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CHAPITRE XXII

Le christianisme avait prêché à la race «1 u Nord, assise sur un sol encore vierge, In doctrine de la privation, de la continence, et involontairement, à son insu, il avait contribué k développer l'épargne, et par l'épargne la richesse. L’homme travaillait par sentiment d’expiation, uniquement parce que le travail était l’anathème que Dieu avait porté contre lui k la sortie de l’Eden. Il obéissait au châtiment, l’esprit incliné à la mortiiication, en étouffant en lui la voix du désir, comme une provocation du Tentateur.

Il prélevait d’abord à peine sur ce produit de sa main la part strictement nécessaire k son existence, et il restituait le surplus au sol en nouvel instrument de production. La richesse immobilière montait ainsi d’heure en heure, successivement grossie par la main-d’œuvre de chaque famille. La ferme, la métairie, l’écluse, la fabrique, sortaient une à une de terre comme une seconde végétation. Cette fécondité, sans cesse croissante, sollicitait sans cesse l’homme à jouir par la facilité des moyens de jouissance. Et, au moment même où sa

croyance pleinement, complètement acceptée, affirmée par lui, sans réserve, sans contestation, dans la dernière profondeur de son intimité, de sa conscience, lui disait, lui criait par toutes les voix de l’air, par toutes les pierres du chemin, que le corps était un haillon, le bien-être un péché, le bonheur un défi, le luxe un blasphème, la joie des sens une perdition, il cherchait malgré la menace du dogme, malgré la protestation douloureuse de sa propre conviction, malgré le péril, malgré l’interdit de l’Eglise, comme poussé, comme précipité par une force irrésistible, par une nouvelle révélation, il cherchait, ce n’est pas assez, il invoquait avec passion l’or, la soie, la richesse, la splendeur, la beauté, l’efflorescence de la chair et la volupté de la sensation.

Pendant que son âme attardée, inquiète, soupirait, gémissait aux vieux dogmes, utiles un jour et maintenant trompeurs, dq déchéance et de pénitence, il sentait tressaillir, déborder en lui une vie nouvelle, plus forte que sa propre croyance. Il aspirait un monde nouveau. Et, en effet, le temps prédit était venu. Le signe de régénération éclatait de tous côtés. Le cœur de l’homme, remué de fond en comble, attendait le miracle précurseur de l’idée. Le miracle parla.

Un homme allait de ville en ville, offrant aux princes de l’Europe un monde pour un vaisseau. Il avait longuement pesé la terre à la lueur de sa lampe, dans le plateau de sa pensée. Il ne lui trouvait pas le poids qu’elle devait avoir dans la création, et il continuait de rouler en silence ce problème. Il regardait le soir au couchant le soleil plonger dans l’écume de la Méditerranée. Oii allait ce sublime éclaireur de l’espace qui fuyait à l’ho-

rizon dans la pourpre du nuage? Allait-il visiter de son rayon une autre contrée inconnue à notre regard? Si la terre était sphérique, la loi de l’équilibre le voulait ainsi.

A mesure qu’il prolongeait devant le ciel éteint cet interrogatoire du génie à sa propre pensée, son doute intérieur, successivement éclairé, prenait, au fond de .son intuition, une apparence, une réalité. Le visionnaire voyait lé, devant lui, à la frontière de la dernière étoile, aussi sûrement qu’avec les yeuv des sens, un nouveau continent. 11 bondit, comme soulevé par l'âme électrique tout entière de la planète. 11 ouvrit les bras à l’espace et il crin : Je tiens un inonde! La mer entendit son cri et le répéta de vague en vague jusqu'à la rive de l'Atlantide.

Le mendiant des princes erra longtemps, son bâton â la main, portant de cour en cour le continent de sa pensée. Aucun souverain de l’Italie ne voulut accepter ce don d’un rêve, et le prophète de l’hémisphère allait frapper à la porte d’un autre royaume. Il avait foi à sa vision. Il étouffait dans l’étroite enceinte de notre géographie. Son espérance marchait devant lui en lui montrant le chemin. Il la suivait, le front rayonnant, sans écouter le stupide murmure de l’ironie. Il trouva enfin une femme, une reine, qui voulut bien contribuer sur son trésor à la vérification de son pressentiment. Elle lui donna un vaisseau, et il partit.

