CHAPITRE XXVI
lorsqu'une idée nouvelle entre dans l'histoire, elle trouve toujours devant elle le dogme ancien , debout et armé, qui lui refuse l’entrée. Alors elle combat jour forcer le passage, et tant qu’elle a besoin de combattre elle conserve l’unité. Mais h peine victorieuse, comme elle est née la première de l’esprit d'examen, elle provoque à son tour la discussion. La discussion engendre la secte, et la secte, imjiatiente de régner, détermine la guerre civilerde la croyance. La majorité, hier proscrite, proscrit maintenant la minorité, et la contraint , jwr la menace du supplice, à l’exjiatriation. Mais la foi étant pour le croyant une patrie supérieure à toute autre patrie, la doctrine excommuniée va chercher, sous le regard de Dieu, une autre terre jour la jKirter. Ce fut la destinée de la réforme en Angleterre un siècle à j>eine après sa victoire définitive sur le catholicisme. Un vent d’orage souffle sur le sol d’Afrique, le [«limier solitaire , la jialme hérissée, flagellée parla temjiète, crie et plie , et réjtand dans l’atmosphère une jHmssière de semence. Le vent passe emportant de l’autre côté du désert, dans son
tourbillon, tout un monde à venir, d’ombre et de verdure. Et un jour après, le palmier femelle relégué dans une sorte de veuvage, derrière l’horizon, sent passer le souffle poudreux sur son calice , et fécondé par ce vent de passage il féconde à son tour l’oasis.
Il y a environ deux cents ans, une tribu de pèlerins proscrits de l’Angleterre frétait un navire en Hollande et traversait l’Atlantique au milieu des coups de mers de l’équinoxe. Après deux mois de fatigues et de dangers, la pacifique croisade aborda la côte d’Amérique, et, avant de débarquer, rédigea ce contrat :
— Ayant entrepris pour la gloire de l’Évangile et pour la propagation de la foi chrétienne un voyage au-delà de l’Océan, afin d’y fonder une nouvelle colonie, nous nous unissons par ces présentes devant la face de Dieu, et les uns devant les autres, pour fonder entre nous une seule famille politique et nous prêter mutuellement assistance Jamais le regard de l’homme ne tombera sur un spectacle plus solennel et plus religieux en même temps, que le spectacle de ces quelques familles qui abordent ainsi , le nom de Dieu sur la lèvre, un monde lugubre alors enseveli sous les premières neiges de l’hiver.
Cette courageuse avant-garde de la civilisation a mis l’immensité entre elle et sa patrie. Elle n’a pour poser les pieds d’autre place que le rocher. Derrière elle, la mer déferle avec un bruit sinistre sur une côte désolée. Devant elle une autre mer, aussi inlinie, de forêts vierges, lui envoie, d’arbre en arbre, le long mugissement d’un continent.
Mais les pieux pèlerins de l’Évangile ne tremblent pas devant les mystérieuses menaces de cette nouvelle
nature. Ils tombent tous à genoux, hommes, vieillards, femmes et enfants, et après avoir invoqué le Dieu qui fait couler dans les bras de l'homme des forces à dompter les montagnes, ils se mettent intrépidement au travail. Ils attaquent à coups de hache cette épaisse barrière de végétation, et ils déblaient le premier emplacement d’une patrie.
Ils s’enfoncent sous ces arbres, qui couvaient à leurs pieds des siècles «le ténèbres. Ils ouvrent des routes dans ce chaos de verdure. Ils aèrent de tous côtés la lôrèt. Ils remettent le sol en communication avec le soleil.
Parfois ces hardis pionniers trouvaient de grandes brèches «mvertes, au milieu de ces inextricables fourrés. Un chêne immense , dont les rameaux eussent «^ouvert une place publique, était tombé là, dans sa gloire, de tout le poids des années, avait écrasé en tombant les autres arbres, et fait largement le vide autour de sa ruine. Sans d«>ute une explosion terrible avait accompagné sa chute. Mais dans le désert aucune oreille n’avait entendu ce dernier gémissement de cette grande existence végétale qui s’était abîmée un jour avec un peuple d’arbustes.
