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Cela dit, je reprends votre demande, et je commence par écarter en passant toute question préjudicielle que le scepticisme sème toujours, dès le premier pas, sous le pied de la science, pour la faire trébucher en chemin.
Quelle certitude l’homme a-t-il de pouvoir trouver la vérité sur le mystère de sa destinée? pourquoi a-t-il l’obligation de la chercher? quel instrument a-t-il pour la saisir ? quel critérium pour la reconnaître?
Quelle garantie l’homme a-t-il de pouvoir trouver la vérité?
Une seule, répondrai-je, le désir même qu’il a de la trouver. Le désir n’est autre chose dans notre Ame que la vérité par anticipation. I^i souveraine harmonie ne joue pas au paradoxe; elle n’a pas jeté l’aspiration à notre esprit comme une amorce A la déception. Non, assurément; partout oii elle a mis la soif, elle a mis In source à côté.
Quoi ! un Dieu ironique n’aurait écrit dans nos cu*urs que la tentation de l’impossible ; quoi! il apparaîtrait au pressentiment pour se cacher à la pensée; quoi! il inviterait l’homme à marcher pour qu’un piège caché sous le sol dévorât son pas au premier mouvement. Alors il ne serait plus Dieu, alors il serait son propre mensonge, il serait son propre désaveu, il serait l’enfer. Il aurait allumé en nous le désir pour être un supplice. Un pareil soupçon est impie. On n’ose pas répéter ce blasphème, même pour le réfuter. L’âme indignée le rejette avec un cri de douleur, comme la main engourdie par la morsure rejette la vipère.
Cherchez Dieu, vous le trouverez, et vous le trouverez parce que vous le cherchez. Voilà le cri de la conscience,
voilà le cri de la nature, qui, porté d’abîme en abîme, éclate en millions d’échos, dans toutes les profondeurs de l’immensité.
Mais pourquoi l’obligation de le chercher? dit l’esprit de paresse. Pourquoi Dieu, comme le soleil, ne vient-il pas lui-même à l’horizon trouver notre regard?
Pourquoi, malheureux? tu le demandés? Précisément pour donner à Ja vie le plus noble but qu’elle puisse atteindre.
La vérité n’est pas la coupe banale qui passe indifféremment, de lèvre en lèvre, à la table du festin; elle est une récompense. Si tu veux la posséder, commence par la mériter. L’intelligence a aussi sa vertu ; elle est vertueuse en élevant ses pensées. Plus elle les élève par la science, plus elle reçoit en Dieu son salaire. t
Non, il ne serait pas juste que le saint de l’intelligence, nuit et jour absorbé dans sa méditation, ne possédât pas plus la vérité que le profane de la vie qui dissipe son âme à tous les vents de l’oubli. Du moment que chaque homme saurait également de la science divine tout ce qu’on en peut savoir, ce ne serait vraiment pas la peine de vivre pour l’intelligence; autant vaudrait mourir. Mais vous ne vous plaindrez jamais , n’est-ce pas , mon ami? j’en jure par l’esprit vivant ici présent, de cette glorieuse consigne qui force l’hoiume à cueillir la moisson de l’esprit dans la sueur , aussi bien que l’autre moisson. Vous y voyez à un jour donné la gloire de votre intelligence.
Et pourquoi donc Christophe Colomb a-t-il attiré l’attention des siècles sur sa mémoire? Est-ce simplement pour avoir traversé l’Atlantique? Mais chaque jour des
milliers d'hommes lu traversent aussi, qui ne laisseront pas plus de traces dans l’humanité que le sillage de leur navire sur réeume. Non ; Christophe Colomb est immortel pour avoir soupçonné à notre continent une autre rive au-delà du couchant, et pour être allé la chercher sur la foi d'un soupçon.
Il a eu à douter, il a eu à lutter , il a eu à vaincre enfin, et c’est dans sa victoire qu’il a ramassé sa couronne, sa renommée jusqu’à la dernière postérité. Eh bien! mon ami, nous avons tous, nous aussi, humbles ou forts, à notre place, dans notre mesure, à soulever un doute, un obstacle; et lorsque nous avons vaincu une ignorance, ne fût-ce qu'en nous-mêmes, ne fût-ce que dans le plus obscur passant, le grand ordonnateur des mondes, comme des infiniment petits, nous compte ce mérite.
