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CHAPITRE XXVII

Nous voici enfin revenus à notre point de départ, au moment de la révolution. Nous avons refait h grands pas, en face de ces astres témoins du temps, le chemin de l’histoire. Nous avons dû laisser en route plus d’un épisode du progrès, pour ne pas surcharger la marche du récit, lin autre jour nous essayerons de restituer à chaque fait historique sa part de travail dans l’œuvre de la civilisation.

Lorsque le pasteur rentre de la prairie, à la dernière heure du jour, il recense du doigt ses troupeaux. Le pasteur de la pensée doit, lui aussi, à la fin de son œuvre, récapituler ses idées. Mais, quand je parle de pensée, n’allez pas vous tromper. Je n’apporte pas ici une nouvelle philosophie. J’ai voulu simplement interroger la conscience de l’humanité. J’ai confessé l’histoire. L’histoire parlait, j’ai répété sa parole. Or, voici ce qu’elle disait :

Il y a sur la terre une force qui crée toujours et qui suit dans son travail la loi de progression. La mystérieuse ouvrière de vie a successivement produit l’eau, le

sol, la plante, l’animal, l’homme entln, panthéon vivant de toute la série antérieure de la création. Arrivée à ce dernier terme, la force créatrice passe de la nature proprement dite, désormais achevée, dans l’humanité, c'està-dire la nature transligurée et appelée à de nouveaux progrès. Elle continue de créer uniquement avec l’argile humaine, dans une perpétuelle ascension du matériel uu spirituel, non plus des races comme par le passé, mais des civilisations.

L’homme a commencé par vivre sans volonté, sans conscience, d’une vie purement végétative, à l’ombre de la foret, pressant le fruit sur sa lèvre, comme l’enfant presse le sein de sa nourrice.

L’ne saison, le plus souvent, apportait, emportait la corbeille flottante du banquet. Après avoir épuisé la nourriture en plein air, suspendue à la branche du verger, il connut la parcimonie de la nature sous le sourire de la munificence. 11 vit l’ange du besoin lever sur sa tête le glaive de colère pour le chasser de l’Eden.

Il obéit à la sentence. Il entra dans une nouvelle destinée. 11 poursuivit le gibier, et, pour le poursuivre, il essaya, sous forme d’arme, la pensée. I,a pensée émise retourna sur son corps en accroissement d'existence. Il tenta ce jour-là, pour la première fois, l’association. Il chassa en commun ; après la chasse, il partagea le gibier; la curée inaugura dans le inonde la propriété.

Cependant, la chasse était une subsistance au jour le jour, une loterie au soleil. Le chasseur mangeait quand il tuait, et il ne tuait pas toujours. Il rôdait à la lisière de la forêt dans une perpétuelle famine, massacrant l’enfant et le vieillard, pour diminuer le nombre des

convives. La femme n’était alors qu’une femelle, le mariage qu’un accouplement dans la violence.

Mais parmi toutes les races de la bruyère le chasseur avait connu certaines espèces apathiques qu’il pouvait réserver pour l’heure du besoin. Il les réunit sous son bâton et les retint parquées dans l’horizon de son regard. Il passa de l’état carnassier à l'état pasteur. Il transforma la brebis errante en propriété supérieure à la part de gibier découpée sur l’herbe, de toute la différence de la minute à la durée. Il vécut où paissait et il alla où allait le troupeau. Il contracta un bail à perpétuité avec cette réserve vivante promenée dans l’espace.

Il planta la tente au bord du pâturage. Une fois assis à l’ombre de cette frêle hôtellerie assez large pour abriter plusieurs têtes à la fois, il fonda la famille. La famille née de la famille enfanta à son tour la tribu.

La tribu est la première société humaine, nomade comme le troupeau, recrutée comme lui par voie de génération, vivant comme lui à l’état complet de communauté, pour ne pas dire de promiscuité, cimentée, entretenue par la marche commune et le repas commun. Dans cette nouvelle civilisation, la femme a une valeur, une utilité échangeable, échangée comme toute autre partie du bétail. Elle est la propriété d’un mari. Le mariage est un achat. L’homme achète la compagne de son sommeil par troupeau. C’est l’époque de la polygamie.

