‹ Profession de foi du dixneuvième siècleChapitre 4 sur 35 · CHAPITRE H · texte numérisé non relu

CHAPITRE H

La terre tournait pour la première lois , sur son orbite, enflammée au contact de l’éther par la rapidité de sa rotation.

Elle était alors comme l’argile sur la roue du potier, molle et fluide, affaissée au pôle, évasée à l’équateur.

Le Vulcain intérieur, penché sur sa fournaise, remuait incessamment la pâte du granit, et la répandait à la surface en couche de ciment.

L’immense volume d’eau qui est aujourd’hui l’Océan, volatilisé, par la flamme du brasier, flottait avec tous ses bancs dissous de calcaire, suspendu dans l’espace.

Mais la croûte rougie du granit durcissait graduellement par le rayonnement de la chaleur, et en durcissant, scellait d’une voûte, le front brûlant du evclope, sur son fourneau.

La mer en suspension qui attendait son heure du haut de l'atmosphère, isolée désormais du brasier et condensée en vapeur au refroidissement de la planète, roula d’un pôle à l’autre en sombre nuée.

Elle lit la nuit sur la terre comme pour un drame

divin, el à l'appel de l’ablme elle chancela .sur elle-même et croula d’un seul bloc, en immense cataracte.

Ce dut être pour l’œil qui voit tout, et pour l’oreille qui entend tout, un spectacle et un concert terribles, magnifiques (^épmmmte et de sublimité.

Cette trombe infinie, chargée du poids de toutes les mers, et de toutes les montagnes fondues dans les mers, devait nécessairement déchaîner dans le vaste choc de sa chute un ouragan d’électricité.

La planète, saisie à l’ improviste par le Ilot du déluge, réagissait dans sa colère contre cette invasion de l’eau, par une perpétuelle explosion de volcans.

En haut c’était le tonnerre, en bas c’était le cratère, mugissant et tourbillonnant ensemble, éclairs contre éclairs, ébranlements contre ébranlements, avec d’ef- , froyables décharges et d’elfroyables détonations.

La terre en travail , hérissée et ruisselante, palpitait sous l’étreinte du cataclysme, et bondissait dans les convulsions et dans les angoisses.

Le granit, arraché de sa base, volait en éclats ; la lave coulait comme le sang, et , à travers la plaie béante, le flot et le feu allaient se chercher au centre du globe pour lutter encore.

Le flot cependant finit par submerger le cratère qui s’éteignit et se tut en vomissant un nuage d’acide carbonique dans l’espace.

La terre retomba sur elle-même , apaisée et encore vibrante de sa longue commotion , le flanc déchiré, sillonné par les montagnes et les vallées comme par les plis désormais immobiles et figés à son épiderme, de ses spasmes et de ses frissons.

La foudre victorieuse remonta majestueusement avecun sourd murmure au trône de l’invisible, et le monde rentra en équilibre.

Ce fut la première révolution de la planète. Cette journée créa le rocher, elle fonda la première assise de la cité universelle des existences. Le feu donna le granit, l’eau donna le calcaire. Du concours de ces deux substances, l’eau et la roche, agissant et réagissant l’une sur l’autre ail contact, la force plastique du globe tira l’humus, et de l’humus, ces équivoques prophéties de vie végétale, ces plantes cellulaires, algues ou fucus, qui reproduisent indéfiniment , avec une infatigable simplicité, les mêmes formes et les mêmes combinaisons.

Elle passa ensuite le trait sur cette première ébauche pour essayer une seconde génération de plantes rudimentaires sans doute, mais plus compliquées, des cryptogames, par exemple, des fougères, et de tentative en expérience, elle alla jusqu’à inventer les plantes phanérogames, les cèdres et les palmiers.

Comme l’air était gorgé d’acide carbonique, la végétation puisa immensément à cet immense abreuvoir. Elle convertit en inépuisables forêts d’arbres géants les amas de carbone accumulés dans l’atmosphère. A cette dernière étape, elle fit halte de nouveau pour méditer un autre problème, et replongea cette llore incorrecte et barbare dans les profonds herbiers de ses houillières.

