CHAPITRE III
L’Éden terrestre souriait au soleil, et le peuple innombrable des êtres successivement appelés à la vie était présent.
La terre, encore humide et frémissante du dernier cataclysme, effaçait les traces du combat et répandait sur la dépouille du monde antédiluvien une nouvelle couche d’humus.
Le volcan primitif, épuisé de secousses, retirait lentement sa flamme et son murmure au fond de son soupirail. Une brise irrégulière, indifféremment envolée de tous les points de l’horizon, balayait sans cesse de son aile la vapeur de l’atmosphère, et arrachait en passant un hymne rêveur à la harpe éolienne de la forêt.
La source puisée à la mer sous forme de nuée et reversée au glacier sous forme de neige, descendait de la montagne pour aller, dans les souples ondulations de ses replis, distribuer harmonieusement la fertilité à la vallée, et après avoir abreuvé sur son passage le saule et la violette, retournait à la mer, sa première patrie. A son approche la voix de l’ablme gémissait éternellement, tandis que la lune, pâle gardienne du flot, chassait deux
lois par jour sou troupeau ruisselant d'écume sur l’algue du rivage.
La Providence secrète des choses avait préparé , à travers les révolutions de la terre, par des siècles d’incubation, toutes les conditions d’une dernière existence. Elle avait emmagasiné dans le dédale de ses catacombes des montagnes souterraines de charbon pour renouveler sur le soir des siècles, à la surface du sol, la provision sans cesse réduite de combustible. Elle avait déposé le fer sous le roeber, comme ce glaive mystérieux de la légende qui devait donner le trône du monde à la main assez bénie pour le trouver. Elle avait semé dans le lit du fleuve une poussière d’or que le courant roulait de vague en vague pour indiquer sans doute que le métal roi entre tous les métaux contiendrait un jour une richesse dans la moindre parcelle, et circulerait indéfiniment de génération en génération. Elle avait enfoui au fond (f# son creuset le riche écrin de saphir, d’onvx, de rubis et de diamant, pour (pie chaque rayon de la nuit terrestre jaillit un jour du sol et resplendit en couronne d’étoiles au front de l’élu.
L’innombrable famille des arbres, le cèdre religieux, l’ormeau laboureur, le sapin domestique, le chêne intrépide à la vague et à la tempête, déployaient à l’air libre tous leurs caprices de verdure et portaient sous leur écorce tous les secrets encore inédits de formes que l’industrie humaine devait révéler à la lumière.
Le blé et l’orge, destinés à nourrir une société, croissaient eu société, en attendant l’heure du sillon. Le chanvre et le lin, ces plantes sociales aussi, par je ne sais quelle mystérieuse analogie, tissaient leurs libres ténues
pour l’ouvrier inconnu qui viendrait un jour les cueillir.
Et la llore, toujours plus parfumée, plus éblouissante eu avançant sous le soleil , vers les tropiques, distillait la myrrhe et l’encens, la laque et le camphre, l’huile de santal et la quinine. Elle versait A pleine corbeille, sur la terre, la prune, l’abricot, la cerise, la fraise, la pêche, la grenade, l'amande, la framboise, l’orange, la goyave, la mangue, l’ananas, la vanille et la banane sainte des brahmanes, qui fut peut-être la première nourriture, la première goutte de lait tombée du sein de la nature à la lèvre enfantine de l’humanité.
Le poivre et la cannelle répandaient dans l’air la poussière brûlante de leurs arômes; le café épanchait dans sa sève un flot d’électricité ; le roseau préparait le sucre dans sa cellule; la garance préparait la pourpre dans sa racine, et la vigne préparait dans sa grappe la sympathie; partout, en un mot, la végétation prophétique travaillait pour un mystérieux avenir.
Et les fleurs aussi étalaient leurs riches harmonies et secouaient aux vents leurs encensoirs pour fêter la nativité du nouveau Messie de la création. Les roses, les œillets, les verveines, les jasmins, exhalaient d’avance sur son chemin des effluves d'odeur. La nymphée sortait du fond des eaux, dans sa conque d’argent, pour le voir passer; et le sindrimal nocturne ouvrait chastement sa corolle pour verser le parfum à son premier sommeil.
