‹ Profils blancs et frimousses noiresChapitre 17 sur 24 · I. Gros coléoptt-re · texte numérisé non relu

I. Gros coléoptt-re

— Loukoussou !

Je veux m'approcher... Elle a disparu !

xxvn

J'ai faim...

Le délicieux café qui parfume le chimbèque du chef de poste !

Ah ! la bonne odeur familiale qui^ le matin^ chez nous^ s'envole de la cuisine^ vague dans la maison^ passe sous la porte de notre chambre^ vient nous surprendre au lit pour nous faire descendre bien vite dans la salle à manger !

Et jugez de la surprise ! un pain^ un vrai pain dont la croûte quadrillée et vernie rayonne au milieu de la table comme un cabochon colossal 1

Un gâteau^ ce pain de Bankana^ un craniiqiic presque ! J'en coupe de grosses tranches de maçon : un parfum de ferme s'échappe de la miche et se répand dans la barza. Enfin^ je trempe donc une authentique tartine dans une jatte de café! Car il y a aussi des jattes et rien ne manque à ce repas matinal, pas même la jolie nappe à carreaux bleus!

Ah ! M. Knitélius^ que vous êtes aimable d'être un bon bruxellois comme moi! Tenez, je n'ai

plus souvenir de mes dégoûts ; j'oublie le terrible biscuit de la route et surtout^ oh j'oublie surtout ! ces nauséabondes biscottes de chicwangue que les boys du mess de Léo vous présentent dans des corbeilles avec un sérieux ! comme si c'était des petits pains de gruau^ des croissants de la rue de la Lune !

Et maintenant; visitons le Poste en personnages officiels^ avant qu'arrivent m'Foumou Koko et la Femme-chef.

L'aspect est riant, malgré la géométrie des multiples allées qui s'intersectent à angle droit et encadrent; comme dans une bordure d'or, les plantations de manioc, d'arachides, de patates douces et de maïs. Tout le long des chemins, l'ananas hérisse ses lances épineuses et métalliques, cédant, à distance égale, la place aux bananiers, aux manguiers, aux papayers. Parfois, un élaïs allonge son tronc boudiné et déploie son gracieux panache au-dessus des cultures.

Au centre, une grande plaine de sable pulvérulent et réfractif, où poussent quelques faux lilas à fine chevelure. C'est là que sont bâtis les chau-

mines et les magasins en pisé blanchis au kaolin. Comme un papegai^ le mât de pavillon^ étançonné de quatre poutres^ se dresse devant la maison de l'Inspecteur...

Cela est clair^ joyeux et témoigne d'un entretien constant.

Il y a trois ans à peine^ ces champs^ ces arbres^ ces routes larges et ratissées^ ces coquettes maisons n'existaient point.

Tout cela^ c'est la conquête de M. Knitélius sur la brousse et les fourrés de l'anone. Qu'il en fallut des coups de machettes pour débarrasser ce sol vierge des souches pressées et tenaces ! Et des coups de houe pour le préparer aux bonnes semailles !

Aujourd'hui^ tout pousse et fructifie dans l'humus affranchi de l'ombre^ et remué dans le soleil. Voyez ces femmes qui récoltent les patates douces! L'une d'elles jette devant nous un tubercule énorme, dix fois gros comme une mâchelière d'éléphant. Il pèse plusieurs kilos...

— Hein ? fait M. Knitélius qui s'étonne sincèrement et tourne et retourne dans ses mains ce produit monstrueux...

C'est la terre de Chanaan.

Alors j'interroge le chef de poste sur les indigènes de la région.

— Comme vous l'avez pu remarquer^ dit le jeune lieutenant, les Bamfoumous sont de beaux gars, fort peu tatoués. Très valeureux et très fiers, ils considèrent toutes les autres races comme inférieures. Il n'y a pas si longtemps qu'ils inspiraient encore une grande terreur et ne prétendaient pas traiter avec le blanc.

