CHAPITRE XX
Le jour où l’invasion barliare brisa la cité antique et en sema la poussière sur la campagne , elle rejeta du même coup l’action sociale de la ville ail château, et fit du château le centre du gouvernement, la capitale éparse et multiple où le seigneur régnait, jugeait, battait, monnaie, levait l’impôt. La féodalité transforma par ce déplacement du pouvoir l’esclavage en servage. Pendant la civilisation romaine, principalement, j’allais dire exclusivement, urbaine, l’esclave servait dans la maison et vivait immédiatement de la vie du maître qui voulait et agissait en lui à chaque minute de la journée. Il sentait incessamment au moindre délit la verge levée sur son épaule. Il n’avait jamais le temps d’avoir une pensée personnelle ni une volonté. Il était, du lever au coucher du soleil, l’outil vivant de l’homme qui l’avait acheté au marché, un membre détaché, ne l'aurais-je pas déjà dit? animé par une autre intelligence, un être impersonnel enfin, involontaire, innommé, qui portait uniquement le nom de son maître, par la même raison que le champ porte le nom du propriétaire. Rome
disait Qaintipor, Marcipor, esclave de Quintus, esclave de Marcus. Plus tard, lorsque l’esclavage multiplia en nombre, le maître jeta pêle-mème, à cette cohue de sa maison, comme à une meute de chasse, un nom de fantaisie, fait d’avance, à toute» les têtes, que la mort transmettait au survivant, avec la dépouille encore toute chaude des fers et des haillons.
L’esclave, n’avait ni Dieu ni famille, car la religion païenne ne le connaissait pas, et ne lui réservait pas une survivance au-delà du tombeau. Il n’avait pas vécu de la seule vie qui peut prétendre à l’immortalité. Lorsqu’il mourait, il ne faisait que disparaître dans le néant. Il ne revivait même pas après sa mort de cette résurrection de seconde main que nous appelons notre descendance. La femelle mettait bas, le maître prenait la portée, et tout était fini, le père ignorait son enfant. L’espace et l’avenir étaient partout fermés devant l’esclave. Il vivait sur place, tout entier dans l’acte du moment. L’existence était réduite en lui à la plus infime expression. Il était à peu de chose près le sauvage. Seulement, il obéissait à l’homme au lieu d’obéir à la nature.
Le serf, au contraire, accomplissait sa destinée sur la glèbe, loin du regard de son seigneur. Il appartenait moins au maître par destination qu’au domaine. Il devait sans doute au fief la plus grande partie de son temps et de son travail. Mais il retenait l'autre partie disponible pour la convertir sur sa personne, en augmentation d’existence. Il voulait, il pensait pour son propre compte à l’expiration de sa corvée. Son âme trouvait toujours un instant de vacance, entre la semaille et la moisson. Il pouvait aller, venir librement à son
heure, aussi loin que le fief étendait sa frontière, y avait sa maison, sa famille. Il avait un pied dans l’avenir par son enfant. Il entrait dans le temps enfin. Il contribuait à sa propre existence et à cette autre existence prolongée au-delà du tombeau que la philosophie du progrès appelle régénération.
Il entassait courageusement le lendemain sur la veille, le sacrifice sur le sacrifice. Il comptait désormais sur une continuité d’efforts d’une première à une seconde génération. Bien plus encore, le christianisme lui avait restitué l’immortalité en versant sur sa tète l’eau du baptême. Il était libre devant Dieu, et racheté comme son maître par le mérite de l’Évangile. Il pouvait prendre place un jour à la droite du Christ, dans la magnificence de la résurrection. Il portait déjà un nom, ce premier symbole de la personnalité.
Mais comme il n’était une personne qu’aux yeux de la religion, il avait seulement un nom religieux, le nom de baptême. Il tirait d’un saint, d’un apêtre, le signe même de l’existence, et il partageait ce signe avec ses autres frères de servitude. Car plus la vie est précaire, dépendante et plus elle incline à l’uniformité, au communisme. Je veux répéterà satiété cette formule, jusqu’à ce que le vent qui m’écoute la redise à son tour, de souffle en souffle, à l’oreille du dernier passant.
