‹ Professionnelles beautésChapitre 19 sur 23 · I.’ IMPÉRATRICE ÎIES ROSES IjS · texte numérisé non relu

I.’ IMPÉRATRICE ÎIES ROSES IjS

consécrations de maîtrise, qui a écrit ces deux beaux vers :

Mais qu’importe aux printemps ivres d’éclosions

Ge que pèse à l’hiver la poussière des roses?

Enfin, pour que le triomphe de la fleur-femme soit complet, rien ne lui manque, pas même ses incrédules, ses contempteurs, comme aux triomphes antiques. Les noms se sont conservés des plus illustres de ces mécréants : la reine Marie de Médicis, le musicien Grétry, les cardinaux Olivier Carafta et Henri de Cordoue, le doge Francesco Yénério, et ce dominicain de la famille des Barberigi qui s’évanouissait au plus lointain aspect d’une rose. Et ces noms, comme une ombre les envahit, une éclipse d’amour et de beauté, qui fait s’arrondir autour d’eux comme un nimbe ténébreux, une auréole noire.

Une femme s’est rencontrée, pour venger à tout jamais l’adorable fleur 5 de semblables dénégations, de si monstrueux sacrilèges. Les femmes ont le secret de ces sensibles réparations, comme de ees tendres jardinages. Une des merveilles de Paris et du globe, n’est-il pas ce rosier de Saint-Dominique, brodé par la princesse de Beau vau, pour un couvent insuffisamment respectueux de cet admirable panneau, qu’il est difficile d’admirer, encombré de bouquets d’autel ? Une Anglaise, miss North, a fait le portrait de toutes les fleurs dü monde, non sans

d’amères déceptions, telles que d’assister, après des mois de route, à la déclosion d’un calice qui n’apparaît que tous les cent ans, et qu’elle venait peindre. — Combien plus sage est la dame dont je veux parler, que tout le monde a reconnue, et que la voix publique, ce n’est point assez, la reconnaissance universelle a, dès longtemps, proclamée avec vérité : V Impératrice des Roses! Princesse des lilas et des hortensias, des tulipes et des iris, dont s’allonge et se rafraîchit chaque jour la guirlande, qui relie entre eux de versicolores panneaux, de fluides aquarelles, c’est la Rose qui proclame la royauté, qui colore l'empire illimité de Madame Lemaire. C’est ainsi que l’a figurée le Maître Besnard, en un portrait digne de faire pendant à l’image de Vigée- Lebrun, souriante sous sa coiffure de mousseline. La Yigée des Roses, elle, sourit aussi, sur un fond de ses chères fleurs, qu’elle s’apprête à aquareller, et qui, elles aussi, sourient. Ce sourire si plein de grâce et de bonté, de force et de malice non moins, qui rayonne d’un si vif éclat dans le visage de la grande artiste, j’en crois connaître le secret. Qu’il puisse survivre, avec une si hautaine sérénité, à la connaissance du monde, à l’expérience des luttes, ce serait par trop surnaturel, s’il n’y avait pas, au fond de tout cela, l’intimité des jardins, la fréquentation des roses.

Car la meilleure conseillère Est bien la fleur,

l’impératrice DES ROSES Ijj

je me souviens de l’avoir écrit; qu’on m’excuse de le citer.

Par delà les cours assidus, auxquels l’astreint la charge de successeur des Van Spaenclonck et des Redouté, de professeur au Muséum ; au cœur des fastidieuses réunions mondaines, où sa gaieté triomphe de l’ennui, présidente de ces cours d’élégance et d’esprit, qui se tiennent dans son atelier de peinture, on se prend à s’émerveiller de son invincible bonne humeur, de son inlassable bonne grâce. Je les tiens pour le secret des fleurs. Elles le lui ont redit, au matin, dans la confidence de l’étude première ; de cette prière de l’aurore, qu’elle fait d’une esquisse, ou d’un croquis, en présence de la nature. N’est-ce pas dans cet échange de propos muets, qu’elle puise la clémente fierté, qui la fait se rire d’un propos envieux, contempler, sans trop de dégoût, une trahison, ou une perfidie? Ses vraies amies, ce sont moins ces dames, qui l’admirenttrop, pour ne pas la haïr un peu, que ces belles fleurs, aux noms de généraux, de maréchaux et de pays, les Niel, les Jacqueminot et les France. «Pourquoi donnet-on toujours de vilains noms aux fleurs? » fait dire Renan, à l’un de ses personnages. Nous 11e sommes pas, quant à nous, sans trouver une beauté à cette garde épineuse, montée, par des arbustes glorieux, autour de l’admirable femme peintre.

Secret de grâce, secret de force, secret de beauté, les roses les ont dits à Madeleine Lemaire. Secret de santé aussi, grâces à Dieu, grâces aux

roses ! Il y a deux ans, ce fut comme un deuil sur les massifs, sur les mondaines réunions, aussi, où l’artiste est universellement fêtée. Une alarme se répandit. Celle sans qui le printemps serait incomplet, n’ayant plus pour le peindre que des doigts balourds, inhabiles à iriser, sur le bord d’un pétale soufre ou safran, thé ou chair, le pleur d’une goutte de pluie; cette fée des plantes était menacée ; comme un souffle ennemi la faisait pâlir, ennemi des corbeilles qui leurrent l’oiseau, illusionnent jusqu’aux abeilles. Mais les roses n’ont pas voulu. Et, d’un plus intime colloque, dans la confidence des champs, dans la confiance des corolles et des pistils, nous revint, retrempée de sève, et comme empreinte de plus de clarté, notre Impératrice des Roses.

Est-ce en gerbe d’offrande à Celui que la Sainte Femme prit pour un jardinier, qu’elle fit éclore, l’an suivant, aux bras de Sainte-Elisabeth, comme un ex-voto épanoui? Est-ce en hommage à la nature et aux jardins, non moins qn’à la maternelle amitié, qu’une existence unie, et des travaux d’art partagés, font bien plutôt fraternelle, qu’elle vient de reproduire en un portrait qui fait date, et, des roses plein les mains, l’image de sa fille ? Jeune grâce qui s’avance en murmurant le doux vers de la Muse de Douai :

J’ai voulu ce matin te rapporter des roses...

Et n’est-ce pas de toute l’œuvre de Madeleine Lemaire, de cette œuvre de transparence et de rayonnement, pleine de fraîcheur et de frissons,

l’impératrice des roses

d’ocres et de carmins, de rubis et de topazes, qu’on pourrait écrire, et qu’il faudrait s’écrier, parlant de tant de couronnes qui refusent d’y mourir, de rosiers qui s’y immortalisent :

Respires-en sur moi l’odorant souvenir ?

Un Maître Femme

UN MAITRE FEMME

(MADEMOISELLE LOUISE BRESLAü)

Cette pauvre Bashldrtsefï nous apparaît, à la fois, bien touchante, et bien vaine, dans les deux volumes de son journal, lequel aurait sans doute gagné à se voir publier avec plus de discernement.

Certes, elle aurait pu figurer, à titre d’éloquent exemple, dans cette enquête récemment réalisée par une Revue, sur le compte des enfants prodiges, et de la finale résultante de leurs dons. Elle fut l’une d’entre eux, avec de leurs séductions, et de leurs travers. Sa triste fin diminue ceux-ci au profit de celles-là. Paix à sa cendre diaprée et troublée ! On est pourtant néanmoins en droit de se demander comment une existence prolongée aurait traité cette incohérente figure ; disjectæ membra. En aurait-elle, comme il eut été désirable, éliminé les traits inutiles, futiles, déplaisants ; goût sans boussole, (à vrai dire.

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surtout, si jeune!) confondant de vrais mérites avec de superficielles renommées ? Et toute cette mousse de gloriole !

C’est le défaut, voire le vice, de ces publications posthumes, quand elles sont celles d’adolescentes presque. Il y a, en elles, de l’ouverture d’un esprit naissant, disons, d’un fruit vert. Par conséquent, presque une calomnie à l’égard de ce qui aurait été sa maturité. Par conséquent, aussi, pour ainsi dire, nul jugement possible sur de tels ouvrages. Au reste, rien heureusement ne nous y induit. Non, c’est un autre motif que celui d’une appréciation personnelle, sur une œuvre embryonnaire, des pages diffuses, une silhouette à la fois vive et vague, aimable et importune, qui nous amène à reparler aujourd’hui de cette jeune Russe.

Marie Baslikirtseif aurait-elle pu vivre, produire lentement, silencieusement, péniblement, victorieusement, de belles œuvres mûries ? On est en droit d’en douter. Il semble qu’il y avait en elle, ce que j’appellerais volontiers : harmonie de déséquilibre. C’était une balance folle, qui ne se retrouvait, précisément, que dans les alternances, et les sursauts, de ses élans et de ses dépressions, l’écriture emportée aidant à la peinture intermittente.

