‹ Professionnelles beautésChapitre 17 sur 23 · UNE TÈTE D’HELLEU · texte numérisé non relu

UNE TÈTE D’HELLEU

Feuilletant, l’an dernier, une importante Revue allemande, je fus arrêté par ce titre d’une nouvelle qui occupait deux numéros de ce périodique. Elle portait cet intitulé alléchant : Une Tête d’Helleu (i) . Alléchant pour beaucoup, sinon pour tous, depuis que d’heureuses vitrines d’antiquaires, et de marchands, se sont fleuries de la rose rouge des têtes rousses, qui s’épanouissent au centre des feuillets où le féministe Helleu promène sa sanguine. Ce serait une faiblesse de nous déprendre des oeuvres qui nous charment, lorsqu’elles semblent se départir de V odi profanum qui les distinguait et, les isolant, nous en faisait plus jmoches. C’est donc tout amateur d’Art Moderne, dans la bonne acception d’un mot qui prête au malentendu, à savoir, d’un art qui sait allier au respect du passé, à la connaissance, comme au culte de ses

(i) Ein Ivopf von Helleu. — Deutsche Rundschau, 1900.

Maîtres, une originalité, une individualité servies par des moyens personnels — c’est, dis-je, tout lecteur ainsi préparé, que devait séduire le titre précité de la nouvelle allemande. Et, plus expiessément, l’ami averti, témoin sensible et renseigné des premiers essais, des luttes continues, des victoires remportées, honneur de l’artiste indépendant et sensitif, entre tous ceux dont l’œuvre vibrante doit transmettre à l’avenir un peu de la vie nerveuse d’une époque exacerbée.

Je déchiffrai les feuillets, et m’applique à en recueillir le sens, pour le rapporter au jeune Maître qui nous occupe, à son œuvre, que nous aimons ; et, sinon en extraire 1 inconnue (toujours, et c’est son charme, fuyante et indevinée) tout au moins en tirer des variations d’élégante féminité et de psychologie enrubannée.

Un fils de famille Allemand, esthéticien de mérite, s’est épris d’une jeune fille, Lisbetli, que le hasard d’une rencontre lui fit protéger dans la rue, contre je ne sais quelle injure d’un passant ; or, la belle se trouve être modeste employée chez un docteur ; mais d’une distinction de visage et d’allures, qui séduit le protecteur, bientôt le fiancé.

Ce dernier, au cours de son exode, a promis d’envoyer de Paris, un cadeau typique, résumé des séductions de la Ville-Lumière ; et ce présent est attendu avec la curiosité de l’espérance, la palpitation de l’amour. Voici la caisse que la destinataire hésite à ouvrir sous les regards malicieux de ses compagnons. Déception ! Ce n’est ni le colifichet rêvé, ni le brimborion qui

tWB TÊTE D’HELLÜÜ

doit faire pâlit* l’étalage des galanterieh locales. Dans tin joli cadre blanc, une feuille de papier dont un des témoins donne cette description lan. taisiste : « Ce n’est pas du tout colorié, il y a seulement quelques raies noires, on ne peut pas voir ce que cela représente. » - — « Ce n’est rien* » ajoute un autre. Puis, viennent les plaisanteries joviales, les ineptes propos, offrant, comme nous l’aVons vu faire par les revues de fin d’année, au début de nos impressionnistes — offrant de retourner le tableau, dans tel ou tel sens, pour en mieux comprendre le sujet. Et* ce public, de s’ébaudir sur les raies qui doivent aller en enhaut ou en en-bas, tout comme les fleurs de l’habit de M. Jourdain. Et des éclats de rire sur cette conclusion du sentencieux de la bande : « Quelle plaisanterie ! envoyer seulement du papier, avec quelques taches d’encre, encadrés dans une belle bordure ! » Et la jolie fille, inconsciemment portraiturée à distance par l’aquafortiste raffiné, s’éloigne, confuse et attristée, avec la perle dont elle ignore l’orient, et à laquelle le moindre grain de mil lui semble préférable. Car c’est ainsi; et toute la grâce ingénieuse et sentimentale du fiancé tient dans ce détail : il a retrouvé et reconnu, sous quelque vitrine de la rue Laffitte, en une esquisse du graveur français, une similitude de la chère absente.