Cependant, le serf ne possédait sur le sol que l’humble crémaillère de son foyer. Il cultivait rigoureusement, chaque année, la terre déjà défrichée, par ordre du seigneur, sans jamais défricher l’immense désert qui l’enveloppait de tous les côtés, car pourquoi le défricher s’il ne devait pas retirer de ce surcroît de travail un
surcroît d’existence. La richesse du sol ainsi réduite, immobilisée au même nombre d’assolements, ne pouvait avec le temps augmenter d’un sillon par ce désintéressement forcé du cultivateur à la culture.
Mais un jour le seigneur du fief regarda du haut de sa tourelle la lande infinie rouler à l’horizon le flot d’or du genêt, et il sentit une inspiration de Dieu frémir dans sa pensée.
Il appela le serf, et lui dit : Ton corps m’appartient, je l’ai conquis. Tu fais jwrtie de mon domaine. Tu me dois compte de ton travail. La glèbe de mon champ reste éternellement attachée à ta semelle. Tu ne peux aller, tu ne peux fuir nulle part sans que cette glèbe ne te suive et ne te réclame sur le chemin. Eh bien ! écoute, je veux rompre le premier ce pacte de la conquête. Je t’ofl're la propriété avec la liberté. Tu vas prendre dans cette lande la part que tu voudras, une journée, une semaine de ta charrue. Tu vas la labourer, l’ensemencer; tu la moissonneras; tu la posséderas ensuite par toi et par les tiens à perpétuité. La plus-value que tu donneras au sol par ton travail, retournera sans revendication possible de ma part à tes enfants. Seulement, en échange du don que je te fais, tu m’apporteras chaque été la dlme de la moisson. Nous gagnerons ainsi tous les deux au marché, toi, une propriété, moi, une redevance.
J’ai la terre qui est morte sans la force du bras, tu as la force du bras qui est nulle sans la terre, unissons ces deux puissances stériles dans leur isolement ; fécondonsles l’une par l’autre, et nous partagerons entre nous le bénéfice de cette union. Voilà le contrat, veux-tu le signer?
Le serf accepta, le co ur joyeux, ce marche de délivrance, et quand il l’eut signé, une force inconnue coula dans chacun de ses muscles comme la révélation d’une nouvelle destiuée. Il avait l’espérance, il tenait l’avenir. Il possédait, sinon le sol, du moins la valeur qu’il donnait au sol par son travail. Cette valeur inaliénable, indéliniment réversible sur la tète de ses enfants, était déjà une propriété. Il passait de l’état de serf à l’état de tenancier. Il portait dans sa main sa richesse, sa rédemption. 11 relevait uniquement désormais de sa volonté, de sa vertu. Pour être libre, pour être émancipé des besoins du corps, il n’avait qu’à travailler et toujours travailler. Chaque heure du tenq»s, chaque goutte de sueur retournait en joie et en prospérité à sa famille.
Il sentait sourdement tressaillir d’avance, sous son pied, dans l’ombre de la glèbe, la gloire lointaine de sa dynastie. Car il était, lui aussi, créateur de dynastie, du fond de son humilité. Il fondait lentement, de tous les labeurs accumulés de père en fils, un royaume dans le patrimoine. Il constituait, épargne par épargne, victoire par victoire, le pouvoir Souverain du capital. Il forgeait le premier cette couronne d'or qui devait couronner, dans l’avenir, l'homme libre, l'Immiue roi de la démocratie.
Il mit intrépidement la main à l’œuvre ; il défricha la bruyère; il abattit l’arbre; il arracha la ronce; il nivela la colline ; il planta la vigne; il dessécha le marais, il creusa le puits, traça l'ornière du chemin, il endigua le ruisseau, il posa l’écluse, il bâtit le moulin, il sema le lin, le chanvre, le houblon; il multiplia le troupeau, l’étable, le verger, le marché, le champ de foire; il
partit, lentement traîné au courant des fleuves et des rivières, pour aller porter jusqu’à la mer, de province en province, le vin et le blé, le drap et la toile, le bois et le charbon, l’huile et le fer, la pierre et la chaux ; il restaura le port; il releva la jetée ; il raviva le commerce avec les peuples^voisins; il retrouva la mécanique; il ressuscita l’industrie; l’enclume sonna, le métier vibra, la trame frémit, le cuivre, le fil, le feutre, revêtirent mille formes sous le marteau, la navette et le foulon.
