CHAPITRE VI
L’homme avait conquis le 1er; il l’avait assoupli sur l’enclume à son usage. Il avait ainsi ajouté à ses muscles un autre muscle inflexible où il faisait couler sa force pour plier la matière, la dompter, la tailler, la diviser, la transformer, la modeler, la tenir prosternée et soumise, comme la proie sous l’ougle du lion.
Lorsqu’il eut aiguisé le fer, il coupa le bâton, ce premier sceptre de souveraineté, et, armé de ce nouveau pouvoir, il régna sur la nature.
S’il n’avait pu trouver sous le soleil d’autre provision que la chasse, nourriture d’un jour, variable et immédiate, qui ne peut être réservée , ni capitalisée pour les jouis» suivants, il n’aurait jamais passé de la première à la seconde journée de la civilisation.
Mais, parmi les animaux qu’il tuait sur place pour les dévorer sur le moment, il remarqua certaines espèces inoffensives et résignées, par caractère, à la domesticité. Au lieu de les égorger comme auparavant, pele-méle, par hécatombes, pour abandonner ensuite une partie de leurs cadavres aux vautours , il le" retint prisonnières
.sous son bâton , proies ajournées, pour les consommer successivement, tête par tête, à l’heure du besoin.
Il recruta d’abord ces races purement alimentaires, expiatoires, qui devaient régénérer l'homme en donnant leur vie pour lui et le racheter, par leur sang, de sa pauvreté. Il enrôla d’abord sous sa domination, selon la nature du terrain, ici, la brebis sociable et sympathique, qui va toujours par bande, paissant humblement l’herbe étalée par immense tapis; là, au contraire, la chèvre aventurière et indépendante, qui broute isolément, de rocher en rocher, la feuille amère du buisson.
Il servit chaque jour à son repas leur lait écumant ou durci avec la chair cuite sur la braise, du chevreau et de l’agneau. Il sécha au soleil leur peau encore revêtue de sa toison, et il en lit un manteau pour son corps, un abri pour sa tête, un lit pour son sommeil, une sandale pour son pied, un sac pour sa provision, une outre pour sa soif, et, qui sait, peut-être encore, dès ce temps-là, une outre encore où la note emprisonnée et gémissante filtrait par modulations grossières à travers une ouverture , — musique primitive du pasteur? L’ouvrier de sa propre destinée tirait alors du cuir seulement tous les services qu’il devait demander plus tard à diverses matières. La vie, toujours communiste à son début, exige, pour les civilisations enfantines comme pour les espèces inférieures, (pie le même organe desserve plusieurs fonctions.
Pour empêcher le mouton de rompre sou pacte encore récent avec l’homme , et de retourner à son indépendance , le pasteur devait nécessairement le veiller nuit et jour et le tenir à toute minute parqué dans l’enceinte
de son regard. Il le suivait partout. Il le menait de l’herbe à la source, il le ramenait de la source à la prairie. Il ramassait le déserteur sur son chemin et le rejetait dans le troupeau. Cette incessante fonction absorbait une partie des heures du jour et du sommeil.
Mais l’odeur de la table en plein vent qui fumait chaque soir sur les tisons attira un nouvel hôte au pasteur. Cet hôte était un carnassier adouci et conciliant qui accourait du fond des bois pour recueillir sur l’herbe les miettes du repas. Il suivait de halte eu halte, de bivouac en bivouac, convive assidu, les traces du troupeau.
L’homme accueillit avec amitié ce suppliant de la faim et lui offrit un échange de services. Il le dressa et il le commit en sous-ordre à la garde de sa propriété errante dans le pâturage. Le chien, éminemment éducable et imitateur, par tempérament, comprit et exécuta la consigne. Il courut continuellement autour du pâturage, et, dans le cercle mobile de sa course, il enferma le champ vivant du troupeau.
