AUBREY BEARDSLEY
Presque toujours j’ai cru devoir donner pour titre à l’Essai dans lequel j’étudiais l’œuvre d’un artiste, le qualificatif ou le surnom qui me paraissait le mieux résumer l’esprit de cette œuvre. C’est ainsi que j’intitulai L'Apôtre, le chapitre consacré à Hello ; et que j’appellerai Le Mystérieux celui qui traite de Whistler. Usant du même procédé à l’égard du dessinateur singulier qui fait le sujet de ces quelques pages, aucune désignation ne me semble devoir le définir avec plus d’exactitude et de subtilité que celle contenue dans ce mot : Le Pervers, encore que j’élimine, moins volontairement que forcément, de l’étude et de la description que je fais des troublantes images qu’il nous a laissées, tout ce qui en constitue la perversité immédiate et la corruption réelle. En effet, cette œuvre contient, je me le laisse dire, toute une partie (on m’affirme, la majeure, sinon la meilleure partie) uniquement
dédiée à la représentation de sujets du genre de ceux qui peuplent, à Naples, le Musée secret, et en constituent le honteux honneur. Certes, l’étrange artiste a du (je fais mieux que de n’en pas douter, j’en suis convaincu, et même, je me l’imagine en partie) rajeunir aigrement et àprement, avec une fantaisie aussi ingénieuse que raffinée et rare, tous les anciens mystères et les vieux mythes de l’antique lubricité et de la combinaison érotique. Si le huitième péché capital que rêvait Gautier dut, un jour, trouver un inventeur, nul ne me paraît mieux apte à nous rendre ce service que ce dessinateur curieux ; mais tout ce côté de son œuvre s’est jusqu’à ce jour obstinément refusé à mon étude. Un collectionneur américain, lequel possède ces pages défendues, m’ offrit de les examiner ; j’en fus empêché, et le regrette infiniment. Un de mes amis en détient quelques-unes ; mais il habite l’étranger et je n’ai pu les joindre encore. Me voici donc, partiellement, dans la situation d’un homme qui aurait à décrire l’œuvre de Rops, et qui n’en connaîtrait que la région visible; avec cette différence, heureusement, que, chez l’artiste belge, cette région visible de son œuvre n’offre que peu d’intérêt, tandis que, chez l’artiste anglais qui va nous occuper, cette région-là nous allèche déjà de l’intérêt le plus attachant.
Cette figure m’ayant paru devoir faire partie du groupe que je rassemble dans ce volume, je décide d’en étudier ici tout ce qui se révèle à moi. Quant aux plans restés dans l’ombre, je me ré-
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serve d’en parler plus tard, quand il m’aura été permis d’en relever les voiles.
Des personnalités qui m’attirent et m’attachent, et sur le compte desquelles il me plaît d’écrire, la biographie m'intéresse peu ; et les « mots n’arrivent aisément » que pour exprimer ce qui passionne. La sécheresse de ce qu’elle m’offre est, pour moi rebutant et je la repousse. Certains esprits catégoriques, au contraire, s’accommodent à merveille de cette exactitude et de ces faits. Je les abandonne donc à leur aptitude et m’en remets à leur compétence. Quant à moi. je me contenterai de dire, pour les personnes que réjouissent ces sortes de détails, qu’Aubrey Beardsley était Anglais, qu’il naquit en 1872, et mourut, avant la trentaine, en 98. Je m’en souviens, j’arrivais à Monte-Carlo quelques semaines après cette mort qui venait d’avoir lieu dans le voisinage, à Menton, des suites de la phtisie. J’en fus vivement impressionné. Je n’avais fait qu’entrevoir quelques planches de ce notateur bizarre. Peu de temps après, je pris connaissance de ce qu’il y a d’immédiatement accessible dans ce qu’il nous a laissé : deux livres de cinquante dessins ; le premier et le dernier ouvrage d’Aubrey Beardsley.
