‹ Profession de foi du dixneuvième siècleChapitre 32 sur 35 · CHAPITRE XXX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXX

Tout est dit maintenant, je n’ose ajouter tout est prouvé. Le progrès est l’accroissement de vie, l’accroissement de vie est le dogme de notre nature.

Voulez-vous une preuve de plus, une preuve indirecte de cette vérité? eh bien ! regardez autour de vous, et dites-moi : qu’appelez-vous peine dans ce monde, qu’appelez-vous punition, sinon une diminution de vie, la suppression d’une faculté?

Qu’est-ce que la prison, en elïet? l’interdiction du mouvement, la négation partielle de notre organisme, l’homme rétréci à la mesure d’une cellule, destitué de son droit à l’espace, enraciné à la pierre de la muraille, ramené à l’état de végétal, un végétal pensant, condamné à souffrir et h se sentir souffrir.

Qu’est-ce que la proscription ? une rupture, une soustraction de notre vie morale, intime, dans notre sympathie, dans notre amitié, dans notre famille, dans notre patrie, dans notre intelligence, dans notre langue, dans notre religion, dans tout ce que nous avons connu , aimé, senti , créé, espéré, pratiqué, servi; une prohibi-

tion du mouvement même de notre pensée, une restriction de notre atmosphère, une solitude errante, une prison à volonté.

Qu’est-ce que la confiscation? la saisie, la destruction, dans la main du condamné, du banni, de tous les éléments, de tous les trésors de vie transmis par sa famille ou capitalisés par son travail , la rupture pour lui de l’histoire, la dissolution du passé, son exclusion de sa généalogie, sa réintégration forcée à l’état sauvage, à l’état primitif de la société ; car la misère, à proprement parler, est une station prolongée à une étape quelconque de la civilisation, celui-ci est resté à la civilisation barbare, celui-ci à la civilisation chasseresse, celui-ci à la civilisation pastorale, celui-ci à la civilisation agricole. La confiscation, enfin, est la destitution de notre intelligence par la soustraction de tous les moyens de loisir, de méditation, de lecture, d'étude ; la diminution, en un mot, de toute la somme de vie accumulée dans l’humanité par le temps, la propriété, la richesse, l’idée.

Et la peine de mort, pourquoi est-elle la plus terrible de toutes les peines dans tous les codes, sinon parce qu’elle est , ne souriez pas de la naïveté de l’expression, une rature complète, irrémédiable de la vie en pleine possession d’elle-même et en pleine puissance? Ainsi, plus vous diminuez la vie dans un homme, plus vous croyez le punir. Plus la vie est abondante, plus le coup est cruel, plus il retentit douloureusement dans la société , plus il rebondit en pitié pour la victime, en horreur pour le bourreau. La pitié est la vie accrue dans la société qui proteste contre la disproportion continue par suite du progrès entre la faute et la souffrance.

Pourquoi la peine de mort était-elle prodiguée avec tant d’insouciance à l’origine et affrontée avec tant de courage? Pourquoi la législation barbare envoyait-elle incessamment, par longues processions, l'homme au supplice, et pourquoi le patient déliait-il l'agonie, du sourire jusque sous la main du bourreau? Parce que la vie était moins riche que de nos jours, moins vive, moins ouverte à la sensation, par conséquent à la douleur, que, de la vie à la mort, il y avait une moins grande distance que de notre siècle, après les couches successives de vitalité que le progrès a déposées, amoncelées dans notre substance.

C’est à cette idée instinctive et latente , dans les masses , que nous devons attribuer l’émotion si profondément tragique qui accompagnait , qui accompagne encore, à travers l’histoire, les tombereaux de la révolution.

Ces victimes, que la colère d’un peuple jetait par charretées à la guillotine, étaient presque toutes les élites de la société les plus approvisionnées de tous les éléments de vie, arts, sciences, richesses, talents. La hache frappait en eux plus que des existences, elle frappait des hiérarchies d’existences, des üunes de poètes, de savants, d’orateurs, qui vivaient de l’aine de tous les temps, de tous les hommes, qui rayonnaient partout, dans les intelligences et dans les admirations. >.

C’est sur cette théorie du cœur humain que la tragédie va chercher ses héros, pour les immoler une seconde fois, parmi les première de 18 terre, parmi les porteurs de sceptre, les pasteurs d’idées les plus chargés de gloire, qui représentent, qui personnifient en eux des siècles entiers, des peuples entiers. Une tète tombe. Un homme

de la foule vient de mourir sur le billot . La foule écoute à peine le bruit de la chute. Une autre tête tombe. Un roi, peu importe de quel ordre, du trône ou de l’esprit, vient de disparaître dans le supplice, et cette tête chargée du poids infini de tant d’idées et de tant d’existences, roule sur le sol avec un bruit formidable, longtemps retentissant dans l’histoire. La foule frémit et pousse ensuite un immortel gémissement qui traverse de génération en génération l’humanité.