Mais pour me prendre comme point de départ de la certitude, suis-je moi-même un fait certain? Quelle preuve puis-je donner de mou existence ?
A cette question je ne connais qu’une réponse. Je me sens vivant, et ce sentiment me dispense d’aller chercher à côté si je suis vivant. La vie est sa preuve à ellemême ; elle prouve qu’elle est, en étant. Elle voudrait trouver une autre preuve que, prouvée d’avance à son propre tribunal par le seul fait de son existence, elle devrait commencer par se nier pour s’affirmer ensuite, et aller en quelque sorte demander le droit d’être au néant.
Je défie le philosophe le plus exercé à la dialectique, d’argumenter pour ou contre la vie, sans que la notion de la vie ne soit sous-entendue dans son argumentation.
Pour argumenter, il faut être d’abord, et en voulant
nier l’être, le sceptique en proclame implicitement l’existence, caria négation est un acte, et tout acte présuppose un acteur.
En nous donnant la vie. Dieu a voulu se charger luimême de la preuve dans notre esprit, et il nous a donné la preuve innée de l’évidence. Or, l’évidence est une lumière despotique qui éteint à côté d’elle tout autre moyen de certitude, dans l’éblouissement de son rayon. Je suis parce que je suis, voilà le premier principe de toute connaissance.
Mais qui suis-je? Un être à la fois sentant et pensant. L’âme a deux ailes : le sentiment et la raison, pour monter à la vérité. Le sentiment et la raison s’équilibrent et se fortifient l’un par l’autre, dans cette perpétuelle ascension. Que serait en effet la raison seule dans l’humanité? La lumière sans chaleur du phosphore. Que serait d’un autre côté le sentiment réduit à sa spontanéité? Le mysticisme égaré dans une aspiration.
Ces deux facultés diverses, mais alliées du moi humain, en constituent indivisiblement l’unité. Mutiler l’unité de l’instrument, c’est mutiler par contre-coup l’unité de connaissance. C’est voir par un seul coin du voile, d’un seul côté. C’est briser le miroir devant la face de l’univers. Le miroir brisé n’en réfléchit plus que des rayons épars.
A quelle faculté, en effet, l’homme pourrait-il demander exclusivement la notion de sa destinée? À la raison? Mais la raison est une faculté abstraite armée dès l’origine de toutes les facultés subsidiaires et coefficientes d’abstraction, de généralisation, de rapport, de temps, do nombre, d’étendue, de cause, d’essence, de pluralité, d’u-
nité ; elle compare, décompose, recompose, mesure, tantôt particularisant, tantôt universalisant, et toujours considérant et traitant les existences et les choses comme si elles étaient des quantités ou des unités. Elle porte en elle, il est vrai, l’idée de l'infini, comme l’empreinte, je ne dis pas assez, comme la réminiscence que Dieu a voulu lui laisser de lui-mème en la créant, mais de cet infini vide, un, indivisible, substantiel , qui passe devant la raison comme un éclair.
La vérité de la raison ne peut être que l’oeuvre du philosophe célibataire, qui vit comme Spinoza, morne et reclus, replié sur lui-même, dans une cellule du Nord, devant un poêle, ce foyer sans flamme, au bord d’un canal, ce fleuve sans courant, sur une terre plate sans drame, dans uni; nature décolorée sans soleil, près d’une eau morte où flotte le pâle, nénuphar, ce lis do stérilité ; et qui là penché du matin au soir, et anéanti à la vie du dehors, sous l’humble vitrail qui verse, du haut du plafond, un seul rayon sur son rêve, suspend en lui jusqu’au battement de son cœur pour mieux poursuivre, réduit de la moitié de son âme, je ne sais quel fantôme métaphysique sous forme d’un problème de géométrie.