Toutefois, ils faisaient un peu de commerce avec les Portugais par l'intermédiaire des Baxombos et se procuraient des articles de traite tels que : étoffes, poudre, bracelets, fusils, sel, etc., en échange du caoutchouc des herbes qu'ils fabriquaient.

Quoique grand et bien découplé, le Bamfoumou ne résiste pas à la fatigue. La base de sa nourriture est le maïs qu'il réduit en farine et prépare en bouillie. Il a peu de goût pour la pêche. Par contre, c'est un ardent chasseur de buffles, d'antilopes et de porcs sauvages dont il fait fumer la chair.

Les Bamfoumous ont grand'peur des fétiches ; à toute mésaventure, ils croient qu'on leur a jeté

un sort. Au début de mon séjour ici, je me rappelle que, lorsque j'étais surpris par la pluie^ le capita qui m'accompagnait assurait que c'était le chef du village où je me rendais qui suscitait la nivoiila pour m'empêcher d'avancer. Et mieux que cela^ bien souvent je trouvais le village abandonné : le chef s'était enfui^ craignant que je le rendisse responsable du retard qu'il m'avait causé en appelant la pluie.

Ils ont un grand respect pour les morts^ ou plutôt ils craignent l'esprit qui survit et peut venir les importuner. Aussi ils entretiennent les tombes avec soin^ et les aspergent de bière de sorgho.

Dès sa plus tendre enfance^ la Bamfoumou est promise en mariage ; petit à petit la dot est payée d'abord par le père du fiancé^ et par ce dernier ensuite...

La femme se vend très rarement. Quand il y a incompatibilité d'humeur entre les époux^ le mari peut renvoyer sa femme à ses parents qui remboursent la dot en tout ou en partie, suivant le temps de la cohabitation. Il en arrive de même si la dame reste stérile.

L'adultère de la femme est puni par une correction maritale. L'amant paie une indemnité à l'époux; quand il ne peut payer^ il est vendu comme esclave.

L'adultère du mari n'est pas puni.

^O EN PLEIn soleil

Il y a très peu d'esclaves Bamfoumous; les esclaves proviennent de la Wamba et de la rive gauche de la n'Sélé. Un Bamfoumou n'est réduit en servitude que s'il a contracté une dette qu'il ne peut acquitter; encore ne passe-t-il jamais dans une autre tribu.

Ces hommes sont très peu commerçants. Que leur faut-il? Quelques brasses d'étoffe, du laiton^ du sel et de la poudre. Toutefois^ ils commencent à prendre goût aux articles d'Europe, comme les perles^ les couvertures^ les chapeaux^ les fez^ qu'ils échangent^ ainsi que je le disais tout à l'heure, contre du caoutchouc.

Quant à leur industrie^ elle est presque nulle. Ils tissent^ de même que les Bakongos^ les fibres de la feuille du palmier raphia. Il y a très peu de forgerons parmi eux^ et comme il n'y a pas d'argile blanche^ il n'y a pas de potiers.

Les Bamfoumous fournissent encore des hommes à l'Etat pour le transport des marchandises et du caoutchouc. Mais c'est une corvée très pénible pour eux^ et l'on comprend qu'ils cherchent par tous moyens à s'y soustraire.

Leur arme habituelle est le fusil à pierre — ils usent rarement d'arcs et de flèches. Ils sont très braves^ principalement lorsqu'ils se battent entre eux.

Aujourd'hui^ depuis l'expédition victorieuse

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de M. Costermans^ ils ont fait leur soumission. Aussi bien^ le sort des indigènes qui étaient à la merci de quelques grands chefs pratiquant l'anthropophagie^ s'est amélioré^ surtout depuis la mort violente de l'ancien foumou de Bankana. Ce tyran redoutable prétendait soumettre tous les villages voisins à son despotisme ; il se faisait remettre des victimes humaines à qui l'on tranchait la tète. L'exécution avait lieu sur une claie surélevée et le chef, assis dessous^ recevait la pluie sanglante sur tout le corps : il devait acquérir ainsi une plus grande force ph^'sique et morale !