L’histoire comprend que devant ce magnanime spectacle de l’Amérique primitive, la pensée de ces hommes, naturellement biblique, dut s’associer encore plus intimement au Dieu de la Genèse. Us trouvaient, à chaque pas dans leur existence, une perpétuelle allusion de la Bible. Israël entrait une seconde fois avec eux dans la terre promise.
D’autres émigrants vinrent rejoindre ces premiers colons ; mais à peine une colonie était-elle fondée , que
d’autres émigrants encore se déployaient en avant de la ligne de culture, à travers l’immense rempart murmurant de forêts.
Ils partaient par familles, emmenant leurs bagages sur des mulets, et poussant devant eux leurs troupeaux. Ils traversaient les sauvages défilés du désert, en chantant les cantiques de Sion, pour tromper la fatigue du chemin . Ils portaient à la ceinture la hache, symbole de la conquête de l’Amérique. Lorsqu’ils avaient trouvé sur la propriété indivise du Seigneur un campement convenable pour asseoir un village, ils mettaient la cognée au pied de l’arbre et commençaient le défrichement.
Ils pratiquaient une clairière dans la forêt et y construisaient chacun sa demeure. Le flux toujours montant de l’émigration affluait autour de cet embryon de village. Les cultivateurs étaient arrivés les premiers, les industries allaient successivement les rejoindre. Les maisons d’abord éparses se rapprochaient les unes des autres par cette mystérieuse attraction du travail pour le travail. La vie collective naissait du voisinage. La commune était fondée. Une école était bâtie. L’église était d’abord confinée dans la même salle que l’école. Mais peu à peu la commune obéissait comme la vie à un double mouvement d’expansion et de concentration. Elle s’agglomérait de plus en plus , et s’étendait de plus en plus dans l’espace. La commune devenait une cité, et l’église annonçait la première dans le ciel cette transfiguration.
C’est ainsi qu’une poignée de proscrits, chassée pour sa croyance de ses foyers, est devenue avec le temps cette postérité de l’Ecriture, plus nombreuse que les étoiles, et qu’en moins de six générations elle a remonté le cours
de ses dix-huit fleuves navigables, qu'elle s’est assise sur l’amphithéâtre de ses nombreuses médi terra nées, qu’elle s’est échelonnée sur la longue ceinture flottante de ses côtes, essaimée par milliers d’essaims dans l'incommensurable vallée du Mississipi. C’est ainsi que cette seconde Europe, transplantée sur un vaisseau au-delà des mers, s’est multipliée de bouture et reproduite à l’infini. Hier c’était une colonie, aujourd’hui c’est une nation.
Que disons-nous, une nation? elle est encore plus : elle est la race héroïque et conquérante, entre toutes les races jeunes ou vieilles qui ont encore place au soleil. Elle avait à remplir de son génie l’immensité; elle s’est fait un génie à la dimension de sa destinée. Elle a précipité la vie sur tous les points du territoire. A force de rapidité en toute chose, elle a supprimé la distance. Elle travaille vite , elle produit vite , elle improvise des flottes qui naviguent rapidement et pourrissent bientôt. Elle expédie sans cesse à l’ouest des villages d’avance bâtis en planches qui tombent en poussière et ressuscitent sous une autre forme, entre deux générations. Elle accumule les travaux dans les minutes. Elle disperse au hasard les munilicences du crédit. Elle sait qu’elle est la civilisation , elle sait qu’elle doit toujours porter la vie dans le désert. Elle prend le pas de Dieu pour cela, elle contrefait le miracle.
