I. Village
sans que leurs ennemis^ conscients de la convoitise qu'ils allaient exciter à leur tour^ aient osé envahir la place vide.
Et maintenant la nature indifférente^ recouvre peu à peu de sa verdure folle^ les vestiges de l'ouvrage humain.
Adieu^ joli village où des êtres furent peut-être heureux jadis ! Repose en paix dans la tombe des herbes et du feuillage. Nous ne profanerons pas ta solitude par les cris^ le branle-bas et toutes les immondices d'un campement éphémère...
C'est la plaine à présent^ la lande sèche et stérile qui s'étend à perte de vue sous un ciel de fusion. Nous marchons dans la pluie de flammes.
La zila serpente au milieu de l'herbe brûlée où surgissent parfois quelques buissons métalliques.
Le sentier est tellement sinueux^ qu'il n'offre pas un mètre en ligne droite. Et puis^ il est si étroit qu'à tout moment la botte heurte et choppe contre ses bords. Cette marche en zig-zag^ les yeux rivés au ruban de terre^ finit par étourdir^ sans compter que d'une certaine plante écrasée monte une acre puanteur de cadavre.
Le pa3'sage gire autour de vous...
De distance en distance, quelques terriers de chacals, trous profonds qui s'enfoncent loin sous le sol^ forcent au détour et débandent un instant le regard.
Sans interruption, au-dessus de nos tétes^ détonnent les batteries lointaines d'une foudre invisible. C'est le rire des Dieux^ « éclatant comme un joyeux tonnerre dans un ciel serein... »
Les porteurs sont harassés. Ils traînent^ rompent la file et s'arrêtent sans souci de la chicotte. Ils vont se laisser choir quand Mali survient qui prétend les ragaillardir...
Il entonne un récitatif, plutôt une sorte de complainte aux demandes et aux réponses alternées. En même temps^ il lance en l'air son fusil et le rattrape comme fait le tambour-major avec sa canne à pomme d'argent. Aussitôt^ les noirs se réveillent^ et^ de nouveau tordus^ courbés^ comme entraînés en avant parle poids de Iqmt saiidoukouy ils courent sur le chemin. Et ils chantent 1 Oui^ ils chantent avec cinquante kilos sur la tète !
Enfin, voici le bout de l'étape : ce marais dont l'eau scintille sous la forge du ciel. Nous camperons cette fois au milieu de la brousse.
Or ÇA, bons nègres qui déposez vos fardeaux^ ne croyez pas vous reposer si vite ! Il s'agit encore de désherber la place où nous fixerons nos
tentes. Allons^ empoignez-moi ces machettes. Travaillez; sacrés hushmcn !
Ah les pauvres bougres !
Je défaille presque dans l'affreuse odeur de suint que dégagent leurs peaux de bêtes...
De gros nuages se sont amassés dans le ciel. Le tonnerre gronde^ se rapproche ; la pluie tombe. Un souffle frais passe sur la terre embrasée. Quel délice ! Mais la tornade ne dure guère^ aussitôt détournée vers l'Est.
Pourtant le soleil restera caché tout l'aprèsmidi.
Nous sommes dans la brousse immense! Une chaleur sous nue pose comme un genou sur la poitrine et oppresse.
Au milieu du marais^ jaillissent quelques arbres vigoureux^ tout enguirlandés de plantes volubiles aux clochettes penchées et lasses.
Pas une feuille qui bouge dans l'air gras^ saturé de phosphore. Et^ parfois^ une haleine chaude, écœurante^ s'exhale de la poche bourbeuse où commencent de râler les crapauds.
Une lourde tri^^tesse m'accable. Je songe à ces
affections lointaines^ à toutes ces « usances câlines » qu'il m'a fallu rompre tout d'un coup...
La mort, Vœtenium exsUium, n'a rien qui m'effraie en ce lieu maudit. Qu'elle vienne délier mon âme inquiète d'un corps fatigué... J'ai assez souffert... Ah ! le retour, le grand retour, «comme il est loin encore, et comme les jours sont amers vers le jour tant souhaité 1 »
— Holà, fait le commandant en se glissant sous mon gourbi de toile. Un homme va tantôt partir pour Léopoldville. Si vous avez quelques mots à écrire...
Du coup, voilà mon âme retournée et joyeuse ! Déjà le crayon court fébrile, ému, sur mon carnet... Et j'arrache les feuillets que j'enferme dans une blanche enveloppe^ avec tout mon cœur !
Cependant le courrier est là, debout devant la portière soulevée de ma tente. C'est un petit noir, nu, très svelte, à l'œil vif, aux mèches tordues et relevées en cornes sur les tempes. Autour de ses pectoraux mamelus, géométriquement déhmités comme les plans des statues antiques^ pousse une laine serrée et crépue.
Il tient à la main un long stick.
— SapL fiotti! ^ que j'ajoute un, deux, trois post-^criptums !