Et les animaux aussi sentaient, à cette heure suprême d’annonciation, la prédiction confuse d’un nouvel hôte murmurer sourdement dans leurs instincts. Le taureau pensif, couché dans la prairie, interrogeait du regard l’espace ; le cheval enthousiaste hennissait au souffle du
levant; le eliieu sympathique lia irait l’atuiosphère; l'éléphant, bon dans sa force, écoutait frémir l’herbe du sentier; la brebis douce lilait en compagnie la laine de sa toison; le dromadaire, difforme comme le terrain houleux du désert, inclinait jusqu’à terre sa selle pour le fardeau.
Et tous ees familiers de l’humanité, inconnus les uns aux autres, se dormaient rendez-vous dans une commune amitié. Ils venaient offrir leurs muscles et leurs services au futur penseur de la terre, comme des membres nouveaux et. des travaux à l’avance, pour lui laisser le loisir et le calme de la pensée. Le lion et le tigre, ces usurpateurs à moitié détrônés de l’empire de la force, sentaient chanceler leur puissance et prenaient lentement le chemin de l’exil.
Et parmi toutes ces races dans l’attente, les privilégiés de la lumière, qui reflètent à l’air libre tous les éclairs du prisme, et ne servent l’homme «jue par leur beauté : le paon, cet éblouissement vivant de la création, le colibri cet escarbouele errant comme un trait de feu de passiflore en passiflore; le papillon, le bengali, l’alcyon, le faisan, le chardonneret, le bouvreuil, semaient leurs étincelles et leurs pierreries, à travers les touffes de verdure, comme pour appeler, à force de resplendir, l’admiration encore absente qui pouvait seule comprendre leur splendeur.
Et toute la création terrestre s’aimait à distance dans l’homme comme dans son unité. Et les êtres créés, animaux ou végétaux, sous la feuille ou soies la crinière, vivaient entre eux, souffle à souffle , dans une perpétuelle effusion, échangeant perpétuellement leur ha-
leine et leur substance. Ils respiraient ensemble; ils croissaient à l’unisson. lisse prêtaient et se restituaient mutuellement, par un contrat (le réversibilité, leurs molécules. L’air, ce grand réservoir invisible de toutes les existences, formait d’abord le végétal; le végétal, qui n’était ([lie l’air transformé en corps solide , passait dans le corps de l'animal herbivore, qui en détruisait une partie et accumulait le reste dans ses tissus. L’animal herbivore, qui n'était que le végétal transformé, passait ensuite dans le corps de l’animal carnassier, qui en détruisait encore une partie , et s’assimilait l’autre partie selon ses besoins. Mais la partie qui n’était pas fondue dans la libre de l’animal, animalisée dans son passage à travers le corps, retournait à l’atmosphère natale sous forme de vapeur d’eau , c’est-à-dire d’oxygène et d’hydrogène ; d’acide carbonique , c’est-à-dire de carbone et d’oxygène.
Les plantes reprenaient l’eau et l’acide carbonique , ainsi exhalés de l’animal , les élaboraient à leur alambic , retenaient l’hydrogène et le carbone, restituaient à l’atmosphère l’oxigène purifié de tout mélange, et rétablissaient entre toutes les portions constitutives de l’air respirable, l’équilibre que la vie animale brisait sans cesse, par son immense consommation d’oxygène.
Enfin, la terre maternelle pour tous les enfants qu’elle pressait sur son sein, semblait avoir, dans sa rotation autour du soleil, l’unique préoccupation, l’unique sollicitude de mettre, par l’inflexion de sa courbe et l’inclinaison de l’écliptique, son innombrable famille de vies en relation avec la lumière du soleil.
Ainsi donc, pour nous résumer et pour jeter un der-
nier regard en arrière , la vie n’était sur la terre, le lendemain de la dernière genèse, qu’une vaste métempsychose, qui poursuivait, de forme en forme, de puissance en puissance, de l’agrégation à la végétation, de la végétation à la sensibilité , de la sensibilité à l’instinct, de l’instinct à l’intelligence , un dernier type qu'elle n’avait pas encore atteint; qu’une ascension infatigable vers une suprême incarnation ; une hiérarchie à l’infini de fonctions diverses exercées par des êtres divers, pour aboutir à un être supérieur et une fonction supérieure de souveraineté.
Et vivre pour chacun de ces êtres, c’était participer à l’éternité par la durée et à l’espace par le mouvement, et en même temps par la même loi à tous les fluides épars dans l’espace et dans la durée.