Ce fut la seconde révolution de la planète, cette journée créa le végétal .

L’atmosphère, une fois purifiée d’acide carbonique et

préparée pour la respiration, l’esprit créateur du premier âge introduisit la vie animale sur la planète, et débuta par les animaux les plus élémentaires, par les zoophvtes, réveils douteux de la végétation à l’animalité.

Mécontente une seconde fois de ses débuts, elle ratura ces prolégomènes de sensibilité, et aborda l’organisme plus savant et plus varié des animaux vertébrés. Elle créa successivement les poissons, les reptiles, les crocodiles, les mastodontes, et enlin quelques rares exemplaires d’animaux actuels, tels que, le rhinocéros, l’éléphant, le chameau et le cheval, comme des rayons de vie qu'elle projetait d’avance du fond de sa nuit dans notre aurore.

Caria vie errait encore dans les limbes. I » terre était couverte de perpétuelles vapeurs. Le soleil flottait à travers les brouillards, découronné de ses rayons. (1 répandait à peine un vague crépuscule dans l’espace. Le sol était visqueux. Le volcan mourant penchait çà et là sa torche à moitié éteinte sur la (daine livide, oii le plésiosaure au long cou clapotait dans la flaque du déluge, et où la chauve-souris monstrueuse, au vol saccadé, rasait d’une aile gluante l’écume de là solfatare.

Après avoir ainsi terminé ses études dans l’ombre, en prenant pour ainsi dire la vie à l’alphabet, et en l’épelant monosyllabe par monosyllabe, la nature ferma le livre, et, maltresse désormais de tous les secrets de la création, elle élabora dans sa pensée une dernière Genèse où elle se donnerait un témoin.

Elle recouvrit d’un linceul sa première esquisse de vie animale, et répandit sur cette création ellàcée une nouvelle litière de verdure, pour préparer à l’hôte de sa

préférence quelle invitait à s» gloire, une somptueuse réception et une splendide salle de festin.

La terre revêt après ce dernier avatar la forme suprême qu’elle porte maintenant. Elle cesse de créer, elle délègue désormais à l’homme sa puissance.

Elle avait réalisé à sa surface les mêmes périodes d’êtres que dans son histoire. Depuis le lycopode jusqu’au cheval, naufragé du déluge, recueilli dans notre création, elle avait repris tous les types, tous les moules qu’elle avait alternativement essayés et brisés; ressuscité sous d’autres formes, quelquefois sous les mêmes formes, toutes les flores, toutes les faunes qu’elle avait émises à la suite les unes des autres et ensevelies sous ses dalles de calcaire.

De ces diverses genèses épisodiques et successives dans le temps, elle avait fait une dernière genèse, une et dramatique, qui reproduisait simultanément à la lumière toutes les séries de progrès qu’elle avait traversés à longues intermittences dans le passé. Elle reuaissait avec la mémoire entière de toutes ses «ouvres, comme l’homme un jour renaîtra avec la restitution complète de ses souvenirs.

Comment dans cette grande nomenclature au soleil, la science classe-t-elle les êtres rangés sous son regard?

Elle les classe d’après leur supériorité de vie, et elle nomme vie supérieure celle qui participe le plus à l’immensité par le mouvement, le plus à l’éternité par la durée, et par cela même revêt le plus le caractère de personnalité qui ne se trouve véritablement élevé à sa toutepuissance, que dans l’immensité et l’éternité associées et

harmonisées en Dieu, le seul être, comme nous l'avons vu, pleinement personnel.

Au premier degré de l’échelle, la science inscrit le minéral.

Le minéral, limité à lui-même, ne prend aucune part à l’espace, en dehors de sa limite. Prisonnier de l’attraction, il repose éternellement à la place où il est tombé. Il possède non la durée, mais la persistance, c’est-à-dire la négation de la durée qui implique toujours l’idée d’évolution. Lorsque l’état présent d’un corps est exactement le même que l’état passé, présent et passé, ainsi confondus l’un à l’autre , ne forment à l’horloge de la vie qu’un seul moment.