La lumière intervient, sous l'aspect de la femme du docteur. Elle voit la gravure et s’écrie : « Ce ne peut être qued’Helleu, cette image ravissante ! Comme cet homme dessine ! Avec si peu de

moyens! Quelques traits pour l’ombre; quelques traits dans un autre sens, pour indiquer les cheveux doux comme de la soie. Rien de plus. A peine les contours de la tête... » Et comme la ressemblance de l’œuvre au modèle distant et inconnu se révèle à cette femme avisée : « C’est incroyable, poursuit-elle, comme cet artiste, qui n’a jamais vu Lisbeth, en donnant ses traits, dans un croquis génial, légèrement jeté sur le papier, rend en même temps ce qui est la quintessence de son être : le calme d’une pensée intacte et sans fausse culture d’esprit ; l’impression qui dit comme cette enfant, tout enfant qu’elle est, marchera son chemin tout droit, hors des influences mondaines, et conservera entiers son moi et son caractère. » Et la maîtresse ajoute : « Votre fiancé a une haute opinion de voùs en pensant cpie vous comprendrez l’art exprimé par cette image. » — « Trop haute opinion, répond la jeune fille, car, en effet, je ne le comprends pas. » Et l’aventure se déroule, banale ensemble et dramatique. Présentée à la mère, puis aux relations de son promis, la demoiselle éprouve la froideur de l’une, le mépris des autres. Elle écrit à son amoureux une simple lettre de rupture, en lui retournant la jolie image. « Et moi, formule l’entêtée, la naïve, la féroce qui est dans toute aimée — et moi, je ne trouve pas que cette gravure soit si belle que toi et Madame vous le dites ; c’est pour cela que je te la renvoie ! » Et comme, elle signifie, en même temps, son congé, au pauvre soupirant... il se tue ! « Nous

UNE TÊTE D’iIELLEU

n’aurions pas pu nous comprendre, puisque nous ne comprenions pas les mêmes choses, » répond Lisbeth émue, mais, fataliste, à sa maîtresse qui lui reproche une apparente indifférence. Cependant, la mère du jeune mort, en comparant l’écriture incertaine et enfantine du billet d’adieu, avec les contours de l’image qui la regardait sérieusement, comprit l’amour de son fils, et ce que sa douleur lui faisait entrevoir de commun entre elle et cette pauvre fille.

J’ai cité cette nouvelle, j’en donne le compte rendu succinct, tout d’abord parce qu elle témoigne, une fois déplus, une flatteuse préoccupation des littératures étrangères, autour de l’œuvre du subtil artiste. En outre, cet épisode nous sauve de ressasser des vérités acquises, de repasser, que pour en résumer, en redire le charme, par les chemins qu’il nous a faits familiers, du parc de Versailles dont il a traduit, à l’automne, et mieux que nul autre, les pénétrantes douceurs, les rousseurs mélancoliques :

La Diane de marbre, au bois automnal, chasse ; Tout octobre se rouille aux feuilles d’acajou ;

De courir, sans mourir, cette statue est lasse ;

Et le vieux parc a l’air d’un immense bijou.

La sertissure est l’or des feuillages rougeâtres, Montant d’un ciel pâli le saphir qui se meurt ;

Les dieux marmoréens, mélangés à des pâtres, Attendent d’expirer, de vieillesse, sans heurt.

Et, dans le soir bleui, qui se vêt de son voile,

Une blancheur se lève, et s'ouvre, un astre pur, Comme si la Diane eût blessé d’une étoile Le cœur mystérieux et profond de l’azur.