Le terrible cannibale fut tué par les soldats de M. Costermans. Depuis lors^ les Bamfoumous vivent heureux. Après la fondation du poste, je me suis répandu à travers le pays. Mes petites expéditions pacifiques dans la région, m'ont créé des amitiés précieuses que j'entretiens de mon mieux. C'est en traitant ces gens avec mansuétude, en les initiant aux travaux de l'agriculture qu'on leur inspire la confiance et le respect...

Mais, c'est eux que j'entends. Vous allez assister à leur palabre de fête !

Les voilà !

Voyez par-dessus les verts maïs^ cette foule bigarrée qui saute et se trémousse. Ecoutez le tam-tam^ et ces coups de trompe !

Nous avons pris place sous la tente.

Le tapage s'affirme^ grossit.

Ils s'engagent dans la grande allée et viennent droit sur nous.

En téte^ les capitas vêtus de la tunique rouge^ et six femmes demi nues qui vont, viennent^ s'élancent à droite^ à gauche^ marchent tantôt courbées^ tantôt accroupies comme des crapauds^ se redressent^ se contorsionnent, s'épuisent en tordions lascifs.

Puis viennent les musiciens embouchant de petits olifants d'ivoire culotté/ et les ministres^ vieillards aux cruUcs grises, très droits, très dignes dans leur toge romaine !

Derrière, c'est la troupe pressée des hommes libres^ des femmes^ des enfants et des esclaves.

Au milieu du groupe fourmillant et tintamarresque^ émerge le chef Koko, porté sur un trône comme une idole.

Il a revêtu un pagne jaune d'une grande

richesse. Sa tête est tout empennée : des queues de chats sauvages lui tombent sur les tempes à la façon des boudins de 1830. Il a barbouillé sa face et sa barbe avec du rouge, et. coquetterie suprême^ il s'est poché un œil en blanc^ et l'autre en bleu.

En guise de sceptre, m'Foumou Koko porte sur l'épaule gauche un long plumeau de plumes de coq.

Un large collier de cuivre^ où pendent et s'entrechoquent des crocs de léopard^ encercle son cou. Tout ce qu'il laisse apercevoir de son torse vigoureux est couvert d'une sorte de lèpre verte comme celle des bronzes anciens trouvés dans les fouilles.

Tel^ en cette tenue de guerre, il est à la fois réjouissant et terrible. Son aspect ne manque pas de férocité et rappelle cette phrase des Germains de Tacite : « Ils s'affublent d'objets horribles^ car^ dans les combats^ les yeux sont toujours vaincus les premiers ».

La troupe s'avance à petits pas.

Comme les porteurs^ en dansant^, impriment au trône un balancement de roulis et de tangage^ Koko dodeline de la tète et se dandine à l'instar d'un mannequin de cavalcade.

Tout autour du cortège^ vole, bondit, et crie en découvrant ses dents blanches aiguisées, un

nègre falot : le bouffon I Et des femmes le poursuivent; frappent la terre d'un pied nerveux^ en agitant des clochettes de bois qui brochent un bruit de cliquettes au-dessus de l'étourdissant vacarme.

Voilà les Thyades du char de Bacchos pacifique faisant la conquête de l'Inde !

Le groupe se détache en force sur le fond tendre des élaïs. Les épaules nues chatoient au soleil et les couleurs sont exquises de tous ces pagnes voltigeants et bigarrés où domine le rose. C'est une fête pour les yeux. Un Watteau. Oui^ un Watteau !

Cette fois, ils sont devant nous. Tout cela glapit^ piaule^ danse^ se tord^ et ne sent pas bon î

Trois jeunes femmes^ aux cheveux relevés et creusés en jatte au-dessus de la nuque^ se sont détachées du cortège. Les trois Grâces !