Si pourtant, je le répète, la vie maintenue, et faite plus pondérée, était venue assagir tout cela, tout le fatras inutile et déplaisant de ce journal n’aurait pas vu le jour. Ce qu’un esprit rassis en aurait laissé subsister, plus tard, n’en eût paru

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que plus digne, et, dès lors, susceptible d’être jugé ; tandis qu’on ne saurait qu’éprouver ce que la mort en a livré tel quel. Mais, encore une fois, ce dernier mot, associé à celui de jeunesse, cause une émotion, qui suffit seule.

Et cependant, jeunesse n’est pas forcément jeunesse d’enfant prodige, et d’enfant gâté ; deux produits assez similaires, et souvent simultanés. Il y a de tout autres jeunesses. Ayant eu à me prononcer sur ce sujet, dans 1 enquête dont je parlais plus haut, je répondais ceci : «Je ne crois pas aux enfants prodiges , mais aux enfants prodigieux. Ce ne sont pas les mêmes. La culture intensive qui a fait éclore plus rapidement, trop rapidement, des fruits jouant ceux de la maturité, parmi les bourgeons de l’ enfance, ad avance stérilisé la récolte véritable et vénérable. — Les enfants prodigieux sont tout autres. Ceux-la, peuvent fort bien, au contraire, donner aux observateurs superficiels l’illusion du retard et de l’inintelligence. Leurs facultés endormies sont semblables à la germination du chêne, qui a lieu lentement, pour croître et embellir, d’année en année. »

Il me semble que l’enfance de Monsieur et de Madame Curie dut offrir, entre toutes, des caractères essentiellement différents de ceux qui marquent les débuts de la funeste gent des enfants prodiges.

De même, l’enfance de la grave, de la grande Artiste à laquelle je veux consacrer cet Essai, me semble n’avoir dû être aucunement barbouil-

lée de toute cette ambroisie, comme dirait le Mercure de Molière. Non; plutôt quelqu’une de ces onctions un peu amères qui mesurent la hauteur des fronts, et leurs droits à la couronne. Aucun de ces succès superficiels, escomptant un avenir qu’ils compromettent.

Et pourtant, de bonne heure, la renommée effleurait, assurait ce nom deBreslau, dans lequel la vibrante mémorialiste que je citais plus haut, entendait comme un accord puissant, sonore et calme. Mais une renommée en harmonie avec de si sûres espérances.

Oui, sonore, calme et puissant, la justesse de ces expressions, et leur justice, parlent en faveur de celle qui les formula dans son équité inquiète. Or, si j écrivais : c est là que je voulais en venir ; ce serait exagéré et inexact ; car il m’importe peu que ce soit ainsi. Je dirai plutôt : c’est à cela que nous amène ce préambule ; non point à un parallèle entre deux natures si dissemblables, à une comparaison entre les promesses d’une œuvre embryonnaire, et la maturité d’une œuvre accomplie ; mais à un regard rétrospectif, au retour vers un passé, qui mit en présence, et quasi aux prises, la jeune et brillante mondaine, ambitieuse de dévorer toute une carrière d’art, avec une rapidité de lièvre ; et sa prudente, patiente compagne, en parcourant lentement, sagement, vaillamment les stages successifs et consécutivement victorieux.

Ce sont ces stages sur lesquels il nous est permis, grâce à l’exposition dont l’initiative fait,

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une fois de plus, grand honneur à M. Georges Petit, de donner aujourd’hui un coup d’œil d’ensemble, surprenant même pour ceux cpii, comme nous, ont suivi, depuis des années, avec un intérêt attentif, l’œuvre du peintre. Que dis-je? surprenant même, j’en suis sûr, pour le peintre en personne. Car, pour les artistes dignes de ce nom, j’entends ceux cpii ont la modestie et la fierté qu’il faut, c’est une surprise que l’effet produit par la réunion de leurs œuvres. Et cette surprise a quelque chose de vainqueur et de consolant, comme le regard que le philosophe vieilli affirme être celui d’un homme qui a serré ses richesses ailleurs que dans le coffre sur lequel le voleur s’acharne.

Certes , Mademoiselle Brcslau pourra le j eter sur elle-même, ce regard-là, quand le temps injurieux, aura, dans beaucoup d’années, fait d’elle un vieux maître vénérable. Car des mains de ce vieux maître se seront elfeuillées beaucoup de ces feuilles précieuses, sur lesquelles elle aura inscrit l’histoire de bien des âmes. Et, au-dessous de cette récolte vitale et pensive, l’avenir pourra inscrire le joli vers :

Voici des fruits, des fleurs, des feuilles et des branches...

et ce sera la moisson de notre Maître Femme.

Cette moisson, nous y reviendrons tout à l’heure. Mais, je voudrais, auparavant, encore insister sur le rapprochement ébauché plus haut, et qui nous donne, sur la vertu de l’émulation, des renseignements bien instructifs.

Dans le second volume de ce journal de Bashkirtseff, le nom de Breslati est imprimé plus de trente fois ; je les ai comptées, et j’ai dû en omettre. Il revient comme une hantise, une obsession, le spectre réel qu’il faudrait vaincre, l’être représentatif du mérite qu’on voudrait pour soi, cet être qui existe pour beaucoup d’entre nous, si ce n’est pour chacun, et que les circonstances dotent du pouvoir de nous faire réaliser ce que nous contenons de meilleur, et dont peut-être sans lui, l’éclosion eût été moindre.

Je cite :

« Breslau a reçu beaucoup de compliments. — Comme cette Breslau dessine bien... C’est cette canaille de Breslau qui m’inquiète. Elle est admirablement organisée, et je vous assure qu’elle percera. — Cette canaille de Breslau a fait une composition ; quand on sait faire une chose comme ça, on sera un grand artiste. — Vous devinez, n’est-ce pas? Je suis jalouse. C’est bon, parce que cela me poussera. — Naturellement, Breslau a un succès énorme ; c’est qu’elle dessine bien. — Breslau aura des couronnes. — Breslau est ma préoccupation constante, et je ne donne pas une touche sans me demander comment elle ferait... Je n’ose rien demander de peur de m’entendre dire ce que Breslau est en train de faire. — A côté de Breslau, je me fais l’eflet d’une boîte de carton mince et cassante, à côté d’une cassette en chêne massif richement sculptée... L’heureuse Breslau ; oui, vraiment heureuse, et je donnerais, pour l’être autant qu’elle, tout ce

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qu’on appelle mes bonheurs... Cette fameuse volonté de Breslau... Dieu a été bon en permettant que je ne sois pas tout à fait tuée par Breslau, au moins pour aujourd’hui... Je ne suis pas favorisée comme Breslau qui vit dans un petit cercle artistique, et où chaque parole, chaque pas, rapportent quelque chose à l’étude... De soir, par exemple, que Breslau emploie à dessiner, à composer... — Ce n’est pas quelle soit très intéressante, comme eût été Breslau, par exemple... etc., etc... » car cette interminable ritournelle se lamente indéfiniment, s’enfle ou s’apaise, s’accuse ou s’efface, à travers cinq cents pages, comme le leitmotiv de la rivalité stimulante et efficace.

Tout cela est loin aujourd’hui. La dernière page du journal de Marie Bashkirtsefl est datée de 84. Au départ, différemment frémissant, des deux jeunes filles de si dissemblable allure, on peut appliquer les vers mystérieux :

J’ajoute un post-scriptum après vingt ans... j’écoute.., Etes-vous toujours là? Vous êtes mort sans doute...

Hélas ! oui, c’est la tragique et muette réponse de la frissonnante Marie. Et pourtant, elle sort de l’ombre, à mon appel, pour apporter, en ces lignes, citées par moi, a la rivale enviée de naguère, l’hommage posthume, et continué, d une admiration fidèle, désormais dépouillée de toute compétition terrestre, et magnifiquement justifiée aujourd’hui par ce que nous donne à juger d’elle la compagne qui 1 inspira.

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Avant de parler de la saisissante réunion de ses œuvres, exposées au nombre d’une centaine environ, dans les Galeries Georges Petit, par Mademoiselle Breslau, j e veux citer d’elle un trait de caractère, (pii s accorde avec ce que je disais Plus haut de son dédain de la vaineg'loire. Comme je lui demandais, a la veille d écrire ces lig’nes, et pour les documenter, quelques-unes des innombrables coupures de journaux, où, depuis vingt ans, sa renommée a préludé, puis s’est accentuée en variations incessantes, elle me fit cette simple réponse : « J avais quelques liasses de ces coupures ; mais, lors cle mon dernier déménagement , tout cela a disparu. » Ce mot me plaît infiniment. Oui, ces jugements superficiels, « sans grande bonne foi plutôt, » comme disait le pau- \ie A ci laine, tout cela disparaît, au cours des baltes successives, et de plus en plus réfléchies, de l’existence. Il n’en reste que l’appréciation de certains esprits lumineux, qui nous ont surtout honoré, s ils ont daigné mettre un peu de leur sentiment dans le jugement de leur pensée.

