LA COMTESSE MATHIEU 1)E NOAILLES ET
MAD AME DEL ARUE-M ARDRU s)
Si je pouvais multiplier mon cœur !
Suso .
Ce qui frappe tout d’abord, dans le livre de la Comtesse Mathieu de Noailles, c’est le vécu d antiquité qui en émane. La littérature contemporaine se signala, ces derniers ans, par l’émission à grand nombre, d’héroïnes en péplums. Elles manquaient d’authenticité ; et les plus gracieuses d’entre elles n’étaient pas sans offrir un air d’avoir passé par les mains de Landolfï*.
La déesse de la Sagesse sortit naguère tout armée du front d’un Olympien. Des palpitations, calmes et vibrantes à la fois, (c’est ce qui les caractérise) de cet Innombrable Cœur, dont le titre ht rire les niais, s’élève, toute parée, une fleur de grâce et de jeunesse véritablement antiques.
PROFESSIONNELLES R FAX TES
Et, tout d’abord, regardez l’auteur. A peine semble-t-il exact de dire : cette jeune femme; plutôt cette enfant frêle — qu’on sent si forte de son vouloir et de son atavisme, et de qui ces deux vers repris sur elle-même, offrent une description adéquate :
Vous courez dans les champs, et le vol d’un pigeon Fait plus d’ombre que vous sur l’herbe soleillcuse.
Dans une soirée, en robe ardente, ou tendrement lunaire, sous ses cheveux, qu’elle a dépeints « bleus comme des prunes », au-dessus desquels s’azure un diadème de turquoises qui semblent des pleurs de Phœbé solidifiés et périssables ; ou bien encore, au jour, en une toilette d’été d’un vert strident de cigale, certes, elle n’offre rien de la poupée contemporaine, pimpante et « bien * parisienne » au sortir d’un essayage de Paquin ; non, c’est Talioser, c’est Phidylé, c’est Hellé, une héroïne de Gautier ou de Leconte de Lisle, grands résurrecteurs qui traduisaient, ou savaient créer, de réels antiques. C’est la Tanagra qu’elle chante, exquisement dans une poésie, absente de ce premier recueil, dont elle eut pourtant offert le symbole, avec ce cœur en forme d’urne, qu’elle porte devant soi, et qui la guide en l’éclairant, de sa palpitante flamme.
Que de mystérieuses hérédités de famille et de pensée, d’harmonie aussi, de par une mère artiste, musicienne d’un haut talent et d’un goût rare, que de tels atavismes, dis-je, aient fait refleurir, en cette nouvelle Muse, les roses d’un
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Saadi de Chiraz, oa d’un Hafiz, et les œillets d’un FêTdousi, cela ne paraît pas douteux; mais quelle plus mystérieuse réincarnation , prêtant aux modes actuelles, autour de cette jeune femme, la grâce d’une tunique, la fait inconsciemment se ressouvenir d’avoir été, dans le passé, quelque tendre sœur de Cliloé, ou de Lydie? Car c’est la force et le charme de son art, auquel le talent ajoute ensuite toute la culture qu’il convient , d’éclore naturel et spontané, comme une suprême fleur d’autrefois, reprise à des jardins sacrés et détruits, et dont la sève remontante après tant de siècles, accourt de racines profondes. Nouées aux blanches dépouilles des morts lointains, elles sont les mêmes qui fournirent de verts rameaux, les corbeilles des canéphores.
La corbeille de la nôtre est pleine de ces plantes aromatiques, aux noms harmonieux, qui fleurent bon dans la vannerie d’Hésiode. Je me souviens de les avoir moi-même mis en vers autrefois :
Le paliure, le pouliot, le persil,
Le lentisque odorant, le cityse, l’égile,
L’égipyre, la knyse et la menthe et l’aneth,
La kliclidoine bleue et la verte adiantc.
Mais ces récoltes aux jolis vocables manqueraient sans doute de saveur pour notre jeune et gourmande Pomone. N’oublions pas qu’elle a, selon son expression, « tenu l’odeur des saisons dans ses mains »; qu elle aime la vie au point de la rechercher dans la mort, sous forme de ré-
surrection de la chair, plutôt que d’immortalité de l’esprit; qu’elle est passionnée de senteurs, plus encore que de parfums; que les légumes lui plaisent mieux que les fleurs; que les mots qu’elle affectionne sont ceux de « sèves » de « branches fruitières » et de « choses juteuses ».
La pièce Le Verger, qui me plaît entre toutes, dans ce pénétrant recueil, énumère savoureusement, je dirai moins la parure de cette corbeille, que le contenu de ce panier terrestre. Il est plein de tomates et de salade, de graines et de cosses, de courges et de melons, de brugnons et de framboises, et jusqu’à de ces haricots dont on a reproché au noble écrivain le symbole domestique. C’était pourtant aisé d’entendre ce qu’il signifiait; puisque c’est tout le sujet du poème, presque le schéma du volume : la crainte, en même temps que le désir de sentir s’éteindre son cœur, ce cœur tant aimé, interpellé souventes fois, dans la bonté des choses.
C’est qu’il est facile, ensemble, et subtil à analyser, ce livre païen; le livre de Bittô, comme il faudrait l’appeler, du nom de la seule héroïne en laquelle s’incarne, s’objective, une fois, la poétesse enivrée. Bittô, faudrait-il dire, est une Tanagra animée; elle marche, et porte, entre ses mains, une amphore, qui est son cœur. Elle l’emplit « de parfums flottants... des odorants frissons que le vent éparpille » jusqu’à en faire « aux pieds des voluptés,
Un vase d'Orient où brûle une pastille. »
Mais ce cœur
grave et violent Où la tendresse humaine habite et se nourrit
ce cœur « plein de douceur et plein d étonnement » parmi la foule ; ce cœur
Simple et chaud comme un fruit qui donne son odeur
ce cœur tumultueux « penchant et lourd comme une grappe »
S’égrène en douloureuse et douce volupté ;
ce cœur « rompu, amer et lourd » se prend à souhaiter « le dormir sans songes et sans peines » et désire sentir sur lui, « s’abattre la nature ». C’est alors cpte celle cpii le porte lui demande de redevenir « indifférent et doux jusqu a ne plus avoir cpie la pente »,
l)u feuillage flexible et plat du haricot ;
ou de se laisser prendre pour
...cette poire
Qui mûrit doucement sa pelure au soleil.
Mais ees rêves végétaux ne sont cpte d un instant, tout au moins sous cette forme potagère. Ils vont s’agrandir sous la conception panthéiste du
...reposant mystère
Qui nourrit et fleurit les plantes par les corps.
Et Bittô, dans l’attente de ce jour profond,
s'écrie encore, cette fois, parlant à son coeur :
Toi, vis, sois innombrable à force de désirs,
De frissons et d’extase,
Mon cœur plein de raison et plein d’orgueil humains, Nous aussi, nous irons vers ces frères sans nombre ;
— Et je vous porterai, devant moi, dans mes mains, Pour que votre chaleur éclaire toute l’ombre.
Telle me paraît être, contée par elle-même, l’histoire de Bittô et de son coeur.
Et, maintenant, Bittô est morte ; son désir est accompli :
Mourir pour être encor plus proche de la terre. \
Car c’est bien la terre cpt’elle aime ; la mer ne l’attire cpie peu, elle en parle à peine, et sans durée. Mais elle crie à la Nature :
Et quand le jour viendra d’aller dans votre terre Se mêler au fécond et végétal mystère,
Faites que mon cœur soit une baie d’alisier,
Un grain de genièvre, une rose au rosier,
Une grappe à la vigne, une épine à la ronce,
Une corolle ouverte où l’abeille s’enfonce.