Elles s'avancent presque jusque sous nos tentes^ nous poussent leurs ventres chorégraphiques dans les genoux^ tandis qu'elles se renversent dans un étirement sensuel !

Tout à coup^ la hurlée cesse. On dépose le chef qui enjambe ses sujets accroupis et vient à nous la main tendue.

Cependant m'Foumou Koko s'est assis sur un pouf bariolé autour duquel^ en gradins charmants^ se rangent toutes ses femmes et ses innombrables.

filles qui éventent le maître avec une sorte de goupillon formé de crins d'éléphant.

Sur un signe^ deux esclaves se dressent et viennent déposer aux pieds du commandant une hache magnifique^ forgée dans le village. C'est le don de Koko, ou plutôt son amorce.

Le Boni cl Mat an ' remercie. Aussitôt^ m'Foumou Koko se relève^ bondit au milieu de ses sujets qui simulent une panique et rehurlent! C'est le grand jeu.

Un dernier cri et le chef se rassied dans le profond silence.

Alors Ganzobo, le capita interprète, sort des rangs et^ se cambrant en face de nous^ dit avec force gestes ces paroles ailées :

« Salut à toi^ blanC; qui as ramené la paix et la richesse dans ce pays 1 »

Et tous d'approuver en vociférant les derniers mots : dans ce pays !

« Maintenant^ poursuit le héraut^ nous avons beaucoup de manioc, de patates douces et d'arachides.

» Sois le bien-venu dans cette contrée. Parle^ veux-tu des chèvres^ des porteurs^ des ouvriers pour défricher la brousse et faire des routes?

I. Le Casseur de pierre : surnom donné à Stanley. Par extension : le chef.

Nous te les donnerons. Tu es le maître^ tu es un chef puissant et juste ! »

— Puissant et juste ! crie la foule.

M. Knitélius se lève à son tour et^ traduisant les paroles du chef dans un discours éloquent^ verveux^ il provoque les rires et les acclamations !

Et les danses reprennent, cette fois éperdues, affolées.

Comme je détourne un peu mes yeux fatigués, que vois-je non loin de nous! Loukoussou ! Loukoussou qui porte sur les bras un petit enfant et lui montre en souriant le spectacle tumultueux.

C'est la première fois que le visage de la jeune femme s'éclaire et se chiffonne devant moi.

Ah le joli sourire doux et tranquille^ et tel que la bonté seule en donne aux belles figures!

Hélas^ en apercevant mon regard. Loukoussou s'est reculée derrière la tente et je ne la vois plus...

Cependant, au milieu de la bamboula, m'Foumou Koko^ assis sur son pouf, le coude sur le genou et le menton dans la main^ paraît méditer profondément. C'est le Peiisiero .' An fond^ il ne songe qu'à nos cadeaux qu'on déballe justement et qu'il louche d'un œil inquiet.

Allons^ ne le faisons pas languir davantage.

Venez ça, grand chef^ que nous passions autour

de votre cou cette chaîne à grosse médaille qui vous fieffé à l'Etat et reconnaît votre souveraineté. Et recevez aussi, pour vos sujets et vos femmes, ces étoffes précieuses, ces miroirs de Venise, ces pipes en bois de violette, et ces boisseaux de perles rares !

Etes-vous satisfait ? « Je vous crois ! » semblet-il nous répondre. Aussitôt il lève la main, et ses sujets de « pincer un cancan » dont il n'y a pas de mots pour peindre la frénésie endiablée.

Koko est remonté sur sa litière. De nouveau il émerge au-dessus de la foule comme une idole de procession, et de nouveau, sous la danse de ses porteurs, il dodeline de la tête et se dandine comiquement.

