FLEURS ET FEMMES D HELLEU
bibelot, jointes au-dessous d’un menton, ou caressant, d’un médius et d’un index réunis, l’intérieur d’une paume satinée. Doigts mollement renflés, aux phalanges amincies, et pareils à des fuseaux de chair, autour desquels s’enroulent les volutes des frisons roux, les anneaux parfumés des chevelures ; mains appliquées, au-dessous d’un visage baissé, dans le si attentif mouvement d’enfiler une aiguille.
Il n’est jusqu’aux doigts enfantins qui ne deviennent parlants en ces maternelles séries. Geste indicateur et potelé, de marmot désignant avidement quelque objet de son désir. Je ne sais qu’aux Enfants et Mères de la Muse de Douai, des caresses si tendrement échangées, de si véridiques et souriantes notations du groupe à deux personnages « fondus en un » du bambin et de l’ accouchée. C’est tantôt le fin profil de la maman, et les rondeurs de la frimousse du bébé, dont s’épousent, presque se concertent les sinuosités, comme en une coquille, les deux amandes d’une philippine. Ce sont des cache-cache entre les pieds tors des tables de style; et les coucous derrière un fauteuil de ravaudeuse. Toutes les sérieuses gentillesses du premier âge, épiées, surprises et rendues par un peintre, qui est un père ; le petit dessinateur s’essayant à copier cette pelote de chez Ivirby : un cochonnet en velours rose • la fillette qui parle bas à l’oreille de son cheval de bois, ou qui promène un démêloir joujou dans la tignasse de sa poupée; et cette bambine plus exquise, embrassant calmement le bras nu d’une
jeune fille. Essaim fixé des puériles caresses, dérobées à Yhabitus corporis enfantin, au-dessus duquel jilane, coiffée d’un chapeau de plissés, en forme d’ombrelle renversée , la tête sérieuse d’Ellen Helleu, les yeux clairs dans le brun visage.
Je dirai encore l’importance dont Helleu sait revêtir au cours de ses dry-points, tel ou tel accessoire distinct : un groupe de Nymphenburg, une gravure de Watteau occupant avec autorité le fond de la scène, ainsi que le peut faire, en une toile de Yermeer, une carte de géographie.
C’est encore à Octave Mirbeau que je laisse le soin de résumer éloquemment notre impression sur ce blanc et noir : « Iielleu... un en cpii toute la grâce... tout le goût si surprenant cpii immortaliseront l’art du xviii0 siècle, se sont, comme par miracle, réfugiés!... Ce qui est extraordinaire, c’est qu’on n’a pas l’air de se douter qu’Helleu, avec la fine pointe de son diamant mordant sur le cuivre, est en train de créer une des plus précieuses, une des plus vibrantes, une des plus amoureuses œuvres de ce temps !... »
Cependant Londres s’en tient fort au courant ; et c’est une royale coquetterie de notre ami d’inscrire au premier rang des collectionneuses de ces etchings , la Princesse de Galles.
Helleu est né à Vannes en 1859, d’un père Breton et d’une mère Parisienne , Tous deux
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avaient, je crois, du goût pour l’art, et quelque talent de dessin. Du côté paternel, l’ascendance héroïque du jeune homme, horresco referens, est celle-ci, — honni soit qui mal y pense — Le Quinio, l’une des plus cruelles figures de la Révolution, celui dont Chénier a écrit, en ces propres termes, dans une pièce à Y Etre suprême, poème inachevé de ses ïambes :
Quoi! ton œil cpii voit tout, sans les réduire en cendre,
« pénètre dans les cachots où les Couthon, les Le Quinio couchés sur des cadavres rongent des ossements humains. »
Et n’est-ce pas curieux de revoir, épris des ombrages de Versailles, le petit-fils du terrible Le Quinio, graver ses pointe-sèche, au lieu même où le grand André traça ses derniers vers?...
ldelleu (bien que trop de peintres se soient vantés d’un tel précédent) fut, en pension, un mauvais élève, remplaçant les devoirs par des croquis. Galland, qui connut Helleu au sortir même de ces années, admira, dit -on, de ses premiers dessins, dont plusieurs restèrent en sa possession, qui reparaîtront, quelque jour, peutêtre.
