Là, au contraire, la maison dormait paisiblement à l’ombre du clocher, éparse et blanche, dans la combe ou dans la prairie, comme la brebis auprès du pasteur. C’était le village né du monastère. Il portait presque toujours
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le nom du saint, de la sainte qui protégeait son église ou sa chapelle.
Ainsi, après avoir arraché par lambeaux la civilisation des villes pour la disperser en plein vent, le guerrier franc et le christianisme prirent chacun une moitié de l’humanité. Le franc régna sur le territoire, le christianisme sur l’esprit. L’un eut la richesse, l’autre l’influence. L’un habita le rocher, l’autre la vallée. L’un veilla, l’autre colonisa. Et tous les deux, portant sons cesse leur bannière et leur croix en avant, «le sommet en sommet, de désert en «lésert, semèrent derrière leurs pas et répartirent également la graine humaine sur toute la superficie du territoire. Ils créèrent ainsi lentement, h leur insu, cette admirable hiérarchie de la population, qui remonte graduellement du hameau au village, du village au bourg, du bourg h la ville, de la ville h la capitale. Ils constituèrent cette nationalité énergique et compacte qui repoussera désormais , par la trame serrée , impénétrable de chacune de ses molécules , toute nouvelle tentative , toute nouvelle fluctuation de conquête. La France pouvait commencer en paix le travail matériel et intellectuel de sa nouvelle civilisation. Elle était partout couverte, partout abritée de moutiers et de créneaux. Lorsque le voyageur traversait le soir l’immense forêt humide et brumeuse qui roulait un perpétuel gémissement sous l’ombre funèbre de ses rameaux, il pouvait être certain d’entendre, avant la tombée de la nuit, le son de la cloche ou le cri du cor de chasse, et de voir resplendir, devant lui, au dernier feu du couchant, la pierre de la tourelle ou la
flèche de l’abbave. La terre était partout habitée, cultivée, incorporée, identifiée à l’humanité. Elle vivait , elle pensait partout. Il n’y avait pas une glèbe qui n’eût son âme, et qui, à l’heure de l’action, ne pût se lever et dire : Me voici.