Parmi ceux qui en agirent ainsi à l’égard de Mademoiselle Breslau, je citerai MM. André Chevrillon et Emile Hovelacque. Ecoutonsles :

« Même sens psychologique chez Mademoiselle Breslau, qui s attache surtout à des physionomies de femmes et d’enfants. On aime à s’arrêter devant

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ce talent sérieux et sain, épris de fraîcheur et de force, de bonté et de finesse, plein de sentiment et dépourvu de sentimentalité ; on admire ce métier sincère et droit, appliqué au modelé complet et scrupuleux, à la représentation de tout le dehors physique qui se moule sur la vie intérieure. C’est un art tout de réflexion et de conscience, qui se refuse à escamoter les difficultés, et que l’œil français n’apprécie pas assez à sa haute valeur, accoutumé qu il est à la prestesse légère, à la virtuosité brillante. Mlle Breslau est notre premier peintre-femme, au moins pour le portrait, la seule, peut-être, qui ne soit pas la réplique d’un talent masculin. Dans le pastel, sa tendresse, son intelligence sympathique et primesautière de femme trouvent leur emploi. Rien de plus doucement reposé et intime, rien de plus amical que ses groupes de jeunes filles aux délicates et légères nuances de fleurs, d’une grâce si paisible et mesurée. Ses études d’enfant sont souvent des chefs-d’œuvre d’arrangement, de facture simple et sûre, réussissant à exprimer la jeune vie avec son éclat contenu, sa force réticente, sa fraîcheur presque végétale et le calme de son épanouissement inachevé. »

Ce passage est de ceux qu’on peut s’enorgueillir d’avoir inspirés. Celle qui eut cet honneur a bien fait d’égarer tout le reste dans un déménagement. Ce fragment suffit. Ce serait inutile d’en citer d’autres. Il contient tout, et peut servir d’épigraphe à cette œuvre paisible et mesurée,

comme il pourra, quelque jour, dans très longtemps, servir d’épitaphe à celle qui devra reposer doucement, ayant réalisé ce calme rêve.

Essayons pourtant, à notre tour, quelques modulations sur l’œuvre aujourd’hui exposée, et l’artiste à qui nous en sommes redevables. Et tout d’abord, ne semble-t-il pas qu’on retrouve dans les yeux de quelques-uns de ses modèles, comme un reflet de son pays d’origine, pur et puissant, avec ses candeurs et ses azurs ? Mademoiselle Breslau est originaire de Zurich. « Comme elle descend bien de ses montagnes ! » formulait, un jour, d’une de ces boutades qui lui sont familières, le Maître Degas, en présence d’un curieux portrait de l’artiste, peint par elle-même. Certes, il est significatif, ce portrait fourré et rébarbatif, avec son froncement de sourcils qui semble s’adresser à la mièvrerie, à l’afféterie, au colifichet, à tout ce qufil y a de faux dans ce qu’on appelle aujourd’hui l’art, et qui n’en est, la plupart du temps, qu’une contrefaçon insipide. Oui, vraiment, quelque chose de limpide et de reposant, comme en l’atmosphère des pays d’altitude, se respire dans la salle honnête et quiète où vivent si doucement leur vie de saine esthétique, parmi des fleurs pensives et de sensibles animaux, quelques hommes réfléchis, de jeunes femmes, des dames plus âgées et surtout de ces enfants vraiment enfants dont Louise Catherine Breslau s’affirme chaque jour comme le traducteur incomparable. lels sont les quelques thèmes, à la fois simples et infinis, autour desquels s’exerce

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une maîtrise assez sûre d’elle-même pour ne pas se montrer virtuose. Pas d’escamotage ni de prestidigitation ; pas de faux chic, ni même, de vrai ; enfin, pas d’élégances de couturier, ni de grâces de mannequin ; mais tout cela sans affectation inverse, qui ne vaudrait pas mieux. Non ; seulement une recherche, plus sensible que visible, de l’atour qui révèle un moi, de l’accessoire qui le complète ou commente. Cet atour qui, s’il est dans le goût du peintre, sera simple et charmant, pourra bien aussi revêtir la forme d’un chapeau bizarre, si ce détail doit nous en dire plus long sur la tête qu’il coiffe que tout un traité de physiognomonie.

Mais, je le répète, quand le goût du peintre et celui du modèle se peuvent concilier, que de résultantes heureuses ! J en veux pour preuve, entre beaucoup, cet attachant portrait de Madame Victor Ivlotz, œuvre d’une tenue si parfaite, d’une si satisfaisante harmonie.

Parfois même, l’artiste va plus loin, dans le choix du détail, et nous la suivons avec joie; car une sûre prescience de ce que Carlyle appelait la « philosophie des habits » l’empêclie de nous induire en erreur. C’est ainsi que, dans cet admirable portrait de Madame de Brantes qui d emeurera l’une des œuvres les plus savoureuses de Mademoiselle Breslau, le peintre a considéré son modèle comme un personnage à mitaines. C’était vrai; lui-même s’en est rendu compte. Et l’aimable dame, qui prenait parfois des gants pour parler des choses, prendra désormais des mitaines ; ce

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sera tout bénéfice, puisqu’elles laisseront voir la moitié de ses mains expertes.

C’est vraiment sans exagération qu’on tient nommer Perronneau, à propos de ce pastel. I/o ‘il disert, le nez docte, l'air lifté, le sourire rusé, toute cette grâce pateline et douillette, sont d’une psychologie révélatrice et, vraiment, presque divinatoire.

Et pourtant, c’est dans les portraits d’enfants que ce don s’exerce avec, alors, une finesse plus attendrie.

A chaque pas qu’il fait, l’enfant, derrière lui,

Laisse plusieurs petits fantômes de lui-même...

disent deux vers subtils.

C’est une collection de ces gentils petits fantômes-là, qui sourit ou soupire sur les parois de la Galerie de Sèze. Car, tous les enfants ne sont pas gais, il s’en faut. Au contraire, il m’a souvent semblé, qu’en dépit des conscientes mélancolies ou des précises douleurs qui succèdent, l’enfance en a peut-être l’une des plus amères, parts, dans l’impossibilité de faire entendre sa plainte à des gardiens distraits, des parents incompréhensifs. J’en veux pour preuve ce mot significatif d'un des modèles de ces toiles ex- Pr essives. Celui-là serre dans ses bras le confident aimé de ses petites rancœurs, déjà, de scs enfantines rancunes, un maigre roquet. Et il a joute cette phrase typique : « J’aime Tom, j’aime Dick, j’aime Médor... je n’aime pas les gens ! » On ferait un livre des réflexions recueillies

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par Mademoiselle Breslau de la bouche de ses jeunes modèles. Elle excelle à les faire parler, plutôt à les laisser parler, pour en extraire le personnel secret de future individualité qu’il s’agit pour elle d’exprimer, à son tour, de reporter sur une surface, Mais aussi, comme elle y est habile ! Il y a, en elle, d’une lvate Greennaway de proportions plus vastes, bien entendu, et de plus haute envergure ; mais je veux dire, grâce à une sorte de transposition artiste d’amour maternel, consacrant un célibat attendri à bien entendre, à mieux traduire ces prémices d’âmes.

La récompense d’une si subtile application, servie par d’exceptionnels moyens, une sincérité parfaite, un art consommé, c’est que nul, on peut l’affirmer, n’aura, comme Mademoiselle Breslau, fixé « les yeux mortels dans leur splendeur entière... » (selon l’expression de Baudelaire) avec ce qui prématurément parfois en fait « des miroirs obscurcis et plaintifs » .

Que d’immédiate beauté, que de future féminité dans ce portrait d’enfant, Béatrix de Clermont-Tonnerre ! Les yeux, deux Heurs de lin ; les lèvres, un sourire de rose ; et deux bras rondelets, d’un potelé qui est déjà du modelé, comme le regard est déjà du rêve.

Quant à l’accessoire caractéristique, et incessamment varié, dont j’ai parlé, et qui sert au peintre à nous renseigner sur ceux qu’il déchiffre lui-même, c’est, auprèsdeces gentils bonshommes, de ces véridiques fillettes, selon l’âge, une mappemonde, ballon sérieux et fixé ; un ballon, map-

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pemonde qui s’envole. Et puis, encore, lorsque l’accessoire se prend à vivre, des fleurs, des chiens, dont la grâce et le mystère s’allient, suavement ou plaisamment, à ceux de leurs amis et maîtres. Mais ces fleurs, les panneaux qui nous les montrent isolées nous disent combien l’auteur les aime, et qu’il sait ne pas les trahir : delphiniums d’azur intense, campanules de carmin mourant, giroflées de velours, zinnias de feu, roses de chair. Je ne sais que Fantin qui puisse donner cet air pensif à quelques cliromatelles dans un vase. Ces bouquets peints par des maîtres qui n’en sont pas spécialistes, ont un éclat, j’allais dire un parfum, qui leur est propre. Tels sont ceux de Monticelli, de Manet, de Rafîaëlli.

