DE TRACER DES CARICATURES ET DE PEINDRE DES CARACTERES
Il est probable que l’antique devise du théâtre, que le Castigat ridendo n’appartient plus à la scène. Rien n’en témoigne mieux que la négligence, l’indifférence de Thalie, à 1 égard de ceux des sujets contemporains qui auraient dû l’enflammer. L’antisémitisme, qu’il ait, ainsi que le donnait à entendre Goncourt, pris naissance en sa Manette Salomon , ou qu’on en relève les premières traces sur un point de la I1 enxnie de Claude, la meilleure pièce de Dumas, celle qu’il a dédiée à Favre, comme pour le remercier de lui avoir inoculé ce ferment, avant de le communiquer à Drumont, — 1 antisémitisme, le dreyfusisme et leurs aboutissants s écoulent sans avoir inspiré qu’une piece, d ailleurs interdite, à M Guinon (i). Et, sans M. Hermant, le ras -
- (i) Cet essai fût écrit avant Le Retour de Jérusalem.
taquouérisme et le snobisme autour des Altesses étrangères, deux précieux filons d’art ïambique, attendraient encore qui les exploite, non moins que ceux des autres sujets qui auraient tenté Molière.
Non, notre Théâtre Moderne, même aux mains de ses maîtres, s’obstine aux questions de psychologie (et, plus récemment, de physiologie), à ressasser des bribes de code, à rapetasser des lambeaux de contrats, heureux quand il fait, comme dans ce beau Passé, qu’on vient enfin d’acclamer avec justice, flotter, au-dessus de ses actes, la palpitante oriflamme de sentiment, dont les ondulations et les claquements rencontrent un frémissant écho dans le cœur de tous ceux qui ont un passé, et sentent, en eux, «se hérisser le souvenir ».
En dehors de quelques puissants ouvrages de violente polémique, lesquels semblent avoir eu pour mission de combattre plutôt que de consigner, c’est à des outsiders que paraît avoir été dévolue, de nos jours, celle de châtier en riant , qui fut jadis le propre de l’art dramatique.
Ces outsiders, ce sont les caricaturistes. Issus de la grande lignée des Gavarni et des Daumier, ils auront joué le rôle de l’insecte, dont l’aiguillon tourmente le fauve que nul ne pouvait dompter; en même temps que du libelle, dont le sifflement s’exprime plus nettement et plus haut que l'infortiat pédant» et pesant, impuissant et docte.
Rien ne contiendra plus de notre temps curieux
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et troublé que certaines légendes de Forain, que telles images de Caran d’Ache. C’est dans la formule concise et caustique du premier, dans le dessin vétilleux et humoristique du second, que l'avenir se renseignera le plus sûrement sur bien des événements précis, beaucoup de circonstances générales de notre ère. Mais, à l’amère satire de celui-là, à la souriante ironie de celui-ci, manquait un élément sans lequel notre chronique eût été incomplète. La cruelle et douloureuse politique gémit et grince, la corruption, sous toutes ses formes, s’exprime principalement dans l’œuvre profonde et âpre de l’auteur de Doux Pays. L’actualité universelle badine, avec combien de variété ingénieuse, de humour bienveillant, dans les incessantes leçons de choses que déroule infatigablement le montreur de L'Epopée. Mais le bouillon de culture sociale, l’élément microbien sur lequel le théâtre négligeait de s’exercer : la mondanité, manquait à cette trilogie, faute d’avoir trouvé chez nous son interprète et son traducteur.
Enfin, enfin Sem vint, et, le premier, en France...
Car, en Angleterre, les silhouettes du Vanity- Fair avaient bien ouvert la voie ; et je ne doute pas que, dans une mesure, elles n’aient, au début, inspiré la veine du Périgourdin machiavélique. Mais il importait de simplifier leur froide découpure de gravure de tailleur, en même temps qu’amplifier leur comique timide. L’art japonais s’en chargea. Oui, je dirais volon-
tiers que c’est d’une transfusion du rire d’Holcousaï, dans la rate de John Bull, que naquit, pourvu, bien entendu, de ses qualités propres, l’art de celui qui, depuis tantôt un lustre, fait la joie et la terreur de Paris, le caricaturiste Sem.
