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CHAPITRE XXIII

L’heure de la renaissance avait sonné, un souffle de vie passa sur l’Europe.

Lorsque la propriété est limitée au sol , elle est stationnaire comme le sol lui-même. Le champ produit à peu près d’année en année, la même quantité de moisson. La même quantité de moisson implique le même dividende à distribuer entre le propriétaire et le travailleur. Le rapport de l’un et l’autre reste donc invariablement fixé. L’un possède toujours, l’autre travaille toujours, sans pouvoir monter à la propriété. L’immobilité de la richesse immobilise à son tour la société. Le noble trouvait autour de lui sa subsistance assurée d’avance. Il laissait sommeiller sa pensée sur cette garantie du destin. Le même ordre d’idées passait d'une génération à l’autre avec l’héritage. Le fils vivait exactement comme son père avait vécu. Il pensait par la même raison comme sa généalogie avait pensé. Le serf de son côté accomplissait de l’enfance à la tombe une seule nature de travail. Il allait perpétuellement dans la vie creusant le sillon après le sillon. Il variait tout au plus

son œuvre de la semence k la récolte. Ï1 tournait chaque jour avec le soleil autour du même horizon. Cette monotonie d’occupation assoupissait profondément son intelligence. Elle fermait la porte du temps sur lui comme sur un tombeau.

Mais l’industrie, toujours croissante par la marche forcée de l’histoire, avait introduit dans la société, à côté du champ, une nouvelle propriété. Cette propriété, essentiellement expansive, aspirait au temps et à l'espace. Elle vivait d’échange , par conséquence de mouvement. L’échange provoquait le commerce, et le commerce le crédit. crédit est le paiement, à distance, de l’instrument avec le bénéfice du travail, l’avenir ramené au présent, l’avénement à la durée, le signe, en un mot, du progrès. Le crédit fonda la banque, capitale mobile de la production, destinée à concentrer et à répartir le numéraire. La banque nivela le besoin d’argent en reversant toujours dans la circulation l’excédant disponible de richesse. Elle fit encore une conquête de plus dans l’espace, elle établit, |*ar le change de peuple à peuple, l’unité de monnaie. Elle accrédita la monnaie de chaque nation dans toute l’Europe. L’Eglise, héritière de 1a loi de Moïse, avait proscrit au moyen âge la prime de l’escompte. La proscription commune imposa au banquier de contrée en contrée une étroite solidarité. Exclusivement Juif ou Lombard sorti de la même terre, élevé dans la même tradition , il habitait la même rue ou le même quartier de la cité. La banque était en quelque sorte à cette époque une nation cosmopolite éparse sur toute la surface de l’Europe. La communauté d’intérêt lui inspira la lettre de change, ou la substitution d’une

créance à une autre créance. La lettre de change est en réalité la suppression de la distance, la présence universelle du débiteur partout où il a une dette à payer. Elle est une nouvelle participation de la richesse à l’espace, et par cette raison une nouvelle preuve du progrès.

Le commerce activé par la banque régénéra la civilisation et l’arracha à l’immobilité de l’agriculture. Il ouvrit un nouveau champ d’activité au transfuge de la glèbe, ambitieux de la richesse. Or, comme l’ambition dénonce toujours dans l’homme une supériorité de nature, la ville finit par absorber l’élite de la campagne. La production, sans cesse inquiète de la consommation, improvisait partout le moyen de correspondance. La découverte du nouveau monde avait multiplié à l’infini la navigation. Chaque jour la vague du couchant vomissait h la grève l’or du Mexique. L’or, abondamment répandu sur le marché, facilita encore l’échange en réduisant le volume de la monnaie. Un perpétuel mouvement de transit traversa le vieux monde féodal, enfin réveillé de son assoupissement. Le marchand sillonna par caravane la route indécise auparavant abandonnée au routier. L’auberge, longtemps inconnue, dressa sur la tête du voyageur, de halte en halte, son enseigne marquée d’un écu. Née du commerce , elle en afficha par esprit de reconnaissance la modeste armoirie. La richesse allait et venait sans cesse de la Méditerranée à la Baltique, et de la Baltique à la Méditerranée ; partie de la cité, elle rentrait aussi sans cesse à flot plus pressé dans la cité. Connue la richesse est la force sociale accumulée, la puissance passe toujours du côté de la richesse. Le marchand détrôna donc insensiblement la suprématie

exclusive du baron. Médicis inaugura le premier dans le inonde ce changement de dynastie. Le règne de fer était fini, le banquier de Florence le remplaça par le règne d’argent.