Mais la chair de l’animal est plus vite consommée à la table de la tribu que reproduite au chantier de la nature. Le pasteur, continuellement menacé de la disette, cherche donc autour de lui une provision plus abondante

que la brebis, et il la trouve dans la graine inépuisable de Cérès. Il passe de l’état jHitriarcal à l’état agriculteur. 11 invente la charrue. Il fait alliance avec la terre par le sillon. Son invention retourne encore sur lui en accroissement de propriété.

Il possède la moisson, le sol reste indivis. Mais la moisson est une propriété personnelle qui affranchit le moi humain de l’étreinte du communisme. La maison, inspiration directe de l’agriculture, contribue aussi à l'émancipation de la personnalité. Elle lui ouvre un plus large champ d’action et de jouissance. Elle lui verse la lumière et la chaleur. Elle l’attire et le retient au foyer par une nouvelle harmonie et une nouvelle volupté d’existenee.

La femme acquiert en passant ce seuil de bénédiction une fonction |*ermanente comme la pierre de la muraille; elle monte en dignité; elle administre le ménage ; elle a sa parcelle d’autorité; elle est la première esclave de son mari, associée par lui au commandement, la eontidente de sa nuit, la chair de sa chair, relevée par la gloire de cette intimité.

L’agriculture appelle la convoitise des bandes armées errantes autour de la moisson. La tribu agricole, sans cesse inquiétée dans la jouissance de son travail, déserte la vie en rase campagne et bâtit sur la hauteur pour sa défense la ville primitive ou l'acropole. Elle entre dans la civilisation proprement dite, dans la cité. Elle institue le droit civil. Elle transforme la propriété. Elle proclame la loi agraire. Elle partage par égale portion le sol jusqu’alors indivis. Elle plante la borne à la lisière de l’héritage.

Chacun possède le champ qui porte sa moisson. Ce champ ne retourne plus i\ la stérilité. Il n’exige plus chaque année un nouveau défrichement. Le cultivateur ne craint plus d’y enfouir son travail. Le travail capitalisé sur le sol lui appartient désormais.

La propriété plus individuelle développe encore plus l’individu. La personnalité humaine grandit en puissance. Elle agit davantage sur sa destinée. La terre est partout marquée à l’efügie de l'humanité. La rue qui circule dans la cité pour relier la maison h la maison, déborde dans la campagne sous forme de route, et relie le patrimoine au patrimoine. La facilité du transport facilite l’échange. L’échange provoque la division du travail. Chacun produit ce qu’il sait le mieux produire. Avec le surplus il acquiert ce que son voisin produit le mieux aussi. L’industrie parait. Avec moins de frais elle crée plus de jouissances. La femme bénélicie du progrès : elle n’est plus achetée, elle est dotée. Le mariage est un contrat. Sa dot est sa caution. Néanmoins elle porte encore le signe de servilité. Sa beauté, à défaut de sa personne, est la propriété exclusive du mari. Dans la maison elle est cloîtrée. Dans la rue elle est voilée. L’homme jaloux l’écarte de la table du banquet, et lui jette sur la tête un linceul pour cacher son sourire au regard.

Le besoin est l’initiateur du progrès. Si Dieu avait établi entre l’humanité et la nature un équilibre parfait, l’humanité végéterait dans un perpétuel repos. L’idée mal comprise du mal est donc une réduction de l’être qui excite l’homme à être davantage, par la voix impérieuse de la douleur. Sous ce rapport et sous ce rapport

seulement, le mal est le contre-point d'une mystérieuse harmonie.

Le besoin, qui a d’abord conduit la civilisation comme par la main de l’état de chasseur à l'état de pasteur, et de l’état de pasteur à l’état agricole, a été le besoin purement matériel de la nutrition. La nutrition est la première fonction de la matière; elle devait avoir la préséance à une époque ensevelie tout entière dans le sensualisme. Mais à mesure que l’humanité monte en richesse, en aggravation d'existence, le besoin de l'intelligence dépossède lo besoin de la nutrition, et prend à son tour la tète du progrès.

