CHAPITRE V
Adam, ou l’homme naissant, habita d’abord le Paradis terrestre, c’est-à-dire le sol encore vierge et encombré de végétation. Il y vécut pendant cette première enfance, passivement, sans effort, de la mamelle en quelque sorte de la nature.
II cueillait le fruit à portée de sa main pour se nourrir. Aussi longtemps que la bienveillance du climat tint sur sa tète la manne suspendue à la branche , il vécut dans son oasis , comme le singe , ce premier modèle brisé en route, et maintenant ce mime grotesque du type humain.
Son existence tournait silencieusement autour de l’arbre avec l’ombre du soleil. Elle copiait, sous une forme plusanimée, l’indifférence du végétal. Elle végétait aussi, par cette mystérieuse sympathie que l’ètre a toujours pour la compagnie, même silencieuse, de son existence.
Adam prolongea ainsi , pendant des années, ce stupide état d’innocence, sans désir et sans tentation, comme le nourrisson sur le sein de sa nourrice , muet et attaché pour ainsi dire à ce repas spontané qui jaillissait sans
cesse pour sa lèvre , du feuillage. La mère des êtres lui versait le premier lait de la vie en attendant que, plus âgé, plus multiplié en force et en nombre , il pût briser la tutelle de la nature et prendre possession de sa destinée.
Il vivait nu , couvert tout au plus d’une feuille tressée, et il revivait par la régénération à l’ombre du toit murmurant de la forêt. Mais la reproduction n’était, dans cet âge d’or, que la promiscuité. Eve n’avait pas même le sentiment de la pudeur. Elle eut besoin de sortir du Paradis pour conquérir sa première vertu.
Si Adam avait toujours trouvé sur son chemin son repas en plein vent, il eût payé de son intelligence cette largesse de la nature. [I eût passé sans tenter aucune idée , rêver aucune industrie.
L’arbre à pain a été, dans la Polynésie, le mauvais génie du progrès. Il a perpétuellement conseillé à l’homme l’insouciance. L’Eve insulaire de l’Australie, emprisonnée par les mers dans sa primitive candeur , pratique encore, après quatre mille ans de paradis, la communauté des amours.
Mais dans la plupart îles contrées, le fruit ne dure qu’une saison, un souille emporte avec la feuille la table flottante du banquet.
Alors, Adam affamé au pied de l’arbre découronné de sa moisson de fruits, s’élance du seuil de l’Eden à la poursuite d’une autre nourriture. Il devient chasseur, il substitue à la pomone capricieuse de la forêt la chair permanente de la proie ; et dans l’acte le plus important de sa vie physique, il passe d’un règne inférieur à un règne supérieur de la nature. Il mêle une vie plus forte
à sa vie, et il verse la première goutte de sang dans la pàque de son festin.
Le quadrupède chasseur a nécessairement des forces supérieures aux forces de sa proie et des armes naturelles pour la tuer. Après sa journée de chasse , il peut dormir en paix , il tient toujours d’avance , au bout de sa griffe ou de sa dent, une victime désignée dans l’espace. Si l’homme était né avec les muscles du tigre, il poursuivrait encore , à l’heure qu’il est, le gazelle du désert.
Mais il était né faible et nu entre tous les animaux , ses satellites , et , en regardant ses mains désarmées , et en faisant un retour sur son infirmité, il trouva tout à coup des forces et des armes inconnues cachées dans cette citadelle sacrée qu’il appela depuis son intelligence.
Il éveilla les premières idées de cette faculté divine encore assoupie dans son cerveau , et il émit ces idées sous formes de flèches, de frondes, de lacets, de massues. Adam fut un animal de proie armé de son intelligence.
La chasse est d’autant plus facile que les chasseurs sont plus nombreux. Le sauvage s’attroupe pour la battue et la poursuite du gibier. Il crée ainsi la première forme de société ; société rapide, improvisée d’une nécessité, dissoute avec cette circonstance.
Le chasseur en commun a besoin de dénoncer de vive voix, d’un poste à l’autre, le passage du gibier. Et ce jourlà , en courant sur les traces du chevreuil , Adam trouva la parole. Mais la parole n’était alors que l’explosion de la voix jetée , évanouie dans le vent pour appeler le compagnon.