Il rit, ne cessant de reluquer sa médaille qui brimballe sur son nombril 1

C'est le départ. Dans le bruit du tam-tam, le cortège gigotant se retire, à reculons, la face tournée devers nous. Et, soudain, la sonnerie des trompes me plonge dans un ahurissement profond! N'est-ce pas la plainte du cor dans la forêt de Tristan et Ysolt ? Ou si je rêve .'

A peine les indigènes de Bankana ont-ils disparu derrière les hautes herbes, qu'on nous annonce la Femme-chef!

Elle arrive du côté opposé.

Il suffit de relever les autres portières de la tente et de tourner nos chaises.

Vrai^ j'éprouve quelque lassitude. Le tam-tam remplit encore mes oreilles^ et mes yeux sont saouls de tant de gesticulation et de grimaces.

Tout au loin^ j'aperçois à l'aide des jumelles une noire caravane qui dévale le penchant de la colline ensoleillée.

C'est l'arrière-garde de la Femme-chef, qui^ sans doute^ a déjà passé la rivière et gravit la côte menant à notre poste.

En ce moment^ au bout de l'allée.deux hommes subissent qui se hâtent et s'en viennent rouler à nos pieds. Ce sont les courriers de Marathon !

Sveltes et très maigres par habitude de la course^ ils portent pour unique costume une ceinture de feuillage. Un pagne les handicaperait ! Exténués^ ils nous tendent un rameau symbolique et annoncent^ d'une voix entrecoupée de hoquets, l'arrivée de leur souveraine.

Et c'est elle qui escalade enfin le plateau^ assise sur son trône, au milieu d'un appareil nombreux et musiquant.

Des jeunes hommes dansent une pyrrhique devant elle^ agitant des gousses creuses en lesquelles sont enfermées des pierrettes^ cependant que d'autres^ soufflant dans une sorte de flùte^ jettent le cri strident du merle ou de la pie. Trompes et tam-tam font rage^ cela va sans dire.

La Femme-chef s'arrête en face de nous. Une madone comique^ vêtue d'un frac amarante écossais ; auréolée d'un parasol aux couleurs belges !

Certes^ n'en déplaise au lieutenant Knitélius^ elle n'est point jolie^ pas même « comme-ci^ comme-ça ». La figure est empâtée^ le corps rentassé. Et je ne reçois aucun choc à l'aspect de cette guenon savante. Tout de même son regard brille^ et le sourire qui ride ses bajoues est narquois^ sarcastique comme celui de Voltaire !

La litière s'abaisse et dépose la dame avec précaution sur le sol^ où elle reste accroupie au milieu des lances et des fusils de ses guerriers.

On comprend ici que cela manque de femmes; à vrai dire Je n'en vois que deux — les camérières apparemment — qui^ presque nues^ les seins au vent^ exécutent déjà les mêmes tordions que les filles de Koko. mais avec une sorte de lasciveté

exacerbée^ éréthique ; elles grimacent, se recroquevillent, s'étirent, et semblent parfois ces monstres^ ces larves clownesques, demi humaines^ des tentations du vieux Jérôme Bosch!

Par exemple^ quels beaux hommes !

Le mari d'abord, un géant musculeux, mamelu^ les tétons pointés. Une tète fière, farouche, couverte de cheveux cordés comme le poil d'un caniche anglais. De grosses perles bleues sont enfilées dans sa barbe.

A la ceinture^ un pagne rayé bouffe et s'enroule négligemment dont il dédaigne de se couvrir^ soit qu'il se moque du soleil^ soit que notre Héraclès veuille montrer une académie superbe.

Il reste debout à côté de son auguste femme^ sur laquelle il penche un regard respectueux et soumis.

Il n'oublie pas qu'il est seulement le mari officiel^ le prince consort de cette reine qui l'a acheté très cher pour sa force^ et lui paie d'ailleurs des tas de femmes, autant qu'il lui en faut pour apaiser ses ardentes fringales.

Et puis c'est m'Voumo^ le joli^ le faraud^ le kitoko, Charmide ! l'amant préféré de la chéfesse qui attache sur lui un œil doux. Et m'Voumo se cambre^ parade^ parle avec animation^ sans révérence^ sur de l'impunité en toutes choses !