Pour elle-même,
Ayant donné son cœur et son consentement A la nuit éternelle,
elle n’a pas d’autre espérance. Elle n’en a pas d’autre pour ses frères. Elle ne sait rien dire de plus aux malheureux, si ce n’est qu’ils seront alors
...la sève dans les tiges,
La rose du rosier et le sel de la mer.
DEUX MUSES
Et ces choses lui semblent si belles et si bonnes suivant son terme de prédilection, qu’elle pense bien consoler grâce à elles, même les misérables quelle dépeint de ce vers pittoresque :
Vêtus d’humilité, de surprise et de gêne.
Certes, Bittô n’est pas chrétienne. Pas une seule fois elle ne prononce le nom de Dieu. Mais, bien qu’elle les nomme souvent, Junon, Eros, Priapos, les Dieux ne sont pour elle que de poétiques mythes. Sa déesse, la seule qu’elle invoque avec foi, c’est la Nature ! Quand nous nous exclamons : « Seigneur ! » elle s’écrie : «Nature !» Elle n’aime, elle n’adore que Gaïa, la Terre.
Son art maintenant. 11 est, comme elle, vêtu à l’antique. A l’ancienne quelquefois, notamment dans cette charmante première pièce Le Pays, qui résonne comme d’un accent de la Pléiade. Partout ailleurs, son vers résonne cl’un timbre qu’il emprunte à cette épigraphe de Taine : « L’antiquité est la jeunesse du monde. » — On dirait une transposition de la poésie grecque, avec, parfois, une attitude de Chénier, une intonation de Keats. Ses strophes sont des frises de vases où jouent des bergers tendres et tristes, vivants et rêveurs, rieurs et sérieux. Elles sont enguirlandées de mélisse et de réglisse, de cityscs et de citrons, de résine et de menthe, dont elle excelle à pénétrer, à saturer ses poèmes, comme des sachets, avec un sens de l’olfactif qui aromatise le terme, et donne a 1 expression
quelque chose d’odorant qui ne se rencontre, avec cette intensité, que dans le style de d’Annunzio.
Je note encore le fréquent usage de l’épithète : bonne (et plus rarement : bon) parce qu’il est rassurant pour Bittô et pour ses lecteurs : Bonnes saisons, — et ce sera très bon — bonne science — bon repos, etc... N’est-ce pas ce mot distinctif et révélateur, différent pour chaque écrivain, qui l’emploie inconsciemment, et le réédite, selon la théorie de la grande Marcelline ? — Pour George Sand, c'était : étreindre. Pour Bittô, mettons, — et souhaitons — que ce soit : Bonté.
C’est la grâce des lignes, la pureté des contours, la noblesse des attitudes, l’élégance des allures, l’eurythmie des poses qui distinguent la poésie de Madame de Noailles, aussi bien pour décrire « l’enfance étonnée
Qui regarde, s’élance, ouvre les mains el rit, »
que pour formuler cet admirable hoc erat in çotis :
Habiter le sommet des sentiments humains Où l’air est âpre et vil’ comme sur la montagne.
Je fais choix pour la citer tout entière, et en révéler à ceux qui l’ignoreraient encore, la pénétrante formule d’art, une pièce de peu d’étendue, mais d’une irrésistible séduction : V Image :
Pauvre l'aune qui vas mourir Reflète-moi dans tes prunelles Et lais danser mon souvenir Entre les ombres éternelles.
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Va et dis à ces morts pensifs A qui mes jeux auraient su plaire Que je rêve d’eux sous les ifs Où je passe petite et claire.
Tu leur diras l'air de mon Iront Et mes bandelettes de laine,
Ma bouche étroite et mes doigts ronds Qui sentent l’herbe et le troène.
Tu diras mes gestes légers Qui se déplacent comme l’ombre Que balancent dans les vergers Les feuilles vives et sans nombre.
Tu leur diras que j’ai souvent Les paupières lasses et lentes,
Qu’au soir je danse et que lèvent Dérangé ma robe traînante.
Tu leur diras que je m’endors Mes bras nus pliés sous ma tête,
Que ma chair est comme de l’or Autour de veines violettes.
DisTetir comme ils sont doux â vbir Mes cheveux bleus comme des prunes,
Mes pieds pareils à deux miroirs Et mes deux yeux couleur de lune.
Et dis-leur que, dans les soirs sourds,
Cdüehéè au bord frais des fontaines,
J’eus le désir de leurs amours Et j'ai pressé leurs ombres vaines.
Mais, selon moi, les trois plus belles pièces du recueil, les plus caractéristiques de la manière de cette jeune muse, sont, avec cette Bittô qui nous
sert à l’individualiser, celles-ci : le Verger, la Nature et V Homme.
N’est-elle pas charmante cette Bittô « la danseuse aux crotales » lorsque lasse des baisers de son Daphnis, qu’elle aime pourtant, mais qui lui laissent un goût de vague et de vide, elle s’écrie :
L’amant que vous vouliez, c’était le tendre Eté Saturé d’aromate et de l’odeur des vignes.
Oui, c’est bien elle, la Muse du Cœur Innombrable. Oui, elle chante bien l’Amour,
Ce dieu tout irrité des combats dont il vient,
puisqu’elle le chante avec des larmes :
Où pourrions-nous aller pour nous sentir moins tristes?
Mais son amour vrai n’est que pour la Nature, et, par elle, finalement, en elle, pour la Mort. Et la mort pour elle-même, pour elle seule; non pas la mort intéressée des croyants, mais la mort totale « auguste, apaisée et fidèle ! »
Oh ! que j’aime cette jeune Muse, et que je l’admire ! Non pas seulement, et surtout, d’être belle et inspirée; mais pour son audace impavide et son courageux vouloir. Du monde dont elle est deux fois, à l’heure où ses pareilles (si dissemblables !) écrivent leurs lettres de quêtes en faveur de quelque œuvre du Gros-Caillou, de Sainte-Clotilde ou de Saint-Philippe du Roule, elle entonne fortement et mélancoliquement son hymne païen de fidélité aux anciens dieux, de révolte sereine et de désespérance ornée.
BEUX MUSES
Le Verger, je l'ai dit, c’est le triomphe de l’art olfactif où cette littérature excelle. Il faut lire tout le morceau, sous peine de le gâter. Ainsi pour ce chant de la Nature et V Homme , dont on ne doit rien non plus détacher. Fi des extraits ! Que ceux cpii n’ont encore le bonheur de connaître ces poèmes les lisent sans retard, et tout ce volume incomparable, tout imbu des saveurs île la terre et du ciel — d’une terre ouverte, d’un ciel fermé.
Le Cœur Innombrable palpite surtout pour la Terre. Dirai-je de même : Occident rayonne surtout sur la Mer ? Certes, l’auteur de ce prestigieux volume, Madame Delarue-Mardrus, sait parler, avec quel rare bonheur d’expression !
