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CHAPITRE XXIV

Le monde du moyen âge était fini. Déjà Luther avait parlé. L’imprimerie porta la parole de nation en nation. La moitié de l’Europe secoua le catholicisme. Au temps où les livres étaient à peu près inconnus , il fallait nécessairement un interprète entre l’Evangile et les croyants; mais lorsque, par le génie de Guttemberg, le livre tomba dans le domaine public, le protestantisme écarta le médiateur pour mettre l’Evangile dans la main du fidèle. La multitude pouvait ainsi comparer au texte divin le commentaire du catholicisme. Cette comparaison tourna aussitôt dans son esprit à la con- $ " damnation du commentaire. Elle se dit à elle-même : Ma conscience est une interprétation plus fidèle que l’Eglise de la doctrine de Jésus. Dès ce moment-là le simple laïque, affranchi de la tutèle religieuse, devint le prêtre de sa propre croyance. Par là il reniait le besoin d’un arbitrage vivant entre le Christ et le chrétien , c’està-dire le principe même de la théocratie.

Jusqu’alors le catholicisme avait pleinement , sur tout front, lavé dans l’eau du baptême, la puissance domesti-

que, la puissance murale, la puissance intellectuelle, la puissance politique, la puissant* civile. 11 recevait l’enfant à sa naissance et le marquait à son effigie. 11 lui donnait un second père dans l'Eglise , le parrain, et il le nommait d’un nouveau nom, le nom d’un patron, pour lui rappeler sans cesse que la religion était la famille de la famille. Il lui apprenait dès l’enfance à balbutier la prière. Il le reprenait des bras de la nourrice pour lui verser, au catéchisme, le lait spirituel de la doctrine. Il le menait easuite à la table de l’eucharistie pour le circoncire une seconde fois à l’Evangile.

Et lorsqu’il l’avait contresigné ainsi du seing de Dieu, il usurpait sur lui peu à peu, à mesure qu’il marchait dans la vie, chaque minute de l’existence. Il lui commandait le jour de travail, il lui ménageait l’intervalle de repos, il lui comptait l’heure du haut de l’église, il se levait avec lui le matin, il priait avec lui au réveil, il s’asseyait à table h coté de lui, il mettait la tète en même temps que lui sur l’oreiller, il lui datait le jeûne, il lui pesait la nourriture , il lui tenait comme avec la main tous les sens du corps pour leur mesurer les palpitations, il l’accompagnait assidûment de l’entrée à la sortie de la vie, et ne quittait cette chair humaine qu’il avait touchée le premier, chaude encore des entrailles de la mère, qu’après l’avoir scellée sous la pierre du tombeau.

Et comme si ce n’était pas assez de conduire ainsi, heure par heure, tout homme au salut, il faisait servir chaque destinée à l’édilication commune des autres destinées. Il avait toujours une parole publique suspen-

due au sommet du clocher, pour crier dans le vent tous les drames intimes de toutes les familles. Quand les hommes naissaient , il parlait ; quand ils se mariaient, il parlait ; quand les morts entraient au cimetière, il parlait; quand les condamnés montaient à l’échafaud, il parlait, pour que le choc et que le contrecoup perpétuel de tous sur chacun et de chacun sur tous vinssent à répercuter indéliniment la voix du prêtre dans les consciences.

11 traitait le monde comme un grand cloître ouvert' où il mettait à chaque pas une pensée de salut en verset. Il marquait de son signe la borne du chemin , l’enseigne de la rue, la porte du marchand, la planche du navire, le collier de la femme, la cuirasse du soldat, la monnaie, la barrière, la tombe, le marbre, le cuivre, l’or et l’argent. Il semait partout, sur la colline, dans la vallée, une pensée ou une réminiscence. Il mettait vingt fois par jour un geste à la main du passant devant l’image vingt Ibis répétée de la Divinité. Il était là enfin, toujours là présent, dans la maison , hors de la maison, au foyer, au chevet, au-dessus de la ville, au-dessus de la dernière assise où la statue du Christ pouvait monter.