Toute régénération de l’homme réparait dans sa demeure. L’être transfiguré renouvelle son vêtement. L’industrie avait succédé en partie à la féodalité. Le palais succéda au donjon pour signaler ce nouveau pas de l’histoire. Le donjon était le droit du plus fort écrit en caractères âpres et rudes, sur le roc de granit, au penchant du précipice. Extérieurement il étalait au regard une architecture lisse et sombre, aveugle, hérissés- de herses et de créneaux. Sa physionomie, çà et là éclairée d’une étroite meurtrière, respirait la colère, et repoussait le voyageur attardé devant la poterne. A l’intérieur la salle infinie mesurée au pas d’une garnison, sonore et vide, reproduisait dans sa vaste nudité la fastueuse pauvreté d’existence du seigneur. Le mur montait de la dalle à la poutre, sans trahir un instant, par une rouvre d’art ou d’intelligence, une idée ou une émotion. Une table massive, une banquette de bois sculpté, une étagère chargée de plats d’étain , une armure suspendue à un râtelier, constituaient à peu près tout le mobilier et tout le luxe du château. Le seigneur vivait là, séparé des siècles et des hommes, dans la nuit de l’âme et du sentiment, entre son bouffon et son lévrier. Il ne connaissait d’autre volupté intellectuelle que la causerie d’un nain égayée par l’hydromel, ou ta chanson du sirvente égaré à son foyer. Il n’avait autour de lui d’autre société que sa compagnie d’hommes d’armes, sombres fantômes rangés le soir, à la lueur des torches, autour de l’immense

cheminée béante, caverne enflammée où hurlait incessamment dans la flamme le souffle de la rafale.

Le palais était au contraire le nouveau cadre de l’humanité grandie en puissance et réintégrée dans la cité. Il portait à chacune de ses pierres équilibrées et cadensées par la symétrie, une poésie ou une pensée. Il déployait sur la rue une façade harmonieuse, lumineuse, ornée d’étage en étage de fenêtres et de pilastres. Il provoquait dans l’àme du passant par sa beauté, la sympathie de l’admiration, cette joie suprême de l’esprit. Il recouvrait de son aile prolongée en muraille une seconde architecture vivante de verdure et de fontaine. L’eau jaillissait de la conque de marbre et retombait en cascade sur le pampre et sur la rose du parterre. Le paon et le faisan promenaient leur splendide parure au milieu des fleurs des tropiques, hôtesses de la veille, encore brûlantes des parfums de leurs soleils. L’homme avait enfin réalisé le rêve de la Genèse et créé pour la première fois le véritable Eden. Le printemps le surprenait à aimer le luxe de la terre, et à cueillir en silence la volupté de la nature. La divine magicienne le berçait mollement de son invisible caresse, pour l’endormir au sombre dogme de la pénitence. Elle pénétra ainsi avec l’âme de la fleur, à travers sa fibre attiédie , jusque dans le dernier retranchement de son esprit. Elle en chassa le spectre gémissant de l’ascétisme. Elle parfuma la place encore douloureuse où le génie de l’expiation avait passé. L’humanité, enivrée du philtre errant dans la brise, comprit qu’elle avait assez jeûné, assez souffert, et que le dieu du rayon et du lis de la vallée l’avait créée en définitive pour jouir et pour aimer.

La distribution intérieure du palais témoignait hautement de cette recrudescence de civilisation. Elle était diverse comme la vie elle-même, qui va diversitiant son organisme à chaque progrès. Ici il y avait la bibliothèque, assemblée muette de la pensée humaine tout entière, évoquée de la nuit des temps, et à tout jamais ressuscitée par l’imprimerie. Là, il y avait la salle du banquet, toute vibrante, à l’heure du festin, de la voluptueuse mélodie de la viole et du théorbe; à côté il y avait la galerie d’honneur où la philosophie et la poésie, accourues, chaque soir, comme au rendez-vous de l’àine, venaient communiquer et recevoir l’étincelle sacrée. Chaque salle était décorée de peintures et de sculptures, tendue de tapis et de rideaux. On y voyait briller en profusion l’or et l’ivoire, l’aiguière élégante moulée d’un doigt inspiré, le verre impalpable, souffle cristallisé d’un nouveau génie, envolé de la flamme du fourneau. La glace de Venise avait pris sur la muraille la place désormais vide de l’armure : conscience extérieure baignée d’un rayon de lumière, où la femme rachetée du voile et restituée à elle-même, pouvait se contempler enfin dans sa beauté. La femme apprit à connaître la première la grâce de son front, lueur flottante du Dieu vivant , et à répandre de sa main sur ce céleste autel de l’amour, la fleuret la perle, l’étoile et le parfum. Son jour était enfin venu . Elle était libre pour ta première fois dans le palais, elle avait revêtu, avec la robe de soie, la forme suprême de son existence. La soie a été en quelque sorte la dernière heure donnée à sa longue création à travers l’histoire ; cette heure a complété son corps inachevé en l’inondant de splendeur : car la femme est faite pour