L’homme ira-t-il au contraire demander la vérité au sentiment ? Mais le sentiment est cet amour infatigable qui nous pousse indéfiniment vers tout ce qui vibre, tout ce qui brille, tout ce qui parle aux sens, tout ce qui porte en soi forme, lumière, chaleur, couleur, étendue, beauté, et nous sollicite à nous unir avec la création palpable et tangible dans la sympathie et dans la volupté ; à vivre en elle, par elle, successivement, comme de Heur en fleur, de caresse en caresse. La philosophie du sen-
timent est donc une philosophie sans couronnement, 6ans idée d’inlini, sans unité; continuellement fugitive, disséminée en milliers d’impressions diverses , strophes llottanles d’un hymne désordonné.
. Cette philosophie n’est que la nuit brûlante de l’esprit. Elle consume sans éclairer. Elle a pu convenir un jour, dans le passé, au brahmane dévoré dans sa chair de tous les philtres de la nature, qui vivait sur une terre brûlante, revêtue par le soleil d’un tel manteau de splendeur, tellement chargée de fruits et de parfums, qu’elle semblait l’éternelle lia ruée d’un éternel amant. Mais ce rêve d’amour sous le tropique est à tout jamais passé.
L’homme ne doit donc pas demander isolément la vérité, ici ou là, au sentiment ou à la raison. Il doit la demander au contraire simultanément au sentiment complété par la raison, ou, si l’on aime mieux, à la raison vivifiée par le sentiment. 11 doit la laisser entrer tout entière dans son âme par ces deux portes sacrées, l’une ouverte sur le monde visible, l’autre sur le monde invisible.
Une fois l’homme constaté à lui-méme, dans son être, et dans l’instrument de sa connaissance, qu’est-il par rapport au reste de l’univers?
Un être limité, jeté dans un canton de l’espace, au milieu d’êtres limités aussi, et cependant dans ce cercle, dans ce tourbillon de forces et de formes qui l’enveloppent et le pressept de toutes parts, il se sent inviolable et distinct ; il peut toujours redescendre et se ressaisir dans sa conscience, et retiré là comme derrière une invincible citadelle, il reconnaît en lui une existence personnelle toujours une , entière , irréductible dans aucune autre existence.
Mais par cela même qu’il affirme une existence complètement individuelle, réparée du reste delà création, il affirme indirectement la création ; car du moment où il est limité par elle, il faut bien qu’elle existe, ne fût-ce que comme limite.
Ainsi, après être sorti de l’univers pour saisir mon individualité, je rebondis sur moi-même et je rentre dans l’univers pour prouver son existence |wr la preuve même de ma personnalité.
Maintenant, l’homme et le monde sont démontrés l’un et l’autre du même coup, par le même raisonnement. Mais est-ce là tout? L’homme est-il un simple fait à côté d’un autre fait qui existe et lui communique l’existence par comparaison. Non, il est le témoin réfléchi de l’univers, il le juge et il le comprend.
Il a vu, dès les premières heures de son entrée sur la scène du monde, la vie Unie débuter sans cesse, autour de lui et disparaître également sans cesse; et sous cette perpétuelle évolution indéfiniment prolongée d’êtres qui se succédaient sans jamais tarir, il soupçonna naturellement quelque chose d’antérieur à toute manifestation et de persistant qui écoulait et résorbait ce flux et ce reflux d’existences. Peu à peu ce soupçon prit la forme vague d’une intuition dans son esprit, et l’intuition d’une croyance. Il reconnut une puissance primitive à tout commencement et postérieure à toute postérité, qui épanchait la v ie dans l’espace et la reprenait à l’heure marquée pour cette mystérieuse restitution.
Cette idée, en se précisant, se nomma; elle se nomma Dieu, et ce nom est partout contemporain de sa première pensée.
Dieu est donc la vie universelle, origine et lin de toutes les vies, c’est-à-dire par rapport à l’étendue, l’immensité, par rapport au temps, l’éternité. Immuable et infini , il a deux attributs essentiels qu’il ne partage avec aucune autre existence , nécessairement locale et variable; et c’est pour cela que le moi divin est la plus haute expression de la personnalité. Dieu seul est personnel, car seul il est absolu.
Ainsi l’infini dans le temps et dans l’espace , constituant la personnalité de Dieu, et ne se trouvant qu’en Dieu, ne peut ni venir de la multiplicité , ni tomber dans la division.