Ainsi l’Amérique a été la mission historique du protestantisme, sa tâche dans l’humanité, sa gloire, sa création. Et ici admirons, d’un cœur profondément pieux, le chapitre encore inédit des voies détournées de la Providence. Le protestantisme devait être persécuté, il devait être persécuteur A son tour, il devait être chassé de la
ruche européenne à coups de supplice, il devait être précipité à tous les hasards de la vague, pour aller chercher, dans la flottante traînée du soleil couchant, une nouvelle hospitalité où il pouvait prier en paix le Dieu de sa conscience. Partez : le inonde est vaste, un continent vous attend. Allez à la vie parle martyre. Le jour où l’Amérique naissait pour l’Europe, le protestantisme naissait pour l’Amérique. Colomb et Luther , frères d’idées , inconnus l’un à l’autre, travaillaierit dans le même siècle au même drame : l’un en donnant la scène, l’autre en donnant l’idée.
Le protestant seul , en effet , par la nature de son dogme, pouvait coloniser le désert. Il portait sans cesse avec lui sa religion, contenue tout entière dans un volume. Il avait toujours là son sacerdoce sous la main à l’heure de l’adoration. Et il adorait de la pensée dans un perpétuel monologue. Lorsque le dimanche venait, il tirait son culte nomade de sa valise, et sur le tronc d’arbre abattu de la veille il ouvrait l’Evangile. Partout où il l’ouvrait il y avait un autel , et sur cet autel improvisé Dieu descendait en esprit.
La Bible, croyance portative du protestantisme, était la seule religion possible du colon. Que serait, en effet , la famille catholique reléguée sur la lisière du vide , à un mois de marche de son église? Elle n’entend plus la voix de la messe, elle n’a plus de prêtre pour la réconcilier chaque semaine avec sa conscience. Elle ne peut vivre, elle ne peut mourir sans jouer la partie terrible de son salut. Elle ne résistera pas longtemps à l’obsession, que disons-nous? à l’épouvante continuelle d’une semblable pensée. Elle repliera bientôt la tente plantée
dans le désert, pour chercher un reluge à l’ombre de la croix et au pied du confessionnal. Aussi le catholicisme n’a-t-il pu, nulle part, défricher la forêt. Il a traversé l’Amérique en laissant uniquement la mort derrière ses talons. Il a passé : voilà tout.
Le protestant, au contraire, n’avait pas à redouter son isolement devant le Seigneur. Dans le protestantisme, chaque chrétien est à lui-mèine son christianisme complet. Par une conséquence directe de ce principe, chaque citoyen était un gouvernement complet. De ce double moi absolu, rédigé en dogme et en constitution, l’Amérique a fait sa religion et sa démocratie. Kl le a donné la première au monde l’exemple de l'homme élevé au maximum de l’être, roi et [HUitife à la fois dans la société.
A mesure que l’Amérique croissait en civilisation sous la main du pionnier, l’intensité de vie accumulée de plus en plus sur l’autre rive rejaillissait de plus en plus, par contre -coup, sur cette rive -ci de l’Atlantique. Jusqu'alors la lisière occidentale de l'Europe, adossée k la mer et ouverte sur le vide, réfléchissait la stérilité du désert tumultueux déroulé autour de son horizon. La lame voyageuse, balaucée d’un inonde à l autre par un perpétuel mouvement d’aller et de retour, signal précurseur d’une idée de commerce , jetait tout au plus à la grève, dans la tristesse de son aliandon, une plainte et une écume.
Mais lorsque l’ancien inonde eut fécondé le nouveau monde, il grandit le premier en activité de toute l’industrie qu’il provoqua par la colonisation de l’autre côté de l’Océan. Les deux civilisations assises l'ace à face, comme deux électricités en présence répandues à l’extrémité de leurs
promontoires, réagirent sans cesse l’une sur l’autre, sollicitées sans cesse l’une vers l’autre, à travers l’ immensité. Elles échangèrent leurs travaux; et pour débarquer leurs échanges, elles évoquèrent de nouvelles cités au milieu des brouillards, sur ces cotes auparavant frapj)ées de paralysie. Ces capitales de la mer , abritées derrière des forêts de mâts , et agitées comme la vague, rappelaient et renvoyaient indéfiniment leurs flux et leurs reflux de richesses. Les industries internées au centre des nations, attirées à la circonférence par la tentation de nouveaux débouchés, revenaient de la circonférence au centre, transformées en denrées des tropiques. Des besoins inconnus, éveillés par de nouvelles jouissances, et repercutés d’atmosphère en atmosphère, allumaient partout de nouvelles ambitions de travail. Les fleuves, les chemins sillonnés en tout sens portaient, rapportaient à tout moment des processions de marchandises. Les campagnes, hier encore engourdies au commerce, sentaient continuellement aller et venir à leur surface comme une trame flottante de productions. Les nations maritimes prirent ainsi, en un tour de siècle, l’initiative non-seulement de l’opulence, mais encore de la pensée sur toutes les autres familles de l’Europe. La mer est pour les peuples la première condition d’une grande destinée, puisqu’elle est une participation privilégiée de l’espace.