Informe, inerte, enseveli dans l'indifférence et dans l’insensibilité, il n'a ni fonction, ni ligure déterminée, ni organisation , ni action , aucune condition , en un mot, d’individualité et d’existence. Composé de molécules similaires reproduites à l’inüni dans les mêmes combinaisons, il existe aussi bien en vingt fragments épars qu’en un seul morceau. Un échantillon le contient tout entier.

Il est enfin l’être à l’état purement passif; passif sans doute, mais non immuable, car lui aussi, il a, du fond de son infériorité, sa mystérieuse entrevue avec l’infini . L’infini va le chercher dans son abîme, par ses fluides invisibles, la chaleur et l’électricité, pour le travailler, Je pétrir, le modeler, le métamorphoser en nouvel agrégat.

Le jour où l’Océan a déposé le calcaire sur le granit, ces deux roches, ainsi étagées l’une sur l’autre, ont fermenté au contact; et le mystérieux alchimiste, caché aux

entrailles du sol , a extrait de cette fermentation, le marbre, le porphyre, le cristal, les rubis, le diamant.

Le cristal est le dernier progrès du minéral. 11 atteint déjà deux qualités de la vie : la forme et la couleur. Mais, le plus souvent, la couleur est monotone, trempée d’un seul rayon. Mais la forme est géométrique, comme pour reproduire par la simplicité de la ligne la simplicité de la molécule.

Au second degré de la vie, la science enregistre le végétal.

Comme le minéral, son prédécesseur dans la progression de l’être, le végétal est sédentaire. 11 possède à peine la place de son ombre dans l’étendue. Il croit, verdit, fleurit, accomplit en un mot, de la première à la dernière heure, la péripétie de sa destinée sur la motte de terre où il a pris racine.

Cependant comme il est supérieur au minéral on puissance de vie, il connaît la durée, mais la durée confuse, à rapide échéance. 11 apparaît et disparaît le plus souvent dans l’intervalle d’une révolution de la terre autour du soleil. L’année l’apporte avec elle et l’emporte par moisson. Là même où il parait vivre le plus longtemps, comme dans l’arbre, par exemple, il meurt encore périodiquement chaque hiver.

Après avoir compté les couches concentriques du platane, la science dit que le platane a vécu des siècles et des siècles; elle devrait dire plutôt, pour être dans la vérité, que mille générations ont successivement vécu sur un même tronc d’arbre comme sur un même piédestal, et successivement laissé dans les fibres du bois les traces de leur existence. Mais cette superposition, ou plu-

tôt cette alluvion séculaire de libres est eu quelque sorte la vie écoulée, évanouie de l’arbre, sa partie historique, tumulaire, retenue et conservée par la partie vivante et active, réfugiée, répandue tout entière à la circonférence ; la mémoire accumulée des diverses explosions de feuilles qui ont jailli de l’écorce par annuités; l’insensible relation du présent avec le passé, l’obscure prophétie de ce qui sera plus tard, à un antre degré de l’ètre, la réminiscence.

Le tronc de l’arbre est si faiblement intéressé à l’acte de la végétation qu’il peut mourir au centre, tomber en pouRsière, sans que la végétation ceRse de verdir et de fleurir. Par là, il touche au minéral , par là, il lui sert en quelque sorte de transition. II revêt, comme lui, une forme de géométrie, la ligne cubique épanouie en rameaux. Il dort aussi, comme lui, dans l’indifférence et dans l’insensibilité. La vie extérieure du monde le traverse incessamment, sans y faire vibrer le sentiment de l’existence. Il vit sans savoir qu’il vit, il passe sans se rappeler qu’il a vécu. Il appartient à l’atmosphère, à la planète .sans pouvoir échapper un seul instant à leur étreinte. Sa destinée, entièrement dépendante, est réglée par l’influence de la tenq)érature et par la marche de la gravitation. Il ferme sa feuille à la nuit, il la perd à l’automne.

