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CHAPITRE XXVIII

La religion accomplit In mémo serin «le progrès quo la propriété. L’homme parait au soleil île In création. La terre est encore en larmes du déluge. Il entend frémir sous son pied la dernière explosion. Il voit partout la trace fraîche du cataclysme. Il compte à chaque pas un nouvel ossement. Il erre à l'aventure dans une campagne hérissée de forêts. Il a faim, il a froid, il a soif, il souffre, et il absorbe par tous les pores la souffrance. Le soleil le brûle, l’orage le fouette, la ronce le déchire, la vipère mord son talon.

La nature tout entière lui semble une conspiration contre sa propre existence, une réduction de son être par tous les êtres h la fois. L’idée de Dieu entre dans son esprit à travers ses sens meurtris, sous la forme d’une puissance mystérieuse, enveloppée de ténèbres, irascible, irritée, malfaisante, irrésistible, qui siffle dans le vent , qui tonne dans le nuage, qui hurle dans le cratère, qui menace, qui frappe, qui tue toujours, une insatiable , une invisible machine de destruction.

Cette divinité provisoire est la négation de la vie ,

déifiée par l’homme à peine vivant. La nuit est son heure. La mort est sa révélation. Le sauvage l’adore par une œuvre de mort aussi, par le sacrifice humain. Il sent un bras toujours levé sur sa tète , et , pour détourner le coup, il interpose une autre victime. Ainsi le chasseur en fuite, au moment du péril, jette à la lionne son lionceau. La religion est donc une terreur, la médiation une hostie, le culte le sang versé, la prière la malédiction. Le mot sacer, ou son synonyme dans l’antiquité, signifie à la fois sacré ou maudit.

Mais l’homme, par le bénéfice de la pensée créatrice accumulée en lui, et toujours occupée à créer, a conquis le troupeau et la moisson. Il a enfin abrité son sommeil , assuré son repas , écarté, reculé l’atteinte et la blessure directe de la nature. Alors il retire Dieu de la flamme du volcan, de la flamme de l’éclair, il le transporte dans le ciel , dans l’espace. Il le recouvre non plus d’ombre et de mystère, comme auparavant , mais de la pourpre du soleil et de la lumière de l’étoile. Il substitue à la chair de l’homme dans le sacrifice divin la chair du troupeau, et à la chair du troupeau la fleur de la moisson. La Pâque sacrée passe successivement de l’homme à l’agneau , et de l’agneau au pain sans levain.

Et cependant la civilisation lutte à ai'mes inégales contre l’invisible Némésis répandue partout autour d’elle, dans l’univers; elle souffre encore, elle gémit, elle a diminué le mal, elle ne l’a pas dompté. Moitié affranchie, moitié opprimée, elle partage la divinité en deux natures contraires, irréconciliables, l’une ennemie, l’autre bienfaisante, l’une intraitable, l’autre sympathique à l’humanité. La première représente l’ancienne

misère, la seconde personnifie la nouvelle extension d’existence.

L'Inde, cette aïeule des nations, donne d’abord l’exemple de ce dualisme. Elle commence par adorer Siva , dieu terrible, implacable, qui tue et qui détruit. Mais lorsqu’elle a développé en elle une plus grande vitalité, elle adjoint à Siva un nouveau dieu collatéral , Brahma, doux et affable k l’humanité, qui verse d’une main prodigue la vie à la création .

La Perse, héritière de l’Inde, divise aussi la direction de l’Univers entre deux génies, l’un bienfaisant, l’autre malfaisant ; l’un vêtu d’ombre, l’autre vêtu do lumière ; l’un créateur, l’autre destructeur. Le premier est Ormutz, le second est Ahriman. Mais le temps a marché. L’homme a grandi. Le mal a fléchi. Le bien a monté. L’ordre de la divinité est interverti. Le dieu bon a la primauté. Ahriman n’a qu’un pouvoir de transition. Il passera. Ormutz absorbera un jour son principe contraire. Il régnera seul au temps prédit de la rédemption.

L’Égypte, cette sœur silencieuse de la Perse, inscrit encore dans sa théogonie une divinité scindée en deux puissances. L’une est Osiris, dieu généreux, dieu fécond, qui a donné à l’Egypte la semence et la moisson. L’autre est Typhon, dieu lugubre, dieu maudit, qui épanche sur la terre la peste et la stérilité. Mais l’homme a fait encore un pas de plus vers le progrès. Typhon n’est qu’une négation , l’ombre en quelque sorte de la divinité. Il n’a pas un adorateur, un sanctuaire. Il sommeille oublié dans la légende.