C’est encore sur cette théorie du cœur que la philosophie du dix-neuvième siècle réclame l’abolition de la peine de mort, cette tragique réminiscence de la barbarie. Car depuis que nous portons en nous une vie sans cesse croissante, une vie multipliée de toute la vie antérieure de l’humanité, une âme agrandie de tous les dépôts successifs de la pensée, la mort juridique par la main du bourreau soulève dans la conscience une plus pathétique protestation. Nous sommes de plus en plus des rois, nous autres tous citoyens de la civilisation, par notre puissance, notre participation au gouvernement, à la richesse, à l’intelligence, à la souveraineté ; voilà pourquoi l’homicide par autorité de justice réveille en nous la funèbre tristesse du régicide. J’ai toujours admiré, pour ma part, la profonde sagesse de la plus puissante république de l’antiquité, qui refusait au supplice le plus obscur Romain.

Elle sacrait ainsi le droit de cité. Et aujourd’hui , voyez : le juge a parlé; il a dit à un homme : Tu mourras ! Et un poteau sinistre, chassé. Dieu merci, de notre regard, surgit dans l’ombre, là-bas, dans quelque recoin perdu d’un faubourg. Un coup tombe sur un billot; une vie a cessé. Un homme dascend de l’échafaud, la main

teinte de sang, le front pâle de je ne sais quelle pâleur. On dirait que le remords, arrêté j»ar la hache dans l’âme du supplicié, vient de passer dans la conscience du bourreau. Il baisse le regard. La foule s’écarte de lui avec horreur. Dans cette minute suprême d’usurpation sur la Providence, qui donc vous semble le plus cruellement éprouvé? Est-ce le ccyipable? Est-ce le bourreau?

Par la même raison, la loi pénale a toujours suivi le même progrès que la société. Elle a continuellement marché, toujours s’épurant, toujours se spiritualisant, de la matière h l'Ame, de la douleur à l’expiation. Ainsi, aux premiers jours de l'histoire, le législateur inflige une peine purement matérielle au coupable ; il lui mutile le corps, il le frappe dans un organe, il lui éteint le regard, il lui coupe le poignet , le jarret, l’oreille, dent pour dent ; il pratique inexorablement la loi du talion ; il reprend dans la veine du meurtrier le sang versé; il punit une mutilation par une autre mutilation.

La procédure est matérielle comme la pénalité ; elle interroge la chair par la torture; elle demande la vérité h la douleur, elle étend l’accusé sur le chevalet, ello cherche avec une froide cruauté, dans la libre frémissante, la parole cachée de la conscience.

Mais à mesure que l’homme passe de la vie des sens h la vie des idées, qu’il acquiert une vie intellectuelle, intime, composée d’affections, de sympathies, do croyances, de connaissances, alors la loi va trouver cette nouvelle vie pour la frapper, pour la punir. Elle substitue au talion et au supplice la peine, surtout morale, de la confiscation et de l’exil. Elle excommunie le criminel du foyer do la cité. Elle l’immole dans sa famille, dans

sa patrie. Elle laisse do côté le corps, le membre, pour atteindre le sentiment, la pensée.

En même temps, par suite du même développement d’existence, l’instruction judiciaire remplace la torture. Le juge demande directement la vérité à la seule faculté qui peut donner la vérité, à la conscience. Le témoin bénéficie de ce progrès. La justice ne lui arrache plus son témoignage par contrainte. Elle lui impose seulement l’obligation du serment.

Enfin, le christianisme vient poser dans le monde l’idéal de la pénalité. Il rejette la loi du sang pour adopter la loi d’amour; la loi de vengeance, pour adopter la loi de charité. Il renonce à rendre la souffrance pour la souffrance, à punir la sensation du crime de la volonté. Il sait que, du moment où l’homme échappe à la fatalité par le progrès , il entre triomphant dans la liberté de sa détermination ; qu’il a constitué en lui la vie supérieure, j’allais dire la vie divine, la personnalité, la conscience ; que le coupable est tout intérieur, que le coupable est là seulement où est l’intention, où est la préméditation, il impose donc au crime un seul châtiment, le remords. Il fait de l’homme lui-même, de son esprit, son propre tribunal, son propre supplice. Il lui ouvre une perspective de régénération par la pénitence. Il permet au criminel de racheter le mal qu’il a fait, le délit qu’il a commis par la vertu, par la sainteté. L’homme tombé peut encore reprendre un point de départ, recouvrer la vertu qu’il a perdue.