Des grands arbres qui font, ainsi que des doigts gais, Choir leur floraison sur les faces ;
et
Des troupeaux, comme au long d’un poème latin Paissant avec des ronds de soleil sur leurs croupes ;
Des ruisselets courants pleins de menus murmures,
et de ces dernières roses :
Plus douces d’avoir fait éclater leur fraîcheur Quand le dehors n’a plus que des choses décloses,
;vi
Elle sait peindre, avec toute la certitude d’un Hondekoeter aussi exact, et plus curieux, des basses-cours où
Les voraces canards, d’allure disloquée,
Fouillent le tas épais d’une brusque becquée ;
où le coq
Courtise tour à tour chaque daine touffue, où la poule
Suit ses poussins encor ronds du moule de l’œuf.
Peinture toute hollandaise, qu’elle sait alléger par un lavis à l’encre de Chine, s’enlevant avec ce vers sur la branche folle qui
Balance au vent un vol posé de passereaux ;
et cet autre sur les couchants de l’automne qui flambloient
A travers le détail de son ramifieraient.
Certes, elle sait bien s’écrier à son tour :
Et pour te réciter ma lande quotidienne,
Et, pour t'adorer toute, ô nature païenne,
Je vèux aller partout...
Mais elle se fixe ; et ce qui la retient, c’est celle qu’elle a désignée d’une si descriptive allusion, pour employer un mot qui lui est cher :
Grisaille coutumière au bout des horizons
DEUX MUSES
la Mer,
Avec son cliant barbare enflant l'obscurité,
la Mer, qu’elle décrit d’un si poétique mystère :
Les nuages sereins stagnant au-dessus d’elle L’ont couverte, la mer, tout le long de. ses eaux,
Là d’une ombre de citadelle,
Plus loin, de mille toits, tours, temples et châteaux :
Et la mer, qu’elle soit basse, haute ou étale Berce une ville capitale
En ombre et que jamais les yeux ne pourront voir.
Ici, il convient de saluer très haut, et très bas. Il ne s’agit pas là d’une velléité poétique, de dons, de dispositions ni d’aptitudes ; un chantre très grand nous est né, l’aède des houles et des haies, des suroîts et des noroîts, des bonasses et des accalmies ; la noble enivrée des embruns, la Vertumne des varechs et des goémons, la chasseresse des poulpes, des méduses et des actinies. De même, et tandis que sa sœur, troublée et paisible, rame les feuillages flexibles, elle rame les algues et les fucus, et, qu’on me passe le jeu de mots, parmi eux, rame.
C’est dire, et bien que nombre de pages inspirées par d’autres sujets n’y soient pas moins notables — que la plus belle partie du livre de Madame Mardrus est celle qui porte ce titre : l'Ame et la Mer.
La première des pièces qui la composent, Salut, met en scène glauque et saline, la compa-
rution, la présentation des deux Vierges, la Vague et la Jeune Fille :
Je te salue, ô mer, éternelle fantasque,
Caressante et brutale, ensemble ou tour à tour,
Qui sais chanter le calme et hurler la bourrasque,
Etre comme en fureur et puis comme en amour !
Surtout allonge-toi jusque sous ma semelle,
Car, ô perverse ! il faut me rendre mes saints,
Parce qu’en moi je porte une âme, ta jumelle,
Capable comme toi de flux et de reflux;
Une âme, comme toi, variée et profonde Et riche comme toi de trésors ignorés ;
En qui, croyant pouvoir y jeter une sonde,
Beaucoup sont ou seront à jamais chavirés ;
Car, Vierge, me voilà devant toi, grande Vierge,
Vierge sur qui le ciel est toujours suspendu,
Miré par toi, roulé par tes eaux sur ta berge,
Mais qui jamais en toi pourtant n'est descendu.
Car je t’aime, et sentant pleine de ressemblances Ta marée envahir tout mon être béant,
Je veux mêler ma voix aux éclats que tu lances,
Le geste de mon liras à ton spasme géant.
Viens ! que m’importe, au fond, que ta surface mente, Que ton flot monte à moi gonflé de trahisons ?
J’ai de l’énigme en moi plus, ô mer, mon amante,
Qu’il n’en pourrait tenir dans tes quatre horizons.
La pièce Réplique offre une variation autrement cadencée du même thème :
• Mais moi les poings crispés à mes deux flancs roidis Sous l’étoffe qui les enlace,
Devant toute la mer qui monte et qui menace,
La bouche ouverte, je le dis,
DEUX MUSES
Je le lnirle, je le déclame Dans le vacarme affreux que font ces Ilots vivants.
Dans la rage des quatre vents,
Le tourment de la mer est au fond de mon âme !
Dans la suivante, Supplique, je note une frappante similitude entre les deux Muses qui nous occupent, chacune d’elles dominée par l'élément qui la régit :
C’est vous toute la gloire et tout l’amour humains :
Le corps d’Iphigénie et le cœur de Virgile,
Et Chloé qui tenait des roses dans ses mains.
Ont mêlé leur substance ardente à votre argile.
s’écriait la poétesse de la Terre. Et la poétesse de la Mer lui répond :
Quand le couchant se meurt dans tes eaux vespérales, Mer, en passant le long de tes vagues, j’entends Rôder en toi le chœur des âmes ancestrales Qui, de même que moi, te hantèrent longtemps,
Les poétesses, les immortelles maîtresses A qui pesèrent trop leurs cœurs gros de tendresses, Ames païennes, âme étrange de Saplio Hurlant d’amour et de génie avec le (lot.
La Voix cle la Mer, avec son vers typique :
Dans le cliien-et-loup triste où naît déjà la lune,
nous fait entrer plus avant dans le détail de cette intimité céruléenne. Ce sont confidences féminimes de la part de notre Saplio à celle qui ne l’ engloutira pas tout entière :
O toi, mer désolée et sœur de mon tourment,
Mer que contient en soi ma faiblesse de lemme
Mer qui 111e fait trop ample et trop lourde mon âme Où tu bats tout entière inguérissablement,
Je mêlerai ma voix à ta voix emphatique El j’ouvrirai mes bras inassouvis vers toi.
Et les lames du bord qui se dressent en barre Et ton large en désastre et ton grand souffle amer Gourinandevopt pion âme et câlineront ma chair Mieux que le livre et mieux que l’étude, ô barbare,
Mais ces « rêves cje baisers » nous les sentons sourdre, dès le début du livre. (Je ne parle pas de la dédicace — qui pourrait en être la conclusion.) ltêves tout d’abord imprécis, uniquement atmosphériques :
. l'âme de l’automne, ô triste, à ta beauté
Donne ce rendez-vous .pastoral et pudique.
. Ali ! des mains !
Tendre des inains de rêve opulentes de bagues Vers on ne sait quel songe immense ; et en sentir Qui vous prennent ; et fuir dans leur force qui noue Vers là-bas, vers très loin, à jamais joue à joue Avec quelqu’un qui soupirait dans ce soupir Des rosehnx dont le souffle en la brise était tiède Et qui hantait les bois de cette âme d’aède.
Puis le rêve s’accuse :
C’est tout le renouveau chantant l’épithalame Pour l’ auguste union d’un couple dans l’amour.
Mais, pour le moment, la vague suffit seule :
Ma solitude orageuse s’y mêle Au désert du sable vierge de pas Et où, sans craindre d’oreille, je bêle Je 11e sais quel être qui 11c vient pas.
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Chante et je dormirai comme au temps de l’enfance Avec l’illusion d’une âme à mon côté.
Et la similitude, diversifiée selon le tempérament des deux artistes, reparaît encore sous cette forme: j'ai contracté avec le sol de la France « un si fort mariage » disait la poétesse de la Terre ; et l’autre, de s’écrier, s’adressant à la Mer :
Toi que j’ai mariée à mon cœur taciturne...