Plus l’être puisait à la forme par sa configuration, à la lumière par sa couleur, à la chaleur par sa température, à l’électricité par sa sensibilité nerveuse , au son par l’ouïe , au spectacle par l’œil , plus il touchait le monde extérieur par plus de points de contact, plus il communiquait avec lui à travers les milieux, plus il en rapportait dans son organisme de trésors , plus il cumulait en un mot de forces , d’organes , de facultés, d’actions, et plus, par cela même, il était vivant.
Plus la vie en lui était dramatique, plus aussi elle était unitaire et individuelle , car le caractère essentiel de la multiplicité était de se résoudre toujours dans une plus grande somme d’unité, et ce caractère de l’individu plus un et plus diversà la fois, se reproduisait dans toutes les fibres de la matière; plus il était vivant, plus toutes les parties de son corps étaient vivantes. Plus ses organes
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ôtaient compliqués, plus ils étaient individualisés; plus le tiseu renfermait d’éléments organiques alternés, plus ce tissu , comme la pile de Volta , avait d’énergie.
La nature, réglée dans sa muniticence, a dit à la plante : Tu ne possèdes pas l’espace , tu ne posséderas pas non plus le temps, son équivalent. Tu mourras chaque hiver, et là où je n’ai pas envoyé d’hiver, chaque année.
Elle a dit à l'infusoire : tu es un rêve de l’être, tu vivras une semaine; au puceron, tu es un atome animé, tu vivras un mois; au papillon, tu es une chenille envolée dans un rayon de soleil, tu vivras une année; au poisson , tu es l’organisme vertébré , tu vivras en moyenne dix ans; à l’oiseau, tu allumes le foyer sacré de la vie à la flamme invisible de l’oxygène, tu vivras en moyenne vingt ans; elle a dit au quadrupède, tu portes jusqu’à présent le signe de ma préférence, je te donne sur l’oiseau une prolongation de longévité.
Seulement, par un esprit de justice distributive, la nature a désigné dans toutes les familles de vertébrés un vieillard possible qui vécût un siècle entier; ici la tortue, là le corbeau, plus loin l’éléphant, comme si elle avait voulu choisir dans les trois cantons de l’espace, l’eau , l’air et la terre, un même échantillon de vieillesse, et renouer ainsi entre toutes les races, par un signe commun, la chaîne flottante de l’unité.
L’heure du dernier mystère était venue. La terre était dans l’attente. L’homme paraît , tenant la femme parla main, et portant à son front, comme une aube naissante , la majesté de la pensée.
Comment est-il né une première fois à la vie? par
quelle génération spontanée? par quelle mystérieuse incubation? dans quelle larve , sous quelle chrysalide a-t-il végété, silencieusement enveloppé, jusqu’au jour où il a pu marcher au soleil? Celui-là seul le sait qui a brisé le moule de la dernière création, et qui en a semé au loin les débris.
Le corps de l’homme est le corps de l’animal transfiguré et redressé vers le ciel , pour planer sur la terre du regard. Son pied, socle mobile étalé sur le sol, de manière à y prendre un large point d’appui, porte perpendiculairement une jambe élevée et flexible au genou, qui donne au pas, par sa hauteur et par sa flexion, plus d’ouverture et plus de légèreté. L’os du bassin , évasé sur la hanche et le col du fémur, projeté en arc-boutant, asseoit le tronc du corps d’aplomb sur une large base, dans un savant équilibre. Sa poitrine saillante, développée d’une épaule à l’autre , joue avec aisance et respire amplement le fluide nourricier de l’atmosphère. Le bras, inutile à la marche , pend au côté comme un organe disponible, réservé à quelque fonction ultérieure encore inconnue. Sa main, souple, charnue, intérieurement revêtue sous la pulpe d’une trame nerveuse pour mieux palper et mieux vibrer au contact ; armée à son extrémité de quatre doigts allongés, articulés, contractiles, manœuvres chacun par un ressort particulier; fermée par un pouce en retour , opposable à volonté aux quatre autres doigts, pour mieux saisir et mieux enserrer l’objet saisi, est en quelque sorte un riche clavier aux touches indépendantes, qui peuvent agir une à une et moduler indéfiniment leur action par une innombrable variété de mouvements.