L’esprit du progrès, ce complot universel, involontaire, de conjurés étrangers et dévoués, sans se connaître, les uns aux autres, avait déjà, par une admirable prévenance et une admirable sympathie, inventé la boussole.

cet horloge de l’espace, qui marque la route des voyageurs, de la pointe de son aiguille. Conduit par cette muette assistance, que du fond de l’oubli, de l’Arabie peut-être, un collaborateur inconnu lui avait préparée, le hardi aventurier ouvrit la voile au souffle du mystère.

La côte avait fui derrière lui depuis des jours, depuis des semaines. Il allait, il allait toujours. Le flot venait et passait. Le vide renaissait du vide à son regard. Le soleil naissait et mourait sur la même incertitude. L’équipage douta d’une rive devant l’immensité. Il crut que le monde allait manquer. Il voulut forcer le conquérant d’une énigme à revenir sur sa témérité. Mais lui, invinciblement, confiant dans son rêve et enveloppé de toutes parts du néant, laissait le vent de Dieu pousser son vaisseau et regardait l’horizon. La terre était là, au bout de son doigt; il la voyait, il pouvait la montrer.

Et un matin, la nature avait mis ce jour-là sa robe de fête, comme pour une grande journée de l’humanité, l’intrépide navigateur vit tout à coup sortir de l’écume, à la proue de son navire, la terre de son rêve, parée de la palme du tropique et souriante dans le rayon du matin. Sa fiancée avait secoué à son approche le bouquet trempé de rosée, et semblait venir au-devant de lui dans un parfum. Il la reconnut; il l’avait vue tant de fois dans la contemplation de sa veillée ! Il laissa échapper la barre du gouvernail, et tomba foudroyé sur le pont, à genoux. La chair était trop faible pour porter une pareille joie de l’esprit. Après cette seconde création, en quelque sorte du continent austral par une

idée, Colomb revint en Europe recevoir nu fond d’une prison la récompense de sa conquête.

Il avait ouvert à sa patrie d'adoption la porte «le la richesse. L’Espagne accourut sur ses traces ramasser l’or, dans le sillage du soleil. Lorsque Dieu veut attirer la civilisation vers une contrée, il y enfouit un trésor. L’étemel Argonaute du progrès franchit l’ahlme pour conquérir la mystérieuse toison. L’Espagne avait d’abord été l’Hespéride au rayon tentateur qui appelait l’humanité à l’ouest. Mais le jour où la civilisation avait envahi l'Europe, l’Hespéride avait pris son vol en secouant son aile dorée, et avait disparu de l’autre coté de la mer dans le crépuscule du couchant. L’Espagne l’avait poursuivie h son tour et l’avait retrouvée dans une vallée des Cordilières. L’Uespéride fuira de nouveau encore, après quatre siècles, pour émigrer au bord d’une autre mer, en face de l’Asie. Messagère mystique de la caravane du progrès, elle lui indique son chemin dans l’espace.

L’or est l’unique séducteur assez puissant pour arracher l’homme à son foyer, et l’exciter h f expatriation. Il offre, en effet, au colon une richesse immédiate, facile, qui rembourse en peu de temps au décuple l’avance et la fatigue de l’émigration. Il fait les premiers frais de transplantation de la race civilisée au milieu de la race encore plongée dans la barbarie. Il ramasse, il concentre la population auparavant éparse, autour de ses mines et de ses fourneaux. Il suscite autour de lui, de côté et d’autre, des centres de production et des marchés. 11 prov«jquela culture, le commerce. Il colonise enfin, dans toute l'étendue puissante et multiple du mot de colonisation .

Le trésor caché du Mexique a donc immensément servi l’humanité, moins par lui-même, moins par son lingot que par son influence et par son attraction.