Ins'uérissablement chante avec conformité le
vert épi lha lame du cœur et de la vague. Mais cette vague prend une forme, car
. ton ombre est couchée aussi parmi les vagues
Sirène noire et qui tends à mes bras tendus Comme une allusion aux baisers détendus,
L’impossible plaisir de ces étreintes vagues.
Et l’admirable pièce Y Étreinte Marine , a fait « se balancer au remous des abîmes » la « hanteuse des mers fatales » aux bras de sa sœur la Sirène :
Quand pourrais-je sentir ton cœur contre le mien Battre sous ta poitrine humide de marée Et fermer mon manteau lourd sur ton corps païen, Pour t’avoir nue ainsi qu’une anguille effarée A moi, dans le frisson mouillé des goémons,
Et posséder enfin ta bouche désirée ?
Ou quel soir, descendue en silence des monts Et des forêts vers toi, dans tes bras- maritimes Viendras-tu m’emporter pour, d’avals en amonts, Balancer notre étreinte au remous des abîmes?
Aussi Y Ame Fidèle s’enchaîne-t-elle par ce serment :
Le faste ni l'attrait des villes et des terres,
Ne me feront, ô mer lointaine, t’oublier !
s’enchaîne-t-elle à l’Amie inoubliable qui trompe les attentes informulées :
Rêvant de je ne sais quel être à qui m’unir De je ne sais quel sein bon et tendre où venir Sangloter je ne sais quelles peines amères.
Et je t’évoque, toi si lointaine aujourd’hui,
Mer natale, ô ma belle et grandiose amie
Qui seule iis parfois mon angoisse endormie
Vers qui toujours mon cœur douloureux me conduit!
Toute seule devant ton flot pendant des heures,
Je voudrais promener mon silence anxieux Et puisqu’il n’est jamais de larmes dans mes yeux, M'écouter longuement pleurer lorsque tu pleures.
Ou bien parmi la nuit, le fracas et le vent A l’heure où la tempête est à son apogée,
Crier en toi, sauvage, affolée, enragée,
Les cheveux dénoués et les poings en avant.
Close cette salubre initiation, le flot du monde s’ouvre à son tour. D’énigmatiques voix d’autres sirènes y appellent, que la vierge entend sans y prêter l’oreille. Et pourtant, certes, ce n’est pas faute de tendresse exaspérée et sauvage — la pièce Y Indifférente en fait foi — ni de voluptueux apprêts, si l’on s’en réfère aux deux poèmes du
DEUX MUSES
Sommeil. Ecoutez la belle et mystérieuse pièce : Ombre :
Tes lèvres m’ont souri sur celles d’autres femmes Et d’autres bras tendus m’ont montré le chemin Mystérieux et noir que m’indique ta main,
Toi que je ne suis pas comme tu le réclames.
Et le livre aura seul mon cœur sentencieux.
Une autre ombre, masculine celle-là, sinon bien mâle, se présente à la vierge houleuse, à la jeune fille tumultueuse et troublée comme sa grande amie la Mer. Et c’est une autre mer, celle des rêveries, la mer des crises, qui l’assimile encore à l’âme lunaire d’Hamlet. Le début de ce rendez-vous spectral est plein d’un noble frisson.
Ce soir, Hamlet en deuil sort de l’encrier noir.
Il vient, me regardant jusqu’au fond des prunelles, Mettre dans mes deux mains ses paumes solennelles Et s’asseoir près de moi, blême de désespoir.
Doux prince, j’aime bien mes mains dans vos mains
[pâles,
Le glauque de vos yeux pensifs d’homme du Nord, Votre grand manteau noir, frère des manteaux d’or Où l’améthyste a mis ses fleurs épiscopales.
Le troisième nocturne creuse jusqu’à l’infini la soif de tendresse, l’avidité du virginal désir :
Mon âme s’ouvre au soir comme une fleur bizarre Qui s’évanouirait à l’heure du couchant,
Et quittant le tombeau du corps, heureux Lazare, Monte à Dieu comme y vont l'encens et le plain-chant.
Je ne voudrais alors le baiser sur la bouche,
L'étreinte me pressant l’épaule dans le noir,
Que pour me figurer un instant que je touche L’au-delà que j’adore et que je ne puis voir,
L’amant n’étant pour moi dans cette heure suprême Que mon rêve éternel subitement fait chair,
Qu’un être me donnant, l’espace d’un éclair,
L’illusion de dire à l’Infini : « Je t’aime ! »
Et cette illusion, après nombre encore d’aspirations et d’inspirations, de cantiques et d’incantations angoissés et tendres, se résout enfin dans la belle poésie Sur le Seuil, qui sert d’épilogue au livre et de conclusion au sentiment dont la dédicace l’avait déjà couronné.
Maintenant, et si discrète que doive être cette part d’investigation entre la réalité de l'existence et les opérations du Saint-Esprit poétique, n’at-on pas le droit de se demander quel peut être le regard rétrospectif de l’auteur de Sur le Seuil, vers l’étrange pièce le Bébé qui s’exprime au premier tiers du livre ? Il n’y en a pas de plus belle dans tout le recueil, tant pour la cruelle amertume du sujet que pour son expression adéquate. C’est l’amère rêverie suggérée par la présence de la
Poupine idole ayant pour sceptre le hochet,
à celle qui
Ignore le frisson des amours maternels.
Mais ce n'est qu’une douloureuse apostrophe à
«EUX MUSES
la vie décevante, inharmonique et brutale ; à la vie, « ce pèlerinage à la mort », comme l’appelle Léopardi, et, pour cela, pleine de ces délices empoisonnées dont s’intoxique l’âme des Hamlets. Mais notre jeune Hamlet en mante n’est pas sans dédier aux berceaux des regards moins farouches. J’en veux pour preuve ce passage dans Y Hommage :
C’est aussi toi qü’auguste et sage et dtmee, Ô l'eninie, Consacra la maternité.
Hommage , l’odë entre toutes éloquente en l’honneur de celle qui prête à Hamlet sa « presque nudité sombre » (selon l’expression de Mallarmé), sa voix d’or et sa tête dorée.
Il me semble — et je le dis à la louange de l’idole, comme à celle du thuriféraire — que l’avenir, perplexe entre tant d’hommages rendus à Sârah Bernhardt, de portraits hyperboliques ou inégaux tracés d’elle, se prononcera en faveur de ce chant passionné et respectueux, au-dessous duquel se dessine la génuflexion de 1 orant, en même temps que s’éploient tout autour les ailes de la renommée.
Ce sont des strophes à graver sur du marbre, une épitapTie digne, une épigraphe synthétique, à la hauteur d’une telle vie. Quelque chose comme le Trônant pulchrefaciendo de la grande artiste ; une sorte d’amplification et de modilication, à la millième puissance, de ce saltavit et plaçait qui émut Michelet, qui se lit sur une pierre d’Antibes, et demeure comme le schéma tou-
chant de la carrière même des plus radieux interprètes.
C’est une apothéose à la fois magistrale et succincte de l’art et de la personne de Sarah, que ce morceau lyriquement descriptif. Mais d’autres effigies innommées, de la grande artiste, se révèlent au cours d’autres cantates, lorsque se dissipent un peu les spirales de l’encensoir secret dont le feu est à peine distinct du foyer des opales ignées.