L'oncle de la reine est aussi venu ; vieillard

vénérable^ catonien^ mais abruti par le chanvre^ et qui bientôt s'endort au ronflement du tamtam.

Après quelques cérémonies qui ne nous apprennent plus rien^ la parole est aux avocats de la Femme-chef.

Il ne s'agit plus ici d'une simple réunion d'apparat^ mais d'un congrès^ d'un meeting où l'on va discuter des questions de commerce. C'est d'abord le prince consort qui^ appuyé sur sa canne^ parle haut et fort^ non sans autorité.

Il demande que la contre-valeur du kilogramme de caoutchouc soit désormais deux mesures de sel : ce n'est pas tout : la mesure de sel sera considérablement augmentée. « Il faut qu'elle aille jusqu'ici. » Et^ sur une vieille boîte en fer blanc, il fait avec l'ongle une marque brillante..-.

M. Knitélius^ interprète du commandant, répond comme à la Chambre : On étudiera l'affaire ! on nommera une commission !

Alors le kitoko veut aussi prononcer quelques paroles^ mais, impressionné sans doute, il bégaie, bredouille, dans l'hilarité générale. Furieux, il en appelle du regard à sa maîtresse qui frappe aussitôt des mains, commande le tam-tam et les danses pour faire diversion au ridicule de son ami. Et les contorsions deviennent bizarres, se corsent... Voilà peut-être les danses phalliques

et orgiastiques des anciens. Ces nègres sont toujours sous le joug de la laideur. Ils ont une pente naturelle vers la difformité. D'ailleurs, voyez leurs jeux^ leurs fétiches !...

Mais; d'un froncement de sourcils^ la reine ordonne le silence qui tombe solennel et profond. Elle se lève. Quelle perche !

Elle ôte sa tunique d'un geste théâtral et^ ses longs seins ballants et pendants ainsi que des callebasses^ elle s'avance vers nous^ très droite, très haute. Elle serre nos mains et s'attarde à causer avec le commandant qui^ petit, coquet, joli avec ses yeux bleus énergiques^ ressemble vraiment sous le casque au portrait d'Alexandre par Lebrun. Je les contemple tous deux... Parbleu c'est la rencontre de Thalestris et du vainqueur d'Arbelles! Et je songe à ces paroles de la reine des amazones quand elle vit le fameux conquérant : « Je le croyais plus grand » — ce qui ne l'empêcha pas d'ailleurs de pénétrer sous la tente du héros et d'y rester neuf jours pleins, sans sortir !

Hé, hé I une nuit de noces qui dure neuf jours ! Etonnez-vous après cela qu'Alexandre soit mort à trente-trois ans...

La reine veut bien nous dire aussi quelques mots aimables^ à M. Knitélius et à moi. Elle a vraiment quelque chose d'affectueux dans la

voix et ses rides de grand'mère. Je lui baise le dos de la main à la manière française...

Nous lui offrons ensuite un grand verre de schiedam qu'elle absorbe d'un trait en faisant une affreuse grimace.

Alors^ avec lenteur^ elle regagne son siège et nous répandons sur elle toutes les richesses bariolées de nos coffres.

L'audience est terminée.

On soulève la reine. Soudain^ elle se dresse sur son trône et; la figure convulsée^ le corps frémissant; elle étend les bras dans la direction du villaore de son ennemi m'Foumou Koko. C'est une pythie 1 qui lance ces imprécations terribles :

— Sois maudit; voleur^ scélérat^ Koko violateur de ta mère! Que le génie malin t'emporte dans ses griffes. Honte sur toi^ chien détesté! Autrefois^ je vivais en paix dans ce pays plein de beaux palmiers. C'est toi qui; par tes violences^ m'as forcé d'abandonner la terre où je suis née. Que le malheur s'acharne sur toi; et puisses-tu mourir de mauvaise mort. Alors je reviendrai dans mon village bien-aimé...