Et cependant l’arbre a sur le végétal une immense supériorité. Il croit, et dans son continuel mouvement de croissance, il déplace continuellement sa limite. Il prend donc ainsi, ne fùt-ce que par le déploiement de ses rameaux, une plus grande part à l’espace. 11 fonctionne diversement et il a un organisme varié pour chaque fonction. Il aspire, il respire, il assimile, il repro-

duit. Un génie plastique, caché sous l’écorce, distribue harmonieusement la vie à toutes les parties de la circonférence.'

Le végétal existe individuellement, d’une existence déterminée dans chaque arbre, une, entière, complètement détachée de l’espace. On ne peut le briser en plusieurs morceaux, comme le minéral, sans le détruire. Il possède donc une individualité, cette aube naissante de la personnalité, sa loi propre, sa symétrie. Il affecte une forme, et une forme d’autant plus libre, d’autant plus variée, que l’organe est plus vivant, et qu’il est lui-même plus élevé dans la hiérarchie de la végétation. Ainsi la ligne est plus incidentée, plus multiple dans la fleur que dans la feuille, dans la feuille que. dans le rameau. Il possède enfin la couleur, et une couleur d’autant plus riche, d’autant plus intense, qu’il manifeste une plus grande vitalité, et qu’il exerce une plus haute fonction. Ainsi la feuille, plus colorée que la branche, étale cependant au regard une teinte uniforme, qui varie à peine d’une nuance à une autre nuance; tandis que la fleur, cette heure suprême de la plante, aspire tous les feux du prisme et en réfléchit tous les rayons.

L’arbre est donc véritablement le premier être que la création ait tiré du chaos, le premier marqué du signe de l’organisme. Il est, sous ce rapport, le précurseur de l’homme, et dans la chaîne de la vie organique, son véritable aïeul; voilà pourquoi nous nous sentons instinctivement pour lui une secrète sympathie. Nous jouissons de sa société, nous souffrons de son absence; là où il n’est pas, nous pensons qu’une harmonie de la vie est brisée.

Aussi, mon ami, nous devons toujours passer avec une religieuse affection à côté de cet humble collatéral de notre existence; car, nous voyons sur lui comme sur nous la main de Dieu posée. Lisons avec respect l'admirable chronique du moindre brin d’herbe, et disons-nous que pour l’extraire du grand laboratoire où il dormait, type invisible et germe à peine visible, il a fallu l’intervention de toutes les forces de la nature, et que du hau de l’immensité, la vie universelle tout entière, lumière, chaleur, électricité, est descendue pour lui au fond du sillon où il verdit et où la sève tisse obscurément ses impondérables nervures.

Et ce n’est pas tout. Le végétal participe à l’idée d’éternité par la régénération. Il a, le premier sur la terre, à travers son épais sommeil, le pressentiment confus de l’infini; et lorsqu’il se régénère, ou, pour mieux dire, qu’il entre dans la perpétuité de l’espèce, il sent en lui la vie s’exalter comme dans un élan de lyrisme.

Il revêt des formes de luxe pour célébrer la fête annuelle de son apothéose. Il emprunte à l’iris les couleurs les plus éclatantes pour les répandre sur sa corolle. Il inonde de parfums la couche nuptiale où il doit recevoir dans sa nuit le baiser de la mystérieuse Psyché. Il entonne ainsi, par toutes les voix de la plante, l’hosannah glorieux de son entrée dans la postérité.

Il semble que cette heure d’enthousiasme sacré l’élève au-dessus de sa nature. Il s’empare de l’espace. Il envoie dans le vent sa semence ailée chercher une autre patrie. L’instinct profond des peuples a toujours répandu des fleurs sur les tombeaux : il a compris en effet, qu’elles étaient les premiers hymnes d’immortalité.

Lorsque le palmier eoryphe qui recouvre de l’ombre d’une feuille lesommcil d’une famille, atteint sa cinquantième année, l’arbre géant salue celte heure par une explosion. L’élégant spadice en forme de candélabre qui surmonte le bouquet de palmes, éclate; et des grappes de Heurs jaillissent de toutes les fentes de l’écorce. Et le eoryphe, mélancolique dans sa gloire, après avoir soupçonné l’intini , languit sous sa couronne et meurt eu répandant à ses pieds une pluie de semence, génération inépuisable qui renaîtra dosa poussière.