Lorsque le gibier est abattu , il est partagé par égale
portion. Et sur la chair encore frémissante de la bêle dépecée en lambeaux, le doigt sanglant du législateur de la curée écrit le premier article de propriété. Propriété subite, précaire, qui apparaît et disparaît dans l’acte de la consommation.
Pendant le cours de sa vie carnassière, Adam n’a qu’une étroite patrie. II cohabite forcément avec les faunes dont il fait sa nourriture. Il ne peut s’aventurer au-delà des gués ou des défilés qu’il connaît, à la recherche d’une incertitude. Car s’il venait à se tromper, il paierait de sa vie cette curiosité de l’espace. Il prend donc les mœurs plus ou moins sédentaires des diverses espèces de gibier. Il se cherche ou se construit un abri, sur leur limite, à leur portée. Là, il mange quand il tue, et quand il a mangé, il retourne au repos.
Il vit moins longuement et moins nombreusement que plus tard, dans une autre civilisation. La chasse, cette industrie au jour le jour, cette consommation sur place, rejette toute tentative de provision ou de réserve. La famine, escortée de toutes ses maladies accessoires, visite régulièrement cette humanité en plein air, qui possède à peine sur le sol la place de ses pieds et la subsistance de la minute.
La moisson humaine, sans cesse décimée, repousse çà et là par rares générations. La mère elle-même, dès sa seconde fécondité, intercepte la vie au sortir de ses entrailles. Elle expose ou elle étouffe son enfant, afin de n’avoir pas à le nourrir pour une mort certaine à rapide échéance.
Le sauvage faible et chétif, continuellement éprouvé et frappé sur son chemin, traîne péniblement le poids
de sa misère, dans une perpétuelle convalescence, jusqu’à la porte de la vieillesse. Arrivé à cette limite, il dépose invariablement son làrdeau. Sa tète blanchie est une sentence de mort portée contre lui, quel que soit encore, dans l’intention de la nature, le compte de ses années.
Iji force s’est retirée de lui, et avec la force la justification de son existence. Il est courbé, brisé, il ne peut plus aller chercher son plat et l’apporter au banquet commun. Il est un convive de trop. Il doit disparaître de la vie au soleil.
Aussi, à toutes les origines de l’humanité, à toutes les latitudes, le sauvage a tué, tue encore le vétéran de la peuplade, non par barbarie, mais par compassion , uniquement pour abréger l’agonie prolongée de la famine.
Le vieillard acceptait ce congé de la vie avec reconnaissance. Il provoquait le premier l’heure de l’immolation. Il bénissait cette quittance de sa dernière dette à la misère. Il mourait volontiers. La vie était alors si négative, si rapprochée du néant, qu’elle glissait d’ellemême dans la mort sans connaître la douleur de la transition.
Souvent le sacrificateur du vieillard mangeait après le sacrifice la chair de l’holocauste. Lorsque le patriarche de la tribu des Baltes a senti souffler sur sa tête le vent glacé des dernières années, il appelle ses enfants et il les invite à donner son corps en festin à leurs plus proches parents.
II monte sur un arbre de la forêt. Ses enfants, respectueusement rangés en cercle à ses pieds, secouent l’arbre en chantant : Le temps est venu, la* fruit est mûr.
il faut le cueillir. Le vieillard descend ensuite de In branche et tend la gorge au couteau.
Les enfants et les enfants des enfants répandent le sel sur la chair encore frémissante de l’aïeul, et la servent dans un banquet sacré à toute la famille. Le repas funèbre des anciens n’a pas d’autre origine. Ils mangeaient en esprit pendant les funérailles le corps qu’ils avaient d'abord mangé en réalité.
Cette immolation du vieillard, par raison d’économie, était toujours entourée de rites pieux. Car la piété semble née du premier retour de la pensée sur elle-même dans l’état chasseur.