ïl a invité et retenu la race européenne à l'hospitalité de l’Amérique. Cette race puissante, armée de toutes les armes de la civilisation, a tiré de cette nature vierge, aux flancs ardents, une nouvelle vie, une nouvelle ivresse. Elle a versé dans sa coupe la sève d’une autre végétation, et bu l’arôme d’un autre soleil. Elle a revêtu des splendeurs et cueilli des essences inconnues h sa première patrie. Elle a enrichi sa puissance d’être, sa gamme de sensation, de toute la volupté, de toute l'utilité que la vanille, la canne à sucre, la sève luxuriante du tropique répandent autour de lui, sur lui, à sa table, à sa fête, à son chevet. Déjà Vasco de Gama avait contourné le cap de Bonne-Espérance, et abordé l’Asie à revers par la grande étape de l’Ouest. Ainsi, l’Europe tenait à la fois les deux continents vaincus, et attachés à l’ancre de ses navires. Elle reversera plus tard sur l’Amérique l’ambroisie brûlante de l’Asie, l’épice et le café, pour que la fibre de l’homme du Nord, chauffée à la flamme du Midi et baignée d’électricité, plus sympathique, plus vibrante à la sensation, absorbe et répercute dans l’atmosphère plus d’enthousiasme et plus de génie.

A quelque temps de là un autre prophète, un autre Titan révolté contre l’infirmité de notre nature, allait visiter Dieu et lui dérobait le secret de la création. Il inventait le télescope: il donnait à l’homme un sens de plus, qui voyait ce que l’œil charnel n’avait jamais vu, l’immensité cachée derrière l’immensité. Au premier regard de l’homme qui alla frapper le ciel , la voûte des

vieux temps croula. L’étoile, surprise dans sa nudité, recula dans l’espaco à des siècles de distance. L’esprit de la terre monta aussi haut que le vol de l'ange avait jamais monté. Il compta dans l’éther un million de fois amoncelé sur l’éther l'innombrable borne flamboyante que Dieu avait plantée sur le chemin de l’infini.

Ainsi, à mesure que Christophe Colomb étendait sous nos pieds l’espace du gloln*, Galilée, par une admirable correspondance, étendnit sur notre tète l’espace du firmament. Ils accomplissaient l’un et l’autre le commandement du progrès. Ils entraînaient l'humanité plus avant dans l'immensité.

Mais le nouveau Prométhée qui avait conquis plus que la flamme, qui avait conquis la lumière, qui avait dit à la terre : Marche I au scandale de l’Ecriture, avait défié le pouvoir désormais sourd, aveugle, épuisé avec son oeuvre et enseveli dans son progrès. 11 devait expier sa témérité. Le vieux dogme porta la main sur lui et le traîna, affaibli sous le poids de sa gloire, jusqu’au seuil d’une Eglise. Il lui courba de sa main brutale le front dans la poussière. Il le força de la force du bras à renier la révélation visible du Dieu vivant. Et celui-là qui était alors entre tous le plus grand, balbutia à deux genoux le désaveu de sa propre grandeur. Et lorsque la terre eut entendu cette injure à la création, un moine mit un bâillon sur la bouche du savant. Il imposa le silence à ce génie encore plein de vérité. Il avait bien choisi son supplice : le silence pour un pareil confident de l’éternité, devait être en effet le plus cruel châtiment.

La raison humaine, la science allaient périr sous la

police de la papauté conjurée avec la puissance séculière pour refouler toute nouvelle expansion de vérité, si un ouvrier, un inconnu perdu dans l’ombre de la multitude n’avait eu l’idée de déposer chaque lettre de l’alphabet dans un grain de métal. Lorsqu’une pensée venait à paraître dans le monde sur une feuille de papier, l’ouvrier remuait la poussière de parole qu’il avait fondue à son creuset, et, par la mystérieuse chimie de son intelligence, il transformait la lettre à la main en lettre de fer et recomposait le manuscrit sur châssis. Il plaçait ensuite le châssis sous un cylindre, et il réproduisait, à chaque coup de balancier, autant de fois la pensée d’un seul qu’il y avait d’esprits capables de la comprendre dans le monde des intelligences.

La science jusqu’alors péniblement transcrite sur vélin et dispendieuse de main d’œuvre, avait été uniquement la distraction, la volupté somptuaire des corporations et des aristocraties. Celui-là seul pouvait méditer en participation avec les siècles qui était assez émancipé dans sa fortune pour acquérir une bibliothèque, car une bibliothèque représentait alors l’existence de plusieurs familles.