Est-ce tout? Non. Il confisquait encore l’homme intérieur dans toutes ses pensées. Lui seul à peu près savait, prêchait, méditait, écrivait, avait, par les livres, la confidence des siècles passés; lui seul pouvait enseigner et enseignait, sans contradiction, la grammaire, la jurisprudence, la philosophie, la physique, l’histoire. Il faisait à volonté l’ombre ou la lumière dans les esprits. Il leur apprenait la langue de l’enthousiasme par tous les

arts concentrés dans la cathédrale, il enrôlait les Âmes à Dieu par les voluptueuses captations de la musique. Il les éblouissait par les splendides rayonnements de ses rosaces. Il les terrassait par le grandiose lyrisme de son architecture. Il faisait entin irruption en eux par toutes les portes de leur être à la lois. 11 pensait dans leur pensée, il voulait dans leur volonté, il vibrait dans leur extase, il plongeait dans leur conscience. Il tenait ainsi l’homme tout entier, extérieur et intérieur, sous un filet de croyances et de pratique» aux mailles si nombreuses et si serrées, qu’il n’y avait nulle part une vie humaine, si profondément cachée aux regards, qui pût échapper à son influence.

Il faisait la conviction dans chaque homme, et de plus il faisait dans chaque peuple, ce que nous nommons aujourd’hui l’opinion. Lui seul avait un système de propagande organisé en Europe. 11 avait ce que nous nommerions aujourd’hui le monopole des idées, il marquait de son visa toute parole écrite qui allait trouver le lecteur. Il effaçait de la page toute expression qui pouvait inquiéter sa prévoyance. Et pour remédier à l’insuffisance des moyens de communication, il envoyait ses moines mendiants, porter gratuitement la parole du pape à toutes les nations.

Et là où cette publicité ambulante, la besace sur l’épaule, venait à lui manquer, il avait pour la remplacer l’inunense clameur aux quatre cent mille voix de toutes les paroisses. Il n’avait qu’à dire un mot contre un homme, du fond du Vatican, et le nom de cet homme courait de prône en prône, comme la flamme de l’éclair, sur la lèvre de tous les prêtres, pour éclater, do la Médi-

terranée à la Baltique, eu une immense explosion de malédictions. ’ »

Il régnait partout sur les esprits, il voulut aussi régner sur les intérêts. Il possédait la plus riche partie du sol cultivé alors. 11 avait des ouvriers, des serfs, des débiteurs, des fermiers, des clients dont l’existence relevait de son existence, des mendiants à nourrir, des malades à soigner. Il taxait la piété, il prélevait des redevances, il tarifiait les péchés, il vendait argent comptant l’innocence; il faisait servir la religion à l’industrie, pour faire servir ensuite la richesse à la religion. Il tenait le grand livre de la vie humaine. Il enregistrait les naissances et les décès. Il célébrait les mariages. Il prêtait ses formules aux contrats. Il absorbait la commune dans la paroisse. Il eutrait dans toutes les corporations des métiers. Il leur donnait un saint pour gérant. Il réglementait toutes les conditions du crédit. Il excommuniait l’intérêt tiré du prêt d’argent. Il déliait les débiteurs de leurs obligations. Il expropriait l’hérésie, et affectait sur tout sillon labouré, une sorte de droit divin qui le faisait virtuellement propriétaire de toute propriété.

Le catholicisme était donc k la fois pouvoir religieux, pouvoir intime, pouvoir moral, pouvoir extérieur, pouvoir enseignant, pouvoir territorial, pouvoir civil ; il était plus encore, il était pouvoir judiciaire ; non pas parce qu’il intervenait plus ou moins dans les actes de justice ; parce qu’il suspendait le Christ dans le tribunal ; parce qu’il publiait du haut de la chaire le monitoire; parce qu’il dictait le serment; parce qu’il visitait le prisonnier; parce quil conduisait le condamné , un

cierge à la main, devant l’église; paire qu’il lui faisait faire amende honorable à deux genoux; parce qu’il entendait la dernière parole du condamné ; mais aussi, mais surtout, parce qu’il était jugéiui-mèine, parce qu’il avait sa juridiction à part, son code'à part, inconnu jusqu’alors dans l’humanité. Il avait inventé des crimes moraux , des crimes invisibles que les coupables commettaient dans le vent de l’atmosphère ou dans le secret de la pensée. U poursuivait dans les rayons de la lune une mystérieuse conspiration des hommes avec les démons, et partout, où il pouvait saisir ces conjurés de l’espace, il les jetait à ses bûchers.