Voilà l’idéal. Il a dû longtemps demeurer dans la société à l’état abstrait, comme le type sublime de la justice. Mais un jour viendra, n’en doutons pas, où ce

type aujourd’hui oublié , méconnu , passera du sanctuaire dans la législation. En attendant, la peine de mort disparaîtra, n’en doutons pas, du code de l’Europe avant que le soleil soit couché sur notre génération. Elle sera remplacée par l’infamie. L'infamie est la peine de mort , comment dirais-je? morale, appliquée à une société spiritualiste ou du moins de plus en plus empreinte de spiritualisme. Elle dit à l’homme marqué au front du signe de sa faute : Tu as manqué à toi-même, tu as manqué à cette religion intérieure du bien que Dieu avait écrite dans ton intelligence, va maintenant, erre jusqu’au jour du repentir à la frontière de la société. Ta faute te suivra partout, te nommera par ton nom et criera au passant arrêté sur ton chemin : Voilà celui qui a fraudé, voilà celui qui a frappé. Et le coupable traversera ainsi indéfiniment un vide moral, sans pouvoir toucher une main amie, effleurer une affection, échanger une pensée, rencontrer une sympathie.

Cette doctrine une fois démontrée, que la réduction, que la suppression! d’une faculté est une peine, une dégradation de l’être, retournons cette idée, qui n’est que le revers d’une vérité, et disons hautement, sans crainte, que l’exercice de nos sens, de nos facultés est non-seulement le droit divin, mois encore l'acte éminemment religieux de notre destinée. Vivre et vivre sans cesse davantage, voilà la loi de Dieu et son commandement. Aspirer, attirer à soi la vie infinie, c’est-à-dire la Divinité, à chaque pas, à chaque instant ; la laisser entrer, ruisseler à flots dans notre âme par les trois portes sacrées de notre organisation; développer notre intelligence par plus d'idées, notre sentiment par plus de sympathies, notre

sensibilité par plus de sensations : voilà notre piété, voilà notre vertu.

La vie ! la vie ! enivrons-nous de cette parole, car c’est l’ivresse sacrée. La vie est l’espérance, la vie est l’immortalité, la vie est la médiation du lini à l’infini, la liaison du temps avec l’éternité, la destruction de la limite, l’arche divine jetée sur l'abîme. Vivons donc amplement, largement, pour obéir à l’irrésistible loi de notre nature. Achevons l'œuvre de la création inachevée sur notre planète.

Maintenant si nous avons à chercher quelles facultés nous devons exercer et à quel degré? Toutes, pourronsnous répondre et dans toute leur étendue, mais à la condition de les développer harmoniquement et selon leur ordre d’importance. Les facultés morales les premières, les facultés sensuelles les dernières, d’après les leçons et les prescriptions mêmes du progrès. C’est par leur expansion intégrale que nous pourrons les équilibrer dans leur action comme Dieu les a primitivement équilibrées dans notre nature. De ce moment ne craignons pas l’abus. Là où l’abus commencerait, lafacultéenvahissante trouverait la faculté voisine pour la repousser dans ses frontières.

Ce principe admis, notre destinée et la destinée de ce monde nous sont l’une et l’autre clairement, irréfutablement prouvées. Pour chacun de nos actes, nous n’avons plus qu’à nous poser cette question : Pouvons-nous, en agissant ainsi, acquérir une plus grande somme de vie? Et si notre conscience répond oui, nous ne devons plus craindre aucun jugement ; nous pourrons dire, au contraire, à chaque homme, voyageur comme nous sur la route de la vérité :

Quand tu auras assis ta philosophie sur cette montagne de diamant, contracte une amitié de plus en plus ardente et intime avec la grande famille. Aime l'art qui en est le splendide vêtement; la science, qui i>st la conlidence intarissable du monde à notre esprit. Admire la beauté # répandue sur la face de l’auguste nature. L’admiration n’est que l'amour porté b sa plus haute puissance, le son même de l’âme sous le coup de la beauté. Plus l’âme est divinement trempée, plus elle vibre à l’émotion.