La France moderne enfin sortit tout entière, œuvre par œuvre, pierre à pierre, des entrailles du sol fouillées, remuées, pétries infatigablement, sans trêve ni merci, par la pluie et par le soleil. La géographie sauvage, inculte, hérissée, fut instantanément d’un bout à l’autre et d’une conspiration unanime, révisée, refaite, marquée à l’effigie de la civilisation. Ah! qui que tu sois, né du sang gaulois comme moi , mon frère de nom devant notre mère la nation, nourri comme moi du même souffle de l’espace, éclairé du même rayon, foulons avec respect la terre sacrée de la patrie, car c’est la chair de nos aïeux que nous foulons. Ramassez au hasard la poussière du chemin, passez-la si vous pouvez au crible de l’esprit, et vous n’y trouverez pas un grain, entendezvous bien, par un atome, pas une particule d’atome qui ne soit une fibre de l’homme, une larme, une sueur de son travail.
Oui, cette France que nous voyons aujourd’hui sourire au soleil, dans l’éblouissante transfiguration de ses champs, de ses vignobles, de ses prairies, est en réalité l’immense eucharistie de notre longue généalogie cou-
chée et endormie là, sous notre pied, alluvion par alluvion. Oui , dans cette perpétuelle chimie des siècles, ténébreuse et sourde , qui mêle et qui change les hommes et les choses, chaque motte de terre, chaque goutte de sève est trempée de la substance humaine,
est la substance humaine elle-même, vivante de notre
vie et modelée à notre image.
Oui, dans l’air que nous respirons; oui, dans l’épi que nous broyons, un ancêtre est caché, est présent. Oui, toute cendre ici-bas, toute pierre reculée sur le chemin, est la relique sacrée d’un travailleur, d’un martyr, qui nous a conquis, de son sang et de son dévoûment, le véritable paradis, le loisir de l’intelligence. Silence, mon ami, je sens tressaillir partout autour de moi la vallée de Josaphat. La terre redevient chair; le muscle entrelace de nouveau sa fibre sur l’ossement; la vie écoulée, dissoute, reprend un corps, une ligure.
Je vois d’ici là-bas dans cette blanche vapeur se lever, devant moi, ma race pâle comme l’étoile du matin. Elle m’appelle, elle me demande la pieuse offrande des vivants aux morts, la parole de commémoration. O ma paternité inconnue de deux mille ans, o ma part d’éternité en arrière, comme ma descendance sera un jour, je l’espère, si Dieu bénit ma droite, ma part d’éternité en avant, ma noblesse devant Dieu, ma gloire oubliée, mon aïeul à l’infini, qui étais hier laboureur, avant-hier serf, et le jour précédent peut-être esclave ! ù toi qui as porté le plus lourd fardeau de l’humanité, et vaincu l’anathème de ta destinée; qui as brisé la servitude, qui as dompté le besoin, qui as apaisé bien des fois ton liane hurlant encore la faim, pour me léguer, à moi ton fils éloi-
gné, au fond de l’inconnu, le pain de l’âme dans le pain du corps ; je lève ici la main devant Dieu et je jure, par ton dévoûment, de dévouer à mon tour ma vie à l’humanité, et de servir, jusqu’au dernier cheveu de ma tète, la cause du souffrant!
Le serf affranchi de la glèbe, et enrichi par son travail, avait sa personnalité, sa place dans la société. Il avait un nom, presque toujours le nom de son œuvre, du bois, du pré, du champ, du moulin, de la grange, du parc qu’il avait créé de sa fatigue et de son épargne. Partout le travail a été le baptême de la plèbe anonyme émancipée du sillon, le signe de son investiture. La plèbe glorifiée peut aujourd’hui porter fièrement le sacre de son origine; il n’en est pas de plus grand sous le soleil.