Dieu me garde, entre autres travers, parmi ceux dont on me voudrait affubler (j’ai assez des miens), de paraître jamais vouloir apprendre, ou révéler, quoi que ce soit, à qui que ce soit. C’est moins le ridicule incontestable de telles évangélisations et de semblables professorats, qui doit
nous en éloigner que leur inutilité, leur inélégance. Il y a des personnes cpii non seulement ne peuvent pas, mais ne doivent pas être persuadées. Leur persuasion, d’ailleurs heureusement impossible, serait un déshonneur pour la cause au profit de laquelle s’accomplirait cette regrettable victoire. Le vrai honneur, le seul plaisir, c’est de chercher et de trouver, avec d’autres fidèles, de nouvelles raisons d’admirer des choses que l’on appréciait déjà.
Je ne prétends donc instruire personne de l’existence de ce mort. Je souhaite seulement de m’entretenir de lui, avec quelques-uns de ceux qui le connaissent ; et d’examiner, avec eux, par quels fils mystérieux nos cœurs sont liés à ses conceptions inquiétantes.
C’est donc avec ceux-là que je veux, que je vais feuilleter ce premier et ce dernier ouvrage où se projettent les fantaisies (dirons-nous les fantasmagories ?) d’un rêve, charmant parfois, d’un cauchemar souvent angoissant...
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Au moment d’en aborder la description, je me sens pris de beaucoup d’hésitation, et d’une crainte assez vive d’y réussir mal.
En tête de ce premier volume, deux portraits de Beardsley, d’après de ses photographies, nous présentent un jeune homme au visage glabre, aux traits accusés, au nez en bec proéminent d’oiseau, à la lèvre inférieure sensuelle
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et dédaigneuse, à la coiffure soigneusement arrangée en bandeaux féminins et en frange. Le premier de ces deux profils s’encadre dans les deux mains simiesques. L’autre regarde d’en dessous. Tous deux ont quelque chose de funambulesque en même temps que de douloureux. L’inspection rapide de ces deux images sommaires, y découvre tout d’abord du pitre et du lad ; mais combien la nature ne devait-elle pas y ajouter de nuances, dans lesquelles s’indiquait ou se trahissait tout ce qu’il devait faire courir par ses dessins de frissons nouveaux et communicables!
Les premiers dessins paraissent avoir été impressionnés par Burne-Jones. Ils sont mauvais, dénués d’intérêt complètement. Ce sont de vagues Persées, plus ou moins empruntés à des séries du Maître de La Grange. Puis, il semble que, tout d’un coup, vienne à l’esprit de cet imitateur ingénu, d’enjoliver plus qu ingénieusement, des compositions similaires. C’est alors qu’il illustre d’une vingtaine de dessins la Salomé d’Oscar Wilde. A des figures toujours inspirées de celles du peintre de Cophetua, mais plus compliquées encore, se mêlent des flores impossibles, toute une ornementation de ferronnerie vrillée, dans laquelle il entre du Durer, du Morris, et du maître d’écriture. Néanmoins une originalité se trame de tout cela. A ces réminiscences se mêlent déjà les accessoires cbers à l’artiste, qui reparaîtront en beaucoup de ses compositions, les distingueront et feront reconnaître, les rendant tout à fait siennes : des loups de velours
tailladés bizarrement sur des visages enlevés en blancheur; des houppes à poudre de riz reproduites duvet à duvet, et surtout de grands cierges aux flammes en langues de feu, au-dessous desquelles, dessinées avec un soin infini, pleurent et coulent de longues larmes de cire. Certes, à ce moment, Beardsley représente bien un type distinct et distingué de cette famille d’esprits dont Gautier affirme justement qu’ils seraient obligés de se travailler beaucoup pour èti'e ce que l’on appelle simples. Ils ont leur simplicité à eux, qui est naturellement contournée, chantournée, contorsionnée.