être belle d’une double beauté, intime pour le mystère, extérieure pour le regard. Elevée d’une hiérarchie de plus dans le respect de l’homme, par sa nouvelle transfiguration, elle mit ce respect à profit, pour secouer de son âme la servitude intérieure de l’ignorance. Elle devint lettrée, savante, artiste inspirée, elle recueillit en elle l’Ame de Sapho, d’Hypathie, de Corhélie et de Jeanned’Arc ; elle porta dans le ciel de la gloire le nom à la fois chaste et tendre , enthousiaste et rêveur , de Vittoria Colonna. v

L’esprit de conversation développa l’esprit de recherche. L’industrie avait réparti en plus de mains la fortune. L’imprimerie répartit aussitôt sur plus de têtes l’instruction. L’initiative de la pensée passa du cloître dans le palais. La science parla désormais la langue nationale plus vivante que le latin. La nouvelle d’un monde de plus conquis par une idée, avait exalté la confiance de l’homme dans son génie. Il sentait bouillonner en lui l’ambition tumultueuse de l’inconnu. En entrant plus avant dans l’espfaee, il voulut, par la mystérieuse consonnance du progrès, pénétrer plus avant dans la durée. Il remonta la sombre pente du moyen âge pour renouer connaissance avec l’antiquité. Il en rechercha de tout côté, avec une infatigable patience, la trace çA et là éparse sur la feuille de manuscrit. Constantinople gardait encore le dépôt du génie grec mort pour elle depuis longtemps, et enseveli à l’ombre du cyprès. La conquête musulmane chassa du Bosphore le dernier fantôme de l’empire romain, et dispersa le dépôt sur l’Italie. Platon ressuscita de l’oubli pour rompre le sceau posé depuis mille ans sur la lèvre de la raison. Il prêcha de nou-

veau le culte de l’idée sous le pin de Florence, au murmure de l’Arao. A l'apparition de cet autre monde sorti aussi du fond de l'aldme, l’homme eut un instant comme l’ivresse de la science. Il voulut tout apprendre, il voulut tout connaître. Il dévora précipitamment, à la lueur de la lampe, tout ce que l’antiquité avait écrit, ou du moins tout ce qu’elle avait laissé. La Mirandole personnifia le premier cette impatience de savoir dans sa rapide existence. Il semblait vouloir gagner la mort de vitesse pour réparer le temps perdu de la pensée.

L’art grec reparut aussi à la lumière. Le christianisme avait frappé d’anathème l’idolâtrie. Il voyait une idole dans la statue. En ce moment-là, l’invasion barbare enfouit comme par une précaution d’histoire, la sculpture, désormais inutile, sous l'épaisse ruine du monde romain. La première révélation du beau, écrite dans le marbre, dormit des siècles et des siècles, dans l’ombre profonde du sillon, attendant l’heure où l’humanité, réconciliée avec la beauté, pourrait encore la comprendre. Quand cette heure fut venue, la statue brisa la pierre du tombeau , et sortit une à une de terre, pàlo spectre enveloppé des plis de son linceul. En contemplant pour la première fois cette gloire retrouvée du corps humain, la renaissance jeta un cri d’admiration. Le christianisme et le paganisme reconnurent à cette première entrevue, qu’ils étaient l’un et l’autre deux instants d’une même révélation. Ils abjurèrent leur ancienne inimitié pour mettre en commun , l’un la beauté, l’autre l’idée. La peinture naquit de leur union . La peinture sans doute était chrétienne d’origine ; plus spiritualiste et plus éthérée que la sculpture, elle était en quelque sorte la