L’industrie , éminemment sociable et hospitalière, appelle et concentre sans cesse l’industrie à ses côtés. L’oisiveté disperse l’homme, l’activité l’associe au contraire. Lorsque le servage, transformé en simple vasselage, eut la liberté de ses mouvements, le forgeron alla chercher le voisinage du charpentier, le fabricant du marchand, le marchand du clerc lettré, le clerc lettré de l’Université, et, de proche en proche, la maison prit place auprès de l’atelier. La commune reparut. La civilisation repassa de la campagne dans la cité.
La classe laborieuse, née d’hier et destituée de toute garantie, avait d’ailleurs besoin de réunir ses forces sur un point donné pour repousser l’agression et la spoliation du brigand titré, qui avait été son seigneur. La vie politique était si faible dans chaque travailleur, libre seulement de la veille, qu’il fallait la réunion de plusieurs têtes pour constituer le poids d’une personne,
politiquement parlant. De cette nécessité naquit la commune d’abord et la corporation ensuite, autre commune dans la commune. Or, qu’est-ce que la communauté, cette personne fictive? C’est la personnalité complète que nous devons tous posséder un jour , répartie alors à l’infini sur plusieurs, parce que nul ne la possède pleinement. Le citoyen de la démocratie est à lui seul aujourd’hui toute une commune du moyen âge, et l’ouvrier toute une corporation. Méditez cette idée, et vous connaîtrez déjà tout le mystère de la civilisation.
Avez-vous vu parfois, en Italie, en Flandre, en Espagne, en France même, partout où la vie communale a régné dans sa splendeur, dans son énergie, à Pise, à Florence, à Gènes, à La Rochelle, cette longue galerie, cette longue chaîne d'arceaux qui Hotte de chaque côté de la rue, de maison en maison, unie d’un pilier à l’autre, comme la main du fédéré dans la main du fédéré? Voici la copie exacte sur la pierre, la forme visible au regard de la commune. Cette galerie couverte, la loge, comme disait l’Italie, espèce de cloître extérieur, séculier, était la salle tumultueuse ouverte à tous, où la multitude venait délibérer, agir en commua, pour revendiquer et reconquérir, s’il le fallait, l’indépendance et la souveraineté. La loge avait çà et là, comme l’agora, son banc de pierre, où le sage venait le soir donner son avis et le tribun préparer sa popularité. La ville reflétait à chaque pas, par sa construction et sa physionomie, la défiance et la lutte du travail contesté dans son droit et dans sa propriété. La rue était étroite, sinueuse, fermée de chaînes et de barricades.
La maison , flanquée aux angles, de tours carrées, et
composée d’étages en saillie les uns sur les autres, surplombait la rue, pour écraser plus facilement d’en haut l’assaillant qui venait battre, au jour de lutte civile, le pied de la muraille. Le rez-de-chaussée, converti tout entier en atelier ou en boutique, était fermé le jour par une porte basse en forme de guichet, et ornée à droite et à gauche d’un piédestal de pierre au large rebord destiné à l’étalage. Le premier étage, le plus menacé, le plus inquiété, après le rez-de-chaussée, ouvrait timidement sur ' le dehors une lucarne étroite comme une meurtrière, et garnie de barreaux de fer pour plus de sécurité.
Le second étage, plus inacessible , et par conséquent plus rassuré, déployait sur la rue une triple fenêtre haute et svelte, coupée d’une croix et décorée d’un vitrail. Ce vitrail éclairait une vaste pièce meublée de meubles grossièrement sculptés, qui servait à la fois de cuisine, de salle à manger, de salle de compagnie et de chambre à coucher. La cheminée, suspendue à la muraille comme un immense dais de maçonnerie, abritait, après le couvre-feu toute la famille rangée autour de la même lampe et penchée sur son travail. Le mari préparait ses outils, la femme filait, et le bruit du fuseau, qui montait et descendait avec un sourd murmure, troublait seul l’austère recueillement de la soirée.