Il regardait l’intelligence humaine comme une hérésie innée qui ne pouvait d’ elle-même engendrer que l’erreur, et il tenait toujours un fer chaud sous la braise pour marquer l'erreur sur la langue même qui avait parlé. Il était le gouvernement de la vérité; toute vérité en dehors de sa doctrine n’était qu’une révolte des esprits, et pour punir les factieux il avait une police masquée qui écoutait dans l’ombre tous les discours; une chambre de justice sous terre au fond d’un caveau, qui arrêtait, emprisonnait, interrogeait, torturait et ne nommait au dehors la victime qu’elle frappait, qu’en la frappant. Il empruntait, il est vrai, l’épée d’un autre pour tuer, et, se lavant ensuite les mains, il disait : Ce n’est pas moi qui ai tué.

Il était au contraire miséricordieux pour le condamné. Il le confessait avant de le livrer au supplice; il lui donnait l’absolution; il lui donnait la communion; et quand il lui avait ainsi restitué l’innocence , il l’envoyait de l'autre côté de la vie, l’hostie encore sur la lèvre, de-

mander compte à Dieu de cette double justice, en sens inverse, qui absolvait l’homme d’une main et l’exécutait de l’autre, pour le même crime, dans la même minute.

Pouvoir territorial, pouvoir civil, pouvoir judiciaire, pouvoir universel, il était de plus le premier pouvoir politique de l’Europe. Il donnait, il retirait les couronnes. Il liait, il déliait à volonté les sujets. Il fermait, il rouvrait les dynasties. Il leur communiquait l’autorité avec une goutte d’huile. Il tenait la paix ou la guerre dans un pli de son manteau ; il n’avait qu’à le secouer, et un royaume était donné, ôté; et Simon de Montfort confisquait le comté de Toulouse , et le duc d’Anjou chassait Manfred de la Sicile. Il n’avait pas même besoin de lever d’armée pour entrer en campagne.

Il faisait la guerre en prêchant. Cette parole de mort était une croisade. Et dans un seul règne de pape, il trouvait le temps de prêcher une croisade contre les Maures en Espagne, une autre croisade en Hongrie contre les Tartares, une autre en Angleterre contre les barons, une autre en France contre la maison de Souabe, une autre en Livonie, une autre en Courlande contre les mécréants, une autre enfin, mais régulière, mais permanente, en Palestine, contre les infidèles ; et lorsque Innocent III criait du haut de sa mule caparaçonnée, en étendant la main vers le Nord : Glaive, sors du fourreau, aiguise-toi pour exterminer, le vent portait cette menace à tous les carrefours de la chrétienté, et le glaive s’aiguisait partout pour exterminer les ennemis de l’Eglise.

Et non-seulement la papauté était la grande dictature en dalmatique des nations, souvent fugitive, souvent pri-

sonnière, qui régnait par ses bulles du fond de sa prison, et du fond de l’exil commandait télégraphiquement k l’Europe par l'admirable ligne de cloîtres échelonnés sur toutes les frontières; qui divisait et réconciliait les Etats, qui intervenait dans toutes les querelles h main armée, qui rat itiait tous les traités, qui avait la première, l’unique diplomatie, et pour appuyer sa diplomatie une force plus forte que la poudre à canon, une formule en latin. Non-seulement, disons-nous, la papauté, ou, ce qui était la même chose, l’Eglise, était la monarchie universelle, si on entend par monarchie l’autorité reconnue, consentie à un moment donné par tous les esprits ; mais elle était encore en communication ouverte avec le ciel par la prière; elle pouvait, on priant, suspendre, modilier les lois de la nature, guérir les blessés, ressusciter les morts, prophétiser les événements, congédier les démons, fertiliser d’un mot les entrailles frappées de stérilité, suspendre l’agonie au contact d’une relique, chasser le tonnerre à coups de tocsin , faire descendre la pluie dams le sillon avec une litanie en faux bourdon, multiplier tous les miracles, en rédiger par écrit l’authenticité, et de cette légende merveilleuse qui tenait l’imagination des peuples toujours béante, tirer inépuisablement. des légions d’élus qu’elle envoyait au son de toutes les cloches dans le paradis, pour montrer aux vivants que, du fond de la vallée de larmes, elle touchait de la inain dans le ciel cette autre Eglise triomphante où elle devait aller un jour se reposer du poids énorme de tant de puissance.

Je respire enfin. J’ai dit la dernière strophe de cette hymne par les faits à la puissance du catholicisme. Le

catholicisme avait donc toutes les forces de Dieu et de l’homme accumulées et associées dans sa personne.

Il pouvait tout, il était partout, il était tout, il faisait les pensées, les opinions, les espérances, les mœurs, les habitudes, les formes du corps, les sites des vallées, les aspects des villes, les émotions, les fêtes, les plaisirs, les sciences, les guerres, les traités, les miracles.