La nature ne semble pas fournir grand’cliose à Aubrey Beardsléy ; ses portraits front life, de Verdi, île Ferry, de Réjane et autres, sont presque puérils, et ses croquis directs pris dans les théâtres ou ailleurs, ne valent pas mieux. A son égard, c’est une trahison, ou une maladresse de les avoir publiés. Pour nous, c’est un renseignement précieux. Ils nous révèlent, en effet, les procédés de travail, le mode de production de ce producteur extraordinaire qui, rentré chez lui, tirait évidemment parti de ce butin médiocre, déformait naturellement, et volontairement ces silhouettes humaines, et les accommodait en ces sortes de fantoches macabres et gracieux qui sont les comparses de ses planches, et ses comédiens ordinaires.
Ces comparses et ces comédiens, ce sont, après les dieux et les héros préraphaélites, heureusement assez vite abandonnés, mais qui, de temps
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à autre, laissent encore miroiter leurs cuirasses et flotter leurs pennons parmi l’oeuvre libérée, devenue indépendante et personnelle, ces comparses et ces comédiens, dis-je, ce sontdes gnomes nus, costumés ou masqués, ailés ou velus; des ambasiçètes portant des plateaux; des maquerelles faisant la lecture; des rôdeuses de nuit, blafardes dans l’ obscurité ; des marionnettes épileptiques, des garçons de café patibulaires ; des coiffeurs à tête de Louis-Pliilippe; de vieux sigisbées ; des actrices ; des tantes ; des assemblées de wagnériens attendant, de la musique et de l’obscurité combinées, la satisfaction de leur hystérie; des singes habillés, des éplièbes dévêtus, des modèles de Rossetti, coiffés du papillon de Whistler, habillés de casaques Second Empire, et portant, dans la main, un nain à oreilles de faune; des musiciens à poil ; des Messalines tétonnières et empanachées ; des flagellants en exercice; des satyres à monocles et en escarpins, assis sous une lampe de Benson ; des anges ; des chamber-maid, des clowns, des chinois, des joueuses de golf, des gargouilles; des personnages de Watteau et de Verlaine promenant leurs blancheurs dans de sombres parcs, dont le feuillé ferait envie à Bresdin; des Athéniennes en catogan; des truies ailées; des abbés monstrueux, des sirènes, des sultans, des idoles; tout un monde follet et falot, grimpant, grinçant et grimaçant, sur des affiches, des couvertures de livres, des ex-libris ou des christmas cards.
Je ne sais si cette nomenclature, en apparence
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incohérente, mais en réalité, assez exacte, bien que fort incomplète, saura, tout en fâchant ceux qu’il faut, réjouir ceux qu’il convient, et, de par son incohérence même, évoquer, pour eux, toute cette sarabande. Pour ceux-là, je veux insister encore et préciser par quelques détails. Je le répète, toute la série de Persée est influencée, cellelà, sérieusement par l’art de Burne-Jones. A cette influence se peuvent encore rapporter nombre de dessins, du début, sans doute, tels que Hall Mary ; La Procession de Jeanne d' Arc ; Angel with organ; Withered spring; Harnlet ; Adoramus te; A christmas carol ; A head; La \ ierge au Lys; La Gotterdammerung ; The witch °j Atlas; The areliieving of the Sangreal, et les illustrations de la mort d’Arthur. Puis, il semble que le jeune homme se réveille de ce perpétuel rêve de Belle-au-bois-dormant, qu’il s'éveille à lui-même, et que, parmi cette influence d’abord prise au sérieux, un malicieux gnome se glisse, qui lui en fait voir l'inanité et la raille. Alors l’influence subsiste, mais déformée, comme caricaturée, volontairement, pour une part, et de 1 autre inconsciemment. Il s’agit de s’émanciper de toute cette défroque faussement archaïque ; et cela ne se fait pas en un jour. La volonté qu’on en a, fait de son mieux pour briser ce moule pédant en y introduisant du grotesque ; mais la main habituée à ces reproductions prétentieuses ne peut encore faire que les caricaturer. La série de Salomé marque ce pas. La plupart des figures qui la composent semblent échappées des