On a observé ce phénomène : enfermez, même unliomme d’esprit dans une bibliothèque savamment composée, amplement nourrie, sous prétexte de l’v faire patienter une heure. Cet homme, qui avait, à portée de sa lecture et de sa main, Carlvle et Léopardi, Rivarol et le Prince de Ligne, Ernest Hello ou Louis Ménard, vous le retrouverez lisant le Tout-Paris , à la recherche du jour de Mm0 de Tourtalaigre ou du changement d’adresse de Mlle Tarte-à-la-Crème.
Ce travers n’est pas neuf, et La Bruyère a fait mention de ceux et celles me perdant pas de vue les personnes qui les entourent, si charmés des descriptions qu’on fait de leurs contemporains, de leurs concitoyens, de ceux enfin qui leur ressemblent, et à qui ils ne croient pas ressembler...»
C’est à une telle appétence de l’immédiat qu’est venu donner pâture et satisfaction ce qu’il y a de plus badin, dirai-je de plus banal dans l’album de Sem. Mais c’est parce que, ce badinage, il a su l’élever à la hauteur de l’histoire, mieux encore à la dignité d’une philosophie, que nous jugeons son auteur digne d’entrer au banquet des satiriques et d’y prendre une place prépondérante.
La férocité n’exclut pas le tact, bien au con-
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traire. C’est un raffinement que de tourmenter avec politesse et élégance; et cela, seulement, est fort.
De ce procédé, il faut savoir gré à Sem. Le manque de tact, c’aurait été, pour lui, l’inscription loürde du nom de ses modèles au-dessous de leurs déformations systématiques. Pour son compte, il y a toujours répugné, n’y accédant que sur le formel désir de ces derniers d’une désignation moins discrète (i) .
Importe-t-il beaucoup de savoir que le Capys de La Bruyère, son Théophile et son Théagène , représentent probablement Boursault, 1 abbé de Roquette et le grand prieur de Vendôme; et que la Comtesse d’Escarbagnas de Molière était sans doute une Comtesse des Cars? Certes, cela est intéressant à plus d’un titre. Néanmoins le principal mérite de tels portraits fut, en leur temps, comme dans tous les temps, de stigmatiser des ridicules, de synthétiser des caractères.
Non seulement je ne suis pas certain que Giotto n’ait pas reproduit les traits d’une parente, ou de quelque dame de sa connaissance dans les saisissants portraits camaïeux qu’il a tracés, en sa clmpelle de l’Arena, de la Col'ere et de Y Envie; mais j’inclinerais bien plutôt à penser qu’à P intime joie d’art de portraiturer hideuse-
(i) Les exigeances d’un public routinier, qu’il iaudrait diriger (au lieu de lui obéir) ont depuis, sans doute, induit l’artiste à se départir de cette méthode. On peut le regretter pour sa publication. Plus encore que la discrétion, l’élégance y perd de ses droits.
ment un vice, il ait joint le plaisir de se venger de quelque méchante ou de quelque sotte. Qu'il aurait donc bien fait !
Ainsi, c’est à l’exemple des plus grands, que notre petit Sem fait courir au long du Parthénon de graves et de grotesques (ce sont souvent les mêmes) que notre époque représente si bien, fait courir sa frise innommée, et pourtant reconnaissable, d’arrivistes et d’arrivés, qui, tous, par l’acuité de l’observation et l’intensité du rendu, olfrent cette supériorité de faire prédominer, pardessus le bonhomme, le défaut qu’il incarne ou la faiblesse qu’il représente.