La religion pénètre déjà d’un rayon confus la nuit de la forêt. Religion d’épouvante prèehée par des catastrophes. La terreur a fait les premiers dieux, disait l’antiquité. C’est en etfet dans les convulsions de la nature, dans les coups de tonnerre que l’homme a balbutié, pour la première lois, l’aveu d’une souveraine puissance. C’est près de l’ablme , près du cratère encore fumant des tremblements de terre, qu’il a fléchi le genou et roulé la pierre de l’autel.
Il adorait une divinité de colère, dont la mort était la première révélation, et il l’adorait par des œuvres de mort, par des sacrifices humains. Pour écarter de sa tète la main terrible du grand chasseur, le sauvage lui jetait la victime substituée d’un autre homme à dévorer.
Mais sa pensée religieuse ne durait |>as plus que la menace du ciel qui l’avait éveillée; elle s’allumait et s’éteignait avec l’éclair de la tempête.
La force est la première àme brutale de la matière. Le chasseur lui doit sa sécurité, son repos, sa supériorité à la
lutte et à la course. Il voit doue dans la force la plus haute prérogative de son être. Il en étale le luxe avec orgueil. Il la mêle triomphalement à tous ses actes. Il lui donne dans sa vie toute la place que prendra plus tard la pensée.
L’amour n’est qu’une application de la force à la reproduction de l’espèce. Le sauvage dompte la femme avec la même cruauté que la bête de la forêt. Il la terrasse à coups de massue pour l’épouser ensuite ; et cependant, lorsqu’il l’a traînée par les cheveux, évanouie et meurtrie, sur la couche nuptiale, passagère et commune, de la bruyère, il a senti battre sous sa main de fer ce cœur aimant , immense de la femme, qui parfumera un jour de sa tendresse toutes les générations.
Il s’éloigne troublé. Il a vaguement entrevu pour la première fois la pensée de la famille, pensée fugitive, née et morte d’un baiser dans un sanglot.
Il a déjà en lui toutes les facultés de son âme, prédictions innées de sa grandeur. Mais, semblables aux sybilles des cavernes, ces facultés prophétisent encore dans les ténèbres.
Il a vu autour de lui l’oiseau vêtu de rayons promener sa splendeur dans l’espace, et, à cette vue, roi dépouillé de la terre, il pressent vaguement que sa création n’est pas terminée au point de vue de la beauté.
A l’invitation de je ne sais quelle voix intérieure qui lui ordonne de bénéficier plus largement de la ligne et de la couleur, il surcharge sa tête d’aigrettes, et il trace sur sa chair de barbares hiéroglyphes. L’art est sorti tout entier de ce premier travestissement : art. abréviatif écrit d’un mot sur l’épiderme.
La langue est aussi rudimentaire que la peinture du tatouage; elle est principalement composée de voyelles; les mots sont à peine des sons articulés.
Les sons, avec le temps, deviennent des monosyllabes, et peu à peu, à mesure qu’Adam vit davantage, qu’il sent davantage, et que son intelligence, éveillée par le choc de la sensation, réagit plus fortement sur la sensation, elle émet, en vertu de la symbolique universelle qui unit partout l’intonation et l’idée, de nouvelles modulations pour nommer de nouveaux objets. Elle crée la pantomime du son, la [dus compréhensible à toutes les oreilles, elle invente l'onomatopée.
Ainsi vivait Adam au sortir du Paradis et au premier jour de l’humanité. Successeur immédiat de l’animal, qu’il continuait dans la progression des existences, il accomplissait comme lui sa destinée au hasard, par accident, dans la dépendance, pour ne pas dire dans la captivité de la nature.
Sa nourriture était la proie, sa société l'attroupement, son domicile un abri, son mariage l’accouplement, son art le tatouage, son culte un effroi , son langage un écho.
Il n’avait en toute chose qu’une puissance d’action à courte durée, dans la plus étroite restriction de l’étendue. Car il est écrit au livre de la vie que le progrès est un plus large avènement à l’espace et à la durée.
Prisonnier enchaîné aux mouvements «le la gravitation, il se levait, il se couchait avec le soleil. 11 obéissait, pour la reproduction comme pour la chasse, au commandement de la saison. Il recevait sur sa fibre le choc de toutes les révolutions de la planète, tour à tour livré sans défense à la pluie, à la neige, à la sécheresse, et
ballotté de la chaleur au froid, de la lumière à l’ombre, dans un équilibre perpétuellement oscillant d’existence. Il llottait dans le vaste sein de Cybèle, involontaire, endormi à la spontanéité, vivant de la vie et frémissant à chaque secousse de la rude déesse.