La société plus compliquée, plus savante »le formation, exige une plus grande dépense d’étude» et d’idées, pour régler les rapports plus intrigués, plus difliciles, d’industrie et de législation. Mais dans la cité originelle primitive qui n’a pu encore recueillir le legs d’une longue généalogie d’aïeux et réduire le travail k faire de la somme du travail déjà fait, tout homme est obligé de consacrer en main d’œuvre uniquement à sa subsistance jusqu’à la dernière heure de sa journée, l'no imperceptible élite peut à peine atteindre au loisir de la pensée.

Pour augmenter cette elite, la sagesse instinctive du législateur ré|mrtit et enrégimente la population en quatre catégoriels qui correspondent exactement aux quatre principales fonctions de la société. Dans la première catégorie, le législateur classe le manœuvre chargé de tout le travail de rebut; dans la seconde, le laboureur chargé de tout le travail de culture ; dans la troisième, le soldat chargé de tout le travail de défense;

dans la quatrième, eniin, le savant chargé de tout le travail d’idées. Le savant, gratuitement défendu et nourri par la société, convertit cette dispense de travail musculaire en production d’intelligence. Il invente la science, la mécanique, et il acquitte le surcroît de fatigue qu’il a imposée un moment pour sa sûreté et sa nourriture à la masse de la société, en lui apportant une force auxiliaire qui lui épargne à son tour la plus lourde part de labeur.

La caste, cette iniquité féconde en industrie et en pensée, a donc déposé dans la main de l’homme les premiers secrets, les premiers outils de domination sur la nature. Une fois armée de ses instruments intellectuels et matériels de conquête, la civilisation, par une loi irrésistible de la vie , a rayonné dans l’espace. Elle a noué avec les contrées circonvoisines des relations de commerce.

La première correspondance de denrées d’un horizon à l’autre a été la caravane. Le désert, k défaut d’autre chemin, conduisit l’humanité au bord de la Méditerranée. Assise là sur une terre plus dramatique qui était une perpétuelle excitation à l’activité, la civilisation rêva, tenta de nouveaux exploits de nouveaux coups d’état sur la nature. Elle découvrit la navigation. Elle coula, doucement traînée par la brise, de contrée en contrée. Elle porta le Midi au Nord et rapporta le Nord au Midi. Elle entrelaça les climats de la chaîne de son sillage. Elle confondit en une seule gerbe les diverses moissons. Elle transforma le métal par excellence , l’or rhythmé et pesé, en pièce de monnaie.

La monnaie , marchandise princière , acquit, de son droit de principauté , toutes les autres marchandises, à

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son heure, ici, là, partout. Klle nivela, elle universalisa l’échange. Elle facilita l’épargne en permettant au travailleur d’enfermer dans une seule molécule jusqu’à la plus humble privation. Elle multiplia le capital, c’est-àdire le trésor accumulé de tous les travaux antérieurs détournés de la consommation pour subventionner d’autres travaux. A mesure que le capital croissait, il retranchait de la besogne des nouvelles générations toute la besogne accomplie des ancêtres. Une plus nombreuse majorité, affranchie des besoins du corps, entrait en possession de son temps et reportait ce temps sur son intelligence.

Le progrès brisa le cadre trop étroit de la caste qui appelait à peine quelques rares élus à l’oisiveté féconde de la pensée. 11 changea la caste en servitude qui était, à proprement parler, la caste adoucie, réduite de moitié. L’esclave prit (uirtout à sa charge la plus rude part de corvée. 11 libéra la femme du service grossier du ménage.

La femme, librement éjwnouie au Dieu de l’àiue, fructifia en grâce et en poésie. Elle connut la personnalité, la dignité. Elle cessa d’être l’épouse partielle du mariage à plusieurs tètes de la polygamie. Elle devint l’épouse unique, absolue, sans partage, d’un seul mari. Tout au plus son mari conserva sur elle le droit de répudiation , cette polvgamie par intermittence. A moitié libre enfin, elle souleva le linceul qui couvrait sa beauté. La dame romaine ne portait son voile qu’à moitié rabattu sur son visage.