Enfin la Grèce, cette réfraction en rayons brisés de l’Asie et de l’Égypte à la fois, maintient le mauichéisme

dans sa religion. Elle adore d’abord Saturne, le dieu terrible , armé d’une faux, affamé de mort, qui enfante sans cesse pour dévorer sans cesse son enfant. Mais sitôt qu’elle a mis la main sur la nature et embrassé le monde de son intelligence, alors elle transporte son adoration à Jupiter, dieu de l’ordre, dieu de l’harmonie, qui tient suspendus à sa chaîne d’or tous les êtres créés. Mais, pour la première fois , les deux principes contraires ne coexistent plus dans la théogonie. L’un est successif â l’autre, au lieu de lui être simultané. Jupiter a détrôné Saturne et l’a exilé dans la nuit de notre origine. Il l’a destitué, et restitué tout entier au temps passé qui l’avait rêvé dans le crépuscule de la création.

Tant que le principe manichéen a régné, la volonté de Dieu sur l’homme a été la fatalité. Volonté aveugle, brutale, qui passe comme la vague roule, comme la brise souffle, sans curiosité, sans inquiétude du bien et du mal, écrasant sur son passage le bon et le coupable avec la même indifférence, la même cruauté, que le bœuf écrase sur le sillon la vipère et la fourmi.

La logique le voulait ainsi. L’homme avait uniquement divinisé jusqu’alors la fonction de la matière, mort ou naissance. L’âme de Dieu était donc une force comme toute autre force de la matière. Elle agissait, elle foudroyait de la même manière, frappant au hasard, et mesurant sa propre puissance à la grandeur de la victime.

La Judée abjure la première cet antagonisme. Après avoir fléchi le genou, à l’origine, devant Moloch, Saturne hébraïque, insatiable aussi et haletant de sang et de meurtre, elle renie, elle maudit, elle anathématise, elle efface complètement de son rituel ce dieu primitif et barbare

de son ignorance et de sa misère. Elle proclame Dieu un, unique, absolu, entier. Elle l'appelle Jéhovah. Mais comme la vio est encore incertaine, douloureuse, elle reporte à Jéhovah une partie des dépouilles, des cruautés de Moloch. Jéhovah est h* dieu terrible, le dieu jaloux, le dieu de la destruction , le dieu de l’année. Il a la droite pleine de menaces et de vengeances. Il envoie à l’homme la maladie, la sécheresse. Il éprouve, il anéantit. Il précipite du haut du ciel la cataracte du déluge. 11 punit la faute du père dans le sang do la génération. Il submerge Gomorrhe sous un flot de bitume. Le Juif croyait plus à la mort qu’à la vie, au néant qu’à la résurrection. Il n’avait même pas emporté dans la montagne, du fond de l'Egypte, l’idée d’mmortalité. Il était uniquement immortel par sa descendance.

Mais lorsque, par le bénéfice même du temps, il eut augmenté son être de toutes les richesses de vie que sa longue dynastie de pères lui avait transmises, de toutes les découvertes, de toutes les forces acquises, de toutes les idées, de tous les sentiments du passé, alors il tourna la page du livre éternel de la civilisation. 11 passa de la mort à la résurrection, de la Bible à l’Evangile.

L’Evangile rachète le péché originel, c’est-à-dire le dénûment d’existence. Quelle est, en effet, la parole qui flotte sur la lèvre du Christ, n’est-ce pas cette parole indéfiniment répétée par tous les vents de la Palestine : Je suis le pain de vie, je suis la résurrection ef la vie, celui qui croit en moi vivra, celui qui m’écoute vivra?

Quels sont ses miracles? Des œuvres de destruction, comme les œuvres de Jéhovah : la foudre, le bitume, la mer Rouge, le déluge? Non, ce sont des œuvres de vie,

des promesses d’immortalité. Il redresse les boiteux, il guérit les aveugles, il ressuscite les trépassés, et, s'il traverse un instant la mort, c’est pour laisser le linceul au fond du tombeau, et montrer la résurrection flottante dans la nuée.