Madame Lemaire, admirable peintre de fleurs, peint des figures comme des pétales ; Mademoiselle Breslau, attentif peintre de portraits, représente les fleurs comme des femmes . Deux procédés fort différents, tous deux justifiés par les œuvres.

Un mot encore des portraits d’hommes ; moins nombreux, non moins notables. J’en citerai trois, d’artistes amis de l’artiste : le premier, une curieuse et fascinante effigie d’étudiant anglais, ancienne (datée de 80) et qui marque une phase dans la vie du peintre. C'est, en effet, après l’accomplissement de cette œuvre qui décelait une maîtrise déjà, que celle qui s’y était révélée renonçait à toute fréquentation d’école . Quant au portrait de Carriès, ce sculpteur de génie, dont la chaleureuse amitié est un des glorieux souvenirs de

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celle qui nous en transmet la ressemblance, c’est une page de l’art contemporain deux fois assurée de vivre. C’est le portrait définitif, et, je crois bien, unique, d’un maître déjà illustre, dont le nom ira grandissant. Un jour, sa ville natale, ou sa ville d’adoption députera vers l’atelier de Neuilly ceux qui auront mission d’acquérir, et de s’approprier, ce souvenir inappréciable (i). Ainsi fit, pour Carlyle, la ville de Glasgow, à l’égard de Whistler.

Un autre grand artiste, Maurice Lobre ; Mademoiselle Breslau a mis de son art, et de son amitié, dans le portrait qu’elle nous en donne, ressemblant, c’est-à-dire portant sur son visage cette expression, à la fois affable et rude, qui donne tant de caractère à sa figure, et de physionomie à son caractère.

Aux noms de tels confrères, de tels amis, j’en veux ajouter deux autres, dont je voudrais aussi voir les portraits dans l’œuvre du peintre. Ils diraient, ces deux portraits, l’estime ancienne et maintenue dont leurs deux illustres modèles honorent celle qui, je le répète, nous doit leur image. J’ai nommé MM. Degas et Forain.

L’éloge de tels hommes est rare, il vaut une couronne. Et c’est celle dont je veux fleurir le seuil de cet article. J’y joins la guirlande de ce sonnet. Celle-là, plus modeste, étant mienne.

Nul n’aura su comme elle, et dans son art, Breslau, Unir le passé mort et le présent fugace ;

(i) Prophétie qui se trouva réalisée, quelques semaines après l’apparition de cet article.

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Celui-là qui renaît sous son doigté sagace ;

Celui-ci qu’elle fixe, ainsi qu’un ciel sur l’eau.

Chacun de ses portraits vivra comme un tableau, Etaht portrait d’esprit, de nature ou de race ; Jamais l'arrangement n’en déplaît ou n’agace, Tenant de Saint-Quentin et de Fontainebleau.

Ses fiiaîtres, Perronneau, Latour, Vivien, Vigée, L’aiment quand ils la voient en son travail plongée, Sachant que peindre une âme exige tout un cœur.

Près des leurs, votre nom, Louise-Catherine,

Demeurera gardé sous la claire vitrine

Où la mémoire inscrit ce qui reste vainqueur !

Un Narcisse bourgeois

UN NARCISSE BOURGEOIS

(ALFRED BRUYAS)

L’homme meurt seul.

Pascal.

J’aime les Musées de province.

Comparer des choses supérieures, c’est s’exposer à commettre des injustices. Tout au moins faut-il, de temps à autre, introduire entre elles, fûtce comme repoussoir, un terme de comparaison de moins de valeur, pour mieux rappeler et faire ressortir à nos yeux, leur degré de mérite.

Je sais un collectionneur qui, chaque jour, au moment de partir pour sa tournée de fureteuses recherches, considère longuement un bibelot de choix, l'are spécimen de ciselure, de sculpture, d’impression, etc.., pour se refaire le coup d’œil, et ne pas risquer d’être illusionné par un objet de second ordre.

C’est une sage mesure en affaires, mais le sentiment, et, je le répète, l’équité n’y trouvent pas toujours leur compte. Zola nous a dépeint en un cocasse et sinistre défilé d’abrutissement, une

noce populaire à vau-l’eau dans les galeries du Louvre, dont les splendeurs charrient ce radeau de Méduse de marionnettes, congruentes ailleurs, dans leurs ateliers ou leurs cabarets ; mais là, démantibulées par la disproportion cpii les sépare du chef-d’œuvre. — Il y a pourtant, pour les meilleurs esprits, quelque chose de cette dislocation dans la promenade à travers un vaste musée. C’est un océan qui submerge. Les accointances y sont écrasantes; et ce n’est pas toujours la plus petite toile qui en pâtit. Le minuscule verre de vin à demi-plein, posé sur le bord de la fenêtre, dans le Ménage du Menuisier, de Rembrandt, tarit à lui tout seul, toute l’eau changée en vin par le Christ, aux Noces de Cana de Vérohèse. C’est que Rembrandt a donné à son miracle un rayon de plus que Jésus ; il a changé son doigt de vin en un doigt de soleil. — Les ancolies et les papillons qui trament d’ailes et de pétales le fond du portrait de la Princesse d,' Este, par Pisano, ne risquent-ils .pas de se faner aux fournaises de Rubens? Et quel étonnement de voir flotter sur les chairs putréfiées de Girodct un brin duboa de cygne de Mademoiselle Rivière !

Les Musées de province sont plus cléments; outre qu’ils satisfont nos goûts de privauté, ils prêtent à des répartitions, souvent d’ailleurs établies déjà par la forme des dotations qui les constituent. Les chefs-d’œuvre en sont assez formellement désignés par les catalogues, les reproductions, les admirations locales, pour... permettre de regarder autre chose. Je ne parle pas

UN NARCISSE BOUÙGÈblS

clc ces collections que je qualifierai de monbgraphiques ; telles, celle de Saint-Quentin, pour La Tour; celle de Montauban, pour Ingres. Celleslà se contentent de donner carrière à la prédilection entre les œuvres d’un même maître. Saint-Quentin où l’on croit « déranger le xviii0 siècle qui cause » selon la pittoresque expression des Goncourt ; où « la poussière de la grâce » (i) de la llosalba, fait place à la poussière de la force, dans ces trois permanents et survivants salons du « dessinateur physionomiste ». (2) La Tour, émule de la nature dans ses portraits, proclame là longue épitaphe du Maître, parmi de charitables titres à la reconnaissance de sa ville natale, entre lesquels une touchante sollicitude pour les « pauvres femmes en couches », put bien être un expiatoire ressouvenir de cette Jeanne Bougier, cousine et maîtresse du grand pastelliste à ses débuts, et qui, grosse des œuvres de son jeune parent, se croit hydropique, accouche d’un enfant mort, et offre deux poulets et un dindon pour désarmer la Chambre du Conseil. Première préférée de La Tour, suivant un euphémisme du gardien de ce Musée vaste et restreint, dont le catalogue est étiqueté dix sous, sur une couverture en papier moiré, d’un ton changeant, qu’on dirait un vieil atour de Marie Fel.

J’ai parlé ailleurs (3) de la collection montalbanaise.De simples retours sur elle-même, l’enri-

(1) Goncourt.

(2) Goncourt.

(3) Roseaux pensants.

2C>4 professionnelles beautés

dussent incessamment ; elle plonge dans ses cartons, et rapporte des perles. Ce sont, dernièrement encore, dans une étude destinée à Y Age d'Or, cette figure de femme nue, qui frappe dans ses mains pour cadenccr son pas, et dont les doigts du pied gauche se soulèvent rythmiquement afin de marquer la mesure ; toutes ces nobles nudités, érigées sur leurs fortes et délicates chevilles, comme des colonnes sur leurs fûts, et en marge desquelles Ingres écrit dans ses annotations échaudées : « Les adolescents au bord du tableau, pour mettre de la beauté à droite. » Tant de détails d’ajustement et de costume, qui vont du pantalon du Duc d’Orléans au chignon de Mme d’Haussonville. Des groupements d’enfants qui semblent des nids d’angelots, et font penser à ce joli vers de Madame Yalmore, sur une couvée :

Donnant entre eux, doux et vivants coussins.

Et jusqu’à des lapins endormis, qui rappellent, avec certains sous-bois de tapisseries gothiques, le trait caractéristique de la Madonna detta del Coniglio, du Corrège. Sommeil, ensemble léger et profond, des animaux, si bien rendu dans leurs miniatures par les Persans, peintres appliqués du rossignol ensommeillé sur la rose, et, les yeux clos, en un tel effort que le bec de l’oiseau s’entr ouvre. Fortes et gracieuses minuties qui ne surprennent pas, non plus, du vrai Maître, penché sur toute chose : Léonard, ne pensant pas que tout son génie lût de trop pour étudier, sous tous ses aspects, la violette de son dessin de Venise ;

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tandis que tontes les fleurs de lis, issues des flancs du mécanique lion que le même Vinci fait marcher devant Louis XII, semblent s’ètre ensuite données rendez-vous sur le manteau d’un autre Louis, dans ce vœu de Louis XIII, agenouillé aux pieds de cet Enfant Jésus, qui a toute la ronde et enfantine majesté d’un Roi de Rome de la Cour Céleste. Admirable tableau relégué dans une sacristie, sous le prétexte formulé, lors de la donation, qu’on ne pouvait exposer dans l’Eglise même, un tableau où des anges bambins n’avaient pas été pourvus de feuilles de vigne !