L’homme avait ainsi passé de l’état chasseur à l’étal pastoral, et il avait enrichi son être de toute la somme de vie que l’animal, mourant pour lui, lui transmettait par une invincible loi de réversibilité. La propriété intermittente du chasseur dans la part de gibier revêt pour la première fois, dans le troupeau, le caractère de durée. Non-seulement le pasteur possède la propriété actuelle et nomade qu’il promène dans la vallée, mais encore il possède à l’intini la propriété ultérieure qui naîtra de cette propriété. Il est propriétaire à distance, dans l’avenir, d’une richesse indissoluble inféodée pour jamais à la durée.
Ainsi , par cela seul que le troupeau se régénère , et qu’en se régénérant il est perpétuel, il attire et il retient l’homme à sa perpétuité. Il est le premier centre autour duquel la monade humaine, jusqu’alors disséminée ou associée par faibles groupes, vient se ranger et se classer. Il crée la tribu.
La tribu est la famille multipliée à l’image du troupeau, réduite comme lui à quelques tètes, composée d’êtres égaux, et renouvelée par voie de génération. Le jour où l’homme laissa les agneaux auprès de la brebis, il garda auprès de lui ses enfants. Il fonda la famille; c’est-à-dire l’émission à l’infini dans le temps de sa propre chair toujours survivante dans sa génération et la génération de sa génération. Il eut un traité perpétuel renouvelé de naissance en naissance avec l’avenir. 11 crut à la continuité, sur cette terre du moins, de sa vie incarnée dans sa descendance. Il compta sur les années. Il connut les idées de prévoyance. Il recula devant lui la borne du temps. Il fit un pas de plus dans l’éternité.
Il comprit la puissance de la durée, de la perpétuité ; et, comme le vieillard lui parut le plus évident symbole de cette idée, il le releva de l’autel où il l’immolait auparavant, au dieu de la faim, et il lui décerna la suprématie. Il couronna en lui cette accumulation de temps, ou plutôt cette supériorité d’âge que la civilisation antique appelait la sagesse. De même que le bélier chargé de jours avait la direction du troupeau, le patriarche chargé d’années avait le gouvernement de la tribu. La loi universelle du monde avait ainsi établi de la vie à la vie une mystérieuse consonnance.
L’herbe est plus rapidement épuisée que reproduite
sous la dent du bouc ou du mouton. Le pasteur, toujours debout, devait donc toujours marcher à 1 h conquête du pâturage. Il agrandit ainsi sa patrie. Il entra plus avant dans l’espace. Il porta sur la vie ce second témoignage du progrès. Car le progrès, répétous-le sans cesse, est un avènement plus large à l’étendue.
Mais le troupeau n’avait à traîner d’une station à l’autre que sa toison. L’homme, au contraire, avait à traîner, dans celte incessante pérégrination, le nouveau mobilier de vie qu il s’était crée : son armure, sa couche, sa provision de la journée. Il eût bientôt fléchi en route sous le poids du fardeau, s’il n’eût rencontré dans la nombreuse famille animale qui rôdait à son horizon un commissionnaire patient, docile, sobre robuste, infatigable, disposé à prêter l’épaule à son bagage. Ce commissionnaire était l’àne, premier serviteur biblique de l’humanité, que la loi impérieuse des harmonies préétablies semblait avoir créé pour voyager d’un pas lent, continu, à petites journées, comme le troupeau, en lui donnant simplement à brouter le chardon du sentier, et en répandant sur sa livrée la couleur de la poussière.
L’histoire, qui n’a pas de dérision pour le bienfait, doit effacer l’anathème d’ironie qui |>èse encore sur ce précieux compagnon de route du patriarche. Elle doit lui restituer sa part de service et de mérite, dans la séculaire et laborieuse préparation de notre destinée. En entrant dans l’humanité pour prendre à sa charge le poids le plus lourd de notre travail, il a payé de sa servitude la rançon de notre première liberté. L’homme a pu voyager librement, grâce à son assistance. La procession errante du troupeau l’emmena ainsi par de secrets instincts de
prairie en prairie , de campement en campement , vers des terres plus fertiles, plus complaisantes à la civilisation, que la Providence avait aménagées d’avance de collines et de fontaines.