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panneaux du peintre de Cophetua, mai s échappées pour une mascarade. Et le gnome qui a décidé l’artiste, non seulement à rompre avec ces graves pastiches, mais à les bafouer, lui dicte des profanations d’autant plus saugrenues qu’il s’agit d’un sujet biblique. Les cierges coulants et croulants, chers à Beardsley, sont supportés par des phallus hérissés comme des oursins ; et à la lueur de leur flamme vacillante, la fille d’Hérodiade exécute un estomach clance , une danse du ventre, à la fois hiératique et obscène. A sa toilette, de par un anachronisme qui se retrouve pareillement chez les primitifs, Salomé ne nous apparaît nullement sous les traits d’une jeunesse de Maclioerous, mais telle qu’une sorte de Baltliy, coiffée d’un vaste chapeau de Virot, tandis qu’un vieux pierrot sans sexe et masqué de velours noir agite une houppe à poudre de riz autour du front de cette Salomé modem-style. Auprès d’elle se découpe une étagère de genre japonais, qui supporte les bibelots et les fards, sans oublier les livres de chevet dont on lit les titres : Les Fêtes Galantes, Le Marquis de Sade, Manon Lescaut, The Golden See, plus un bouquin de Zola. Mais le moins curieux de ces dessins, ce ne sont pas les lignes géométriques, les courbes comme tracées au compas, qui, tout à coup, remplacent un bras ou une draperie, d’ailleurs gracieusement, et dans un sentiment d’ornementation fort déroutant, sans qu’on sache s’il s’agit d’une réforme du décor, d’escamoter une difficulté ou d’étonner le monde. Hérode fait son apparition sous
les espèces d’un vieux fœtus atteint d’alopécie, et, pris d’émulation, pince un rigodon de la pointe d’un peton chaussé d’une mule de caillette. Et le cul de lampe de l’ouvrage nous représente les funérailles de l'héroïne, dans une attitude de mise au tombeau, et placée dans sa boite à poudre de riz, en guise de sépulcre, la tête supportée par le pierrot noir hydrocéphale qui, sans doute, fut le coiffeur de la dame, et les jambes soutenues par l’ægipan qui fut son confesseur.
Nous voici loin de Burne- Jones et nous ne le regrettons pas ; mais avant de se conquérir, notre pervers doit encore lutter contre d’autres influences. Certes, il y a du Blakè dans la partie supérieure de son Withered spring, dans son Dante en exil, et dans son Soleil couchant; du Rossetti clans sa Francesco di Rimini et dans la coiffure volumineuse de beaucoup de ses femmes ; d’Okousaï ou d’Outamaro dans son Black Cape. Les portraits de Mme Patrick Campbell et de Miss Winifred Emery, ne sont pas sans rappeler, ne fût-ce que par leur disposition dans le cadre, certaines ligures de Wlnstler, dont le papillon se retrouve ça et là, parmi des compositions, dans des vignettes, ou des marges. C’est encore à l’imitation de ce grand Maître cpie Beardsley se compose une signature faite de bizarres traits et de courbes, cpii, toutes, ne sont pas pures.
Une influence, celle-là, of life, et souvent heureuse, c’est celle de Réjane, de qui le visage expressif et mobile dut charmer l’auteur de ces
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deux livres. Outre de nombreux croquis, et des portraits dans Madame Sans-Gène, dans Lysistrata , sa ressemblance se reconnaît nombre de lois en beaucoup de leurs gravures.
Je veux décrire plus particulièrement quelques images, choisies parmi celles qui me paraissent contenir et exprimer la quintessence de cet agaçant génie.