Ces rares musées d’un seul, sont les plus significatifs ; notes marginales d’une grande œuvre. Les autres contiennent aussi, parfois, nombre de corollaires importants. Le plus beau portrait d’Ingres (je l’ai décrit quelque part) est une des gloires du Musée de Nantes. Mais le velours capucine de Mme de Senones n’y fane pas les œillets rouges d’un très noble portrait de femme de Porbus, ni les atours bleus d’une pimpante Camargo de Nattier. Là, encore, un grand et rare Canaletto fait palpiter, sur une place de marché vénitien, des bannes bariolées.

Le Musée de Montpellier est édifié de trois principales collections, sur lesquelles viennent se greffer un legs froid de dessins de Cabanel ; une sanguine, d’après la Marquise de Ganay, née RidgAvay, se distingue au milieu d'eux.

Authentique, ou non, de Raphaël (de telles peintures sont authentiquées par leur beauté : tel ce portrait de jeune homme tour à tour attribué

ao6

à Bronzino et à Sébastien del Piombo, et qui, après avoir passé de la collection Pourtalès, dans la collection Sagan, orne aujourd’hui la collection Havemeyer, de New-York), un autre portrait de jeune homme également vêtu et coiffé de noir, est le joyau de la collection Fabre ; la précieuse petite collection Valedan possède un célèbre Reynolds : l’enfant Samuel; des Greuzes justement renommés, et charmants; et tout un cabinet de Hollandais de qualité, d’un goût fin et d’un choix sûr.

« Mais ce n’est pas d’abord de cela qu’il s’agit. »

C’est de la collection Bruyas que je veux parler; et, dans la collection Bruyas, de Bruyas même.

Un homme s’est rencontré, dirait Bossuet, qui... s’est rencontré dix-neuf fois lui-même.

C’est le nombre des portraits de Bruyas.

Je sais bien qu’une de mes héroïnes préférées, Elisabeth, en compte plusieurs milliers; mais l’histoire a des exigences. Et le chiffre dix-neuf, pour notre bourgeois, n’est pas moins extraordinaire. Je ne sache pas que Bruyas, ait rien produit, en dehors de sa collection, dont le rôle est aujourd’hui de charrier ses portraits. Au reste, notre devoir est de nous en tenir à cette ignorance. Aussi bien mon projet n’est en rien de tracer une biographie de M. Bruyas dont je ne sais si elle pourrait offrir un intérêt d’autre sorte ; mais d’ex a. miner un type assez falot, tel qu’il se dégage pour moi d’une observation documentée.

M. Bruyas, quant au legs de sa collection, par

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laquelle, seule, il nous appartient, fut quelque chose comme un La Gaze Montpelliérain , à cette différence près, qui, dans l’espèce, a son importance, que c’est de son vivant qu’il a légué ses tableaux à sa ville natale. Ses biographies, toutes assez évasives sur les circonstances de sa vie, semblent d’accord pour nous le représenter comme un bourgeois riche, mais distingué et d'abord sympathique ; maladif, réfléchi, et dont la principale, voire l’unique fonction fut d’être amateur de peinture. Ses ressources le lui permirent, il s’y adonna, s’y abandonna. Je dirai plutôt éclectiquement que fanatiquement, sa nature étant discrète. La création de cette collection fut pour lui, en quelque sorte, ce que j appellerai : la création du miroir; création instinctive, spontanée, pleine peut-être à son insu, de ces faux-fuyants, de ces biais par lesquels on cherche à persuader les antres, et soimême, de son acheminement vers une fin que, de bonne foi, on croit telle, mais qui est autre. Les commentateurs de M. Bru vas exaltent le but élevé qu’il se proposait par la réunion de ces œuvres ; lui-même nous parle, avec une solennelle ingénuité, dans son acte de donation, du « progrès artistique au développement duquel il a voulu concourir ». Courbet, nous donne comme un portrait-solution , celui qu'il a tracé, de son Mécène. Théophile Silvestre qui s’est, avec un zèle étrangement jaloux, constitué l’Annonciateurdes-Lunes de ce visage à beaucoup de phases, ne nous renseigne pas miéux, il travers tant et de si

minutieuses démonstrations, sur le poi'e képhal'e de cette « tête à tenter un graveur sur pierres fines ». A nous donc, d’en dénombrer les mélancoliques quartiers, d’en ressentir les secrètes influences.

I ri première en date de ces dix-neuf reprod Réductions est celle due à Cabanel, compatriote, ami de jeunesse du modèle, et qui prend avec lui, ce semble, un ton assez avantageux : « Le fond de la villa Borghèse, lui écrit-il, les habits, la main sont aussi réussis que la tête , qui a beaucoup gagné par cet entourage. » — Or, la tête de ce jeune bourgeois montpelliérain de vingt-cinq ans, c’est, tout irradié du poil rose d’une barbe et de cheveux très soignés, un chef bellâtre de Christ sans passion, d’Hamlet sans folie et de Musset sans génie. Thèmes qui se retrouveront au cours des dix-neuf stations du Calvaire, — délibérément gravi, au nom du prog rès artistique , par le martyr de la séance perpétuelle. — Glaize, à qui sera réservé de clore la série, emboîte le pas. Il débute par un tableau de chevalet (daté de deux ans plus tard), et dans lequel le modèle, en un cercle de parents et d’amis, nous apparaît « vêtu d’une robe de chambre bleue doublée de rose ». Une cordelière bleue la retient. Ajoutez une cravate de même nuance, un pantalon rayé de deux tons de bleu, des pantoufles rouges, tout le mauvais goût de l’ajustement dont Bœcklin aurait fait choix pour se peindre lui-même. De 48, je note un médaillon de bronze, exécuté à Rome par Guillaume. Couture prélude,

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en 5o, par deux portraits, dans lesquels le joli poil rose tourne au châtain. Ils ne sont pas du goût de Silvestre qui, par contre, en 52, se déclare obsédé par le croquis de Delacroix. La même année, c’est encore trois portraits par Tassa cri : le premier, de profil, la main près du menton, attitude triste et lassée; le second, de face, en manteau bleu doublé de fourrure ; le troisième assis dans un fauteuil d’acajou. Le costume est plus élégant : jaquette ornée d’une de ces pattes pour la boutonner, qui sont alors de mode; gilet café au lait; de volumineuses breloques, parmi lesquelles un cachet de cornaline ; enfin, ce trait toujours singulier du transfert, à l'index de la main gauche, d’une bague chevalière, apparemment trop large pour l’annulaire. Dans le fond du tableau, une réduction de La Misère, du même Tassaërt, et une autre de ce portrait de Cabanel par lui-même, que le peintre intitule modestement : Il Maestro per lostesso, dans sa correspondance. En 52, encore, Bruvas, nous apparaît de nouveau, cette fois sous les traits d’un véritable Christ, couronné d’épines, penché et les mains jointes, dans une peinture signée : « Marcel Verdier », un élève d’Ingres. En 53, nouveau Bruvas, en pantalon à carreaux, et accompagné de son groom, dans l’atelier de Tassaërt. Puis, les deux chefs-d’œuvre : le fameux portrait-solution de Courbet, qui, d’ailleurs, ne résoucl rien, de l’aveu de Silvestre, à qui la personne de Courbet apparaît manifestement antipathique, et qui semble lui jalouser la prédilec-

tion du modèle. La main gauche, une veineuse et admirable main, ornée de sa bague, a beau sembler dire avec éloquence : « Aoilà ! » le troisquart n’en révèle pas plus long- que n’avaient fait la face et le profil ; et le Spliinx-Bruyas ne livre pas encore son secret. — Enfin, voici le plus éminent reflet de notre chercheur ; le portrait par Delacroix. A jamais insatisfait du rendu de l’âme de son ami, Silvestre consacre une vingtaine de pages à l'étude de ce magistral morceau. Il en résulte que le peintre Shakespearien a vu, dans notre Bruyas, un peu de son propre Hamlet, aux mains duquel il fait se convulser le mouchoir de Desdémone. — En 54, encore trois portraits par Courbet, une tète d’étude de plus en plus attristée ; une autre en laquelle la tête de Christ tourne au Judas bourgeois; puis, célèbre rencontre connue sous le nom de : « Bonjour, monsieur Courbet ! » la commémoration d’une des premières entrevues du peintre et du Mécène ; la dignité un peu empruntée de ce promeneur en vareuse, contrastant, sous le soleil cru, avec l’exubérance de l’artiste en touriste, à l’abord jovial, à la barbe de bouc. Viennent ensuite, un portrait par Ricard, dont la date n’est pas précisée ; un mystère en redingote et en pardessus noirs ; puis, une main toute seule, par un peintre du nom de Matet ; toujours cette veineuse main gauche, à l’index bizarrement alourdi de sa bague-chevalière. Enfin, après un intervalle de vingt-deux ans, depuis le dernier portrait daté, un retour à Glaize, du

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vieux modèle près de mourir, au vieux peiutre, son concitoyen. Bruyas n’a plus qu’un mois à vivre. Il vient d’être décoré. — Ajoutons à ces dix-neuf stations de ce nouveau supplice du chevalet, la photographie placée en tète du catalogue de la collection; peut-être, un de ccs trois profils dont Delacroix lui accuse affectueuse réception dans une lettre autograpliiée à la fin du volume. La tête, comme en bois, sous le serre-tête de cheveux, est celle d’un montagnard bavarois, d’un Christ d’Oberammergau ; le corps est enseveli dans la vareuse, le mac-farlane et le fauteuil. La main gauche, à l’index gemmé, et plongée dans le fameux mouchoir précité, est bien celle du portrait peint par le Maître des Croisés.