J’ai plusieurs fois eu l’occasion de dire l’intérêt que m’inspire la rencontre de filons étrangers dans l’œuvre neuve et personnelle, la garantie de tradition et de durée qu’ils lui confèrent, à mon sens. Aussi est-ce pour moi plus qu’une joie, un réconfort, d’entendre cette jeune fleur honfleuraise s’écrier :
Que je voudrais pouvoir entre mes lira s normands, Prendre en pleurant ma mer et ma terre natales!
en un élan qui me rappelle celui-ci de cet autre grand Normand, Gustave Flaubert : « Et il y a des endroits de la terre si beaux qu’on a envie de les serrer contre son cœur ! »
La chute de cet alexandrin « nous, ces fous » n’apporte-t-il pas comme un écho de Sagesse et de Verlaine, auquel la pièce Panem nostrum n’est pas non plus sans faire penser, furtivement ?
Le filon de Baudelaire est plus sensible avec cette terrifiante apostrophe à la Mort :
O toi la fiancçe éternelle et sans joues !
deux muses
Il s’accuse dans ces curieuses Litanies Féminines, que n’aurait pas reniées, et dont se serait enorgueilli l’auteur des Litanies de Satan , mais auxquelles la voix d’Eve prête des accents plus aigus. N’est-ce pas une ingénieuse rouerie de piété, en même temps qu’une paradoxale formule de prière, que cette invite à la sainte Vierge d’abaisser ses yeux sur les plus perverses des misères de la femme ?
Pour qu’elle veille mieux le sexe dont je suis.
Quant à ce qui est de Baudelaire (je crois à ces transsubstantiations animiques et locales), comment son génie aurait-il pu ne pas agir sur cette (leur de ce Honlleur où, des jardins fermés et des chambres closes de la villa Aupick, l’âme du maître des Fleurs du Mal s’épanche sur la petite cité, se communique avec prédilection à la Muse fraternelle ?
Mais, je le répète à dessein, puisque la mauvaise foi pourrait en aiguiser des malentendus, loin de tenir de tels alliages pour diminuants , ils m’apparaissent comme des gages de vigueur et de durée, et portent en eux, pour l’œuvre originale qui s’en fortifie inconsciemment, desjustilications d’autorité d’où résulte l’autorité propre.
Mais c’est à elle-même, à elle seule, l’autlioress d 'Occident, qu’appartiennent, entre beaucoup, entre tous, des vers tels que ceux-ci :
Je t’apprendrai l'horreur de l’oubli sur la tombe, Seconde mort à qui nul n’échappe ici-bas ;
PROFESSIONNELIÆS BEAUTES-
et la subtilité de ce dédoublement :
parmi la pureté du matin triomphant Je vais, le souvenir encor si frais dans lame Du temps où je n’étais qu’un embryon de femme,
Qu’il me semble donner la main à quelque enfant.
C’est de tels vers quelle tire avec justesse, avec justice, le droit d’écrire et de s’écrier dans
un orgueilleux pressentiment :
Mon Génie est en moi, profond et solitaire;
Emplissant ma journée et ma' veillé nocturne Comme une flamme dont, vestale taciturne,
J’attise le foyer dans l’ombre et le mystère.
Il est le dieu jaloux, le gardien soucieux
Qui me dit dans mes maux qu’il ne faut pas mourir,
Dans mes tentations, qu’il ne faut pas faillir
Et dans mes vanités qu’il faut le servir mieux.
Il est le dieu plus grand et plus beau que moi-même Dont mon cœur est l’autel, dont mon cœur est le temple Mon être trop étroit pour ce souffle trop ample Est las de contenir sa présence suprême.
C’est un dieu qu’on ignore et qui me survivra Peut-être, ainsi qu’à toi, foule où s’en vont mes pas,
O foule d’aujourd’hui qui ne nié connais pas,
Grande brute à qui nul alors ne pensera !
C’est le tour de quelques réserves qui sont d’ailleurs plutôt des appréciations personnelles, un peu réfractaires et pédagogiques. Elles ne feront que mieux ressortir la sincérité de l’éloge. Certains néologismes me semblent hérisser inutilement le vocabulaire de notre poète. Si j’admets, sans 1 admirer beaucoup, le vent « rudoyettr
DEUX MUSES
d’arbres », j’aime encore moins le « carillon tombeur de grosses notes ». Les verbes bouler et rauquer, appliqués à la grande amie, la Mer, ne sont pas non plus de mon goût. Quant a ce qu’on appelait autrefois l'hiatus (bien des gens ne savent plus ce que c’est), on en abuse, selon moi. Du sort qui fut fait au -trop fameux « folle que tu es ! » de Musset, nombre de rimeurs ont conclu qu’il ne valait de faire des vers que pour entrechoquer le plus possible de voyelles. C’est exagéré. La résultante est que de vrais artistes n’y prennent plus garde; et, selon moi, Mmos de Noailles et Marchais n’en sont pas assez exemptes. Quoi qu'on puisse dire, l’hiatus ne sera jamais que supportable. Un exemple : l’ombre des grands peupliers
Descend sur la falaise et s’allonge en la Mer,
Où tremble ainsi, eux si lointains, leur faîte vert,
Il coûtait peu d’écrire :
Où tremble ainsi, d’eux si lointains, le faite vert.
Et c’était sans doute préférable.
Et maintenant voici se dresser au bout du parallèle, (pourquoi ? mais d’ailleurs, qu’importe?) l’hydre à deux têtes, deux têtes charmantes, de la dangereuse, la fastidieuse, l’inutile, l’inévitable comparaison, avec, en conclusion, les préférences
de chacun. Subissons-les, sans en avoir souci, sans y prendre garde. Le sujet est de plus d’envergure qu’une distribution de prix, ou même de palmes.
Au reste, pour quelques points de contact, que de différences entre ces deux Muses ! La juvénile, l’antique Bittô qui, sans se laisser transfuser une goutte de notre sang racheté, effeuille les roses d’Anacréon, rythme les pas de Bathylle et les poses de Septentrion, sur le seuil même de cette fosse en laquelle elle croit et qui lui offre, en échange, le sourire de la Nature, l’embrassement de la Terre, avec leur finale transsubstantiation dans la vie universelle. Trop experte pour consumer son encens sur l’autel des Olympiens en déroute, trop païenne pour frapper sa poitrine dans le sanctuaire du renoncement, dans les cryptes de la pénitence, elle chante son hymne aux jardins, et plutôt que de laisser déconcerter la blanche et mélodieuse paix sur laquelle elle a voulu régler les cadences de ses roseaux et les plis de sa chlamyde, s’en remettant à l’unité du néant d’harmoniser ceux-ci et celles-là dans la profondeur du tombeau et dans la diffusion de la matière, elle hausse les premières jusqu’à la gloire de l’éternel oubli, elle sculpte les seconds jusqu’aux flexions de l’éternel linceul.
Combien l’autre nous apparaît plus doulou- • reuse, pour avoir entendu la voix du « divin chemineau » dont les tables s’accordent mal au testament de Leucade, que transmirent dans les embruns, à cette nouvelle Sapho, les vagues qui se
DEUX MUSES
souviennent ! Mais, ces vagues, ce sont les sœurs de celles dont sainte Hélène apaisa la fureur, en y lançant, jadis, un des clous du Calvaire. La Muse marine nous l’a dit, elle sent gronder en elle l’élément salin dont sont faites aussi les larmes. Mais c’est une mer rachetée qui, selon son expression, houle ainsi dans son cœur ; une mer baptisée par le contact auguste et douloureux d’un instrument de supplice ; une mer qui ajoute les larmes ensanglantées de la Passion aux dyonisiaques fureurs des passions mal calmées.