H avait une heure réglée au calendrier du ciel pour aimer. Il aimait violemment, brusquement ; sa jtassion éclatait, expirait dans la possession. Celle heu re évanouie, il (tassait à côté de la femme avec une profonde indifférence. 11 l’oubliait, il l’a dédaignait. Elle allait traîner et déposer où elle pouvait le fardeau de vie qu’elle portait dans ses entrailles. 11 n’avait pas encore cette sympathie brûlante du cœur (tour le cœur, qui a confondu plus tard la flamme , à la llamme, dans un même foyer, et fondé la famille.
Comme le système nerveux est, dans cette période , . moins approvisionné d’électricité, le sauvage vibre moins facilement à l’émotion. Ses sens obtus ne perçoivent, ne distinguent aucune nuance. Il demande donc aux sensations des vibrations plus fortes pour ébranler les cordes engourdies de son cerveau.
11 préfère les cris aux chants, les violences aux harmonies de couleurs, la rudesse à la délicatesse du toucher, l’àpreté à la suavité des odeurs, la boisson ou la nourriture fermentée à toute autre boisson, les mouvements excessifs et soudains aux mouvements mesurés ou cadencés. Sa danse est une frénésie. Il tourne, la main dans la main de la horde, comme un vertige vivant autour du supplice de l’ennemi, jusqu’à ce que la ronde dénouée et haletante tombe de fatigue et roule convulsivement sur l’herbe du sacrilice.
Après ces brusques caprices, ou plutôt ces soubresauts d’action, le sauvage reprend son insensibilité et son immobilité habituelles d’attitude, accroupi pendant des heures et des heures devant les débris épars et les os rongés de son dernier repas, le regard lixe, le cou tendu, sans parole, sans réflexion. Il sommeille, moitié assoupi, moitié éveillé, dans l'extase épaisse de la matière. La lueur vacillante de la vie répand sur sa ligure un plus morne reflet de tristesse «jue la pâle aurore du pôle sur la vague glacée.
Il ne sort de cet état de torpeur que par bonds et par saccades, sous la detente instantanée de la sensation bu volonté traverse son être avec la vitesse de l’électricité; apparue et disparue dans un éclair. La parole soudaine comme la volonté éclate sur sa lèvre comme une exclamation. Mais le sauvage ne veut, n’agit que sur le moment présent. Il donnera le malin le hamac où il doit coucher le soir, mais le soir il ne l’échangera à aucun prix contre aucune autre jouissance. Il brûle au printemps le toit de feuilles qui l’abritait l’hiver. Il songe seulement au besoin le jour où la douleur, cette mémoire impérieuse de la nature, vient le surprendre.
Son intelligence, aube douteuse de la pensee encore noyée dans les ombres du matin, produit à peine et eoiuliine quelques rares idées. Elle nomme les objets, mais elle ne peut nommer leurs rapports. Le mot de temps et d espace manque à la langue du sauvage. Il ignore toutes les notions directement créées par le travail de l’esprit sur ses propres réflexions. L’esprit, outil débile, peut à i*eine répercuter en une conception simple le contrecoup de la sensation .
Le sauvage conçoit laborieusement , paresseusement l’idée de nombre, de succession. A peine peut-il compter au début jusqu’à trois , puis cinq , puis dix , puis cent , et, arrivé à cette extrême frontière de l’arithmétique , il ne peut pousser sa connaissance au-delà. Il porte avec désespoir la main à la tète pour indiquer qu’après ce chiffre suprême , le nombre fatalement innombrable échappe à toute numération.
Ainsi, dans cette vie au rabais, le chasseur agit à peine, pense encore moins, et pourtant, malgré cette indigence d’activité , il dort plus longtemps d’un plus épais sommeil. L’être appauvri chez lui comme chez l’enfant a besoin de se replier plus souvent sur lui-même pour tremper ses forces dans le repos, et au réveil sa vie rayonne toujours à faible distance dans le temps et dans l’étendue. Il ne peut pas même vieillir comme nous l’avons vu, mourir à l’heure marquée au cadran de la Providence.