La voix du veilleur de nuit annonçait l’heure du sommeil. L’aïeul faisait la prière et la maison éteinte rentrait dans le repos. Enfin le troisième étage épanoui et confiant étalait au soleil une seule fenêtre composée d’une large verrière, là vivait près du ciel, sous la poutre rêveuse battue de la pluie et du vent, l’ange de la maison, la jeune fille solitaire et recluse, endormie à Dieu
dans une perpétuelle extase , le front caressé par le vol de l’hirondelle et embaumé du chaste parfum de la giroflée qui fleurissait sur la margelle de la croisée, dans l’air tiède de son soupir, sous la larme de l’étoile. Au centre et au-dessus de la frange dentelée des pignons uniformes comme les existences et serrés les uns contre les autres, montait et planait la lourde tour carrée, crénelée, du beffroi où veillait éternellement dans un formidable silence, au milieu du nuage et sous le vent de la tempête, la cloche révolutionnaire qui appelait le peuple à la liberté. Au premier coup de tonnerre du tocsin qui faisait vibrer la pierre des maisons, chaque porte, chaque borne vomissait dans la rue un homme armé. La foule convulsive et frissonnante de la secousse électrique que la voix de cuivre épanchait sur la cité à coups précipités, éperdue, courait, bouillonnait, fermait la rue, combattait et mourait en poussant son cri d’indépendance, plus rude que le marteau et plus fort que le fer de l’armure.
La commune avait raison de s’armer et de se prémunir ainsi; car elle voyait à sa porte, là-haut, sur la colline, le château sombre, muet, hérissé de tourelles, et toujours inq>atient de revendiquer sur la ville le droit de la conquête. Le seigneur, enfermé avec les hommes d’armes derrière l'épaisse muraille et la poterne couverte de pattes de loup et de têtes de sanglier, épiait nuit et jour l’heure d’un coup de main contre ses vassaux. Lorsque cette heure ôtait venue, une fanfare sonnait, le pont-levis tombait, le baron sortait à la tète de sa bande, masqué et bardé sur un cheval bardé aussi et caparaçonné, son panache flottant, son blason étalé sur
la poitrine, comme le tatouage grossier du sauvage. Le sol remué jusque dans sa prôfondeur sous ce poids de fer, lancé au galop, semblait rouler dans son sein le bruit sourd de l’orage. L’homme de la ville attardé sur le chemin écoutait ce bruit et fuyait.
Mais le seigneur continuait son expédition, pillait, rançonnait, détroussait le passant , le marchand, et remontait ensuite à son aire, chasseur d’hommes, lier de sa force, et traînant derrière lui le long charroi de son pillage. La chaîne du pont-levis retombait derrière ses pas, et la pierre du donjon, un moment vibrante du cliquetis des armes, retombait dans le silence.
Il allait reprendre sa place dans la grande salle sonore et vide, ornée seulement d’une rangée circulaire de stalles et d’une tenture de tapisserie, devant la cheminée géante où un tronc d’arbre brûlait tout entier sur deux chenets massifs qui élevaient à hauteur d’homme leur tige arrondie en coupole. La châtelaine l’attendait au coin du feu, patiente dans son délaissement, la tête inclinée sur sa broderie ou sur son Missel, son page assis à son côté, son lévrier endormi à son pied dans un pli de sa robe d’hermine. Le panetier servait le repas. Souvent à cette heure de liesse un hôte inconnu, un passant frappait à la porte du château. C’était un poète, un ménestrel, qui venait chanter à table un lai ou un refrain d’amour; et comme l’aède antique, errant de bivouac en bivouac , il emportait , après son chant , sa part du festin.
Aussi deux sociétés étaient en présence ; l’une recueillie, sobre, économe, défiante ; l’autre agressive, orgueilmise, turbulente, affamée d’aventures. L’une vivait
dans le bourg, l’autre dans le donjon ; l’une représentait l’industrie et l’autre la conquête. Toutes deux hostiles et armées luttaient incessamment et lutteront longtemps encore. Mais cette lutte était la guerre de la force contre l’idée. Or si la force est l’âme delà matière, l’idée est l’âme de la force, et à ce titre elle a toujours gagné la victoire.