Dieu nous garde, les dieux nous gardent d’élire une voix parmi ce duo ineffable, plutôt que de laisser, en leur chant alterné, l’une d’elles nous apporter dans sa tunique, comme elle le souhaite, le sourire des jardins hellènes, le soupir des champs latins ; cependant que l’autre, entr’ouvrant cette cape, cette mante, cette robe monastique dont souvent son vers la revêt, nous crie, non plus de ses roses, comme la traductrice de Saadi (1) ; mais de ses goémons :
Respires-en sur moi l’odorant souvenir !
Mais que, pour chacune d’elles, notre recon: naissance adaptée, offre à celle des Vergers, un brin de mélisse où s’irise une perle de rosée ; à celle des vagues et des varechs, une algue où blanchisse un pleur d’écume !...
(1) Mme Yalmore.
LE DOCTEUR-ES-NUITS
(docteur mardrus)
Le Docteur Mardrus m’a fait l’honneur de me dédier le quatorzième volume de sa traduction des Mille et une Nuits. Il l’a fait en ces termes harmonieux, dont je connus, plus tard, qu’ils étaient bienveillants : liai amiri s-scharifi — oua s-schalabï z-zarifi — oua' s-schaëri s-schahiri — Sahebï n-nassabi oual hassabi — Sicli Robert ben Montesquiou ben Artagnan al Fezensaki. — Ce qui veut dire, à peu près (je suis, à la fois, content, et confus de faire mieux que le supposer) : A l’émir, le chérif, le jeune homme très poli, le poète, l’illustre, véritable quant aux ancêtres et quant au caractère, etc...
Partout, au monde, mais, je crois bien en France, plus que partout, on s’habitue aux prodiges. Un éclat fulgurant, mais rapide, fait fête aux découvertes, aux inventions ; mais, dès qu’elles ont acquis leur droit de cité, c’est à peine si on les salue au passage, à chaque nouvelle rencontre. Ce sont de vieilles connaissances pour
ro
lesquelles on n’a plus à se gêner. On se souvient de l’alleluia et de l’allégresse qui accueillirent la toute dernière trouvaille, celle du radium. Un corps simple, rien que cela ! Qui s’en soucie aujourd’hui, sauf ceux que cela regarde? C’est bien ainsi. Les autres ne font que gêner.
Ceux que cela regarde procèdent de même à l’égard d’une avant-dernière trouvaille, la traduction dont je parle, dont je veux reparler. Un corps compliqué, celui-là ; mais de combien de prestiges !...
Je me garderai bien de dire : on oublie trop ce que le Docteur Mardrus a fait pour notre littérature ; mais je dirai : on ne s’en souvient pas assez. N’est-il pas inouï qu’il ait fallu attendre • jusqu’à l’an de grâce 1900 pour plonger, sans plus de déguisement s, au cœur même de ces nuits lumineuses? Certes, ce n’est pas une offense à Galland que de parler ainsi, bien au contraire, puisque c’est le tenir pour ce qu’il fut, un créateur plutôt . Mais enfin, Baudelaire nous en a formulé la leçon, dans la préface de ses Poèmes en Prose ; faire mieux que ce qu’il s’était proposé lui semble une sorte de faillite. Créer, quand on devait traduire, est encore une façon de trahir. Donc, lointain est ■le rapport entre le texte oriental et la soi-disant traduction qui, jusqu’à ce jour, nous en avait été offerte. J’en fis moi-même la constatation, quand, ayant voulu me rendre compte de certaine description de costumes dans l’Histoire de Scliems- Eddine et Nour-Eddine, je m’aperçus que le texte français n’en portait pas de trace. Il y a de cela
LE DOCTEUR-ES-XUIT6
des années. Je dus avoi r recours à une traduction anglaise, celle-là plus véridique, et non sans mérite, mais dont le coût était fastueux, et dans laquelle le côté érotique du livre semble développé outre mesure.
Mais, enfin, Mardrus vint, et le premier en France !...
Chacun des volumes de cet admirable ouvrage, dont l’ apparition fut acclamée, ainsi quelle le méritait, fut, on le sait, placé par celui que j’appelle le Docteur-ès-nuits, sous le dédicatoire vocable d’un ami savant ou artiste. Il me semble que chacun d’eux devrait, en retour, essayer un commentaire personnel du tome qui lui est attribué ; et quand la dernière série aurait paru, de ces merveilleux contes, on pourrait y joindre le recueil de ces gloses.
Oserai-je dire : pour en donner l’exemple, je veux attacher le grelot? Puisse-t-’il résonner de façon harmonieuse !
îjî
Le quatorzième volume de la traduction des Mille et une Nuits, par le Docteur Mardrus, contient quatre contes : Les rencontres cl' Al-liaschild sur le pont de Bagdad, Y Histoire de la Princesse Suleika, les Séances charmantes de V Adolescence nonchalante et l 'Histoire du Livre Magique. Mais chacun cl’eux se subdivise en une infinité d’histoires.
Dès le début du premier conte, nous voyons
PllOFESSIOXXEELES BEAUTES
Al-Raschild rencontrer successivement, au cours de sa promenade, un mendiant aveugle qui requiert un soufflet, en guise d’aumône ; un second mendiant estropié, un elieik généreux, un étranger suivi de musiciens, et un cavalier maltraitant sa monture. Le calife ne doute pas que l’histoire de chacun de ces personnages ne soit intéressante, et l’invite à la raconter. Les énigmes s’expliquent à la satisfaction générale, sans oublier celle du lecteur. La monture maltraitée, se trouve être l’épouse même du cavalier, qui, sans le savoir, l’a choisie imprudemment dans l’ordre des goules, (aventure plus commune qu’on ne croit en matière matrimoniale). A la suite d’épisodes terrifiques et délicieux, l’époux infortuné dompte enfin sa compagne la jument, qui, sous cette nouvelle forme, lui rend de véritables services. Récit, en somme, fort moral, audessus duquel on pourrait inscrire en épigraphe la maxime de La Rochefoucauld : « Il est de bons mariages, mais il n’en est pas de délicieux. »
L’histoire de l’étranger suivi de musiciens est encore une aventure matrimoniale. L’homme fut tout d’abord bûcheron, mari d’une mégère, qu’il jette dans un puits, pour s’en débarrasser. Puis, croyant la sauver (par excès de délicatesse), il délivre, à sa place, un génie qui l’aide, de par ses prodiges, à contracter de nouvelles unions plus fortunées.
L’histoire du Cheik généreux est beaucoup plus belle. C’est l’histoire des destinées, des chances, de la veine. Deux amis devisent et dis
LE DOCTEUR-ÈS-NUITS
cutent. L’un d’eux prétend cpie les pauvres demeurent pauvres, faute d’une aumône assez forte pour leur permettre de tenter et réaliser fortune. L’autre affirme, au contraire, cpie la chance est tout; et le sort lui donne raison. Un indigent reçoit de ces deux amis une somme cpi'il cache dans son turban. Un aigle fond sur lui et lui enlève cette coiffure, avec l’or qui y était renfermé. Un autre don d’argent n’est pas plus heureux. Caché, cette fois, dans une jarre de son, il devient la propriété d’un passant à qui on l’échange par mégarde. Alors, pour continuer l’expérience, les deux hommes offrent au même malheureux un morceau de plomb sans valeur appréciable. Il rend pourtant service à un pêcheur à qui son nouveau possesseur l’abandonne. Et ce pêcheur reconnaissant lui offre à son tour le plus beau poisson de sa prise. Il contenait un diamant dont la vente enrichit d’une fortune l’indigent mieux servi, cette fois, par un hasard heureux que par le don même des richesses. La grâce de cet enseignement apparaît, dans le récit, pleine de charme et de profondeur.