Accumulez par la pensée les siècles sur les siècles comme autant de gradins , vous ne trouverez jamais l’éternité au sommet de la pyramide.
Multipliez les mondes par les mondes, vous ne parviendrez jamais à tirer l’immensité de cette multiplication. Car après le dernier siècle de la dernière série, il y aura toujours un autre siècle possible , derrière la frontière du dernier monde, encore un autre espace.
Vous poursuivrez ainsi un infini perpétuellement en fuite, qui emporte sur ses pas l'imagination, haletante et désespérée, d’abhne en abîme , à travers les péristyles enflammés du ciel, vers un terme toujours reculé d’un autre terme, et vers le port toujours évanoui d’une mer sans rivage.
Mais Dieu n’est pas ce moi insensible qui dort éternellement replié sur lui-même, au milieu du vide, dans l'égoïsme de sa substance. Non , il est le moi vivant , actif de toute éternité , qui rayonne sans cesse en vie et en action à travers l’incommensurable profondeur de
l’espace. Et de même que le moi humain crée indétiniment des pensées qui vont et qui viennent toujours distinguées, et cependant pénétrées de sa substance, sans épuiser pour cela, sans diminuer cette substance ; de même le moi divin projette éternellement au dehors d’intarissables créations, toujours sé parties sans doute, mais toujours palpitantes de sa vie, sans perdre un instant et sans abdiquer en elles son unité.
Dieu est donc distinct et présent dans la création, comme l’âme est distincte et présente à la fois dans la pensée.
Mais ce monde sans cesse créé, une fois échappé de sa main, reste-t-il désormais isolé, sans relation, sans correspondance avec lui, éloigné et comme égaré, de toute la distance infranchissable qui sépare le Uni de l’inUni?
Non, toute vie créée a en elle une nature divine, et en vertu de cette nature elle aspire à la Divinité.
Mais comme elle ne peut retourner se confondre â Dieu, elle remonte continuellement à Dieu par une série de progrès.
Le progrès est ainsi le médiateur céleste entre la création et le Créateur. Car déplaçant la limite dans l’espace par le mouvement, il rattache de plus en plus l’être borné à la première personne ontologique de Dieu, à l’immensité. Et déplaçant aussi sans cesse, par la succession, la limite dans le temps, il associe de plus en plus l’être à la seconde personne de Dieu, à l’éternité.
Le progrès est donc le mouvement universel des êtres, qui incessamment épanchés de Dieu remontent sans cesse à Dieu, sans pouvoir jamais l’atteindre ni replonger
dans sa substance ; un perpétuel avènement à l'espace et à la durée; un perpétuel passage d’une vie inférieure à une vie supérieure ; le lien du lini avec l'infini par un troisième terme qui porte le caractère deces deux ordres de faits, par l’indéfini.
Le progrès est la loi générale de l’univers. L’attraction en est simplement un épisode ; car qu’est-ce que l’attraction? L’ordre démarché mathématiquement réglé des mondes à côté des mondes, dans l’immense tourbillon du progrès, qui les emporte processionnellement aux pieds de la Divinité.
Si donc, appliquant cette loi générale du grand cosmos à notre planète, nous y voyons la nature pousser continuellement l’être pas à pas devant elle, de l’inertie au mouvement , de la manifestation à la durée , de la lluidilé à la forme, de l'indifférence au sentiment, de l’élément h l’organisme, du minéral au végétal, du végétal à l’animal, de l’animal à l’homme, de l’instinct à l’intelligence; et si, passant de la nature à l’humanité, nous voyons ensuite la même force continuée acheminer indéfiniment l’homme à la conquête sans cesse croissante du temps et de l’espace, et de tout ce qui peuple et anime le temps et l’espace, la forme, la lumière, la chaleur, l’électricité; oh! alors tombons à genoux et adorons en esprit, nous possédons la loi de Dieu révélée de la même révélation pour l’homme et pour l’univers , écrite de la même langue dans l’un et l’autre catéchisme. Cette loi est le progrès. Le progrès est l’évangile vivant de notre destinée. Nous allons essayer d’en réunir les feuillets épars dans iu nature et dans l’humanité.