Les colonies d’Amérique remboursèrent au centuple, avec le temps, les frais d’installation quelles avaient coûtés à leurs métropoles. En surexcitant le commerce à l’infini, elles augmentèrent le capital, et, en môme temps que le capital, le chiffre de la bourgeoisie ; car la bour-
geoisie est le capital l'ail homme, ou plutôt l'homme rédimé pour sou existence de toute la portion de travail renfermée dans le capital. Elle est la création perpétuelle, au sein de l’humanité , de la somme de loisir indispensable à la culture de la pensée. Elle est la promotion successive de la classe «pii possédait uniquement sa force musculaire, à la propriété, c’est-à-dire à la force musculaire accumulée sur un point donné par une série de générations. Elle est la démonstration vivante du progrès, parce qu’elle prélève l’oisiveté sacrée de l’intelligence, non sur l’excédant de travail imposé dans le présent à un peuple esclave, mais sur le bénéfice du travail économisé dans le passé. Elle est enfin la glorieuse réalisation de la démocratie minute par minute, non au rabais dans la misère, mais dans l’aisance au sommet de la société. A moitié chemin du privilège et du labeur, assez riche pour acquitter le prix de l’instruction, assez limitée dans sa richesse pour devoir toujours apporter son contingent d’activité à la collaboration de la commune famille , elle représente la destinée idéale de l’humanité. Nouvelle race d’élite, bénie entre toutes, elle met déjà le pied sur le sol promis, la tète marquée du signe d’élection, et la main chargée de toute la fortune acquise du progrès.
L’Ame humaine, développée par la même assistance d’histoire qui avait développé la cité, voulut faire connaissance avec sa nouvelle conquête de sentiments. Pour se contempler face à face elle-même , comme dans un miroir, elle ressuscita le théâtre immolé depuis des siècles à l’inimitié du christianisme. Le théâtre est le complément de la peinture, ou plutôt il en est lespiri-
tualisme. La pointure représente l’homme extérieur dans sa pantomime et dans sa physionomie ; le drame représente au contraire l’homme intérieur dans sa pensée et dans sa conscience.
[1 y avait en Angleterre, au moment du choc du protestantisme contre le catholicisme, un génie inquiet dont la vie est restée dans l’ombre comme un mystère. Né à l’agonie d’un monde sur une terre encore frémissante de la longue commotion de la guerre civile , il sentait de bonne heure remuer le trouble de son siècle au fond de son esprit. Il marchait dans la vie sous un ciel sombre, à travers une atmosphère sinistre où flottaient les derniers échos et les spectres sanglants d’une immense tragédie au soleil. Fils de boucher, boucher peut-être lui-même pendant une partie de son enfance, il interrogea ainsi l’énigme terrible du sang versé, et il étudia dans la libre palpitante du troupeau la vibration secrète de la douleur. Depuis lors, vagabond sublime conduit où son destin le poussait, acteur, poète, créateur révélé à lui-même d’un monde nouveau, il porta la plus horrible torture de la vie : la disproportion du génie avec sa destinée. Shakespear n’eut qu’à ouvrir sa pensée douloureuse , sans cesse en contradiction avec la fatalité , pour en retirer le drame dans le cri longtemps étouffé de sa propre blessure. Lorsque la Providence destine au monde le poète de la passion, elle l’envoie dans une époque tumultueuse, et au fond de sa conscience agitée d’un autre tumulte elle dépose un perpétuel gémissement.