Il avait un pied dans chaque foyer, un regard dans chaque conscience, un mot sur chaque lèvre, une voix dans chaque souffle, un droit dans chaque existence, de sorte que partout où l’ombre de sa croix portait, aucun homme né de la femme ne pouvait vivre, penser, régner, agir, épouser, travailler, agoniser, mourir, sans sa permission, hors de sa présence. Il pénétrait tellement par tous les pores toute substance humaine de sa propre substance, qu’ il était en nous une seconde vie qui avait chassé de notre corps la première vie que Dieu nous avait donnée dans toute la joie de son œuvre, le sixième jour de la Genèse. Vous pouviez prendre ensuite cette humanité de nouvelle création, la tourner, la retourner, la broyer, vous n’auriez pas trouvé dans toute cette masse refaite, imprégnée et pétrie de catholicisme, une fibre, une molécule, une goutte de sang qui ne fût catholique. Tant la société tout entière n’était que l’immense eucharistie de la religion.

Aussi, lorsque l’excommunication venait à frapper une cité, que le prêtre avait éteint la prière avec la flamme du cierge sur l’autel, qu’il avait fermé l’église et planté le fagot d’épines devant la porte, le chrétien éprouvait jusque dans sa chair cette sorte de terreur surnaturelle

que In nature vivante éprouve au crépuscule subit d’une éclipse. L’Europe croyante ne respirait que du souffle de l’Eglise, et quand cette atmosphère venait subitement à manquer à sa respiration, elle sentait tomber dans sa veine la dernière pulsation de vie, elle mourait. Il se faisait alors pendant cette syncope de l'humanité un profond silence , comme si la gravitation universelle du monde venait de suspendre son mouvement et le soleil de reprendre à la terre son dernier rayon. Telle était la formidable puissance de l’excommunication , qu’elle chassait les morts de leur tombeau. Lorsque par mégarde l’excommunié entrait, à son décès, dans le caveau d’une église, il arrivait qu’au moment où le prêtre montait à l’autel pour célébrer la messe, la pierre du caveau éclatait d’ elle-même, et le cadavre revomi du sol sortait de l’église.

Ainsi la catholicité, plus haute que la montagne de Sion, plus indestructible sur ses fondements de granit, pouvait braver toutes les tempêtes de l’homme et laisser à ses pieds les siècles rouler, la durée lui était promise par delà les temps jusqu’à la dernière heure de la dernière étoile. Quelle puissance pouvait délier sa puissance? Quelle main pouvait se lever contre elle sans être immédiatement brisée.

Il avait fallu sans doute un grand miracle pour tirer du fond de la crèche de Bethléem la monarchie universelle de l'Eglise; mais il fallait maintenant pour le moins un aussi grand miracle pour la détruire, car elle avait si fortemeut rivé, par des anneaux de fer, les peuples à ses dogmes, que personne, au grand jour des vivants, n’ertt tenté d’échapper à la servitude.

Tetité, et comment? fuir? mourir? Fuir, dites-vous? Mais le catholicisme n’avait pas de frontière ; mais l’humanité tout entière se fût rangée sur le passage du fugitif pour crier : Voilà l’homme maudit ! et la pierre du chemin eût bondi sous sas pieds pour le lapider. Mourir? Mais la mort ne fraudait pas la propriété de l’Eglise sur l’homme du poids d’un atome ; elle ramassait le cadavre et le traînait sur la claie à la voirie.

Voilà, l’inventaire rapide ou courant de la parole de tous les pouvoirs de l’Eglise. Pouvoirs sur la terre, pouvoirs dans le ciel, pouvoirs sur l’àme, pouvoirs sur la société. Le catholicisme avait tout cela. Il a perdu tout cela.

Il avait dit à la pensée, au jour de sa toute-puissance • Tu n’existeras pas devant moi, et toutes les fois que je te trouverai sous mes pas j’appellerai le bourreau. Mais la pensée martyre, accourant du fond des siècles, entre deux rangées de bûchers, la lueur de la flamme sur le front , a traversé miraculeusement le supplice ; elle a éteint du pied le dernier charbon, et, prenant la main du catholicisme dans le sang du sacrifice, elle lui a arraché l’épée, elle l’a brisée contre terre, elle en a jeté au loin les tronçons, et a dit au meurtrier pour le compte de Dieu : Tu ne tueras plus au nom de l’Evangile !