Obligé de pousser toujours devant lui la tribu bêlante du mouton, et de poursuivre la frontière toujours fugitive du pâturage, le pasteur devait nécessairement chercher le moyen d’orienter sa marche à travers la mer verdoyante du désert. Mais comment? L’herbe repoussait d’une saison à l’autre sous son talon, et le vent balayait, du soir au matin, sa trace sur le sentier. La route, pas plus qu’aucune autre chose humaine, n’avait de durée. Frayée la veille, elle disparaissait le lendemain. Le sol, mobile et encore insoumis, repoussait l’empreinte perpétuelle du pied de l’homine à sa surface.
Ne pouvant tracer une voie lixe, toujours reconnaissable, sur une terre inconstante, l’homme leva la tète et trouva une route écrite dans le ciel, de constellation en constellation. Il étudia pour la première fois ces multitudes éparses de lumières qui avaient brillé jusqu’alors confusément devant son regard. Il connut leurs révolutions, leurs vicissitudes. Il lia avec les astres , du fond de la vallée, une silencieuse intimité. Il apprit à leur attribuer une influence sur sa destinée.
Lorsqu’il eut frappé au seuil flamboyant de l’éther, il rapporta de cette première conférence avec l’intini une idée épurée de la religion. Il cessa de trembler sous la main du Dieu terrible qui lui parlait par la voix du tonnerre, pour bénir le pilote céleste qui lui traçait d’un doigt de feu un chemin dans la solitude.
Il ne l’adora plus dans sa colère, il l’adora dans sa raa-
gnifieence. Il vil dan* l’étoile paisible et bienveillante à son passage à travers la savane, une révélation visible et miséricordieuse de la Divinité. Cette providence moins cruelle lui parut exiger pour son culte moins de cruauté. Il ne jeta plus de cadavre humain en otage à un Dieu vengeur. Il immola l’animal à la place de l'homme sur la pierre de l’autel. Il racheta la dîme du sang avec le sang du troupeau. Il substitua dans le sacrifice le bouc à Isaac.
Serait-ce donc que la vie a été rigoureusement mesurée à notre planète, et que l’homme ne puisse l’augmenter en lui sans la diminuer autour de lui , conquérir une liberté sans créer autour de lui une servitude? A-t-il mission ici-bas de ramener tous les êtres à son existence, et de les engloutir dans son corps comme dans un panthéon? Je ne touche qu’en passant cette idée. Plus tard, j’v reviendrai. Je ne puis cependant m'empêcher de remarquer que l’antiquité tout entière a partagé cette croyance. Car partout je vois que le premier acte du culte est le sacrifice, et lorsque la Judée; célébrait sa pàqueen servant l’agneau à la table de la famille, elle célébrait véritablement le rachat de l’homme par le troupeau.
Le pasteur marchait donc, sous la conduite de l’étoile, à sa glorieuse prédestination ; et , tout en marchant , il apprit à tirer de la laine filée et réunie lil à fil un tissu plus souple et plus léger. 11 forma ainsi de la toison du troupeau, la première enveloppe du corps : la tunique; et la seconde enveloppe à distance : la tente, habitation nomade, inconnue à la durée, comme toute chose naissante, continuellement roulée et déroulée h chaque départ et à chaque halte dans le désert.
La femme trouva sous la tente sa première heure d’es-
pérance et de sécurité. Jusqu’alors elle n’avait été que la fiancée commune du plus fort, qui l’épousait, terrassée et meurtrie, dans les larmes et dans les gémissements. Mais, à dater de la tribu, elle devint la propriété exclusive d’un seul mari, qui la protégea par la même raison et avec la même sollicitude que le troupeau.