Ecoutez un mondai fl n ous commenter un album de Sem, il vous dira : « Voici Burin et Patapoulf; avez-vous reconnu de Sade et Poker? » Mais le moraliste qui voit plus loin, écoute à peine les désignations civiques de ceux qu’il a mieux démêlés, et qui sont déjà pour lui ce qu’ils seront pour l’avenir, à savoir : Y aboyeur, le jouisseur, le débauché, 1 e joueur.
Au reste, la forme du manque de tact qui consisterait à désigner les modèles autrement que par leur ressemblance, ne s’associerait bien qu'avec un manque de talent, et rappellerait la façon qu’ont d’expliquer leurs œuvres les dessinateurs peu sûrs d’eux-mêmes, qui inscrivent, au-dessous de leurs rudimentaires croquis : ceci représente un arbre, une maison, un homme.
Un homme, passe encore! Mais voici le grief qu’on inscrit à l’encontre des albums de Sem : il
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y a un côté des dames, et c’est une licence qu’on ne saurait supporter, une impardonnable faute de galanterie.
Et, tout d’abord, quelques-uns, en petit nombre, ont accusé Sera d’avoir caricaturé l’Impératrice Eugénie, dans un mémorable dessin publié naguère par le Gaulois.
Ils ont fait erreur. Il l’a représentée. C’est fort différent; et je ne sais rien de moins caricatural que cette effigie. Quant au droit du dessinateur de reproduire une telle rencontre historique, lorsque sa bonne étoile la lui met sous les yeux, il est inséparable de son devoir de nous intéresser et, après nous, l’avenir. Celui qui s’abstiendrait de fixer de semblables scènes, de noter de pareils épisodes, commencerait par n’être ni un artiste ni un historien, et, par conséquent, devrait bien se faire « plutôt maçon ».
Moi qui ai le bonheur de posséder le tout premier original de cette feuille sensationnelle, adaptée ensuite pour les besoins de la cause, j’aurais bien du regret qu’elle fût restée en route.
Je possède aussi une charge de Madame de Maintcnon ; celle-là franchement caricaturale, et publiée, à son heure, dans un recueil du temps. Celle que le poète a dépeinte
Si blanche qu’on peut la croire Femelle du Saint-Esprit
(une caricature, encore!) nous y apparaît sous l’aspect d’un moine rabelaisien hilare et mafilu, avec une bouche largement ouverte, comme celle
d’un tronc et, au-dessous, ce commentaire :
De veuve de Scarron, je suis femme d un Roy,
Et si j’ai réussi, c’est par ma seule intrigue.
Certes, ces dernières années, il y a eu excès dans les représentations burlesques de feu l’Impératrice des Indes. Mais d’autres, venues depuis, et qui prenaient à parti son fils, n ont pas paru moins excessives.
Ce qu’on ne se lasse pas d’admirer, c’est qu’il y ait toujours une portion du public pour laquelle tout soit, sans fin, non avenu, non enregistré ; pour laquelle il n existe pas de précédents ou de faits acquis. On pourrait cependant répéter à ce public-là que les têtes de caractère et les charges de Léonard de Vinci (qui vraiment ne saurait être donné pour un homme sans délicatesse) ne présentent pas beaucoup) moins de femmes que d’hommes ; et, les premières, bien risibles, avec leurs cheveux relevés à la chinoise, ou la rose qui se fane d’horreur au clapotement de leur décolletage flétri. — Et pourtant, le féminisme n’était pas encore inventé; le beau sexe, en revendiquant son droit à la culotte et à la barrette, ne s’est-il pas, de ce seul fait, inscrit au partage du quolibet qui, jusqu’à ce jour, avait visé leurs seuls titulaires?
J’en veux pour témoins trois dames, à vrai dire femmes d’esprit, qui, interrogées sur leur plus ou moins de propension à figurer dans l’album de Sem, nous régalèrent de ces trois réponses. Comme on attirait l’attention de la première sur