Or, pendant que l’esclavage traînait son fer au pied, pour nourrir de son travail forcé l’aristocratie de l’intel-

ligence, cette aristocratie travaillait pour conquérir sur la nature des collaborateurs à l’humanité. Elle inventait la dynamique, la géométrie. Elle armait l’homme d’une nouvelle force et d’une nouvelle musculature extérieure, mue à distance par sa volonté. La loi du progrès, loi de justice, le voulait ainsi. Un homme purement mécanique en quelque sorte, l’esclave, tournait la meule pour moudre la nourriture de cet autre homme oisif, plongé dans la méditation, qui inventait le moulin, et, le moulin inventé prenait la place de l’esclave.

Le penseur, racheté de l’œuvre des mains par la servitude, rachetait à son tour la servitude par la pensée.

L’esclavage disparut lentement, pas à pas, métamorphosé, évanoui en servage. Le servage était le noviciat de la liberté, l’apprentissage de l'épargne, le catéchisme du dévouement, l’avénement à la propriété par son propre mérite.

A chaque anneau de servitude que l’esclave brisait chemin faisant, la femme, cette autre esclave, brisait un anneau de sa dépendance. Elle reprenait son Ame , enfouie dans la nuit, faculté par faculté. Elle était déjà l’égale de l’homme devant Dieu, devant l’Evangile. Elle avait comme lui une destinée héroïque , glorieuse, la vertu, la sainteté. Elle pouvait désormais regarder la vie face à face et laisser planer sur la terre son regard. Elle rejeta sou voile déchiré au souffle de l’Evangile, 'pour montrer à tous ce sourire que Dieu a déposé comme un reflet de sa grâce sur le front de sa plus belle créature.

La propriété est l’incarnation visible, la chair même de la civilisation, dans son incessante métempsychose.

Chaque forme de propriété crée sa forme de civilisation, tombe avec elle pour ressusciter sous une autre forme plus parfaite et réaliser une meilleure société, comme cette genèse successive et successivement effacée sous nos pas, qui tirait lentement déluge par déluge l'homme du mastodonte.

La première propriété a été la cueillette, la seconde la curée, la troisième la brebis, la quatrième la moisson, la cinquième l’industrie, et ainsi de suite, de journée en journée, de contrée en contrée. La propriété nouvelle ne destituait pas, à son apparition, l’ancienne propriété. Le progrès marche toujours du simple au complexe. Et de même que l’homme, après avoir passif du fruit de l’Eden, à la chair du troupeau, et de la chair au pain, et du pain à l’herbe du potager, n’abandonna pas la première nourriture pour la seconde, la seconde pour la troisième, la troisième, pour la quatrième, mais entassa au contraire et réunit sur sa table toutes ces substances animales et végétales pour les reverser, les mélanger dans sa propre substance; de même aussi il ajouta et il associa le troupeau au verger, le champ au troupeau, l’industrie enlin au domaine, jusqu’à ce que les propriétés éparses, successives, ramenées à une même formule, et représentées par une même unité dans la monnaie, prirent, du nom même de la monnaie, le nom de capital .

Le capital est donc le dernier terme, le suprême résumé de la propriété multiple, traditionnelle accumulée à nos pieds par lu main des générations, le legs de l’humanité disparue à l’humanité présente, le viatique des siècles grossi de toutes les épargnes, le rachat de l’avenir par le mérite du passé. Que représente en effet le capital

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n’importe où, en France, par exemple? Il représente l’addition tout entière des économies réalisées par nos aïeux et des ouvrages multipliés sur le territoire : or, étain , cuivre, argent, route, village, ville, ferme, maison, mine, usine, port, canal, colonie, défrichement, plantation, en un mot, quatre mille ans peut-être d’efforts, de sacrifices, de sueurs, de fatigues, tous les jours, par tous les temps, au vent, à la neige, è la pluie, au soleil.