D’abord, une Isolde (i). Elle est représentée dans une robe dont la façon rappelle un peu, pour les garnitures du bas et les volants, certaines modes de la fin du Second Empire ; mais sa ceinture est une écliarpe de Liberty. Son chapeau, de forme plus moderne, est en paille tressée à grands jours, et tout hérissé de tulipes. Et dessous, le tout petit visage, aussi expressif que celui de l’oiseau à tête humaine des anciennes légendes, se penche au-dessus d’un calice d’église pour y boire, sans doute, un philtre, qui, seul, de tout ce dessin, n’est pas sans rapport avec le sujet de l’ouvrage.
Le second dessin (2) est un des portraits que l’auteur a tracés de lui-même. Celui-là le représenteaulit, malade, jepense. 11 y est profondément enfoui, sous de blancs draps, à plis géométriques. Dans l’immense oreiller, garni d’une ruche, la
(1) Feuillet 2/4 du Ier livre.
(2) Feuillet 63 du icr livre
petite tête du dormeur, grosse connue un pois, se plonge, coiffée d’un vaste turban. Les rideaux sont en tombeau, d'un fond noir semé de boules d’hortensias, au-dessous cl’un baldaquin, à glands nombreux et somptueux. Une figurine mamelue et burlesque sert de support à l’une des quenouilles de cette couche. En épigraphe de la feuille, par allusion à l’aspect du modèle, ou aux cauchemars qui l’assaillent, il y a écrit : « Par les dieux jumeaux, tous les monstres ne sont pas en Afrique!... »
J’aime encore beaucoup certain autre jeune malade, au joli petit visage durci par une expression de tristesse ; toujours le même petit visage d’oiseau à tête humaine. Ce valétudinaire adolescent est enfoncé dans une bergère dont la housse à volants se plisse sous un semis de menues roses. Il a laissé tomber son livre. Il médite cruellement. Auprès du fauteuil, debout, entrée silencieusement, et visiblement inquiète de toute cette mélancolie, une jeune femme est là, sans nul doute, la mère du jeune homme, car son visage, à elle, répète les traits de celui qui est assis, pensif, et contemplant une flamme, pour nous, invisible...
Les feuillets i3i et i3a du même volume illustrent deux morceaux de Chopin. Le premier ne dit pas lequel. Deux femmes, l’une toute claire, l’autre toute foncée, sont assises dans un parc. La plus visible, toujours ce petit visage, sous une vaste coiffure blonde, laisse émerger de son corsage un de ces décolletages à épaules rondes,
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à gorge tendrement offerte que Beardsleÿ dessine si savoureusement; et, de sa jupe ballonnée, relevée de roses sans feuillage, elle laisse pointer un pied et un bas de jambe comme, seul, Goya sut les dessiner dans ses caprices, et qui font penser à Mmo Hulot, risquant une avance pudique au vieux Crevel. Est-ce pour ce ressouvenir de la Comédie Humaine, que le jeune homme qui se dirige nuitamment vers ces deux sœurs silencieuses, porte les habits de Balzac en tenue de soirée, et ressemble un peu au grand romancier idéalisé, dont la célèbre et énorme canne fait place, dans la main de ce promeneur attardé, à la plus mince et la plus flexible des badines ?
L’illustration du second morceau de Chopin est plus aisément déchilfrable. Nous savons qu'il s’agit de la Ballade III, op. 47» dont certaines mesures ont éveillé, dans l’esprit de l’auditeur, l’idée du galop bien rythmé d’une liaquenée. Il la fait monter par une amazone au visage et au pied menus, à la jupe ballonnée.
Le projet de réforme pour le costume de ballet aurait charmé feu M. de La Rochefoucauld. Il nous présente une dame plus que collet-monté, pudiquement enveloppée, de la tête aux pieds, dans une vaste robe toute brodée de feuilles de vigne. Les bras eux-mêmes sont entièrement cachés; et il y en a une jusque sur le pied de la danseuse pudibonde, lequel est dissimulé complètement .