langue naturelle d’une religion idéale et dramatique, dont la légende flottait entre la terre et le ciel dans un vague mystère. Mais étouffée pendant le moyen âge sous la haine de l’église pour la splendeur de la forme, elle avait cherché uniquement à traduire l’extase de la piété, et la poésie de la douleur. Pâle fleur de tristesse née sur un mur du cloître, d’un souffle du Calvaire, elle végétait obscurément à l’ombre, et mourait de langueur. Mais lorsque la renaissance eut rouvert l’âme flétrie de l’humanité à la joie et à l’espérance, et l’eut, revêtue de la fibre électrique de la soie , ruisselante du prisme de la couleur, la peinture se sentit instinctivement appelée à glorifier cette métamorphose de dogme et de costume. Elle abandonna en partie la fresque pour la toile, le ton à la détrempe morne comme la muraille, pour le ton à l’huile transparent comme la lumière. Un homme divin entre tous, et marqué entre tous du signe du génie, c’est-à-dire assimilateur et complexe, antique et moderne, chrétien et platonicien, peintre de l’église et du palais, vint au moment voulu par la Providence consommer cette révolution.

Il y avait un jour, dans la ville d’Urbin, un jeune peintre de douze ans occupé à dessiner une madone sur la porte d’une maison. C’était un enfant gracieux et frêle qui penchait en travaillant la tête sur l’épaule, comme un lis fatigué, dès l’aurore, du poids de la rosée. Il avait le front suave et le regard infini sous une longue paupière pleine de recueillement et abaissée par la rêverie. Son père, nommé Giovani Santi, moitié peintre, moitié poète, semblait l’ébauche interrompue de la gloire de son enfant. Esprit aventureux et ouvert au vent du

siècle, il possédait h peine la modeste aisance d’une maison à la ville, et d’une vigne A la campagne. Sa mère était une sainte femme parfumée de tendresse, et bénie dans ses entrailles entre toutes les femmes de l’Ombrie. Elle avait baptisé son tils du plus doux nom de Séraphin, et l’avait nourri elle-même pour lui verser une âme de plus avec le lait de son amour. Après l’avoir nourri, elle mourut donnant ainsi sa vie en immolation au génie qu’elle avait porté. L’enfant, élevé dans l’atelier de son père, apprit en quelque sorte la [teinture de lui-même, sans elFort. Ce fut la seconde langue qu’il parla au sortir du berceau. La première madone éclose de sa main existait encore au siècle dernier. Aujourd’hui elle est évanouie de la muraille. Un forgeron bat le fer maintenant et siffle sur le seuil héréditaire de la famille Santi.

A quelque temps de là , Giovani suivit sa femme au tombeau. L’enfant, désormais seul, alla chercher un second père de l’art à Pérouse. Il y grandit obscurément à l’ombre de l’atelier en grâce et en science. Il revint ensuite respirer l’air de la cour athénienne d’Urbin. Il y connut Bibienna , poète facile, nourri de la verve indiscrète d’Aristophane ; Bembo , prélat égaré de maîtresse en maîtresse, en prêchant toujours l’ainour platonique sur son passage ; Pia Colonna, veuve avant l’heure, éternellement ensevelie dans le deuil d’un souvenir; Jeanne de la Rovère, reine de cette cour d’esprit, douce et rêveuse dans son nuage flottant de velours. Après avoir trempé un instant sa lèvre à cette couj>e brûlante de l’idéal et de l’amour, il descendit un jour à cheval la pente rapide d’Urbin. Où allait-il ainsi par ce chemin poudreux de son enfance qui fuyait infatigablement

Rêvant lui, sans un rayon de soleil ? Il allai! tenter l’infini. Il entendait dans le vent je ne sais quel mystérieux appel. Et comme le secret de son rêve de gloire lui pesait à porter , il l’avait déposé quelque part , sur une toile, muette confidente de son génie. Le tableau représentait un beau jeune homme , endormi dans une armure d’or, au pied d’un laurier. Les deux fées de son berceau, debout à ses côtés, veillaient sur son sommeil. L’une, fière et couverte d’une robe de pourpre, lui présentait, un livre et une épée pour lui enseigner à créer et à lutter. L’autre, souriante et pleine d’abandon , lui présentait le myrthe et la rose pour lui apprendre à jouir et à aimer. Ce rêve a été accompli. Le jeune homme a conquis le laurier. Il est mort en aimant. Il a été Raphaël , et son nom désormais nomme la plus glorieuse journée de l’art dans l’humanité.