Et le meurtrier n’a plus tué.

L’Eglise avait rais un sceau sur la lèvre de l’homme et elle lui avait dit : Tu ne parleras pas en ma présence. J’aurai seule ici-bas l’oreille des populations. Mais voici que tout à coup une parole imprévue retentit en Europe. L’antiquité tout entière, jusqu’alors muette, se met à parler par les doigts d’un ouvrier de Strasbourg. L’im-

primerie remplace sur tous les chemins la publicité en plein vent des frères mineurs. L’humanité recouvre la mémoire, et, avec la mémoire, la réflexion. Elle sent vaguement surgir en elle une nouvelle pensée. Elle attend un nouveau prophète.

Ce prophète se lève du fond d'un cloître de l’Aliemagne. Il était orgueilleux, avare, envieux, débauché, violent, immoral, je ne le dis pas, mais je le veux, pour éviter toute discussion; et, à sa voix, l’ Allemagne, la Suisse, la Hollande, l’Angleterre, l’Ecosse, la Suède, la France même, c’est-A-dire les raoes les plus jeunes, les moins fatiguées de marcher, abjurent le catholicisme. Elles étaient probablement aussi orgueilleuses, avares, envieuses , débauchées , violentes , immorales. Elles sèment le sel sur les ruines des églises, et Dieu récompense leur apostasie en leur remettant la souveraineté intellectuelle, soient i tique, industrielle, commerciale et politique de l’Europe. Elles prennent partout l’initiative des idées et des progrès; elles sont plus laborieuses, plus riches; elles dressent de leur travail un piédestal d’or à l'intelligence. A la première parole de révolte, la papauté répond par l’anathème; mais comme l’anathème, émoussé, rebondit sur l’âme sans y entrer, elle sonne le tocsin en Allemagne, elle appelle la foi aux armes, et pendant trente ans le catholicisme et le protestantisme se heurtent sur tous les champs de bataille, pour ne laisser qu’un culte debout sur le cadavre du vaincu. Mais une nouvelle puissance est née A l’histoire. C’est la raison humaine. C’est l’hérésie, disent ses adversaires. Hérésie tant que vous voudrez, elle n’en est pas moins la puissance. Elle met la main des combattants l’une dans

l’autre, et, sur la première page du traité de Westphalie elle écrit le principe de la tolérance ; elle fonde les droits des peuples, en attendant les droits des individus.

La papauté humiliée et irritée, ne pouvant vaincre ni tolérer la réforme, rallie les débris des nations catholiques, se replie lentement du nord au midi, et se retranche en Italie comme dans une forteresse.

Et là , enfermée dans son implacable solitude par l’épaisse muraille atmosphérique de la malaria, gardée par la fièvre, cachée derrière les tombeaux, parmi les morts, elle suspend l’heure partout et tire sur ses yeux son manteau. Elle ne veut plus rien voir, elle ne veut plus rien entendre. L’Europe progresse autour d’elle, l’Europe pense, elle ne veut pas le savoir, elle a le dos tourné à la pensée.

Elle ne laisse pas plus couler la source vive de l’esprit que l’arche rompue de ses aqueducs ne laisse couler la source vive de la montagne. Toute voix du dehors qui frémit sur sa fibre lui donne le frisson ; elle croit avoir compris une nouvelle hérésie , elle n’y répond que par l’anathème.

Elle s’isole de plus en plus ; elle prend de plus en plus le côté de l’ombre. Elle s’absente de plus en plus de la vie pour se rapprocher de la mort le plus près possible. Elle choisit ses cardinaux parmi les vieillards, pour que les cardinaux élisent à leur tour un pape qui n’ait pas assez d’espace entre lui et la tombe pour faire un pas en avant.

Elle laisse l’édifice crouler de vétusté, de peur qu’une seule pierre changée n’éveille la curiosité du change-

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nient. Ello s'anéantit dans ie perpétuel mémento de sa grandeur passée, et ne sort de cet abîme de souvenirs qu’une fois par année, pour reprendre d’un mot, du haut d’un balcon, un inonde qui ne lui appartient plus, et anathématiser une hérésie qui n’écoute plus tuéme l’anathème. Elle redescend ensuite dans sa tristesse et dans son immobilité.