Nous devrons encore tenir pour un portrait, non le moins révélateur, et l’examiner pour aboutir nous-mêmes à notre solution, ce catalogue raisonné de la Galerie Bruyas, un massif in-octavo d’environ sept cents pages, composé cl’une description plus ou moins étendue (parfois signée de Bruyas lui-même) , de chacun des numéros de la collection ; de commentaires, d’articles, souvent tirés de fort loin, de citations en prose et en vers, de lettres des peintres, — il y en a d’autogrâpliiées, — le tout destiné à faire valoir le tableau, à en rehausser l’éclat et le mérite (i). Chacun de ces tableaux devient luimême un autre Bruyas, qui s’adonise, et pose à son tour, devant nombre de portraitistes du feuil-

(i) Trait qui, sur ce point, assimile Bruyas à Edmond de Goncourt.

leton. Théophile. Silvestre, qui embouche le clairon de cette renommée, se consacre surtout aux portraits de son ami, lesquels lui inspirent des dithyrambes ampoulés, et embrouillés, où 1 auteur des Artistes Français gongorise sans clarté, goncourise sans grâce. Ecriture pleine d’empâtements, de repentirs et de repeints, qui semble vouloir rivaliser avec la palette, et finit après tant d’effort, c’est le cas de le dire, sentant l’huile d’une lieue, par ne pas « sentir, comprendre ni rendre » plus quêtant d’Apelles appelés, «les sence subtile et déliée du type, presque aussi souvent méconnu que peint, par les Maîtres les plus fameux », selon l’expression même du critique.

Ea plus apologétique de ses tartines , est celle consacrée à ce portrait « le seiil que Delacroix ait peint à son apogée, le meilleur de son œuvre et le dernier de sa vie... » ce portrait, dont « l’harmonie générale rappelle la musique délicieuse de Chopin..., exprime comme des substances pensantes et plaintives ; — enfin, est la rareté dans la rareté même ». Je cite deux extraits étendus : « La couleur, merveilleu¬

sement appropriée au caractère du dessin, s’exprime avec magie ; et la justesse des tons y rend, non lias insensibles, bien s’en faut, mais presque aimables, certains vices de forme. La lumière y est toute âme dans le visage et tout charme dans les détails. La barbe, la chevelure, les habits sont d’une vérité prestigieuse. Tout, selon l'importance et la mesure, est d’un faire exquis. Les

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bijoux (émeraudes, améthyste, pierre gravée, chaîne d’or et breloques), semblent ce vivant pailleté des joyaux de Vélasquez pour la toilette des Infantes. Ces joyaux, qui seraient durs chez Rembrandt et matés chez Véronèse, gardent ici, baignés dans Fliuile, toute l’intensité de leur éclat ». — Ahnlà pour la matière. L’essence maintenant : « M. Bruyas, alors dans ses trente-deux ans, était un de ces types extrêmement fins, délicats et sensibles qui vous attirent tout de suite par une sorte de charme magnétique et que l’on n’oublie plus. Il respirait la bonté, la douceur et la mélancolie. Les traits de son visage, longs, incisifs, aigus, contrastaient, par la correction la plus ferme, avec la grâce, 1 abandon et la langueur de ses mouvements. Pas de haute taille, mais très svelte et très souple, tout aristocratique de formes, de physionomie et de manières il était blond d’une ardente flavité, drûment barbu et chevelu ; et sa belle tête, à la fois acérée, subtile et pleine d’onction, lui donnait comme qui dirait l’air d’un Christ romantique. Son teint blanc, traversé de veines azurées, tout à fait mat, par moments morose, s’illuminait de flamme intérieure, à tout élan de cœur et d imagination. Naïf et raffiné, candide et pénétrant, d’un connais-loi toi-même extrêmement précoce et tourmenté depuis l’enlance ; enthousiaste et réfléchi, il vivait double en s’observant autant qu’il observait les autres. Scrutateur incessant de sa propre pensée, il cachait sa volonté dans sa bonhomie et ses peines dans sa patience.

•J I /j PROFESSIONNELLES BEAUTES

Dans la translucidité de son visage on croyait voir son moi ; mais ce moi, réservé, sagace et rétractile rentrait facilement au tréfond de luimême, laissant avec plaisir toute curiosité forclose. Le moindre souffle, agissant comme à vif sur ses nerfs, faisait frémir cette nature éolienne ; et la moindre contrariété le minait, pourtant sans rien changer à sa mansuétude. » — Yeuillot, qui , dans le portrait de Heine par Gautier, reproche à ce dernier de s’étendre sur la description d’un homme jusqu’à parler de la courbe de son nez, aurait peut-être trouvé de l’excessif dans cette nature éolienne, « en laquelle fermente la nature du peintre comme le levain dans la pâte » et dans le leitmotiv de ce mouchoir « dont le génie du peintre a fait un trait poignant dans la main de ce jeune malade, — ce mouchoir permanent qui fit sur l’imagination de Delacroix l’effet d’un nœud tragique ». — Un dernier trait, important, celui-ci, à propos du portrait de Courbet : « Qu’importent après tout à M. Bruvas quelques portraits manqués de plus ou de moins... puisqu’il n’entend glorifier que la peinture, au lieu d’être glorifié par les peintres ? En posant successivement soit pour un seul portrait, soit pour plusieurs portraits, devant les divers Maîtres de son temps, M. Bruyas se connaissait assez lui-même, pour ne pas plus s’inquiéter d’être compris que de se faire connaître. C’est lui qui voulait connaître et comprendre à fond l’intelligence particulière et la pratique spéciale de chacun des peintres célèbres

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qui l’ont représenté. Il ne s’est condamné à poser tant de fois devant eux qu’afin d’arriver a bien juger, par cette série d’observations et d expé riences personnelles, l’art et les artistes contemporains. Il se lit, pour ainsi dire, la cible vivante de leur esprit, de leur regard et de leur pinceau. Son idée, vraie sans prétention, originale sans excentricité, et réalisée à force de constance et de sacrifices, I a fait d abord 1 unique sujet, puis le meilleur juge de ce piquant et rare concours par lui seul provoqué. » Suivent quelques réflexions d’ailleurs plutôt empêtrées, et sans persuasion, pareillement destinées, ce semble, à donner le change sur une expérience, dont ce pourrait bien être, à mon avis, méconnaître le caractère.

Comme il sied d’écarter 1 hypothèse d un bateau monté, par une association, pour faire vendre de la peinture, 1 important est de dégag ci l’inconnue, qui cette fois est un inconnu, puisque c’est lui-même qu’il a fait portraiturer une vingtaine de lois, et non sa bonne amie, qui ne saurait être la Fileuse de Courbet, ni l’une de ses baigneuses. Une circonstance de plus à l’appui du Narcissime, car tel est bien vraiment le mot du Sphinx Alfred Bruyas ; et la précaution prise par les commentateiirs pour sauver le modèle de cette interprétation, n’est qu’une façon oursonne d’y insister. Un peu de ridicule qu’ils redoutent pour l’avoir fomenté, leur rend plus précieuse que la vérité une explication plus ou moins plausible.

A nous, plus désintéressés, plus éloignés, de

rétablir les faits, de creuser plus encore au « tendre du type ». Alfred Jésus, Alfred llamlet, Alfred Desdémone, Alfred de Musset, mirages partiels et successifs d’Alfred Bruyas, dans l'étrange collection Montpelliéraine. Je n’invente rien. Il y a bien tout cela dans le commentaire amical ou autobiographique : « Christ romantique, — sorte d’Hamlet, — auteur des Caprices de Marianne » ; je cite des expressions, et je me contente de rappeler ce mouchoir qui flotte sur le cerveau de Delacroix comme sur la jalousie du More.