Le feuillet 77 du volume suivant est une couverture de catalogue. Il représente une clame en
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train de le lire. Elle est charmante. C’est encore, et toujours, la dame au petit visage attentif, à la chevelure volumineuse sous la gracieuse ombelle d’un chapeau qui est un parterre de fleurettes ; la dame au décolletage attrayant, à l’ample jupe tout unie, simplement garnie d’un plissé relevé par des nœuds. Cette belle liseuse est assise sur un canapé Louis XVI, recouvert d’un pékin clemideuil, dont les larges raies alternées de noir et de blanc jouent bizarrement pour les yeux. Un perroquet, à la triomphale huppe, est là, sur un perchoir tarabiscoté, au-dessous d’une cariatide recherchée. Le reste est occupé par ce qu’on appelle : un nu, en architecture ; un espace plein de blancheur, qui répond à celui de la jupe unie.
Le feuillet 95 fait s’avancer, sur un carrelage compliqué et sombre, le plus prétentieux des bergers d’une Arcadie du Grand Siècle ; sans doute, un de ces travestis que chérit l’artiste. Ce pâtre du Lignon est vêtu d’un vertugadin orné de roses, et porte une houlette surmontée d’une étoile. Le fond de la scène est occupé par un rideau, et quel rideau ! Orné d’un pointillé qui rappelle certains cloutages d’argent sur d’anciennes boîtes de vernis Martin, ou d’écaille, il figure des paons sous des guirlandes, des corbeilles et des médaillons de femmes.
Le feuillet iaa, consacré aux porteurs de fruits, est dans le goût de Botticelli, mais rajeuni d’étrangeté et de bizarrerie. Sur la terrasse d’un palais, sous une avalanche de roses, marchent rapide-
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ment les deux fruit bearers. Le premier, un satyre ventru, en vêtements de comédie italienne, tout rayé de roses minuscules, et coiffé comme d’une corne de doge. L’autre emboîte le pas ; c’est toujours l’être hybride et charmant, hôte habituel de beaucoup de ces planches. Sa cuisse renflée est toute féminine, ses genoux sont fins, ses pieds effilés ; en guise d’épée, Tin long- éventail clos, et garni de dentelles, se suspend, et bat, au long de ses jambes fines, ainsi qu’une aile refermée, ou comme une épée à pourfendre le vent.
Je dirai encore un dernier dessin, celui du feuillet 1 3" ; celui-là se devrait exécuter en une mosaïque faite de quelques portions de marbre, pour une décorative pierre tombale. La belle figure qui en fait l’attrait, est celle d’un éphèbe au profil noble, au torse pur, à la draperie seyante et savante, au geste qui accueille en même temps qu’il repousse. C’est l’interprétation d’un texte de Catulle : ave atque paie, salut et adieu. Oui, j’envierais l’esthète assez heureux pour dormir son dernier sommeil sous une pierre fleurie de cette figure, disant adieu à la vallée de larmes, salut à l’au-delà rayonnant.
J’ai réservé pour la fin, et pour les décrire séparément, les six feuilles destinées à l’illustration de Mademoiselle de Maupin , parce qu’elles sont, selon moi, les plus caractéristiques d’une œuvre fascinante. La perversité raffinée du
Pervers s’y est exercée avec plus d’acuité et de réussite que partout ailleurs. Ou connaît le sujet du roman et son principal personnage. Une aventureuse jeune fille parcourt le monde sous des vêtements d’homme, trouble les deux sexes, et, successivement, les apaise. La Maupin, sous les traits de d’Albert, nous apparaît, dans le premier feuillet, vêtue d’un costume Lonis XIII, de fantaisie, car il semble fait d’une étoffe diaphane, qui laisse deviner une inquiétante nudité d’anclrogync. Il ou Elle, en train de mettre ses gants à manchettes, dans un paysage romantique, verse sur le lecteur un regard déjà troublant, qui fait de lui, invinciblement, un amoureux, ou une amoureuse !...