Le Christ est-il un Dieu caché comme dans une perpétuelle embuscade, qui sort uniquement de son ombre pour frapper l’humanité? Non , c’est le Dieu qui vit parmi nous, qui nous touche, que nous touchons, doux et tendre à chaque créature, à Madeleine, à la Cananéenne, à la colombe, au lis de la vallée. Il pleure au Calvaire, il guérit à la table de la Pâque, il sourit à Marthe et à Marie, il incline ses blonds cheveux sous les huiles de senteur, il change l’eau en vin pour réjouir les convives, et multiplie les pains pour nourrir la multitude, comme s’il tenait à montrer la Divinité désormais intime à l’homme et présente à toutes ses occupations, sur la mer, au milieu des gerbes, dans les souffrances, dans les larmes, dans la prière, dans la salle de noces, dans le tombeau, dans le temple, dans le prétoire, dans la piscine, partout où l’homme agit, pense, adore, aime, espère, souffre, travaille, travaille surtout, car chaque parabole de l’Evangile glorifie une œuvre, une veillée, la vigne, la moisson, la pêche, le troupeau, la lampe tremblante aux mains de l’épouse qui attend l’époux devant le fuseau .

Le principe du mal, si longtemps déifié, maintenant dépouillé de toute nature divine, retombe du ciel dans l’enfer. Il est un ange révolté, il est Satan. Il est le tentateur de l’homme et son persécuteur. Condamné à souffrir et à faire souffrir, il habite la nuit et le gémissement.

Mais le Christ a vaincu Satan, et tout homme marqué du liaptème peut le vaincre à son tour |«r son mérite. Cependant la vie est pauvre au début du christianisme, et Satan, dieu du mal dégénéré , exerce encore dans le monde une immense part d’inlluence. Il tente l’homme, il torture son esprit, il stérilise sa couche, il décime son troupeau, il détruit sa moisson. Mais à mesure que la vie monte, le sombre fantôme, chassé pas à pas de l’humanité par le progrès, recule, fuit, disparaît et rentre dans le néant.

A partir de ce progrès, la volonté divine n’est plus la fatalité, elle est la grâce, c’est-à-dire la fatalité adoucie, spiritualisée, moralisée, transformée en affection et en assistance du Créateur pour sa créature. Cependant, la grâce est indépendante de l’homme et de sa vertu. Dieu la dispense comme il lui plaît, au hasard. Elle est la dernière trace de l’ancien dualisme du principe mauvais, la dernière négation de notre liberté, de notre intervention sur notre destinée.

Ainsi, plus l’homme refoule le mal devant son pas, plus il attire la vie à lui; plus aussi il traduit dans son culte ce progrès, plus il adore un Dieu vivant.

Brahma est plus vivant que Siva, Orrnutz que Brahma, Osiris qu’Ormutz, Jupiter qu’Osiris, Jéhovah que Jupiter, Jésus, entin, que Jéhovah.

Plus l’homme augmente sa liberté, sa puissance par sa conquête, par sa domination sur la nature, et plus il rétrécit la fatalité , c’est-à-dire la volonté divine extérieure, et souvent contraire à sa propre volonté, à sa propre action.

Plus il vit par l’histoire, plus il progresse en durée,

plus il croit à l’immortalité, plus il l'écrit en lettres d’or, comme .sa plus haute doctrine, dans sa théodicée.

Sous le dogme de l’Inde, le croyant n’avait qu’une éternité successive, aveugle, inconsciente d’ elle-même, promenée de inétempsychose en métempsyehose.

Sous le dogme du paganisme, le héros seul le plus chargé de vie dans la société, allait respirer éternellement l’air des siècles b l’ombre de l’Elysée.

Depuis la promesse de l’Evangile, tout homme né de la femme, humble ou grand, peu importe, est appelé à l’immortalité, est immortel par essence.

Enfin, plus l’humanité monte en idée et en science, plus encore la religion s’élève, se spiritualise, comme la propriété elle-même, comme la civilisation.

La religion a commencé par diviniser la force de la matière, puis la fonction de la matière, puis l’idée de loi, de relation, d’harmonie, puis, enfin, l’idée pure, la science, la vérité, la morale. Elle est donc la conscience toujours active et présente de Dieu dans l’humanité, la révélation immanente, successive comme le progrès, qui, b chaque pas de plus dans le temps, lui apporte une nouvelle leçon et lui annonce une nouvelle vérité.

L’esthétique, cette création de l’homme dans la création, cette conversion de la matière à la beauté, gravite d’après la même loi, dans la même harmonie que toute autre forme de la civilisation. *

L’art débute par l'architecture, origine et souche de tous les autres arts, qui les porte et les comporte tous comme la terre dresse et montre tous les êtres créés sur son vaste piédestal de marbre et de granit.

Au matin de l’histoire, dans l’antiquité, lorsque la vie

est encore pauvre de pensées et de sentiments, l'architecte jette uniquement sur son <euvre la ligne droite ou horizontale, la plus simple, la plus uniforme, qui enferme l’idée de vie, l’idée d’ètre dans le cadre et sous le profil le plus restreints. ïl donne au temple l’attitude du tombeau. Il crée comme l’ouvrier du monde a créé le règne inférieur du minéral, sur un type inflexiblement réglé.