Pauvre Bruyas, ne pourrait-on pas dire qu’il fut l’Empédocle de l’eau morne et provinciale où vacillent et se prolongent scs reflets ; l’eau « dormante et plate » sur le bord de laquelle, ainsi que l’autre lit, de ses sandales, au bord de l’Etna, — il posa ses masques ?

Un vieux comte amoureux debout sur une patte,

c’est bien encore notre Bruyas, amoureux de ses images. Le voyez-vous, « brisé de corps et d’esprit mais comme électrisé par l’invitation de Delacroix dans ce fauteuil qui va si bien à son accablement ? »

A ous 1 avez entendu, c’est son barde qui vous 1 a signifié dans cette singulière expression :

« d un connais-toi toi-même extrêmement précoce » ; il se mire en soi dès l’enfance, « il vit double en s’observant » jusqu’à vivre deux fois décuple en considérant les vingt portraits qui le multiplient. Et, quand la collection est complète,

UN NARCISSE BOURGEOIS

il en fait cette libéralité , dans laquelle il se mire encore ; car il exige comme condition sine qua non de son don, d’être nommé conservateur de sa galerie ! Disons religieux écumeur de son étang', fourbisseur de sa glace. L’autofascination va croissant. Il ne cesse jusqu’à sa mort, au dire d’une chronique locale, de visiter tous les jours sa galerie, qu’il appelle le « sanctuaire ». Indifférent à tout ce qui se passe dans les autres salles du Musée, il ne s’arrête que devant ses tableaux, et se montre heureux d’expliquer aux amateurs, et aux étrangers, le but élevé qu’il se propose. Il aime à connaître l’opinion que se font de ses tableaux, des amateurs de passage. Un livre est déposé à cet effet. — Et si, comme le prétendent les Goncourt, la chose du monde qui entend le plus de bêtises est un tableau de Musée, on peut imaginer ce que dut entendre ce registre. Un mirage encore celui-là, le mirage de la bêtise. Celui d’une lyrique complicité s’effectuait lentement sous l’effort patient et passionné de Silvestre, allant jusqu’à vouloir reconnaître 1 Impératrice Joséphine dans un portrait de Mm de La Rochefoucauld, et, à prendre pour la main de Napoléon, celle du vice-roi d Italie. Le critique mourut à la peine sans avoir achevé ; et Bruyas « enthousiasmé par 1 envoi de chaque nouvelle feuille qu’il lisait avec ravissement », ne put survivre à son cornac, et mourut sans doute du regret de se voir prive d un portrait-ecrit-solution qui devait couronner ce catalogue.

C’est, dans ce temps, un mois avant sa mort,

et après vingt-deux ans d’interruption, que, sans doute pour se consoler de cette lacune, et faire trembler, au bord même du Létlié, une suprême image, Alfred Bruyas pose une dernière fois pour G laize. Triste effigie du vieux Narcisse, ridée par le ricochet d’un dernier décor, et dans laquelle, le ruban rouge apparaît, enfin, pareil à cette petite loque de pourpre, que les pêcheurs font voltiger à l’extrémité de leur ligne, pour affrioler les batliraciens, à la surface des marécages. Ici tremblote ce dernier reflet. Et, faute sans doute d’oser en présenter la requête au Conseil municipal, et d’inaugurer la rare extase de mourir entouré de soi, ce moribond se redemande à la douille surface restreinte en laquelle tant de Bruyas s’imprimaient depuis dix-huit ans, les yeux du garde-malade improvisé qu’on lui concéda : le Gardien de son Musée !...

Et le miroir dont on consulte les lèvres des moribonds ne se ridant d’aucune buée, — le faciès du cadavre apparut encadré dans la bordure de cette glace à main ; et ce fut le dernier portrait du Narcisse Montpclliérain, le multiforme Alfred Bruyas.

La Sonnette

LA SONNETTE

(madame aitbernon)

Argan. — Drelin ! drelin ! drelin !

Molière.

Ce fut, sinon une figure, tout au moins une vieille Lune de ce temps, que Madame Aubernon. Elle ressemblait à la Reine P omaré du Mariage de Loti, quand celle-ci se dirige vers son petit cabinet dissimulé sous les feuillages. Oui, une vieille souveraine barbare, Ranavalo XXIII empanachée, enharnachée d’oripeaux fraîchement déballés d’Europe, et parmi lesquels elle aurait d’emblée choisi les moins appropriés à son physique et a ses années, les moins seyants, les plus voyants, criblés de clinquant, ruisselants de verroteries.

« Il en est sur qui les belles robes pleurent... », écrivait Montaigne. Quel titre à l’indulgence pour unphysique désavantageux sauraient revendique 1 des vieilles d’un âge perpétuellement incertain, qu’elles n’ont pas plus la grâce d’avouer, que le goût d’avoir? Volontairement dénuées de l’harmonieux enveloppement d’atours appropriés, elles

n’ont plus droit qu’au refrain d’une enfantine chanson, qui, elle, du moins ne cache pas ses rides :

Ali ! lâ vieille, la drôle de vieille

Qui croyait n'avoir que quinze ans!

C est pourtant une irréparable lacune pour l’esthétique des groupements mondains, pour la dignité et le décor des Salons, que la faillite de la femme âgée. L’Antiquité mettait de la grandeur dans ce sentiment, et nos grand’mères y ont laissé du charme. Les plis du byssus savaient mouler avec mollesse les souples formes d’une Cynthia, et draper avec autorité, voiler avec respect les maternelles ampleurs d’une Cornélie. Les chapeaux-bonnettes et les fauchons continrent les derniers tours de tête en apparence soucieux de s’accommoder à l’air de vieillots et aimables types. Les contemporaines de Marie-Amélie y utilisèrent, alternant réseaux noirs et blancs, certaines barbes, des entre-deux, parmi lesquels des coques de ruban mauve, lilas, prune, violetévêque, se mariaient à toute une mélancolique flore demi-deuil, fleurs de sureaux, oreilles d ours, héliotropes, scabieuses.

Les matrones anglaises se surmontent de menus objets, qui, pour leur être attribués, ne sont pas toutefois bien respectables. On dirait de petits joujoux, ialotssacs à ouvrages, ou sacs de bonbons, lollets lots de loterie, ou nids d’oiseaux, sans trop de rapports avec une coiffure. Mais ce qui, à proprement parler, mérita autrefois le nom de

LA SONNETTE

vieille dame , remplace aujourd’hui, partout pays civilisé, tout cet appareil qui la signait et la désignait, par d’excessils frisons, des perruques au tour junévile.

Ce n’est pas le lieu de passer en revue les militantes raisons de ce krach, duquel il suffit de dire ici que Mme Aubernon en fut un notable et obstiné théâtre. On la rencontrait sur la route du Cœur- Volant, sa face olivâtre et camuse de mascaron réjoui, s’épanouissant elle-même au voltigeant cœur d’un chaperon de tulle blanc, qu on eût dit bouillonné dans l’écume d’un ancien voile de mariée.

Or, au soir, le dommage était plus réel. Aux derniers salons où I on cause , elle s’irruait, sous la rotondité en rose, ou en blanc, d’une tour de corail ou d’ivoire, aux créneaux de laquelle se défilaient des perles épouvantées. — Mais, sans nul doute, le plus académique de ses frontaux, fut ce minuscule buste de Dumas, que ses invités, eurent, un soir, la surprise de voir se balancer au-dessus de son chignon, dans une apothéose de bouclettes.

Des conversationnistes en qui j’ai foi, m’ont affirmé quelle avait du trait, bien que le sourire qui leur restait de sa rencontre, m’ait toujours paru moins à son propos, qu à ses dépens. Fâcheuse façon de divertir ses hôtes. Ce fut son châtiment d’avoir elle-même violé l’hospitalité en ce quelle a de plus respectable.

Hugues Le Roux a cité de cette dame, des boutades non sans saveur. Ily en a d autres : « Laure,

ne coupez pas la conversation avec vos ciseaux d’or! » — criait-elle, un jour, à la spirituelle Madame Baignères. — « Aidez-moi donc à rempoissonner mon salon, » — disait-elle à une autre amie. — D’un jeune homme à l’aspect gauche, elle formulait : « On voit que c’est un enfant fait sans plaisir! » — Mais elle ajoutait, du papa d’un nouveau-né qui lui semblait bien constitué :

« Quel sculpteur que ce Raymond !» — Et de feu sa mère, dont on évoquait le souvenir : « J’y pense souvent, mais peu à la fois. » Bons mots, mais encore impropres à ériger Madame Aubernon en duchesse de La Rochefoucauld bourgeoise.

En revanche, ce fut certes un défaut d’esprit, d’en requérir, de l’exiger, à tout bout de champ, et à tout bout de table, à jet continu, de ses convives.

Bien pis ! Là gît réellement le phénomène d’incivilité dont je parlais plus haut.