A chaque royaume que la papauté perdait, à chaque dissidence qui éclatait à ses frontières, elle se resserrait sur elle-même, comme pour n’occuper sur la terre que la place de ses semelles. Elle se faisait étroite comme l’exclusion. Elle se fetournait vers la race latine, sa race de préférence. Elle se rattachait plus intimement à l’Espagne et à l’Italie. Elle était catholique sans doute , mais surtout italienne. Elle l’était d’affection et de souvenir. Elle se rappelait qu’elle avait là sa tradition et son origine.

Je ne veux pas médire de l’Italie. Je crois à sa grandeur. Elle a été notre aînée en civilisation. Elle n’a j*as vendu son droit d’aînesse. Je ne puis m’empêcher cependant de reconnaître qu’elle a un tort de nature. Elle est trop facilement heureuse.

Et, en effet, sur cette terre de langueur où frémit la veine des volcans, au bord de cette mer lascive où une éternelle bacchante laisse tremper dans la Méditerranée sa couronne, l’àme est provoquée à trop de jouissances à la fols par tous les souffles de l’atmosphère pour n’ètre pas tentée d’éteindre en elle la pensée et de l’abdiquer daas la volupté.

L’Italie n’a pu résister à la tentation. Elle portait depuis longtemps la fatigue de l’idée. Elle avait besoin de

dormir. Du jour où elle vit le catholicisme entrer dans son repos, elle se sentit avec lui une nouvelle affinité. Elle se trouva la nation la plus dévote par le climat . Elle fit de la religion une fête de l’esprit. Elle en cueillit seulement la fleur et la poésie. Elle s’enivra de parfum et de musique. Elle se créa un culte sensuel personnifié dans le culte à la madone.

Elle vida longuement à sa lèvre cette potion de sommeil qu’elle prenait pour la religion ; et lorsqu’elle eut bu l’extase jusqu’à l’oubli d’elle-mème, elle ferma le rideau sur la fenêtre , s’endormit au doux bruit de ses jets d’eau, au vent frais de ses vignes ; et, péndant qu’elle dormait, sqn autre soeur catholique, l'Espagne, mourait tragiquement à son côté, les artères ouvertes et les membres tenus par l’inquisition.

L’esprit humain, cependant, continuait de marcher. Il précipitait coup sur coup les découvertes, comme pour réparer le temps perdu. Il improvisait chaque jour un nouveau génie qui se nommait Bacon , Descartes , Képler, Leibnitz, Newton, Uuyghens, Galilée, Harvey; chaque jour il entrait plus avant dans la nature ; chaque jour il créait une nouvelle vérité, une nouvelle science : la géométrie, l’algèbre, la mécanique, la médecine, la physique, la chimie, la botanique, l’astronomie, cette religion de l’espace qui conduit le regard par un péristyle d’étoiles à la religion de l’idée.

Et à la fin de chaque jour, il disait comme notre siècle peut-être aussi le dira, si Dieu bénit sa parole : Je n’ai pas passé en vain dans la vie, j’ai fait mon œuvre. J’ai tiré sur ma tète un pan du manteau de Dieu : je puis aller dormir.

Et chaque jour l’esprit humain prouvait sa mission par ses bienfaits, refaisait les moeurs, les lois, les idées; multipliait les industries, prodiguait les travaux, rapprochait les frontières, écrivait, [tarlait, prêchait, arrachait les populations à l’Eglise et les emportait par innombrables général ions dans l’immense attraction de ses vérités. La seule nation catholique qui donnât encore signe d’intelligence, passait par millions d’âmes à la fois du côté de la philosophie.

Et la papauté, cernée de tous côtés par cette immense armée en campagne de l'intelligence moderne, qui avait passé les Alpes et qui touchait déjà les murs du Vatican, ne cherchait même pas à conjurer cette dernière invasion ; elle se contiait à l’inertie, elle appelait un miracle de la Providence, et, en attendant, assise sur des dogmes immuables, enveloppée de formules traditionnelles, l’Evangile ouvert sur ses genoux et le doigt posé sur sa lèvre, elle écoutait silencieusement, la tète tombée sur sa poitrine, les vagues mortes de son passé battre les échos lointains de l’histoire, pendant que le souille du siècle tournait les feuillets de l’Evangile.

Je ne dis rien de plus, mon ami, car il arrive un moment où il y a dans l’air une religieuse terreur. On dirait qu’un ordre du Très-Haut vient de passer. On entend encore le vent frémir; on sent la parole remonter sur la lèvre en piété et se répandre sur la ligure en pâleur ; on baisse respectueusement la tète et on garde le silence.

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