Le maître d’école, qui suit, n’est qu’un pitre assez grotesque. Déjà, ils étaient ainsi. Ses élèves en font justice. Que n’en avons-nous agi de même, quand nous étions écoliers !
L’aveugle qui requiert un soufflet, pour se punir rétrospectivement de son avidité et de son ingratitude, s’il n’est pas plus digne de notre pitié, mérite du moins de nous intéresser et de nous instruire. Guidé naguère, avant son infor-
jC) PROFESSIONNELLES BEAUTES
tune, par un charitable derviche, vers une caverne pleine de trésors, il ne se contente pas de la généreuse part de ces richesses que le saint homme lui avait reconnue ; mais d’exigence en exigence, chaque fois satisfaites, il finit par contraindre son bienfaiteur à lui abandonner un mélange dans lequel l’ambitieux opiniâtre puise une cécité irréparable.
L 'Histoire de la Princesse Suleika ne se subdivise point. Elle est plus gracieuse. C’est celle d’un jeune homme de Damas qui va chercher fortune dans le pays de Saadi. La faveur d’un vizir 1 introduit dans le palais du roi. Demeuré nuitamment dans les jardins, il y fait la rencontre de la fille de ce prince, laquelle, entourée de ses compagnes, se divertit avec le bel Hassan. Ils s aiment, se le prouvent, et à la suite de bien des traverses, finissent par rencontrer le bonheur.
Les Séances charmantes de U Adolescence nonchalante contiennent douze petits récits dont le premier est sans doute, le plus réjouissant, et la perle du recueil. Jugez-en. Il a pour titre : « Le jeune garçon à la tête dure et sa sœur au petit pied. »
lous deux sont nés d’honnêtes parents qui meurent en recommandant à leur fille de ne jamais contrarier son frère. Ce dernier commence par incendier leur demeure, « contenant et contenu ». Il massacre les fils de l’hôte qui les recueille, et il le lèse grossièrement. Enlevés par un oiseau géant, dont l’intervention les sauve d une mort certaine, due à la vengeance du père
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ÜMMÜU
LE DOCTEUR-ES-NLTITS
offensé, l’incorrigible garçon n’en agit pas avec plus de retenue à l’égard de son sauveur emplumé, cpii le laisse tomber au fond de la mer, en compagnie de l’infortunée jeune fille, fidèle à la recommandation paternelle. Encore une fois hors de danger, ils délivrent d’un fléau le royaume qui les accueille, et dans lequel ils rencontrent enfin félicite et honneurs. Rien d’élégant et de divertissant, en cette séance, comme la fierté de ce jeune garnement, qui obéit à sa destinée de témérité chanceuse et de hardiesse finalement victorieuse. Rien de touchant comme la docilité résignée de la sœur, pourtant craintive, finissant par trouver sa récompense dans son obéissance au vœu de ses morts respectés.
Le Bracelet de cheville contient un prototype de la Cendrillon de Perrault et de la Finette Cendron de Madame d’Aulnoy. C’est un petit pot magicien qui accorde à la jeune fille toutes les parures qu’elle lui demande; et c’est un bracelet de cheville qui joue le rôle de la pantoufle de vair qui l'a remplacé, et dont on a fini par faire une pantoufle de verre. Les deux sœurs envieuses étaient de la création de ces gentils mythes ; elles survivent dans les adaptations successivement essayées, et réussies de ce joli conte ; et je crains qu’on ne les retrouve encore dans quelques familles.
I j Histoire du houe avec la fille du roi, fait double emploi avec celle qui suit : Y Histoire du fils du roi avec la grosse tortue. Encore deux rêveries fatalistes. La première nous montre les
trois filles du roi s’eu remettant à l’envol de leur mouchoir, qu’elles lancent d’une fenêtre du palais, de se poser sur la tête d’un jeune mâle privilégié, et de le désigner ainsi pour leur époux. Malgré le malheur apparent de la plus jeune des trois sœurs, qui se trouve ainsi devoir épouser un houe, la suite de l’aventure prouve que cette princesse fut, en réalité, la favorite du destin, le bouc se trouvant tenir à la fois du houe et du prince, deux conditions de bonheur pour une fiancée ardente et orgueilleuse.
Dans la séance suivante, nous assistons à un renversement des termes par une transposition des sexes. Ce ne sont plus des mouchoirs jetés, mais des flèches lancées, et, cette fois, par des princes, qui doivent décider des unions. L’épouse ainsi marquée, pour le plus jeune des trois prétendants, se trouve être une grosse. tortue dont l'écaille recouvrait, heureusement, une jeune femme dont l’esprit agrémente d’épisodes ingénieux les nuits qui lui sont consacrées.
La Fille du vendeur de pois chiches, libère par sa malice et par sa finesse, elle-même et les siens, des persécutions du fils du sultan. Et le jeune homme, finalement vaincu, par tant de grâce, unie à tant de ruse, finit par épouser la fille du vendeur de pois chiches.
Le Délieur rend, sans le savoir, à une jeune épouse inconsolable d’un premier divorce, le service de la rejeter aux bras de son ancien époux qui, lui «ne peut plus se remarier avec sa première épouse, si un jour il lui en prenait envie, à moins
LE DOCTEUR-ES-NUITS
que son épouse ne consomme un nouveau mariage avec un second mari qui, à son tour, la répudie ».
Le Capitaine de Police, a toute l’allure d’un conte de La Fontaine, un Cuvier quelconque. Un vieux Kurde devient l'époux d’une jeune « vierge dodue et blanche », qui ne tarde pas à le codifier avec le fils d’un bouclier. Mais elle s’y prend si bien que son mari n’y voit que du feu et que la séance finit ainsi, parlant de cet heureux infortuné : « Kurde il était et Kurde il resta. Et c’est pourquoi il ne comprit jamais rien du tout à cet incident , »
La séance suivante .intitulée, Quel est le plus généreux ? nous offre, au contraire, des pages d’un charme biblique. Deux jeunes gens s’aimaient. Hélas ! comme il arrive, leur union rencontre des obstacles, et la désolée jeune fille se voit contrainte d’épouser un cheikh digne, mais âgé. Or, ce dernier, « la nuit de la consommation » trouve sa femme si affligée qu’il lui demande, et obtient d’elle, l’aveu de sa passion contrariée. Alors, cet homme respectable lui parle ainsi : « Lève-toi donc, ô mon épouse d’un moment, et avec mon consentement et de mon plein gré, va trouver celui qui a sur toi des droits plus réels cpie les miens et donne-toi à lui librement. Lève-toi et va consoler ton ami qui doit te pleurer comme on pleure les morts. »
Cette phrase ne semble-t-elle pas nous apporter comme un écho des plaintes que, plus tard, dans Tristan, doit proférer le roi Marke ? Toutes les
créations de l’esprit communiquent ; elles viennent de tètes pensives et de cœurs sensibles qu’unissent la chaîne des passions et le lien des rêveries. Donc, la belle s’éloigne, et, comme elle est parée, elle « tombe entre les mains des voleurs » ainsi que le voyageur secouru par le bon Samaritain, qui, dans ce cas, nous apparaît sous les traits du voleur en personne. Encore une parenté entre ces conceptions orientales. Puis, comme elle raconte son histoire au larron qui lui fait obstacle, le désir de se montrer généreux, l’enflamme à son tour, et l’incite à conduire luimême, vers son amoureux, notre tendre colombe. Voilà nos gens rejoints. Mais le premier émoi passé, la générosité l’emporte encore ; ces deux enfants viennent se remettre aux mains du vénérable cheik, lequel s’obstine à consommer leur félicité. L 'Impérieuse Bonté, des Rosny, ne tientelle pas un peu de cette impérieuse générosité, dans sa donnée initiale?
