‹ Professionnelles beautésChapitre 5 sur 23 · LA CUVE · texte numérisé non relu

LA CUVE

Les larmes des objets sont dans ce bloc de Rance, Vasque de Montcspan, miroir de Pompadour,

Piscine qui mesure un incroyable tour,

Et, du faste des dieux, symbolise l’outrance.

Les liions azurés, les veines de garance,

Du bleu sang de nos rois, du sang vif de l’amour, Dans ce marbre immortel mêlent, encore un joui,

Le souverain Eros aux monarques de P rance.

Des linges de batiste ont traîné sur ces bords;

Les uns glissant au long de voluptueux corps,

Les autres ablués aux doigts de mains pieuses.

Car l’her mitage , qui fut temple à Cupido,

Devient chapelle, et des candeurs religieuses,

Frôlant l’impur bassin, le changent d’âme, et d eau.

Maintenant, les origines de ce Pavillon ? Mystère ! Les cadastres sont muets. On retrouve des traces de passages, des souvenirs de séjour ; mais l’histoire des belles maisons est parfois aussi ténébreuse, au début, que celle des grands hommes. Au reste, quel plus charmant pédigrée, pour un domicile tombé du ciel, apporté par les anges, comme la maison de Lorette, ou par les génies, comme ce palais d’Aladin qui, la veille, n’était pas, et le lendemain rutilait de diamants, flamboyait de lustres ; quelle plus vraisemblable et gracieuse histoire à ce palais qui

n’en a pas, comme les peuples heureux, (pie ce mot d’une aimable visiteuse, dont l’étonnement de l’admirer, si près et si loin, et d’à peine y croire, se résolvait en cette exclamation spirituelle et naïve : « Où avez-vous bien pu trouver cette maison ? » comme elle aurait dit d’un vase, d un coflret, ou de tout autre élément de décor mobilier, d’une transportable merveille?...

RECLUSE DE BEAUTE

(la COMTESSE 1)E CASTIGLIONE )'

Me suis je imaginé qu'un écrivain, à son tour, momentanément, et partiellement appliqué à dégager V inconnue de cette prestigieuse ligure, m’avait écrit, pour me demander quelques alinéas, sur le propos de la comtesse de Gastiglione?

De cette petite aventure, qui ne fut peut-être qu'une illusion, «je ne me souviens plus que d’avoir oublié. »

Il en résulta, il en reste cette lettre. Je l'avais écrite pour un chroniqueur. Est-ce la changer de destination que de l’adresser... au temps ?

Monsieur,

Vous m’avez fait l’honneur de m’écrire que, me sachant, depuis des ans, occupé à la documentation patiente et passionnée d’une Etude sur la comtesse de Castiglione, il vous serait agréable de faire coïncider, avec l’apparition de ce travail, les articles que vous destiniez vous-même à cette ligure prestigieuse et incomparable.

Plusieurs de vos confrères ont bien voulu me témoigner un intérêt pareillement flatteur et

confiant, à l’égard d’un ouvrage dont je suis loin de m’attribuer uniquement la gloire, et duquel le meilleur mérite sera de retenir et de concréter, grâce à d’assidues recherches et à de précieuses trouvailles, les traits épars et menacés, qui furent ceux d’une surnaturelle beauté, animée cl’une âme surhumaine.

A ces bienveillantes curiosités, je ne puis répondre que par cette citation appropriée : « Rien n’est fait aujourd’hui, tout sera fait demain. »

Une fois rassemblés, au prix de beaucoup d’heureuses peines et d’audaces récompensées, les matériaux, ensemble subtils et réels, qui doivent servir à cette reconstitution fascinante, il y a quelque chose d’un peu accablant dans l’obligation de les grouper, de les classer, et dans la nécessité de les produire; avec l’inquiétude naturelle de n’en pas extraire tout le miracle auquel ils ont droit, et le prodige qui leur est propre. — Cependant, une œuvre longtemps vécue, longuement pesée et pensée, parlée souvent, par un commentateur privilégié d’un sujet si beau, ne doit-elle pas finir par éclore, par éclater d’elle-même, et jaillir toute parée du cerveau qu’elle a fait sien, grâce à une emprise de séduction despotique et vertigineuse?

En attendant, Monsieur, pour vous remercier de votre sympathique pensée à l’endroit de mon Essai injïeri, je veux vous dire ce qui m’y a particulièrement attaché, et le sens que je souhaite donner à l’enseignement qui s ’en dégage .