Anéantissez, parla pensée, le capital, et nous serons obligés de remonter un à un tous les siècles de la France, et de repasser par-dessus tous ses travaux dans la barbarie. A chaque pas en arrière, nous destituerons autant d’élus des fonctions de la pensée, qu’il y a d’hommes émancipés par la richesse. Nous ferons de nouveau de ces relaps de la civilisation des manœuvres; nous les replongerons dans les ténèbres. Car, ne l’oublions jamais, toute classe intelligente, lettrée, est la représentation exacte, chiffre par chiffre, de toutes les économies, de toutes les œuvres déposées, entassées sur le sol d’une nation .

A ce point de vue, je l’ai dit, je le répète, le capital est le médiateur, le rémunérateur ici-bas de notre destinée. Il a brisé la caste, l’esclavage, le servage. Il brisera le prolétariat. De jour en jour, dans l’infatigable apostolat de sa propagande, il relève le travailleur comme une sentinelle de la nécessité du travail purement musculaire, pour l’introduire à la vie supérieure, à la vie de la pensée.

Ce messie divin, qui porte en lui l’àme du monde, a la faculté de produire à l’infini non-seulement la jouissance par la richesse, mais encore la richesse par la

richesse. Grâce à sa perpétuelle entremise, à sa fluidité, à sa rapidité, à sou ubiquité, chaque jour la propriété circule, multiplie, prend toutes les formas pour aller saisir toutes les existences. Aujourd'hui, la science est line propriété; la piésie, une propriété; un morceau de papier, une propriété; une action, une propriété; un air de musique, une propriété; un brevet, une propriété; un diplôme, une propriété; un talent, une propriété; une prime, une propriété; de sorte que la propriété va toujours croissant, toujours convoquant de nouvelles recrues. Plus de choses sont possédées, et plus de personnes possèdent à la fois.

Dans cette magnifique progression, la propriété tend toujours, comme l’humanité, à passer incessamment de la matière à l’esprit. Elle s’élève, elle se spiritualise de plus en plus, si je puis parler ainsi. Hier à peine, la plus haute forme de la propriété était le sol ; aujourd’hui, c’est le talent. L’homme vend la terre pour acquérir l’idée.

De tous ces nouveaux modes de propriété, le plus spiritualiste à coup sûr est le crédit ; car qu’est-ce que le crédit? C’est la prise de possession du temps qui n’est pas encore, la propriété par anticipation. Sous ce rapport, le crédit est la correspondance, la symétrie de l'épargne. L’épargne est une économie sur le passé, le crédit une économie sur l’avenir. L’épargne est une contribution du travail antérieur, le crédit, la contribution du travail futur à la richesse du moment. Dans l’un et l’autre cas, l’homme, agrandi en puissance de durée, prend à la fois les deux bouts du temps pour les attirer sur sa tête et les étendre sur une plus large action.

Non-seulement la société se généralise et se spiritualise de plus en plus, mais elle revêt encore de plus en plus le double caractère de l’homme dans son inépuisable évolution. L’homme est en même temps un être social et individuel ; voilà les deux principes constitutifs de sa nature, de sa destinée. La propriété collective augmente sans cesse, comme vous pouvez le voir dans l’histoire par l’extension sans cesse croissante du monument, du théâtre, du marché, du port, du canal, du chemin, de l’éclairage. Mais à mesure que la propriété collective augmente, la propriété individuelle progresse dans la même proportion, elle dépose sans cesse en nous, autour de nous, dans le ménage, dans notre intimité, depuis la lampe jusqu’à la bibliothèque, depuis la gravure jusqu’à la pendule, mille moyens d’action sur notre propre destinée, mille jouissances inconnues, impossibles à nos ancêtres.

Les deux propriétés, individuelle et sociale, marchent donc collatéralement, sans jamais se contredire et se confondre, se distinguant au contraire sans cesse l’une de l’autre, se fortifiant l’une par l’autre, pour conspirer, pour concourir à la loi du progrès, à la croissance de vie, de vie matérielle par plus de jouissance, de vie morale par plus de sentiments, de vie intellectuelle par plus d’idées. Voyez plutôt :

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