Detag'lio du personnage de d’Albert; ainsi pourrait s’intituler le second feuillet. Visage sans sexe, aux longs yeux en amande, aux regards languissamment coulés sous un chapeau fleuri d’une rose, et pareillement insexué, qui pourrait être celui d’un pierrot de liai, ou d’une pastourelle clebergerade. Le vêtement est une camisole infiniment fine, et, entre des mains potelées et enfantines, une cravache plie sans se rompre. Au bras historié d’un lampadaire, une cire conle abondamment.
Le troisième feuillet nous montre d’Albert, à la recherche de ses idéals. C’est un monstrueux hermaphrodite, aux yeux peints, à la poitrine abondante, à la taille de guêpe, aux cuisses ballonnées, au pubis apparent. U ou Elle, rencontre une caillette et un vieux marcheur qui, tous
deux, chacun à sa façon, le ou la désirent.
Le quatrième feuillet nous montre d’Albert, redevenu femme, et se faisant coiffer sur un balcon londonien où le voilà, en dame, transporté par magie, et en pleine invraisemblance. Sa table de toilette l’a suivi. Elle est bouffante, comme une crinoline Louis XV, et supporte un miroir à trois glaces. Une monumentale camériste, plutôt semblable à un cocher de carrosse, au temps du Grand Roy, démêle la chevelure de la Grande Coquette. Celle-ci laisse respirer ses seins, coule un regard vers sa beauté reflétée, cependant qu’un perroquet enchaîné jacasse sur son perchoir d’ivoire.
Au cinquième feuillet, l’énigmatique Maupin tient une rose. Elle est coiffée d’un chapeau semblable à un vaste éteignoir. Ses formes sont saillantes, elle s’est refaite callipyge ; derrière elle, grimace un Cupido monstrueux, de qui le vicieux visage, meurtri, vieilli avant l’âge reproduit caricaturalement celui de la Belle, et dont la virilité apparente, dans une anatomie toute féminine, symbolise les doubles, les troubles amours.
Le sixième feuillet, c’est l’ apothéose de la Maupin, enrubannée, enturbannée, la gorge débordante, tout historiée de fanfreluches, et tenant en laisse un ouistiti costumé, qui semble dire : è finita la comedia, au devant d’un théâtre de rêve...
C’est aussi l’apothéose de Beardsley, que peu de ses oeuvres nous montrent aussi parfaitement exaspérant, en même temps que séducteur.
Si j’avais à écrire l’oraison funèbre et l’épitaphe de Beardsley, je dirais : il aima d’un amour coupable, les plumes de paon, les flammes des flambeaux, et leurs obscènes coulées en forme de minuscules stalactites; les tables de toilette des actrices, les houppes à poudre de riz, les perruques Louis XIV, les volumineux manchons, les souliers dénoués, les loups de velours et les feuilles de vigne qui sont les masques d’en bas. Les éternels chercheurs de petites bêtes ne manqueront pas de vous dire qu’il imitait un artiste hollandais du nom de Thoorop; mais, avant de vous arrêter à cette suggestion insidieuse, vous vous' souviendrez du vers de Musset qu’on accusait d’imiter Byron, et qui répondit :
Tout le monde sait bien qu’il imitait Pulci.
Et, pour vous démontrer qu’il n’imitait personne, et que son imagination se suffisait amplement à elle-même, notre incorrigible et inimitable Aubrey Beardsley aura vite fait de vous dessiner une pagode enceinte, dont le fœtus se voit à travers son ventre transparent, un magot déguisé en potiche, un nain emprisonné dans une cage, un autre conservé dans un bocal, entre une tasse a bouillon et une figuration du dieu Pet, dans le costume de l’Aiglon !