Recherche les profondes vérités inscrites au fond des choses, sous le voile dis mystères. La connaissance dans l’homme n’est que la conscience extérieure de Dieu, car c’est lui qui sait et qui pense en nous, qui sent et qui aime en nous, et l'affection et l’étude ne sont qu’une sainte hospitalité, une cène intellectuelle qui nous prépare incessamment au Christ éternel incessamment présent dans l'humanité. Adore la poésie, qui est la fleur de la création ; respecte le luxe, qui est le rayon de Dieu sur la créature; bénis l'enthousiasme, qui est l’arôme du sentiment , et b chaque degré de la science ou de l’art que tu monteras, à chaque frémissement de ta fibre sous l’amoureuse pression du monde, à chaque extase, à chaque explosion de la lyre intérieure, tu toucheras Dieu de plus près, tu respireras de plus près, tu sentiras de plus près à ta face son souffle d'immortalité.

Nous connaissons la condition de notre perfectionnement. Nous possédons la morale individuelle, car la morale n’est autre chose que la jurisprudence de notre destinée. Quelle est maintenant la condition de perfectionnement pour la société, la morale collective qui préside k la vie d’une nation ?

Nous pouvons répondre : La même loi , la même morale. Avons-nous à juger un système politique ou plutôt social , nous n’avons qu’à nous demander : Ce système versera-t-il dans la société une plus grande somme de vie, de science, de sympathie? alors il sera vrai de toute vérité. Toute organisation, au contraire, sociale ou politique, qui condamne une partie de la communauté à la misère, à l’ignorance, à la servitude, et qui mutile et qui restreint des millions d’existences , est immorale comme un mensonge. Elle ment à la civilisation ; elle nie l’histoire, c’est-à-dire la parole même de la Providence.

Mais pourquoi y a-t-il eu, y a-t-il encore des classes déshéritées de toute richesse, de toute connaissance ? Pourquoi cette sombre loi du sacrifice a-t-elle passé sur des millions d’êtres apparus, disparus dans un chœur effroyable de souffrances, détritus ignorés de l’humanité, tombés et foulés aux pieds, sans jamais avoir ni connu l’âme, ni aperçu nulle part dans la vie le sourire joyeux de la Divinité? Pourquoi les inégalités sociales qui attristent les uns, irritent les autres, ombres sinistres et menaçantes de la civilisation?

Pourquoi ce grand murmure de voix éplorées qui flotte sur la terre frémissante de joie dans sa robe de printemps? Et pourquoi , même à l’heure où nous parlons, le vent qui berce au bord de nos garennes les églantiers et les lavandes n’emporte-t-il de nos chaumières que des cris de détresse? Nous avons donné, le livre du passé à la main, les raisons historiques de ces inégalités. Nous avons dit qüe, le point de départ de l’homme étant donné, l’esclave est plus libre, je me trompe, plus avancé en rédemption que le sauvage, le serf que l’esclave, le

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prolétaire que le colon ; qu’à chaque mouvement en avant de l'humanité, l’arrière-garde vient continuellement occuper la place précédemment occupée j>ar l’avantgarde. Maintenant , grâce au progrès accompli , nous oublions ces raisons, nous les renvoyons aux siècles écoulés, pour ne pas nous donner et ne j>as donner aux faibles un prétexte de retarder ou de marchander le rachat des classes encore plongées dans la nuit de l’intelligence.

Or, de même que l’Evangile, comparé à l’Ancien Testament , a été le livre de vie, on peut dire que la démocratie a été la charte de l’Evangile, la seconde entrée du Christ à Jérusalem. La démocratie est la plénitude de vie conquise par tous et pour tous; l’Eglise universelle «les nations, qui a écrit son symbole, vaguement, il est vrai, timidement aussi, dans la première révolution.

On l’a déjà dit, la révolution française a été la montagne du Calvaire. C’est en montant au sacrifice, en versant son sang pour l’Europe, que la révolution s’est divinisée, incarnée dans les esprits. Et aujourd’hui , pour toute (>ersonne habituée au calcul de la jtensée, la liberté ne peut plus être une fantaisie comme au moyen âge, une promenade tumultueuse au Capitole derrière les pas de quelque Rienzi. Elle est une idée persistante , lue, régulière, majestueuse comme la procession des astres autour de l’empyrée. Les hommes sortis de cette révolution ne la comprendraient pas; ils supprimeraient une à une , subrepticement ou violemment, toutes ses idées, toutes ses promesses; ils se retourneraient, voyageurs de la mort, pour saisir cette ombre du passé, Eurydice qui fuit et disparait en fumée derrière eux, qu’un

peu plus tôt, un peu plus tard , des successeurs envoyés par le nouveau commandement de la révolution viendraient, le lendemain de leur apostasie , distribuer, selon la justice sociale, h tous les fils de la commune patrie, la gerbe et l’idée, le pain de l’âme et le pain du corps, la joie légitime de la sensation et la tranquille volupté de l’intelligence.

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