I. La lune
doux lied du Printemps! Zq m'avance avec exaltation. Voyez! Jusqu'à cette machette oubliée sur le sol par quelque soldat, et qui rappelle l'épée Nothung de Wotan ! Aussitôt résonne en moi la fanfare sublime !
Je respire les effluves enivrants qui s'épandent dans cette radieuse lumière 1
Ah Loukoussou... Pourquoi n'es-tu pas ici? Et j'attends I J'attends sous le grand arbre en invoquant cette belle lune ronde, agrafée comme une broche d'or au bleuâtre manteau de la nuit !
A quelque distance de in'Bou, quand on s'ébroue de la douche des herbes mouillées, le zila prend soudain une pente de brise-cou et plonge dans le brouillard.
C'est la vallée de la Bwampwomo.
Un immense lac de brumes s'étend à nos pieds et nous dérobe la Black-River dont nous percevons pourtant le fracas harmonieux à travers l'épaisse ouate de vapeurs.
C'est très beau.
Et durant une heure, enveloppés dans ces
nuées wagnériennes^ nous dégringolons en nous accrochant aux aspérités du sentier hasardeux.
Cependant la montagne se boise^ offrant à nos mains fébriles des troncs d'arbres et des lianes.
Brusquement; un ruisseau large et profond, affluent de la Bwampworno^ nous barre le chemin. Point de pont^ point de gué... Certainement de l'eau jusqu'au menton...
L'obstacle est sérieux. Nous décidons de faire traverser d'abord les porteurs que les soldats aideront de leur mieux.
Sans se faire prier, nos Batétélas se laissent couler dans la rivière.
Et le passage commence, plein d'incidents tragi-comiques. Des noirs reculent^ résistent^ hurlent de peur devant l'eau. Tant pis^ il faut les chicotter. Leurs cris se répercutent dans la forêt ! Les moutètcs de poules^ les chop boxes prennent un bain copieux. Mais c'est surtout nos malleslits qui nous donnent une indicible anxiété. Enfin^ après mille encombres, elles arrivent intactes sur l'autre bord. Nous respirons.
Les boyS; très joyeux^ sont passés en tritonnant...
Les femmes traversent à leur tour^ sans souci de mouiller leurs beaux pagnes, en poussant de petits cris de gaîté et de terreur.
Je cherche Loukoussou...
Elle est encore là sur notre rive^ qui se toilette pour la baignade. Elle a déposé sa corbeille sur la terre. Elle rabat son pagne très bas sur la gorge^ afin d'avoir les bras plus libres. Sur son dos moiré^ où se creuse une ligne admirableje découvre au milieu des omoplates voluptueusement arrondies^ deux charmants tatouages en relief : des feuilles de palmiers merveilleusement dessinées...
Et le caprice que m'inspire cette étrange femme^ grandit, s'exaspère...
Cependant elle a reposé ses bilokos sur sa tète. Avec des prudences pleines de grâce, elle se baisse, avance son joli pied, glisse enfin dans l'eau profonde. Une autre femme, plus petite, a sauté après elle et la saisit par la taille.
Il ne reste plus que le commandant et moi sur la berge, ainsi qu'un immense Batétéla qui portera nos habits au bout de ses longs bras.
Nous nous dévêtons.
Finis pîLdicitiœ! N^, ce n'est pas sans embarras, sans une certaine rougeur que nous apparaissons nus devant ces hommes, et surtout devant ces jeunes femmes qui détournent les yeux avec gêne. Et si encore nous étions des hercules...
Mais il faut. Ail right ! Et nous piquons avec art, sans plat ventre !
Au milieu de la rivière, nous retrouvons Lou-
koussou au moment où sa compagne^ qui a perdu pied^ crie^ barbote/ et va l'entraîner avec elle sous les eaux rapides. Nous nageons vers les deux kentos en détresse pour leur tendre une main de secours. Mais déjà elles ont retrouvé l'équilibre ; repoussant notre aide d'un regard dédaigneux^ — le regard de Virginie sur le S^-Géran ! — elles abordent sur le sable du rivage et^ fières, allurales^ s'engagent dans le chemin montueux...
Du sommet dénudé de la montagne^ dans une lumière éclatante^ nous voyons enfin la Bwampwomo, qui roule impétueuse et rutile à toutes facettes.
Au fond de la gorge^ des frondaisons épaisses s'arrondissent avec opulence^ palpitent, scintillent de toutes leurs feuilles mouillées. Et la rivière s'enfonce sous les arbres touffus pour reparaître bientôt là-bas en ruban d'argent et se perdre de nouveau dans la forêt plus lointaine...
Nous restons éblouis dans un long moment d'admiration muette. Quel espace! quel horizon I Comme la rivière nourrit ces beaux arbres qui boisent la vallée!
Mais l'eau^ avec son allégresse rayonnante^ nous attire comme une ondine. Et la descente à pic recommence périculeuse^ surtout pour les porteurs qui ne peuvent s'agripper aux racines^ ni passer avec leurs caisses et leurs mâts à travers le réseau serré des lianes.
Courage! quelques sauts encore et nous voici tout essoufflés et suant devant la Black-River.
Ah^ le bon souffle de fraîcheur parfum.ée ! L'eau coule « avec la vélocité d'une flèche ». Il semble qu'on en voie la pente. Elle se rue contre les quartiers de roches de la rive où elle tourne en remous^ bout^ clapote et s'échevèle en écume jaunâtre. Le fracas est assourdissant...
Une eau lie de vin^ pourtant claire^ inquiétante comme si elle charriait tous les caillots de sang des sacrifices humains! La Rivière Noire^ non^ la Rivière Rouge !
Mais au-dessus du torrent^ quel charme que ce pont de lianes^ tressé en corbeille ajourée et suspendu par mille cordes végétales aux grands arbres du bord !
Le délicat ouvrage d'art! On dirait une fine nacelle prête à s'envoler dans les airs — un pont de Sylphes !
Mais il est très solide^ très sùr^ bien qu'il balance sous nos pas comme une escarpolette. Et c'est une angoisse délicieuse que de s'arrêter
au milieu du filet^ pour regarder un instant l'eau qui passe sous nos pieds^ d'une fuite vertigineuse^ pleine de fauves éclairs I
Sur le faîte de l'autre colline est un village abandonné, où palmiers et ficus poussent en toute •sauvagine.
De-ci^ de-là; quelques bananiers aux feuilles effrangées se meurent^ étouffés par la brousse. Et j'aperçois aussi deux ou trois cases dont la poussée des arbustes soulève^ fait sauter les toits de paille.
Rien de plus triste que ce ;/' bonala ' silencieux qui semble avoir été déserté par les oiseaux mêmes. Pourtant, il paraissait si bien situé sur ce plateau luxuriant^ à l'orée d'un bois^ non loin de la rivière... Les élaïs étaient si forts^ portaient si haut déjà leur régime de noix...
Sans doute^ l'endroit trop aimable donnait trop d'envie.
Un jour, les pauvres indigènes, las de lutter contre de belliqueux voisins^ ont émigré au loin,