La reine délire au-dessus de ses sujets prosternés !

C'est le schnick !

Elle s'éloigne enfin, menaçante; gesticulante dans le vacarme du tam-tam et des trompes^ les

cris de pie des hérauts et les clameurs de ses guerriers enragés!

Non loin du Poste^ au bas de la montagne^ est une épaisse futaie où tapage un rui^^selet sinueux, affluent de la Loufimi.

C'est là que ma flânerie mélancolique m'amène souvent dans les chauds après-midi.

Je pénètre sous le feuillage où s'épand une reposante lumière. Je bois avidement la fraîcheur odoriférante de la forêt. Les fûts innombrables partent d'un jet magnifique. Autour d'eux serpentent des lianes^ qui gagnent lt:s premières branches et puis retombent brusquement, forment des escarpolettes pour s'élancer de nouveau^ sans soutien^ vers les cimes^ par un prodige inexpliqué. Quelques-unes courent d'arbre en arbre ainsi que des festons^ et; soudain^ elles éclatent au milieu d'une fourche en blanches étoiles, comme une fusée d'artifice.

Je m'arrête et j'écoute. Des oiseaux ramagent : ce sont les boulikokos, les toucans, les perroquet'^ gris qui font entendre un grincement de scie, un bruit de portes qu'on verrouille ou bien une

Cliché de M. Knitelius

EN PLEIN SOLEIL qZ

lamentable plainte de ressort mal graissé. Il y a aussi les macaques qui se chamaillent là-haut en poussant des cris suraigus. C'est l'harmonie du bocage...

Où êtes-vous^ petites fauvettes de la forêt de Soignes !

L'Afrique n'a presque pas d'oiseaux chanteurs ; je cherche toujours ce fameux Bengali an réz'ciî que pianotait mon enfance...

Mciis il y a le ruisseau^ le ruisseau charmeur qui sanglote et qui rit en courant entre les nymphéas dont les belles feuilles s'agitent et se penchent sur l'onde rapide.

Quel endroit délicieux ! Ici, la rivière fait une ampoule, s'arrondit en vasque. Dans l'eau cristalline^ on voit le fond de sable fin^ et de gros poissons qui s'ébattent et jettent à contre-courant des éclairs d'or.

Tout autour^ d'opulentes draperies de feuillage pleureur ferment cette retraite où vague un mystère mythologique. C'est ici que Diane et ses nymphes enlèvent leur court chitton aux plis cannelés et folâtrent nues après les fatigues d'une ardente course.

A1ors, si je me baignais en les attendant ? Cette eau limpide et mélodieuse est irrésistible ! . . .

Je rentre au crépuscule.

Une brise souffle qui purifie l'air. Les herbes frémissent^ les bananiers agitent leurs larges et lourdes feuilles avec un bruit de makintosch !

La lune se lève^ énorme, sanglante. Et^ aussitôt^ des chants retentissent à la porte des chimbèques. C'est l'hymne à Ngondé dont les rayons paisibles « frayent » les sentiers dans la nuit.

Cependant, en face du màt de pavillon les soldats sont alignés pour la parade.

— Garde à vous ! Portez armes 1 Présentez armes !

Ils saluent le drapeau bleu étoile d'or qui s'abaisse dans la fanfare des clairons sonnant aux champs.

Et cela vous empoigne le cœur...

— Quelle imprudence, s'exclame AL Knitélius quand^ le soir, je conte le charme de ma baignade^ mais c'est la mare aux serpents rouges !

Cette nuit, le léopard s'est aventuré dans le camp. Ce n'est pas sa première visite. Depuis quinze jours^ il a dérobé trois chèvres^ au mépris des sentinelles dont les albinis ne l'intimident guère.