Du moment où l’homme comprit que la chèvre, que la brebis, attroupée autour de lui et réduite en domesticité, pouvait produire une jouissance, avoir une utilité, échangeable contre une autre jouissance, il transporta cette idée à la femme, il lui assigna une valeur. 11 l’évalua selon sa jeunesse, sa beauté, sa race, sa naissance, à tel ou tel nombre de tètes dans le troupeau. Ainsi, la Grèce homérique appelait Alphésibée la jeune tille que le patriarche cédait , pour une paire de bœufs, à un mari. Partout, à cette deuxième heure de la civilisation, la vente a été la forme unique de mariage. Lorsque le pasteur ne pouvait pas payer sa fiancée en denrées, il la payait en service. Jacob acquit au prix de quatorze années de servitude les deux filles de l^aban , et aujourd’hui même, le sauvage d’Amérique refait l’histoire de la Bible dans la nuit profonde de sa forêt.
La femme ainsi achetée, ou plutôt échangée pour une part de troupeau ou une somme de travail , passa de l’état de femelle abandonnée, de Vénus impersonnelle, vagabonde et banale, que l’homme assouvi se rejetait continuellement d’un bras à l’autre, dans le carrefour de la bruyère, à l’état de chose acquise, de propriété, en un mot, sous la sauvegarde de la loi explicite ou implicite, écrite dans la tradition ou dans la conscience qui protégeait les autres propriétés.
L'ancien mode de mariage, le rapt, devint, à partir de ce jour, le crime des crimes le plus durement flétri par le code moral de la tribu, et, pour le punir, la Grèce tout entière, arrachée de ses rivages, reflua sur l’Asie et versa, sur les tisons fumants de Troie, jusqu’à la dernière goutte du sang de Priant. Le choc de l’Iliade lut donc en réalité le choc de deux mondes d’idées, l’un qui naissait, l'autre qui allait mourir. L’Iliade est l’épopée de la femme vengée par des héros.
Et cependant, par cette loi de transition et de solidarité qui veut que Jacob tienne eu naissant le talon d’Esaii, que la tradition projette son ombre sur le progrès, comme la mémoire du passé, prolongée dans b; présent, la tribu mêlait encore un souvenir de violence, d’enlèvement, à la célébration du mariage. Le mari ne possédait sa tiancèe, dans la Germanie, qu’après avoir lutté avec elle en présence de ses compagnons et , partout ailleurs, qu’après l’avoir enlevée de vive force et emportée dans sa maison. La fiancée ne devait pas même, dans le trajet , toucher du bout de sa sandale la pierre du seuil, pour montrer que, victime encore de la force, elle n’entrait pas librement à son nouveau foyer. Iji loi de Manou appelait ce rapt traditionnel, perpétué dans les usages, le mariage des géants.
La femme achetée , et ensuite épousée sous la forme symbolique d’un enlèvement, n’était, à proprement parler, qu’une esclave. Elle n’avait pas plus que la génisse, au jour de la vente, à donner ou à refuser son consentement au marché. Elle était une vie, une volupté de l’homme tout au plus, elle n’était pas une personne, une volonté. En entrant sous la tente , elle prenait docile-
ment place à côté des autres femmes, marchandises comme elle, de son mari. Elle était une tète de plus dans la masse du gynécée. Elle n’était pas l’épouse, elle en était tout au plus une infime partie. L’épouse était la collection entière du gynécée. Elle attendait en silence son tour d’affection, car l’affection encore incertaine et flottante de l’homme errait au hasard , capricieusement , au milieu des voluptés éparses de la polygamie. Toute association commence par une promiscuité, et à ce commencement Dieu refuse la durée. 11 ne laisse tomber qu’un instant l’ombre de son éternité sur l’imperfection .
Mais la femme avait trouvé à côté du troupeau un travail. Ce travail devint son rachat. Elle avait prouvé à l’homme l’utilité de la faiblesse; elle avait conquis une occupation : elle filait la laine du troupeau.
Heureuse et à jamais bénie la date mystérieuse, maintenant oubliée de l’histoire, où la première lois une aïeule inconnue, Eve régénérée, suspendit à son côté sa quenouille chargée d’un flot d’argent. Elle eut ce jour-là sa fonction ; elle compta devant l’homme par un mérite. La poésie antique avait raison de mettre dans les mains des reines une quenouille. La quenouille était un sceptre aussi. Elle était pour la femme, sinon une royauté, du moins une dignité.