Les froides allées de pierre, entre les ombreux piliers des basiliques, alternent , dans cette œuvre complexe, avec les arbres des royaux bocages, avec les estacades soleilleuses, où palpitent les flammes des yachts, et les ceintures des baigneuses; avec les cimaises des musées où se penchent dans des attitudes d’attention, plutôt appliquées à se faire admirer, les Parisiennes cosmopolites.

C’est, notamment, et, surtout, par ces instantanés de la grâce de la Femme, selon la pittoresque expression de Concourt dans sa préface au catalogue de cet artiste, que le nom, que le renom d’Helleu sont devenus célèbres. Mais c’est, je le dirai, beaucoup aussi, — et la nouvelle allemande nous le révèle joliment — par ce qui reste et rayonne d’universellement féminin dans les effigies qu’il retrace des duchesses et des ladies, et en dehors d’elles, que le graveur nous émeut. C’est une faveur d’avoir peint la comtesse Greffulhe, et de l’avoir assimilée aux cygnes sinueux et dorés des bronzes de l’Empire ; d’avoir fait s’épanouir, au-dessus d’un col pareil à une tige de fleur, la tète sérieuse et rose de la duchesse de Marlborough ; et d’avoir fait sourire le profil printanier de Miss Deacon sous le tricorne menu des amazones du siècle poudré, et des chasseresses de chasse à courre. Mais c’est œuvre, plus incisive, de traducteur du mystère féminin, que de faire reconnaître, par chacun de nous, dans une Tête d’Helleu, le visage d’une belle chérie.

Qu’importent des spectateurs incompréhensifs, bien que les élégances du sujet concilient le

UNE TETE d’iIELLEU

snobisme de beaucoup à un art qui, appliqué à d’autres milieux, se priverait de leurs sympathies ?

N’est pas qui veut expert en matière d’art. Quant à moi, je ne professe que du goût pour ceux, ou celles, qui s’en moquent et s’occupent de choses de leur compétence. Le risible est de voir s’y évertuer lourdement des Mécènes borgnes ou aveugles, des dames milliardaires qui renâclent sur le chef-d’œuvre, et peuplent des plus détestables travaux de leurs contemporains des halls monstrueux organisés pour la prière et pour la danse. Ceux-là font bien mine, un instant, de s’intéresser à des productions de goût; mais le malaise où les plonge le voisinage, même distant, du beau, les éloigne vite, et les rejette dans cet amour du médiocre qui est leur élément et le propre de leur nature.

L’auteur de notre petite nouvelle a exagéré, comme je le disais plus haut, en appliquant à l’un des préférés de Paris, un traitement que le public fit naguère aux impressionnistes. Helleu ne fait point partie de ce groupe, d’ailleurs notable. — « Ils peignent tous violet, et moi. pas! » dit-il de ses anciens camarades. Mais qu’il se garde de se plaindre de ce que les contemporains peuvent et doivent, encore, lui appliquer de tels procédés de critique. Ils sont la sauvegarde de sa rare personnalité, dont beaucoup se sont inspirés, et de sa valeur vraie. Ils sont aussi la garantie que, là où les amateurs de peinture pastichée, pédante et niaise ne verront,

en son œuvre, que « chose barbouillée » selon l’expression que met, dans la bouche des cuistres, le nouvelliste allemand; les autres, nous autres, nous continuerons d’y voir, ave'c le personnage éclairé qui parle au-dessus d eux, ce qui réellement s’y trouve : l’image ravissante et saisissante des femmes et de la f emme ;le dessin rusé et câlin qui fixe un contour, d’une caresse ou d’une égratignure ; et, « de peu de moyens, quelques traits pour l’ombre, quelques traits, dans un autre sens, pour indiquer les cheveux doux comme de la soie », exprime l’amie de chacun et l’amie de tous ; en un mot, par les quelques lignes d’un génial croquis, légèrement jeté sur le papier, a su rendre pour chacun de nous, et sans l’avoir jamais vue, ce qui, dans le présent ou dans le passsé, l’attache à la femme aimée.

Page 1