la tète, dernière vertèbre épanouie à l’extrémité de la colonne, suspendue dans l’espace, mobile sur son axe, et arrondie au sommet, semble réfléchir, par je ne sais quelle mystérieuse symétrie, la courbe du ciel dans la courbe de sa coupole. Le cerveau, plus vaste que chez aucun animal, dort abrité et recueilli sous la voûte du crâne comme sous le lirmament de la pensée. la prunelle, étoile du regard, enfermée aussi dans une ellipse, rayonne, du fond de l’arcade surciliaire, sa paisible clarté. L’oreille ouvre à l’air libre, de chaque côté de la tète, sa conque harmonieuse creusée par l’onde du son comme l’anse de la rive par la vague de la mer. La narine incline vers la terre sa coupe renversée pour aspirer au passage la fumée montante du parfum. Le pli de la lèvre ondule en ligne brisée, arc souple et mobile toujours prêt à lancer la parole. Enfin la chevelure flotte au vent, éparse et répandue sur l'épaule en signe de force, comme la crinière du lion.
Le corps de l’homme est donc admirablement.rhythmé, pondéré pour la sensation et pour le mouvement. Il a, comme l’animal, quatre sens ouverts sur la nature, mais mieux disposés pour en réfléchir les impressions. Il peut voir, entendre du haut de sa stature, comme du haut d’un observatoire, dans toutes les directions et dans tous les vents de l’atmosphère. L’œil rapproché de l’œil donne à son regard l’unité de vision. L’oreille, modelée sur la vibration du son, en saisit jusqu’à la plus imperceptible nuance. La narine privilégiée analyse au crible intérieur de sa membrane les diverses espèces de parfums. La langue, dépouillée d’ écailles par exception, savoure aisément les innombrables saveurs du goûter. La
peau nue, couverte seulement çà et là de poil comme d’un reste de vêtement animal que la nature lui a laissé par pitié en attendant un autre manteau, absorbe ou peut absorber sans intermédiaire la volupté de la sensation par tous les pores de l’épiderme. La main, éminemment créatrice et plastique, pleine de grâces et de caresses, porte d’avance en elle toutes les formes d’art qu’elle doit successivement créer et semer dans les siècles de l’humanité.
Mais l’être extérieur, si parfait que nous le supposions dans ses harmonies, enveloppait un être intérieur plus parfait encore dams ses facultés.
L’homme avait des facultés à part pour communiquer avec la vie universelle, pour la sentir et pour la réfléchir.
Il avait la sensation ou la faculté de la sensibilité ; la sympathie ou la faculté de l’amour; la raison ou la faculté de la connaissance.
Il avait, de plus, pour reconnaître ses facultés, la conscience, pour retenir leurs actes, la mémoire, pour les diriger, la volonté.
Sentir, aimer, connaître; savoir que l’on sent, que l’on aime, que l’on connaît; se rappeler que l’on a senti, aimé, appris; vouloir, sentir, aimer et connaître, voilà l’homme tout entier.
Il avait enlin d’autres facultés accessoires complémentaires de sa supériorité sur toutes les races de l’Éden ; la faculté de la parole, qui est la voix modifiée à l’infini pour exprimer la modulation infinie de la pensée ; la faculté du travail, qui est l'action mécanique du corps, dirigée par l’intelligence et appropriée au besoin; la
(acuité de la prévoyance, qui est la préparation de l’avenir dans le présent, et une continuelle sollicitation au travail par l’espérance; la (acuité enlin de la perfectibilité, qui est la prérogative de travailler sans cesse sur sa propre expérience, et de la ramener sans cesse à l’amélioration de sa propre destinée.
L’homme est donc ici-bas l’être le plus vivant, parce qu’il est l’être le plus multiple, et il est l’être le plus multiple, parce qu’il est le résumé de toutes les autres existences. 11 a, dans son organisme, une partie purement calcaire qui le rattache au minéral, purement végétale qui le rattache à la végétation. 11 est à la fois par place, dans sa charpente, dans sa chevelure, dans sa librine, roche, plante, animal. Il est l’être des êtres. Sa vie sacrée est l’arche d’alliance de toutes les espèces errantes sur la planète. Il les contient toutes transiigurées et portées en lui à leur suprême puissance.
Par cela même que l’homme est l’être le plus complexe, il est aussi le plus personnel ; car plus la vie est variée, plus elle est une, pour rattacher toutes les diversités à un centre commun, et plus, en même temps, ce centre commun, vivifié d’éléments divers, est puissant.