Ceux qui connaissent les chapitres que j’ai

RECLUSE DE BEAUTÉ

consacrés à des héroïnes du passé, — notamment a Elisabeth d Angleterre, — savent que, d habitude, je m’en rapporte à de plus experts, de collationner les laits, et de préciser les dates. C est par d autres côtés qu’une silhouette me séduit, et que je cherche à lui faire avouer sa signification énigmatique. Néanmoins, les trésors qui me sont échus me feront un devoir, pour cette fois, de me départir partiellement d’une méthode appliquée plus exclusivement ailleurs, et de ne pas me dérober au mérite d’aborder, voire de révéler, certains événements dans leur vérité historique.

Mais, je le répète, d’autres mémorialistes de la Comtesse, car il en surgira de nombreux et de renseignés diversement, excelleront à ces biographies et à ces notices.

La^ caractéristique de mon offrande, je voudrais que ce fût un hommage rendu au renoncement de la beauté, par rapport à ce qui la détruit, à sa retraite en face clu temps injurieux , à sa claustration devant l’âsre.

Certes, c’est un éloquent exemple que celui d’une ex-belle, employant ses derniers ans à d’expiatoires sacrifices : des visites aux miséreux, des soins aux valétudinaires. Mais, outre que notre Christianisme nous donne souvent à les admirer, de tels actes ne concentrent pas tout l’héroïsme de Madeleine. Il en est de plus farouches, et de plus rares. Les premiers représentent comme un détournement méritant en faveur de la charité et de la foi, mais infidèle

à la plastique et à la ligne. Celle devant qui l’on s’agenouillait, se prosterne a son tour , et cette transposition lui vaut un assentiment divin, propre à la consoler de ses roses lanées.

Combien plus âpre est la clôture de l’ex-Beauté, devant le souvenir de ce qui fut la mémoire des heures rayonnantes ! Avec, pour repoussoir monstrueux, bien fait pour rehausser le mérite d’une telle abdication, la comparaison de celles qui n’abdiquent pas, et promènent par les théâtres et les dîners le spectacle risible et attristant de ce qu’elles croient être le prolongement de leurs printemps, la prorogation de leurs charmes.

Oui, combien plus poignant, et plus noble est la démission avant le temps, en pleine splendeur, devant la menace de l’amoindrissement, et le spectre de la déchéance !

C’est cette grâce et cette gloire que représente éminemment la comtesse de Castiglione. C est aussi l’allégorie figurée par le célèbre portrait qui nous la montre en moniale. Je le sais, l’épisode qui lui fit revêtir ce costume fait partie des ana du Second Empire ; et des textes que je possède me permettront de l’éclairer d’aperçus caractéristiques. Mais tout cela n’a qu’une importance secondaire. Car le véritable symbole de ce portrait mystérieux réside dans ceci, que la comtesse de Castiglione , volontairement recluse, plus de vingt années, dans le cloître laïc du silence, et le couvent séculier de la solitude, fut la Carmélite de sa propre beauté, retirée , non pas en Dieu, mais en elle-même!

RECLUSE DE BEAUTÉ

Oui, ce qui m’a si particulièrement attaché à l’histoire de celle qu’on nomma, de son temps : la Divin a confessa, par-dessus les mille raisons qu’un tel modèle a de passionner, c’est le fait d’avoir soustrait sa beauté aux injures de la décroissance d’hommages en même temps que d’avoir épargné aux contemporains l’offense d’une diminution d’attraits dans l’objet de leur contemplation, et le sujet de leur extase.

Du reste, il est bien possible qu’un tel procédé (bon procédé, s’il en fut !) soit de caractère Italien ; car d’Annunzio nous cite, dans son Fuoco , un frappant exemple du même genre. En ce cas, et sur ce point : vive l’Italie!

Une résultante de mon admiration pour un si noble spécimen de personnelle dignité, non moins que de respect d’autrui, devait avoir, pour contrepartie, l’aversion à l’égard de son contraire; un type cpii égale en épouvante et en dérision, ce que l’autre réalise, en édification et en magnificence.

Je veux parler de ces ruineuses apparitions qui ne méritent pas même qu’on leur applique le vers de Baudelaire

Débris 'd’humanité, pour l’Eternité mûrs!

Car il est peu probable que l’Eternité soit assez peu dégoûtée pour se satisfaire d’un pareil apport. Ce qu’on pourrait appeler, par euphémisme : le vieux cha...peau (combien démodé!) et le vieux châ...teau (combien branlant!) qui

osent gâter de leur obstiné prolongement, les réunions de la jeunesse.