C’est, je crois bien, seulement en 1893 (est-ce un anniversaire de Le Quinio?) que le jeune peintre fait son apparition dans le Journal de Goncourt, qui jusque-là, semble l’ignorer. Il entre début en blanc : « Tissot m’a amené Helleu qui veut décidément faire une eau-forte d après
moi. »
PHOFESSÏO X \ ELLES BEAUTÉS
Plus loin :
« Le peintre Helleu, des yeux fiévreux, une physionomie tourmentée, et avec cela, la peau et les cheveux du noir d’un corbeau. »
En quelques lignes, portrait saisissant et assez exact. Il y manque pourtant la noire barbe de François d’Assise. Comparez encore ce portrait écrit, au plat de faïence, entre tous unique et précieux, où Boldini, céramiste pour une fois, a reproduit la figure de son ami (en ce temps-là décorateur chez Deck), appliqué lui-même à linéamenter savamment, au centre d’un plat, le profil aigu d’une beauté célèbre. Et le plat qu’IIelleu est censé peindre, en ce plat peint par Boldini, encore aujourd’hui, dans la salle à manger de l’avenue Bugeaud, se suspend à côté de l’autre.
On sait tout ce que l’examen discret, mais perspicace, d’un intérieur, sait nous révéler sur son maître. Ici, à peine quelques-unes des œuvres du peintre, qui n’y trônent pas, plutôt y traînent, et comme à regret. Mais des harmonies en des tons clairs, presque blancs, inondés de lumière vive. Helleu ne fut-il pas, il y a tantôt quinze ans, un des premiers restituteurs du blanc, aux appartements rafraîchis, jusque-là, depuis longtemps voués à ce qu’il appelait : le mobilier chat noir, le Henri II d occasion, le faux gothique? Helleu aime les tapis d’un gris léger. Il y fait courir de blancs lits de repos, semblables aux bateaux de la chansonnette des enfants : des bateaux qui ont des jambes. Aux murs des cadres, Aides souvent,
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des cadres anciennement dorés, aimés pour euxmêmes.
Ecoutons Goncourt :
« Pendant qu’il travaille, penché sur la planche de cuivre, qui lui met un reflet rouge sur la figure, il me confesse ses goûts de bibeloterie, son amour des bois sculptés du xvine siècle, et il m’avoue que, pour le tableau qu’il finit dans le moment, tableau vendu seulement 2.000 francs, il vient d’acheter un cadre aux armes de France, de i5oo francs. »
Parfois l’un de ces cadres enferme une esquisse d’un ami, une Léda de Boldini, pochade libre et libertine qui tient de Fragonard et de Jules Romain ; ou quelqu’une de ces gravures de Watteau, publiées chez la veuve de Chereau, Aux deux Piliers d'or, et sur lesquelles leur intitulé, et leurs dimensions, se répètent, en un latin ampoulé et amphigourique : pour l’Embarquement : Ad Cytliera conscensio ; pour les Plaisirs de l’été : Æstivœ oblectationes ; pour la Perspective : Prospectus. Et au-dessous : sculptus juxta exemplar a Watteavo depictum, etc...
Au-dessous, des meubles Empire, l’acajou et les bronzes (de préférence des flèches et des papillons) qu’Helleu s’est mis à juxtaposer à l’argent, au plaqué, à l’étain qui naguère le charmaient presque exclusivement, associés aux candides satins, aux étoffes neigeuses.
Et, sur les dessus de marbre, blancs aussi, des vases en blanc de Chine, des statuettes en blanc de Saxe. C’est entre ces objets pimpants, qu’il se
vante de devoir à son travail, que vit et produit ce « jeune homme vêtu de noir » que je n’ai jamais vu, depuis bien quinze ans que j’ai l’heur d’être son ami, porter sur soi, une teinte, une couleur; en éternel deuil, peintre des nuances suaves.
Quand Verlaine a écrit ce vers :
Au pâle clair de lune triste et beau ,
il a rendu toute leur primitive valeur à trois simples et nobles mots, tombés en déshérence. — Rendez ainsi .son lustre à cette locution devenue banale : un goût exquis; vous en pourrez taire don à Helleu, qui, entre tous, en est digne. Cette qualité émane de ce qu’il a choisi, de ce qu il a groupé ou créé, vous frappe aux yeux et au cœur, quelque souvenir que vous ayez gardé de ses précédentes réussites — en toute exhibition où vous abordiez sa travée.
Une dernière preuve en fut faite pour nous, et pour tous, à sa récente exposition de la rue de Sèze, où, fleuri à droite et à gauche de deux panneaux d’hortensias bleus, souriait le plus gracieux pastel qu’il ait sans doute peint, une rose figure entre les bruns miroitants des martres.
« Que voulez-vous que je dise de vous, Helleu?» lui demandai-je, au su de ce projet d’article.
« Dites qu’à l’École des Beaux-Arts, quand j avais quinze ans, j’étais le seul à aimer Manet