L’hom m e seul possède entre tous les commeasaux de la terre la plus haute exprassion de la personnalité, la conscience. Lui seul sait qu’il vit, qu’il vivra toujours; lui seul a la tradition, qui est la mémoire de l’espèce dans l’individu; lui seul a la prévoyance, qui ast l’anticipation du présent sur l’avenir; lui seul veut, connaît, retient, pressent, intervient dans sa destinée, progresse, en un mot, avec la conscience de son progrès.
Plus il est vivant, plus chaque partie de son être est
complice de la vie intégrale qui est en lui, en participant davantage au fluide vital , à la chaleur et à l’électricité, plus aussi elle est indépendante, personnelle à une fonction, et en même temps solidaire et responsable des autres parties, jusqu’à ce qu’entin cette fédération diverse de membres distants aboutisse par une savante gradation d’organismes au visage, sanctuaire suprême qui les relie tous dans son unité.
Le visage est au corps de l’homme ce que ce corps luimême est au reste de la création, l’être résumé et reproduit dans toute sa splendeur. Il représente plus que toute autre partie du mécanisme les trois règnes, minéral, végétal et animal, par ses os, ses muscles et ses cheveux. Il réfléchit une vie plus abondante par une ligne plus incidentée, qui ondoie continuellement d’ellipse en ellipse, depuis le front jusqu’au menton, et une couleur plus variée que partout ailleurs, depuis la pourpre de lèvre et la lueur de l’aurore flottante sur la joue, jusqu’à l’iris de la prunelle et jusqu’à la boucle de cheveux ruisselante d’un rayon de soleil. Le visage de l’homme est le suprême idéal de la beauté.
Harmonie, grâce, proportion, raison, sympathie, sensibilité, action, mémoire, volonté, parole, prévoyance, industrie, perfectibilité, voilà les premiers signes de la supériorité de l’homme sur les autres créatures. Mais l’homme constate encore sa grandeur à d’autres signes que la philosophie n’a pas enregistrés.
A mesure que les êtres descendent l’échelle de la vie, ils appartiennent de plus en plus à l’espace. Ils ne peuvent pas changer d’horizon, ni franchir certaines latitudes. La plante d’un soleil meurt sous un autre soleil. L’a-
aimai d’un diiuat languit dans une autre patrie. L'homme seul brave cette loi d’une création plus finie que lui et il dresse partout sa tente du pôle à l’équateur. Sa vie est comme la vie universelle de la planète répandue à tous les points de la surface.
A mesure encore que les êtres s’enfoncent dans la nuit épaisse des premiers organismes, ils appartiennent de plus en plus au mouvement général de la gravitation. Une loi de fatalité remplace en eux la volonté et l’intelligence. Elle règle mécaniquement, périodiquement leurs actes et leurs fonctions. Ainsi, une saison allume et éteint, à une heure fixe, tous les amours dans chaque hémisphère. La plante reçoit, le même jour que l’oiseau, l’ordre d’aimer et de cesser d’aimer. L’homme seul viole cette consigne. Il ne reconnaît pas d’heure assignée à ses fiançailles, comme s’il était sur la terre le flambeau toujours allumé de l’amour.
Sans doute, l’honune n’échappe pas entièrement è la tyrannie de la gravitation. II subit moins que la plante , le contrecoup de la révolution annuelle de la terre autour du soleil. Il la subit cependant. Il subit aussi l’influence de sa révolution diurne sur ellemême ; il ne peut pas retenir sous ses pieds la terre qui le plonge violemment dans les ténèbres ; mais il lutte contre cette double influence. Et tout à l’heure , en étudiant l’histoire de ses progrès, nous verrons comment il est sorti vainqueur de ce combat.
De même qu’il est présent sur la terre partout où la vie peut vivre; de même, il est omnivore, pour mêler dans une communion incessante avec l’univers, toutes les substances organiques dans sa substance sacrée, et svm-
boliser ainsi celte révolution perpétuelle de la vie qui triture indéfiniment, depuis le premier cataclysme, la matière des organismes inférieurs pour la jeter dans de plus puissants organismes. Il fait ainsi passer dans sa chair, atome par atome, la fibre de chaque univers. Unité suprême des êtres sur la terre , chaque partie de l’être devait avoir sa place dans son unité.
Voilà l’homme, prêtre du monde, appelé à rattacher religieusement la terre à Dieu, et à lui porter sur l’autel la création terrestre en holocauste.