L’imprimerie racheta cette inégalité, cette iniquité de destinée entre les fils d’un même esprit, également enfantés pour la connaissance. En même temps que l’épargne toujours croissante mettait dans une main de chaque homme la richesse accumulée des aïeux, Guttemberg mettait dans l’autre main le génie traditionnel de l’histoire. Il versait d’iin coup dans l’âme du plus humble serviteur de l’idée l’âme tout entière de l’huma-

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nité. Il ramenait toute la |>artie de l’éternite laissée eu arrière au fond du passé, sur chaque front penché dans l’étude.

Il ouvrait en même temps un immense auditoire, un auditoire iastantané, à la science, à l’inspiration. Quelque ]«rt que la voix humaine avait parlé pour tous, l’imprimerie prenait cette parole chaude encore du souille de la lèvre, la coulait dans le moule, la multipliait sans (in, et la jetait au inonde comme la feuille de la sibylle. Il n’v avait pas sous le soleil une pensée écrite, manifestée, qui ne reçût aussitôt son contre-coup en admiration, en sympathie, en réfutation ou en contradiction. Roulée au vent de l’espace aussi loin que le pas de l’homme pouvait aller, elle provoquait indéfiniment sur son passage, la concurrence et la collaboration universelle de l’humanité. Tout homme parlait à la fois partout, le génie répondait au génie, l’éclair sollicitait l’éclair, la vérité faisait explosion dans l'immensité. Aucune idée n’avait le temps de dormir. Toujours debout, toujours errante à travers les nations, elle prêchait, elle convertissait toujours. L’atmosphère tout entière était chargée d’une perpétuelle parole qui allait et venait infatigablement d’une frontière à l’autre frontière. Le christianisme avait fondé en Europe l’unité de croyance, l’imprimerie fonda l’unité de raison.

La gloire ne connut plus l’incertitude de l’attente. Elle brisa la clôture de la solitude. Elle vit de ses yeux l’impression de son œuvre sur le jour contemporain. Elle assista vivante à sa postérité. Elle convertit sur elle l’admiration du peuple, en confiance pour son travail. Elle grandit en génie par la certitude de son génie. Elle mit un

pied, dès cette vie, dans l’éternité. Elle pouvait mourir sans craindre la morsure du temps sur sa pensée. Sa pensée, multipliée à l’infini, et gravée comme sur l’airain, déliait désormais tous les cataclysmes. Elle vivait monnayée en plus de parcelles qu’il y avait d’intelligences. Pour la détruire' la main de l’homme devait la reprendre à chaque nation , molécule par molécule. Autant vaudrait reprendre une à une la goutte d’eau de l’Océan. L’esprit de mort ne l’a pas encore tenté.

L’imprimerie retira la raison humaine de la tutèle de l’Eglise. Elle inaugura dans le monde la démocratie de la connaissance. Elle nivela le sacerdoce intérieur de la pensée. Elle lit de tout regard levé au ciel un témoin de la Divinité. Elle remit à chaque homme la charge de sa propre croyance. Elle transforma l’humanité en une vaste école, en une vaste réciprocité d’enseignement, où tous, humbles et forts, apportaient, emportaient une conviction. Communion sacrée de l’âme avec l’âme à travers la durée, à travers l’étendue ; chair incorruptible de l’idée éternellement servie à tous au banquet de la vérité, un jour viendra, je n’en doute pas, où l’homme mieux x*enseigné, plus reconnaissant, inscrira religieusement ta fête dans l’eucologe du progrès et chantera chaque année le Te Demi de ta victoire sur l’esprit des ténèbres !

L’imprimerie avait dompté l’ignorance, mais aucune puissance n’avait pu encore soumettre le despotisme épars de la féodalité. Réfugiée et barricadée dans son donjon, sur le pic du rocher, la race conquérante, toujours souveraine, laissait le flux et le reflux des années battre inutilement le pied de sa muraille. Du haut de

ses tours aussi nombreuses i|ue les collines, aussi hautes que les aires des ailles, elle bravait à la lois l’échelle et le bélier. Elle planait sur la terre, inaccessible à la main de l’homme, comme la foudre dans le nuage, toujours prête à frapper. La force réunie do la population, accumulée à un moment donné contre elle, ne pouvait encore suffire à renverser cette pierre d’oppression qui pesait sur chaque vallée.