Shakespear obéit au commandement de sa nature : il étala devant lui l’Ame humaine tout entière dans toute son ampleur; il mit la main sur cette lyre infinie, et.
Orphée terrible, il en arracha la note de l'ambition, de l’amour, du remords, de la folie, de la jalousie, de la terreur, de la fantaisie, de l’ironie, de la pitié. Il la lit tour à tour, sous son doigt souverain, pleurer, prier, crier, gémir, sangloter, soupirer, rire, sourire, chanter et bénir. Il l’entreprit du liant en bas du la société, à chaque étage, dans chaque condition, dans le roi, dans le soldat , dans le peuple, dans le tribun, dans le pâtre, le boutfon, le matelot, le moine, le fossoyeur, le bourreau, le vieillard et l'enfant. A cette explosion grandiose de la passion il ajouta encore la voix de la nature , l’alouette du matin, le grillon du loyer, la solitude de la bruyère, la pluie de la temjtète, le rayon de l’étoile , le spectre de la lune, la plainte du ruisseau. De toutes ces notes éparses, puissamment harmonisées, intriguées , alternées, contrastées, il lit cette œuvre pathétique, foudroyante d’émotion, qui donne au cœur de l’honune la plus formidable secousse qu’il ait jamais sentie. Héroïque, comique, entrelaçant à chaque instant le vers et la prose, il témoigna une fois de plus que le complexe dans la poésie, comme dans la création, est le véritable caractère du progrès. Correspondant ainsi à tous les esprits et h tous les temps par l’universalité de son inspiration, il est aussi contemporain de notre siècle que du siècle oè il vivait.
La scène devint, h partir de cette heure, l’école perpétuelle du sentiment ouverte chaque soir à la multitude ; elle lui enseigna, par le spectacle de la souffrance et de l’héroïsme dans la souffrance, la résignation, la pitié, la douceur, la sympathie. L’àme humaine porte en elle une telle sainteté, que, montrée dans toute sa
candeur, elle est pour l’auditoire une irrésistible leçon de vertu .
A peine le drame avait dilaté dans l’homme la faculté de sentir, que la musique venait à son tour lui offrir sa sublime volupté. Elle devait paraître la dernière : car, langue commune du sentiment , et par cela même indéterminée, elle devait d’abord trouver dans l’humanité la gamme entière du sentiment. La musique est, en quelque sorte, la voix d'appel du moi humain, diverse, ondoyante, destinée à révéler le lyrisme dans le cœur exalté, l’héroïsme dans le cœur intrépide, l’enthousiasme dans le cœur pieux, la rêverie dans le cœur aimant, la piété dans le cœur religieux, la mélancolie dans le cœur brisé. Elle purifie, elle exalte, elle attendrit , elle parfume la pensée ; elle l’arrache à la prison du corps et l’emporte comme sur une aile de feu, dans une effluve d’harmonie, au-delà du monde fini, au-delà de l'espace, concentrée sur elle-même dans une divine extase , elle complète la poésie ; elle consomme l’émotion ; elle élève le sentiment à sa suprême apothéose, elle lui entr’ouvre la porte de l’infini.
Lorsque cette éducation attrayante de l’art eut successivement éconduit le dogme de l’esprit , et que la liberté de penser eut pris insensiblement la place que la foi laissait vacante par sa retraite , alors la philosophie réclama la parole pour achever la victoire. Elle entra dans le dixhuitième siècle armée de l’éloquence, de la science, du rire et du sarcasme ; elle leva la main, et à ce signal la tempête souffla du Midi et du Septentrion, le vieux monde croula comme au fond d’un gouffre, avec un bruit terrible, au milieu d’un tourbillon de flamme
et de fumée. Et lorsque le nuage eut disparu, déchiré comme le rideau du temple par le tonnerre, l’humanité vit planer sur la ruine la ligure sereine de la révolution française, couronnée de son immortelle espérance, qui souriait au peuple et lui montrait du doigt le chemin de l’avenir.