Raphaël a raconté son âme tout entière dans ce tableau. Il demanda toujours depuis l’inspiration à l’amour. Lorsqu’il dessinait, à Rome, son premier chef-d’œuvre, le drame du christianisme, le mystère de l’eucharistie , le Christ dans sa gloire , l’assomption de Marie , la béatitude de l’élu , la victoire de l’Eglise , il couvait en ce moment-là même un rêve du cœur, et il contemplait avec un muet soupir un mystérieux fantôme, penché là-bas sur la balustrade d’une fenêtre , au milieu des caresses , des ivresses de l’œillet et de la verveine. Et alors il suspendait la ligne sublime , promenée du front de l’apôtre au front du martyr , pour écrire sur le carton même de son dessin, sous le regard sévère du Christ, dans le pli de la robe de Marie , une strophe de sonnet, une plainte , une invocation à la Béatrix innom-

niée qu’il avait rencontrée à l’heure de la première étoile.

Cette vision, toujours debout devant le regard de Raphaël , a été une part de son génie. Elle lui a enseigné l’onction , la tendresse , la grâce , la céleste coquetterie , d’un pli , d’un geste , d’un nœud flottant , d’une tresse dénouée à la brise , d’un front penché dans sa langueur et encore vibrant du baiser de l’ange , d’un doigt levé et encore mélodieux de la note arrachée en passant à la harpe invisible de la passion. Elle lui a inspiré cette nombreuse famille de madones, que Raphaël a continuellement improvisées, sous une forme et avec une expression diverses, comme s’il eût voulu épuiser toute la poésie immense, inlinie de la femme vierge et mère couronnée sur une même tète de son double idéal , frémissante au même instant de son double amour. Elle a souri dans sa beauté , et Raphaël, suspendu à son sourire, a vengé l’Eve éternelle, éternellement gémissante de l’injure du passé, il lui a restitué toutes la grèce de l’Eden et la créée une seconde fois en l’aimant.

Raphaël a donc été le véritable génie de la renaissance. Chrétien et Athénien à la fois, il en représente le double caractère. 11 allait alternativement d'un culte à l’autre, du palais du pape au palais Chigi. Après avoir raconté la légende de la Vierge , il écrivait la fable de Psyché. Il a été plus encore. Il a été le créateur de l’art moderne. La Grèce avait placé la beauté suprême dans la simplicité. Raphaël la plaça au contraire dans la multiplicité. Il substitua en peinture l’harmonie à la mélodie. Chacun de ses tableaux était pour le regard un drame complet. Le sentiment y était toujours l’écho ou le con-

traste d’un autre sentiment. Il acheminait d’épisode en épisode l’âme du spectateur à une impression dernière, composée et fortifiée de toutes les impressions successives qu’elle avait traversées en passant. Successivement gracieux , voluptueux , terrible , souriant , pathétique , épique, lyrique, tendre, aimant, philosophe, mélancolique, poète, il a fait, le pinceau à la main, le tour de l’âme humaine dans toute sa circonférence. Il l’avait trouvée en naissant peuplée par le christianisme de tout un monde nouveau, et il l’a fixée d’un doigt immortel sur la muraille.

Toutes les fois que l’homme augmente en lui sa puissance d’être , il marque d’un nouveau signe l’extension de sa personnalité. Le premier signe de l'individu avait été autrefois le nom propre. Le second était maintenant le portrait. Or, qu’est-ce que le portrait, sinon l’homme conservé et perpétué dans son visage, tabernacle sacré de la pensée. Il revit encore pour le regard ; il parle encore du fond de sa tombe à sa descendance. Il témoigne une fois de plus du progrès en faisant un pas de plus dans la durée. L’antiquité avait exclusivement réservé au héros l’apothéose matérielle du portrait. La renaissance l’accordait maintenant à l’homme grandi â la taille du héros. La logique dé l’humanité le voulait ainsi. Au même instant et par une admirable répercussion d’idée , la civilisation inventait la gravure, correspondance harmonieuse de l’imprimerie. L’imprimerie avait été la monnaie de l’esprit. Elle l’avait universalisé dans l'espace. La gravure répandit à son tour l’art partout. Elle le présenta partout à l’admiration. Elle arracha l’esprit vivant du peintre à la pierre de la muraille pour le donner en co mmuni on

à l’humanité tout entière. La muraille peut tomber désormais sous un accident de l’histoire, un reflet égaré du peintre resplendira toujours de frontière en frontière, insaisissable à la destruction. Et ici encore, la Providence aura écrit cette invariable formule : Que la vie est une participation sans cesse croissante à l’espace.

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