Le Barbier émasculé pourrait également s'intituler : du danger (même pour ceux qui les empochent) de donner de trop forts pourboires. Un jeune seigneur, en train de se faire faire la barbe, reçoit un mot de sa maîtresse qui le mande sans retard. Dans sa joie, il s’élance àdemi-rasé, mais non sans répandre force largesses. Le coiffeur en conclut à la fortune et à la libéralité d’un tel client, qu’il poursuit, et compromet, au point de s’exposer lui-même à l’opération, celle-là plus complète, qui donne son nom au récit.
Faïrouz et son épouse pourrait aussi bien, pour
LE UOCTEUR-ES-NUITS
la première partie de F aventure, s’appeler Urie et son épouse. Qu’on en juge par ce début : « On raconte qu’un certain roi était assis, un jour, sur la terrasse de son palais, prenant l’air, et s’égayant les yeux par la vue du ciel sur sa tète, et des beaux jardins à ses pieds. Et son regard rencontra soudain sur la terrasse d'une maison située en face du palais, une femme dont il n’avait jamais vu la pareille en beauté. Et il se tourna vers ceux qui l’entouraient et leur demanda : cc A qui appartient celte maison? » Et ils répondirent : «A ton serviteur Faïrouz. Et celleci est son épouse! » Alors il descendit; et la passion l’avait déjà rendu ivre sans vin, et l’amour était dans son cœur. » Alors, ce roi, qui pourrait aussi bien s’appeler David, envoie son serviteur, sinon à la guerre, du moins en course, et va rendre visite à cette autre Bethsabée. Mais l’aventure finit plus moralement que dans la Bible. L’épouse vertueuse revient à son époux, sous l’oeil du roi repentant.
Enfin, la dernière des douze séances, La Naissance de L'esprit est toute à la gloire des enjôleuses (on dirait aujourd'hui des entôleuses). Ce sont trois d’entre elles qui se chargent, par leur malice, de l’éducation d’un fou de Syrien, qui, lui, ne demande pas son reste.
Si tel fugitif détail nous rappelait tout à l’heure la belle parabole de « l'homme allant de Jérusalem à Jéricho » ; si l’histoire de Eaïrouz nous a paru conforme à celle d’Urie, /’ Histoire du Livre Magique , le dernier des cjuatre grands
contes qui marquent les subdivisions de ce quatorzième volume des Mille et une Nuits, de Mardrus, nous semble, par plus cl’un point, parente du livre de Job. Lequel de ces deux récits a inspiré l'autre? Ce n’est pas à nous d’en décider. Examinons seulement par quels points ils se touchent.
Si le livre dont il est question joue un rôle prépondérant dans cette belle histoire, c’est surtout parce cpi'il lui donne naissance et qu’il la conclut; mais, à vrai dire, presque uniquement pour cela. Car tout le reste de l’événement demeure parfaitement étranger à ce singulier bouquin, dont le mystère qui l’enveloppe ne constitue pas le moindre mérite.
Un soir pesant, pour vaincre l’ennui de son maître, le calife Haroun-al-Raschid, Giafar, son vizir, lui tient ce beau discours : « O émir des croyants, quand notre âme ne veut s’égayer ni par la beauté du ciel, ni par les jardins, ni par la douceur de la brise, ni par la vue des fleurs, il n'est plus qu’un remède, et c’est le livre. » — Or, suivant ce conseil, le calife « mit la main sur un très vieux livre qu’il ouvrit au hasard. — Et voici que soudain il se mit à rire tellement qu’il se renversa sur le derrière.
— Puis il reprit le livre et continua sa lecture, et voici que des larmes tombèrent de ses yeux. . . »
— Alors, Giafar, surpris cl’un tel événement, se permet d'interroger son maître sur ce qui peut en être la cause. Incle irœ. Le calife s’emporte jusqu’à cette sommation : « Je t’ordonne d’aller
LE DOCÏEUR-ÈS-NUITS
chercher quelqu’un qui puisse me dire ce qu'il } a dans ce volume depuis la première page jusqu'à la dernière. Et si tu ne trouves pas cet homme-là, je couperai ton cou, et te montrerai alors ce qui m a fait rire ou pleurer. »
L infortuné vizir comprend qu’il n’est plus pour lui de salut que dans la fuite, et la dirige vers Damas. Il y fait la rencontre d’un homme riche et vertueux, Attaf, qui l’y traite avec une incomparable amitié, et réalise une figure de ce sentiment d’une beauté sans égale. Il faut lire, et admirer toute l’histoire de ces « deux vrais amis » selon la formule de La Fontaine. Après :n °^r épuisé à 1 égard de son hôte toutes les ressources de l’hospitalité, — jusqu’à lui abandonner sa femme, le généreux Attaf, dont sans doute Allah veut éprouver le mérite, comme Jéhovah expérimente celui de Job, tombe dans une misèi e à laquelle peut , seule, être comparée celle de ce modèle de toutes les infortunes. Il les surmonte et la féerique narration finit, aussi heureusement que le récit biblique, par le retour du juste à son état prospère. « Quant à ce qui est du livre magique... il n’en fut plus question... et Gialar se garda bien d’amener la conversation sur ce sujet-là. b
Certes, ce Livre Magique, ce pourrait bien être, à nos yeux, les divines Elf-lila-ou-lila, les Mille Nuits et une Nuit, elles-mêmes. Elles représentent cela, pour nous, dans l’admirable et littérale version que nous en donne enfin le Docteurès-nuits. Rendons à chacun ce qui lui appartient .
Perrault s’est approprié, pour les faire magistralement siens, quelques-uns de ces mythes. Galland a trahi en traduisant, a séduit, en trahissant. Quant à la d’Aulnoy, c’est une autre affaire, elle a pillé tout le monde, avec beaucoup de grâce, et son génie propre. Flaubert l’admirait; c’est un bel éloge, Fdle le mérite. C’est un Saint- Simon femelle qui se sert du mythe pour critiquer le Monde. A la lin de son interprétation de Cendrillon, lors de l’essayage de la pantoufle, elle place cette phrase, qu elle dédie sans doute à quelques-unes de ses amies : « Les dames de la Cour se firent décrasser les pieds pour les avoir plus petits. »
Mardrus seul est lidèle; France l’admire; léloge n’est pas moins beau. Et si quelque éternel incrédule se permet encore, et toujours, de douter, et de dire : « Il en invente!.. » le spirituel Docteur-ès-nuits ne manque pas de répondre : « Je voudrais bien!... »
LE PERVERS