Mais h mesure qu’il sent frémir en lui une plus grande pulsation, une plus grande intonation de vie, il brise, il élargit cette ligne étroite et régulière, il la courbe, il l’élève en voûte et en coupole. L’architecture fait halte h ce dernier progrès, et pressent une nouvelle explosion de la pensée dans l'humanité.

Le christianisme parait, il remplace la ligne horizontale, la ligne simple du temple grec par la ligne ascensionnelle, la ligne multiple ou la combinaison des lignes à l’infini, la voûte par l’ogive ou l’association de plusieurs courbes, la colonne par le pilier ou l’harmonie de plusieurs colonnes. Il parle dans l’architecture à toutes les facultés à la fois, à l’imagination comme h la raison.

La sculpture passe par la même j a; ri ode de développement, par la même évolution. Elle extrait d’abord, du bloc de pierre ou de porphyre, des ligures informes, immobiles, les bras attachés au corps, les pieds collés, ébauches de la forme humaine encore assoupies dans la matière. Mais une sève nouvelle coule dans la chair de l’humanité, et Pygmalion reverse cette sève sur l’argile de la statue. La statue vit à son tour, elle remue, elle agit, elle module dans sa pose, dans sa langueur, toute ligne, toute inflexion de ligne qui traduit une grâce, une action.

Elle passe du simple au complexe, de la monotonie à la variété. Mais, comme à cette époque de civilisation, l’homme, encore indigent de vie intime, personnelle , vit surtout de la corporation, de la cité, la statuaire, image réfléchie et pantomime exacte de l’humanité , adopte exclusivement le type, c’est-à-dire le caractère général, collectif, réglé, classé par catégorie. Elle a un type pour Jupiter, un autre pour Hercule, un autre pour Achille, un autre pour chaque héros. Elle ignore l’individualisation, la particularité, cette loi de nature qui veut que tout homme ici-bas soit à la fois humanité et individu, semblable et dissemblable aux autres frères de sa famille.

Plus tard, à l’inspiration du paganisme, elle renonce à la statue isolée, indépendante, éparse comme la divinité du paganisme, pour adopter un système de concentration et d’unité. Elle rapproche, elle groupe des figures, elle les diversifie et les entremêle de bas-reliefs, elle les associe et les coordonne aux lignes de l’architecture. Elle les ramène enfin du simple au complexe , de la strophe à l’épopée.

La sculpture est l’apothéose du corps humain. Elle divinise la forme extérieure que l’âme a prise dans la nature ; mais elle ne peut reproduire cette âme elle-même dans ses plus intimes émotions, dans ses plus impalpables pensées. Lorsque le spiritualisme, toujours croissant, , toujours conquérant sur le matérialisme, substitue à la curiosité des sens, la curiosité des sentiments, la peinture relaie la sculpture. La peinture est la plastique complexe, spiritualiste par excellence. A la ligne elle ajoute la couleur. A l’aide de la couleur, elle représente jusqu’à la

nuance la plus fugitive de la physionomie. Elle peint le regard, ce rayon direct de l’émotion. Elle groupe, elle varie les personnages. Elle crée des drames entiers. Elle répand sur ses œuvres l'espace et la lumière. Elle relève, elle exalte les esprits. Elle est une voix muette de i’iniini, elle est presque déjà une poésie.

Mais la peinture dans l’antiquité , opprimée par la sculpture, effigie alors de la lieauté suprême, était encore à beaucoup d’égards la sculpture colorée. L’Evangile agrandit l’Ame de l’humanité. Le jæintre abandonne la composition étroite de l’art ancien , limitée souvent à un seul épisode et à un seul ton de couleurs. Il multiplie les j*erson nages , les plans, les lignes, les harmonies , les contrastes, les raccourcis, les ombres , les lumières. Il éveille plus de sentiments , plus d’émotions, par plus de procédés et par pins de ressources. Il subordonne le nu à la draperie, le corps au visage , et il reporte tout l’effort de son art sur le sanctuaire du spiritualisme-

La poésie est l'expression directe du sentiment par la parole. A l’origine, dans l’aube de l’histoire, lorsque l'humanité est encore enveloppée dans le lange de la matière, elle chante l’acte purement matériel de l’homme, l’amour, le festin, le combat, le pillage. Elle disperse son chant dans l’ode et dans la strophe, rapide, passagère comme l’acte lui-mème. Mais sitôt que la société, d'abord simple et réduite à la tribu , évolue à une forme plus compliquée, à la cité, la poésie recueille ses inspirations éparses et les réunit dans l'épopée. L’épopée chante encore, sans doute, l’action inférieure de l’homme, la coupe, le meurtre, le viol, le pillage,

mais aussi le sentiment moral , l’amour de la patrie , de la liberté, de la religion.