Homère faisait magnifiquement se lever

Les plus vieux, devant les plus belles.

Ne pourrait-on pas dire de même, qu’ autrefois (un temps dont je me souviens) les plus jeunes (dont je fus) se levaient aussi devant les plus belles, et que, ces plus belles-là, ce furent alors les plus âgées?

Oui, je ne crains pas de le dire, et nul ne me démentira. Les plus belles, elles l’étaient, par la majesté simple, la grâce digne, la toilette appropriée et décente; de par cette lumière aussi, dont le poète a dit éloquemment, qu’on la voit briller dans l’œil du vieillard qui sait vieillir.

De telles présences faisaient mieux que de décorer, elles rehaussaient, elles consacraient les assemblées juvéniles.

Mais que ces temps sont changés !

Pour Dieu , cpi’est-ce que ces octogénaires houris, Mathusalems féminins du décolletage mucilagineux, et de l’aigrette menaçante, cpii promènent, sous des lustres qu’il faudrait éteindre, des panaches mieux de mise sur un corbillard, et des couronnes auxquelles il ne manque que regrets éternels ? — Sans compter des décorations; — oui, monsieur, des ordres, qui flottent et hésitent entre le ruban azuré de l’Enfant de Marie, et le Cordon bleu de la cuisinière.

IJ Inévitable, n’est-ce pas ainsi cpie l’on a sur-

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nommé l’une de ces Parques, dont le nom figure, en effet, inévitablement dans tous les comptesrendus de mariages, et d’enterrements?

« Elle ne rate que le sien ! » — On l’a dit avec justice.

C’est à croire que son nom soit cliché d avance dans les imprimeries, et qu’il sorte des presses, avant que la malheureuse ait eu le temps de se faire coudre dans le dos la perle de cristal, chargée cl’ y représenter la rosée!

Pas de matinée, de dîner, de soirée, de bal, de théâtre, de concert, de guignol, qui ne menace de la faire apparaître. Et, seules, se montreraient dignes de leur charitable appellation, les réunions de charité, qui donneraient de ne pas la voir !

« Elle était déguisée en potager cle la mort , avec une robe brodée de je ne sais quels sombres légumes... » me disait d’elle une jeune femme terrifiée. Et cette spirituelle narratrice ajoutait: « Elle m’appelle : Chère petite amie. Alors, vous comprenez, je ne sais plus que faire des sentiments que je lui avais destinés. Ee respect que m’inspirait son âge se transforme tout à coup en l’idée que nous allons faire ensemble une partie de cache-cache. »

J’abrège. Vous voyez l’enseignement qu’on peut tirer cl’un tel parallèle, qui tient, depuis de longs jours et pour quelque temps encore, ma vie attentive, et suspendue, entre la contemplation de cet Ange, et la poursuite de ce Monstre.

D’une part, la volontaire exilée des salons et

des spectacles, dans lesquels s’irradie, à jamais, le souvenir de sa splendeur inextinguible.

De l’autre, le pilier du dîner en vilLe, et le vieux cure-dents, témoin du Second Empire (est-on bien sûr que ce ne soit pas du Premier ?) qui mérite qu’on joue, à ses obsèques, la Marche funèbre dune Marionnette, à moins que ce ne soit ce refrain de notre enfance :

Ah ! la vieille, la drôle de vieille Qui croyait n’avoir que quinze ans!

Il m’est advenu ce bonheur, dont j’espère me rendre digne, par ce que j’ose appeler la conscience, et, s’il se peut, la vertu de mon oeuvre, qu’elle rencontre des partisans chez certains dépositaires du passé, qui m’aident à sa documentation, et à son commentaire.

Oui, j’ose parler de la vertu d’une telle œuvre, patiemment, passionnément érigée à la gloire de la Beauté, en haine de son caricatural prolongement, en hommage à la savante disparition qui la rendit immortelle.

Et cette vertu ne sera pas vaine, si elle contribue à nous restituer, je ne dis pas des recluses de Y Ermitage de P'asBjr (celles-là, le moule en paraît perdu) ; mais, tout au moins, des matrones comme celles auxquelles la société d’autrefois empruntait une partie de. sa séduction, et de son autorité, à une époque où l’on ne connaissait pas encore Y Institut de Beauté, alors que Mme Eoisel (qui a tout perdu!) n’avait pas inventé la racine droite postiche!

DEUX MUSES

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