Le végétal peut donc mourir. Il est compté dans le nombre des créations. Il s’est lié par un acte avec l’infini.

Il s’est lié aussi avec lui par le progrès. Car le végétal accomplit de lui-même à lui-même une série indéfinie d’initiations à une existence supérieure. Il passe de métamorphose en métamorphose, du champignon au platane; et à chaque évolution nouvelle, il réfléchit, sinon une part plus grande, du moins une imago plus vive de la durée.

Le figuier de l’Inde, immense polype en quelque sorte vivipare, reprend racine par ses rameaux, et envoie autour de lui, dans l’espace, une forêt née d’un seul tronc et rattachée à ce tronc par une ligne flottante d’ogives. Le figuier est le premier pas, encore enchaîné, de la vie organique, sur la planète. Enfin il arrive à tenter, comme dans le sainfoin oscillant, une pantomime confuse du mouvement; mais là il empiète sur l’animalité, il s’arrête.

L’animal continue la série, cl la science écrit son dernier chapitre.

L’animal élevé à sa plus haute formule , est le pre-

raier affranchi détaché des liens de la gravitation, fl vit sans être condamné à végéter sur place et à disparaître en une journée de la terre autour du soleil. Dieu lui a donné la nxagnilique prérogative de la locomotion et de la longévité. 11 va, il agit, il transforme, il renouvelle son existence. Il prend possession de l’espace par le mouvement, de la durée par l’évolution , et en même temps, par la même loi, de toutes les forces et de toutes les richesses de vie errantes dans la durée et dans l’étendue.

Kn pénétrant ainsi dans l’idée d’immensité et d’éternité, ces deux essences de la personne divine, il constitue à son être une plus grande puissance de personnalité. Et bien qu’à cette page de la vie, la personnalité réside uniquement dans l’espèce, que l’abeille copie exactement l’abeille; qu’elle l’a reproduise invariablement comme la même effigie frappée sur la même monnaie; qu’elle construise éternellement la même alvéole, d’après la même idée préconçue, fatalement imprimée ensuite dans la cire, on peut dire cependant que l’animal est par place, par moment , un être personnel ; il a un centre, un moi, avec diverses avenues Symétriquement ouvertes autour du cerveau , sur le monde extérieur, pour le voir, l’entendre, le flairer, le sentir, et diverses ramifications nerveuses épanouies à l’épiderme, répandues à travers tous les méandres du corps, pour porter la sensation au cerveau, et la renvoyer du cerveau à tous les rouages du mécanisme, sous forme de volonté.

Car l’animal veut, juge, sait, compare, retient, à travers le crépuscule de son instinct. Il trahit déjà un pressentiment confus de la spontanéité réfléchie, de la

détermination , de la mémoire , «le la prévoyance. Il dérobe une partie de son passé au néant. Il étend son action. Il vit en avant et en arrière du moment présent.

Il croit, il respire sans doute comme le végétal, par un mouvement involontaire dont il n’a pas le secret, mais pour accomplir cette partie mystérieuse du drame de sa destinée, il appelle un plus grand nombre de fluides, un plus grand nombre d’actcurs : l’air, le rayon, le calorique, le magnétisme. La sève coule lentement, incolore et insensible, sous l’écorce du chêne ; le sang roule avec un rhythme rapide la flamme et la pourpre dans l’artère de l’animal. Il a enfin au cœur un foyer toujours rallumé par la respiration, pour le soustraire à la domination capricieuse de la saison , et au fond de son être , la garde cachée de la douleur, pour le ramener h la vérité de sa nature.

Il reflète sur l’aile du |>apillnii et de l'oiseau, sur la fourrure de l’antilope et de la panthère, sur la nacre «lu poisson et la robe de la luciole, toutes les gammes «le la couleur, toutes les flammes de l’éther : rouges, bleues, vertes, oranges, noires, blanches, brunes, fauves, cendrées, violettes, qui peuvent dénoncer au regard, par la diversité, la nuance, ou l’harmonie du ton, une richesse de l’être, une puissance, une joie, une volupté. Il échappe à la forme géométrique, cette cellule étroite de l’être inférieur. Il multiplie, dans sa configuration, toutes les lignes géométriques possibles, sphéroïdales, ellipsoïdes, coniques, cubiques, prismatiques, cylindriques, mais toutes fondues, toutes évanouies les unes dans l« 5 s autres, comme pour traduire en courbes innombrables les innombrables tendances de sa vie vers l'infini.