Mais, {tendant que le seigneur dormait dans son orgueil bercé au bruit du vent, un humble moine broyait dans l’ombre le soufre et le charbon pour distraire les ennuis de sa cellule. Il amassa au fond de son écuolle une poignée de cette poussière noire qu’il venait de pétrir. Il approcha l’étincelle, l’écuelle vola en éclats. 11 avait trouvé ou du moins démontré en jouant lo secret de briser la montagne. Il mit dans la main de l'honime la puissance du tonnerre, et un jour, le baron entendit dans la plaine une sourde détonation. Lu éclair prolongé, qui semblait sortir du liane de la terre, alla le frapper sur son rocher. 11 sentit le donjon frémir sous le coup, osciller, chanceler un instant, et crouler sous son talon. Le dominateur, surpris et vuincu dans l’ostentation de son inviolabilité, de son invulnérabilité, jeta un dernier blasphème à l’espace, et disparut abîmé sous la ruine de son château.

Quelques siècles après, il restait à peine cà et là de ce monde de terreur qui avait si longtemps pesé sur la France de tout le poids de sas bastions, une dernière tour à moitié démantelée, pour témoigner encore du passé. Cette tour, suspendue au dassus du gouffre, cascade immobile, roulait pierre à pierre au fond de la

ravine. Le lierre enveloppait la plate-forme d’une funèbre draperie frissonnante, où gémissait une éternelle complainte. De temps à autre, un faucon chauve et fatigué de vivre venait éteindre son vol sur le dernier créneau, et là, incliné sur le vide, l’aile à moitié ouverte, le cou tendu, il appelait d’un cri mélancolique le vent qui ne pouvait plus le porter.

La féodalité était dispersée, balayée le même jour, par la même volonté que l’ignorance. La poudre à canon avait nivelé le territoire; l’imprimerie nivela l’esprit. Le monde moderne naissait; la démocratie tressaillait déjà. Un homme allait bientôt dire : Je pense, donc je suis! et proclamer d’un mot la souveraineté de la raison.

Je bénis Dieu entin. Le monde est sauvé. Je puis planter ma tente ici. Je puis prendre un instant de repos. Le progrès est prouvé. Ah! bien souvent j’ai maudit la longueur du chemin. Je sentais en vous parlant un doute murmurer sourdement sous ma parole, au fond de ma conscience.

Ce doute me disait : Tu veux justifier la civilisation, et tu justifies l’injustice. Tu amnisties successivement devant l’histoire la caste, l’esclavage, la glèbe, le servage ; tu approuves successivement le fétichisme, le panthéisme, le polythéisme, le judaïsme, le christianisme; tu as une excuse, ce n’est pas assez, une reconnaissance pour chaque iniquité, pour chaque erreur que tu reconnais etre plus tard une erreur et une iniquité.

A ce doute, voici ce que je réponds : Toute question d’histoire est une question d’optique. Si l’historien, véritable spectateur du passé, va se placer au point de départ, et regarde ensuite l’humanité, débile, animale en

quelque sorte, plongée dans la dernière servitude, la servitude de la saison, de la faim, de la maladie, alors il comprendra, il bénira toute autre forme d’esclavage moins rigoureuse, moins pénible, qui permet à l’homme d’amasser sur sa destinée plus de connaissance et plus de liberté. Si, au contraire, il se place au moment de l’apogée, au point d'arrivée de l’humanité, et s'il juge toutes les périodes antérieures, et par conséquent inférieures de la civilisation, sur les dernières conquêtes et les dernières transformations de l’histoire, alors il fausse la mesure. Il juge le bien d’après le mieux. 11 calomnie le passé. Si donc nous voulons être justes, nous devons dire : Toute forme qui tend à créer un progrès doit être bénie à l’heure dé ce progrès; toute forme qui, après avoir créé un progrès, disparaît abolie par ce progrès lui-même, est désormais condamnée devant la conscience.

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