En un mot, brusquement jeté au xuilieu de tous les êtres dans le tourbillon de toutes les forces de la nature , sans mémoire qui le rattache au passé , sans prévision qui le transporte dans l’avenir; englouti tout entier dans le présent; enchaîné aux liens de fer de la fatalité ; précipité dans la rotation du monde , il vit si peu , il se sent si peu vivre, qu’il affronte la mort avec ostentation, et délie le supplice jusque dans l’agonie.
J'insiste, et je pose ici comme une pierre sur cette première période du progrès. Nous devrons souvent nous rappeler ce point de départ , si humble et si lointain , pour comprendre toutes les formes heureuses et monstrueuses que l’esprit de perfectibilité a dû successivement enfanter et dévorer comme Saturne , pour retirer
l'homme de l'aaiiualité et l’acheminer à l’intelligence.
En mesurant d’un coup d’œil en arrière la longueur du chemin, nous pourrons juger d’un cœur plus tranquille la première famille de l’humanité. Quant à moi , j’avoue qu’en la contemplant par la pensée à son début , j’ai eu un moment l’esprit écrasé, terrifié par la grandeur et la difficulté du problème.
Sortira-t-elle , peut-elle sortir de la servitude où elle est plongée? et comment? voyez :
Elle est cernée , murée de toutes parts dans sa sauvagerie, comme dans une prison. Des lleuves et des torrents débordés la tiennent enlacée dans les dédales de leurs réseaux. Les pluies du ciel dorment au fond des vallées en innombrables marais. Le sol partout détrempé, comme au lendemain du déluge, trompe continuellement le pied du passant.
La végétation intempérante de fécondité dans une terre ainsi abreuvée étale le luxe brutal de toutes ses fantaisies. De nouveaux arbres jaillissent du milieu des ruines des autres arbres renversés et amoncelés en poussière. Des lianes flottantes étreignent passionnément de leurs rameaux ces mondes de verdure et tressent, d’un bout à l’autre de la forêt , d’inextricables fourrés; les herbes flottent sur les herbes , les épines sur les épines.
Et cette hospitalité rigoureuse de la nature encore indisciplinée renferme mille- ennemis cachés, mille dangers invisibles, des miasmes, des poisons, des serpents, des panthères , des crocodiles. En vérité , jamais l’homme ne pourra secouer ce douloureux servage, il est sacrifié, il est perdu , il est condamné à une condition purement animale jusqu’à la consommation de l’espèce.
Tout à coup , du milieu des épaisses ténèbres de sa destinee, un météore inconnu court avec le vent, de cime en cime , sur la lisière de la forêt. L'horizon rougit. Les arbres éclatent avec de sinistres détonations. Les feuilles séchées, comme par un souffle d’été, roulent par tourbillons à travers l’atmosphère. Les oiseaux , chassés de leur couvée, jettent des cris de détresse. Les animaux fuient, subitement pris de hurlements, cette scène de malédiction. Les reptiles, arrachés des crevasses du rocher , se tordent sur l’herbe dans de convulsives angoisses.
L’homme seul, immobile et debout, regarde avec un muet étonnement l’ombre sanglante du nouvel hôte qui vient le visiter. Il ne sait pas encore s’il doit s’attrister ou se réjouir; mais il sent une douce chaleur pénétrer sa libre comme la joie physique et la prescience d’une nouvelle destinée.
Il comprend cette révélation. (1 s’écrie : Voilà le premier Rédempteur.
Le feu était trouvé. Le Dieu ancien était vaincu. Prométhée pouvait défier la douleur. Il avait dérobé au ciel le nouveau pouvoir , qui devait pétrir le métal, forger la lance, fouiller la forêt, purifier l’atmosphère, épouvanter le lion , compléter le soleil et niveler le climat. Il avait conquis dans la flamme une faculté de plus pour l’humanité. Il avait augmenté son être de toute la part que le feu prendra désormais à son existence.
Ainsi finit la première journée de l’humanité.