Il enlre lui aussi par la régénération clans l’immortalité, mais plus magnifiquement encore que le végétal, avec plus de poésie. Il prend alors une àme nouvelle, la voix, pour célébrer cette heure de Dieu que la plante muette célèbre uniquement par le parfum et par le rayon.

Le printemps est venu, la nuit descend sur la vallée dans un tiède mystère, pleine de vagues sollicitations et de vagues langueurs. La terre déploie aux étoiles sur sa couche nuptiale un voile de vapeur et de rosée . A travers cette ombre humide et parfumée qui est comme la chaste caresse de la nature , réjwndue dans l’atmosphère , le cheval hennit, le cerf brame, le taureau mugit et le lion roule dans le désert son sourd tonnerre.

Mais le poète passionné de cette nuit est l’oiseau caché là-bas à la lisière de la forêt dans l’hermine embaumée de l’aubépine ou sous la grappe du eityse. Chantre inspiré, il jette d’abord une note aiguë, prolongée et précipitée en frémissantes et rapides intonations, comme la première strophe impatiente et brusque de son chant d’amour. Il reprend la strophe suivante avec une nouvelle fureur sacrée, et, emporté hors de lui-même, atome imperceptible de la feuillée, jusqu’au fond de l’horizon, son être passe tout entier dans cet épithalame éperdu qui convoque la nature à son hymen mystique avec l’éternité, et qui rebontit en cascade sonore sur le silence do la vallée ; puis, quand l’heure est venue, il vibre d’une secousse infinie comme son amour, il brûle d’un feu divin et retombe, l’aile palpitante, foudroyé sur l’autel : mystérieux phénix consumé à son propre bûcher, pour renaître de sa cendre dans sa descendance.

Après avoir ainsi entrevu l’immortalité à travers la flamme du Sinai et avoir répondu à Dieu par une suprême explosion de vie, il remporte mélancoliquement en lui ce moment d’extase comme un secret ; il brise sa lyre , il part , et muet désonnais , il reprend seulement l’hymne interrompu à la venue d’un nouveau printemps.

Si le végétal accomplit Je progrès de lui-même à luimême, à plus forte raison l’animal, ce progrès du végétal, poursuit l’évolution. Et en effet, depuis l’éponge, cette poignée de poussière animée que Dieu semble avoir jetée par mégarde à ses pieds avant de lui avoir donné une forme; depuis l’imperceptible polvthalamie, cette molécule microscopique de vie enfouie dans la nuit de l’Océan; depuis la discérée, cette nutre neige vivante répandue à profusion par-dessus la neige de la montagne; depuis le corail qui soulève silencieusement le lit de l’abîme, jusqu’au morse engourdi qui flotte sur le glaçon du pôle , jusqu’au puceron , jusqu’au moucheron , jusqu’à la cigale, jusqu’à la fauvette, jusqu’au cheval, jusqu’au chien, ce commensal affectueux de l’homme, la nature , inépuisablement inspiratrice dans l’inépuisable diffusion de vie sur la terre , sous la terre , autour de la terre, partout, comme si elle eût voulu que chaque particule du globe et de l’air eût son hôte, son bruit, son mouvement, sa palpitation ; la nature, magnanime et perfectible dans sa création, achemine continuellement , l’animal d’étape en étape par les organismes sans cesse plus habiles et les fonctions sans cesse plus nombreuses, du somnambulisme à l’instinct, de l’instinct, l’intelligence. Arrivée à cette frontière, elle prend

pour rêver une dernière œuvre un instant de repos.

Elle médite déjà dans sa pensée l’être intelligent audessus de toutes ces intelligences, le dieu terrestre do toutes ces créations.

L’homme maintenant va paraître.

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