Des personnes s’évertuèrent à nous réunir ; une de ses parentes, d’abord; puis notre éminent ami commun, le docteur Pozzi. « Où désirez-vous être placé? » me demandaient ces aimables amphitryons. Et je ne jure pas que je me sois abstenu de répondre : « Le plus loin possible de Mme Aiibernon ! » — comme lit un jour, au sujet du piano de concert, un auditeur réfractaire.

Non que j’eusse, à son égard, de déclarée animadversion. Mais il y avait entre nous ü inadmissible sonnette. Or, être ou n’êfre pas de son avis sur l’usage de cet instrument, fut le to be or not

LA SONNETTE

to be de ce j ovial et femelle Hamlet du dîner en ville.

La création d’un beau nouveau, préconisée par Poë pour une des trois conditions du bonheur humain, fut sans doute ce qui perdit notre carillonneuse. Elle osa tenter, comme maîtresse de maison, elle crut pouvoir réaliser ce qui eût fait rougir l’hôtel de Rambouillet, et rugir le Cabaret de Ramponneau; ce que se seraient d’ailleurs bien gardé d’imaginer Sapho ni Clé’ mence Isaure, Christine de Pisan ni Madeleine de Scudéry, Staël ni Récamier/Sévigné ni Maintenon, Cléopâtre ni Pompadour, Circé ni Madame Cornet, Hélène d’Ilion ni la comtesse Greffulhe. Car, Reines et Muses, et Cordons-bleus, n’ignorent pas que si Vimprimis désirable éloquence de la chère, ne les localise pas tout d’abord, et triomphalement, dans le cliquetis des fourchettes, l’éclat et le tintement de la seule désirable sonnette ne peuvent rayonner que dans les yeux, vibrer que sur les lèvres de la suzeraine.

« Comprendre, c’est régaler ! » peu s’en faut que Mmo Aubernon n’ait eu la gloire de transposer aussi pratiquement le fameux dire de Raphaël; mais sa compréhension, d’où son adaptation — fut incomplète.

Elle crut pouvoir transposer, de l’Esprit saint à l’esprit de bagou, et de ragoût, la divine révélation Evangélique : « Là où vous serez plusieurs réunis en mon nom, je serai au milieu de vous. » Mais elle n’arriva qu’à composer des assiettes assorties de conversation, dès arlequins de propos

interrompus, et son nom ne sera pas donné à une croquignole.

Sa table fut la tour de Babel des rogations et des rogatons. On lui fit quelquefois l'honneur d'y redemander d’un plat, sans qu’elle entendit cette politesse. Elle crut qu’il s’agissait de quelque nouvelle loi de Keppler, de Berthelot ou de Berthollet, et se pourléchait déjà les oreilles d’entendre enfin :

Nous l’avons en dormant, Madame, échappé belle !

Et elle réduisit, par esprit de contradiction, les plus spiritualistes des penseurs qu’elle traitait, à l’exclamation de l’enfant, sommé de se prononcer entre de sentimentales prédilections : « J’aime mieux la viande! »

Il y eut pétition de principe, comme on dit en philosophie, d’un raisonnement sur une fausse donnée. Madame Aubernon voulut une tin, honnête en soi, et se méprit sur les moyens, qu elle institua violents et inadmissibles. Elle ne comprit pas qu’une sonnette , en matière de repas, est tout au plus bonne à promulguer un cleo gratins général et bruyant dans un réfectoire de collège ; mais qu’elle n’a rien à faire avec la délicate grandiloquence d’un subrosà, dont sa grossièreté fait se disperser les pétales.

. C’est ainsi qu’elle courut en vain après une fortune, qui, jusqu’à ce jour, s’était judicieusement appelée Fortune du pot, et cpii devint une fortune d’esprit, laquelle était pourtant assise à sa table. Mais elle confondit la table des festins,

LA SONNETTE

avec la table du lit du Malade imaginaire; le drelin d’Argan, avec l’anecdote qui remplaçait ingénieusement le rôti omis, au couvert de la veuve Scarron. Elle voulut associer Pétrone à Hugo, Quasimodo à Trimalcion, Borluut à Apicius, et réconcilier les maîtres-queux avec les maîtres sonneurs. Elle rêva d’être un bas-bleu qui serait un cordon-bleu, de marier le bouquet de persil et le bouquet à Chloris, d’assembler le laurier d’Apollon avec le laurier-sauce. Et elle fut la Julie d’Etanges du pot-au-feu, la Sablière du fritot et du fricot, la Geoffrin et la du Defïand des fricassées.

Elle souhait a d’être présidente de salle à manger comme on est président de Chambre; mettre dès le potage (soupe aux cheveux coupés en quatre !) une question à l’ordre du jour, puis entre le pot et le rôt, recueillir les votes. Mais ses banquets se montrèrent parfois plus houleux que des séances législatives ; et ses parleurs plus indisciplinés que des parlementaires . Et notre Mirabeau en cornettes, notre Gambetta en jupons, épuisait son drelindindin, dans les tympans, et sur les assiettes.

En un mot, la Dame crut pouvoir et devoir, car elle était sincère, faire impérieusement jaillir une Hippocrène, un Rapliidim de bons mots, dont elle était friande; mais, pour avoir frappé les fronts indignés, d’un sonore harnois et, d’une tintinnabulante baguette, elle demeura le Pégase infructueux et le Moïse impuissant de cerveaux devenus contradictoires.

Je m’en expliquai une fois avec elle, lors de l’unique visite que je lui fis, car nous étions voisins de Seine-et-Oise. J'avais évasivement refusé plusieurs de ses dîners, pris entre le double terme, inacceptable, à mon sens, de se voir alternativement, là où précisément le titre d’invité le rend le plus odieux — sonné pour parler, ou pour se taire.

Sortant, un après-midi d’automne, assez tardivement, de chez Sardou, et par un orage diluvien, j’entrai au Cœur-Volant, dont c’était le jour, en une annonciation de tonnerre et d’éclairs, assez semblable à celle qui salue l’apparition du Hollandais-Volant, dans le drame de Wagner. La Maîtresse-Sonneuse se tenait assise en un vaste salon tendu de claire cretonne à bouquets. Elle était vêtue de noir, à causer avec un ami, et, notable détail, les jardinières de son salon se fleurissaient d’amarantlies .

Ne dis pas qu’il est amarantlie,

Dis plutôt qu’il est de ma rente !

Ces deux vers me revinrent; mais je ne lis ressortir que l’allégorie de sentiment attribuée par le langage floral à la plante de velours et de pourpre. L’Hôtesse savante en sut déduire un compliment de bon augure à l'adresse de cette première visite. Nos relations ne s’en arrêtèrent pas moins là; et les théories que j’émis sur le danger de détourner, au cours d’un repas, l’attention, des mets, au profit des mots, ne furent que médiocrement goûtées.

LA SONNETTE

Madame Aubernon, qui donnait la comédie chez elle, d’autres jours que ceux où l’on ne faisait qu’j dîner, joua, un soir, la comtesse d’Escarbagnas. On me dit qu’elle y excella, et je le crois sans difficulté ; car si les fauteuils méritèrent jamais de s’appeler commodités de la conversation, ce fut bien pour elle. Donc, ayant témoigné de plus de goût dans le choix de ses rôles que dans celui de ses robes, ce dut être merveille que de lui voir accepter les poires de Thibaudier : « Du bon chrétien qui est fort beau, » et de l’entendre s’insurger aux répréhensibles sonorités du discours latin que Monsieur Bobinet souffle a son élève.

Madame Aubernon nous apparaît encore telle que la maman Vauquer d’une pension de famille, dont l’écot était tout verbal. On y payait en atticismes, desquels la patronne s’alimentait, et profitait, au point de sembler comme la Mère Gigogne des devis et des concetti, la grenouille bienfaisante des saillies et des réparties.

Elle s’en attirait de vertes. Notamment ce jour qu’elle remit sur le tapis, et sur la nappe, le sujet « toujours divers, toujours nouveau » de l’amour illégitime. « Sur ce sujet, rétorqua l’un des dîneurs — je me sépare de Madame Aubernon. »

« Mets un bœuf sur ta langue, » la pittoresque façon antique d’imposer silence, ainsi traduite par Leconte de Lisle, la destinée l’infligea, aux derniers jours de celle qui avait longtemps porté beau le babil et le bavardage.

Elle sut apprendre à se taire, et entrer avec dignité dans le silence éternel.

Je le répète, Quasimodo des dîners, Borluut des propos de table, l’avenir la verra pendue à sa clochette, comme les héros de Rodenbach et de llops ; tandis que le Sauveur des Noces de Cana, qui la vit changer en eau, par un miracle maladroit, le vin de tant de bons esprits, vainement réunis à sa table, aura la clémence de murmurer avec un sourire : « Il lui sera beaucoup pardonné, parce qu’elle a beaucoup sonné ! »

Du Droit

de tracer des Caricatures et de peindre des Caractères

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