En filant en paix la blanche tunique, à l’abri du vent et du soleil, la femme rejeta loin d’elle pour toujours le travail abrutissant et difforme qui flétrissait sa jeunesse et contrariait l’épanouissement de sa beauté. Elle sentit couler à son front un premier rayon de splendeur. Elle fut belle, et sa beauté fut une nouvelle émancipation. Le
soir, lorsqu’elle a\ait liai sa lâche et rempli sa corbeille, elle ranimait l’étincelle sous la cendre et préparait le repas. Le mari venait de loin , poudreux , couvert de sueur, les pieds sanglants et déchirés par les épines. Elle était alors pour le maître la joie souriante du retour, après une journée de fatigue. Sa grâce était déjà l’obole divine qui devait acquitter un jour sa servitude.
Elle a revêtu la robe, et avec la robe, une nouvelle nature. Elle marche maintenant dans la transfiguration de sa pudeur. Elle a écarté de son cor|»s la prostitution du regard. Elle a voilé du voile disis ce sanctuaire de vie pour que l’idée sanetiliée de l’amour habitât seule désormais sous le pli flottant dans un religieux mystère. Elle a noué enfin autour de son flanc sacré le triple ineud de la ceinture qui la constitue irrévocablement prêtresse et gardienne de sa beauté.
Arrêtons-nous un instant pour contempler en esprit , du promontoire élevé de l’histoire, cette scène patriarcale des premiers temps de l’humanité.
Le soleil décoloré et dissous dans la vapeur est à moitié couché. Il fond en brume ardente sur les croupes bronzées des montagnes. La plaine immense et nue, déroulée à l’infini, comme une route sans terme, étale au regard ses capricieuses et innombrables ondulations. Çà et là seulement quelques bouquets de palmiers éclairés nu sommet, et le tronc baigné dans l'ombre, soulèvent leurs palmes d’or au-dessus de la solitude.
Le patriarche le plus lourd d’années a écrit dans l’air, avec son bâton, la place du campement. La tribu a disposé ses tentes sur la ligne mystique que le vieillard a tracée. La colonne de poussière «pie les brebis laissaient
.sur leurs pus , en revenant de l'abreuvoir , esl retombée ou emportée par le vent en légères spirales, derrière l’horizon. Raehel , ou la tille idéale du pasteur , le front calme , rentre lentement au douar, chargée de l’étoflé ruisselante qu’elle vient de tremper au courant , tandis que plus loin derrière elle, au fond de la vallée, sous une voûte touffue et convulsive de lauriers et de lianes, le torrent bouillonnant et déchiré en blets aux anfractuosités du rocher , écume à la nuit et jette au désert son rauque sanglot.
Le troupeau est parqué. Le chien de garde fait la ronde autour du parc, pour en écarter l’hyène et le chacal. L’Ane, déchargé pour la nuit , broute l’herbe du steppe, attaché auprès de son fardeau. La flamme du bivouac commence à dessiner sa vive clarté dans la lutte douteuse de l’ombre et de la lumière. La tribu, cette société naissante , continuellement en marche à la recherche d’une autre société, prend entin son rejw>s d’une nuit, préambule confus du repos de la cité. L’homme mange seul avec l’homme, car dans l’orgueil de sa force, j’allais dire de sa barbarie, il n’a pas encore admis la femme à la familiarité de son repas.
Mais la femme , assise en ce moment à l’entrée de la tente, au dernier adieu du soleil, au milieu de ses enfants couchés à ses pieds sur la peau de brebis; rêveuse en Dieu et at tendrie de je ne sais quel pressentiment , regardait la première étoile levée dans le ciel , et laissait pendre à son doigt son fuseau. Elle avait entrevu par l’œil de la pythonisse intérieure , qui frémit éternellement dans sa nature, l’espérance d’un nouvel évangile de justice.
l.a nuit descendait ensuite sur le désert ; la voix de la rêverie se taisait. Le chien , sentinelle toujours murmurante à la porte de la tente , remplissait seul la vallée de ses aboiements. La tribu donnait , sous le manteau de Dieu, pleine de prophéties.