Mais l’Ame, plus richement approvisionnée de facultés et d’idées, vibre et aspire à plus de voluptés, à plus d’émotions. Alors la poésie abandonne l’épopée lente et léthargique , dans le long, dans le paisible déroulement de ses récits, pour chercher un rol'uge au théâtre, dans la tragédie. La tragédie saisit , représente l’humanité dans sa plus puissante , sa plus pathétique explosion , dans sa lutte avec la vie, avec la vertu, avec la Divinité, avec la fatalité. Elle est éminemment complexe de composition. Elle oppose personnage à personnage. Elle personnilie le mystère de la destinée. Elle ébranle jusqu’à la dernière Fibre de la conscience. Elle choisit toujours pour héros l’homme le plus chargé de vie dans la société. En l’immolant , elle immole l’homme porté à sa suprême puissance. Le coup porté sur ce dieu terrestre retentit plus profondément dans l’esprit. Mais ici encore, pendant la période de l’antiquité, la tragédie procède plutôt par type que par caractère. Le personnage est moins un homme qu’un être abstrait. Ecrasé par la fatalité, condamné d’avance par l’oracle, il n’a pas à lutter, il n’a qu’à porter sa tête au sacritice. 11 ne provoque, il ne recueille aucun intérêt, car l’intérêt serait un attentat contre Dieu , un blasphème.

La poésie de la jeunesse du monde était surtout typique. Or, qu’est-ce le type, à proprement parler? c’est l’être dépourvu d’originalité, conforme à l’être de même nature, la communauté de physionomie, l’abeille semblable à l’abeille, la personnalité rejetée de l’individu à l’espèce, l’enseigne de l’infériorité dans la poésie comme

dans la création. Mai* lorsque, par le bénélice du progrès, l’homme moderne réalisa en lui une plus grande somme de vie, et par conséquent d’individualité, qu'il intervint davantage et influa davantage flans sa destinée, il substitua la conscience A la fatalité, le caractère au tyj»e, la diversité A la simplicité, la prose enlin A la prosodie. Le vers est un type aussi. ïl est l’uniforme de la pensée. La prose, au contraire, est la j«role libre, indépendante, diverse comme la vie , souple comme le progrès. La prose tend donc de plus en plus k retirer la poésie k la langue traditionnelle et immobile du vers pour lui communiquer sa liberté et sa vivacité d’allure. Le prosateur détrène chaque jour le pftète.

La musique, enlin, poésie «tu nombre, secousse du monde rhythmé et cadencé, qui reflue dans un souffle au fond «le la sensation, caresse, joie intime, ou plutôt atmosphère harmonieuse de l’Ame, qui pénètre, qui imbibe la pensée, «pii l’épanouit et la prédispose à tous les sentiments et A tous les pressentiments de l’infini. — Oui. la musique aussi , qui semble si bornée, si rigoureusement enchaînée dans les liens de la métrique et dè la mathématique, participe k la loi du progrès et gravite incessamment du simple au composé. Elle commence par des airs simples lentement modulés; elle varie, elle précipite ensuite peu A peu les intonations; elle unit au son de la voix le son de l’instrument ; elle jette la cymbale de la Monade pour la lyre d’Orphée; elle perfectionne, elle multiplie son orchestre; elle alterne la note aiguë avec la note grave, le mode éolien avec le mode ionien; elle invente, elle crée la mélodie. Une fois arrivée A ce terme, elle garde le silence et attend.

Le flot des àge^ coule encore. Le musicien moderne, né d’une nouvelle civilisation, reprend l’œuvre interrompue de l’antiquité. Il ajoute à la simple mélodie ou la succession d’accords, la complexité et la simultanéité désaccords, des voix, des instruments et des contrastes, autrement dit, il marche sans cesse du simple au composé, comme la Genèse, émettant sans cesse des formes plus nombreuses pour satisfaire de plus nombreuses facultés.

Je précipite ma démonstration ; vous l’achèverez dans votre esprit. Mais, vous le voyez, l’art va toujours se spiritualisant, s’universalisant de plus en plus, comme la propriété, comme la religion. Il traduit une plus grande abondance de vie dans l’humanité , il est plus vivant.

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