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En travers du chemin^ il y a comme un sillon : le fauve a traîné sa proie sur le sable/ puis dans les patates douces où l'on voit un sentier de feuilles foulées. Un nouveau sillon dans une autre allée^ encore un sentier dans les hautes herbes et la trace se perd dans les halliers.

Ah le bougre !

J'examine avec curiosité ces profondes empreintes de pattes, largement ouvertes et griffues^ qui estampillent le sol et forment comme le sceau du monstre. Et il me passe un agréable petit frisson à la pensée que l'animal n'est pas loin et que je pourrais bien voir tout à l'heure sa robe marquetée, ses yeux flamboyants... Car il est ici dans sa patrie, libre et roi, à l'abri des hontes de la ménagerie, sinon de nos balles.

Cependant, on fait le compte des chèvres et des porcs. Aucune tète ne manque au troupeau. Et, grâce au ciel, les petits enfants^ les « mouana » sont au complet aussi. Alors, quelle fut la victime! Un pauvre chien sans doute. Au fait, si nous y allions voir ?

En quelques minutes, nous sommes habillés de chasse et nous partons, la carabine sous le bras. Bientôt, avec grande précaution, nous entrons sous le feuillage, précédés de Ganzobo, le capita qui nous sert de guide.

Une troupe d'indigènes est déjà partie qui

accrochent dans un layon du bois, et perpendiculairement à la rivière, un immense filet de façon à couper toute retraite au félin.

Au bout de deux heures d'une marche difficile au milieu du lacis des lianes et des racines déchaussées qui élèvent devant nous comme de hautes cloisons^ nous atteignons la rive de la Loufimi.

L'endroit est pittoresque. Comme nous sommes très fatigués, nous décidons que c'est un excellent affût et nous attendons assis sur une souche.

Le commandant et moi nous fanfaronnons^ nous plaisantons, mis en belle humeur par notre accoutrement de tueurs de tigres. Nous sommes un peu de Tarascon. Pour montrer notre quiétude, nous voulons déposer nos armes...

— Je vous le défends! s'écrie M. Knitélius qui, soudain, incline la tête et tend son oreille du côté du Nord. Ecoutez^ écoutez ! J'entends les traqueurs. Garde à vous !

En effet, une rumeur monte dans la forêt. C'est la voix des indigènes qui. leur filet posé^ ont fait un détour de plusieurs kilomètres et s'avancent en vociférant pour effra3^er la bête chassée de la jungle et la rabattre dans le bois du côté de notre clairière.

Prudemment, Ganzobo. qui n'a pas de fusil d'ailleurs^ se tapit derrière nous. Moi aussi^ je

voudrais bien me mettre derrière quelqu'un^ derrière moi par exemple !

Les cris se renforcent et résonnent et se répercutent sous le feuillage. Des oiseaux afiblés passent au-dessus de nos tètes. Une petite transe délicieuse me resserre l'épigastre.

Soudain, un craquement sec^ terrible...

— Le voilà! s'écrie M. Knitélius.

— Où ça^ où ça ?

— Là-bas, sur l'arbre 1 Chut !

Je le vois ! Je le vois ! Il se tient ramassé sur la fourche basse d'un teck, les moustaches sur ses pattes, face aux traqueurs dont les cris se rapprochent. Tout le dos et la croupe sont cachés par le tronc de l'arbre ; mais la queue, légèrement recourbée à la pointe, pend le long du fût comme un bras de pompe.

Nous épaulons fébrilement...

— Attendez, attendez ! fait M. Knitélius, il est trop loin.

Ah diable ! Je ne voudrais pas pourtant qu'il s'avançât trop près. Mais les traqueurs sont là, hurlant leur vocero de mort et frappant les troncs de leurs lances. C'est un vacarme formidable. Soudain, le fauve apeuré se retourne, plonge de son perchoir et, d'un bond magnifique, ailé, se retrouve sur un autre arbre.

Dans mon émotion, je m'étonne pourtant de sa petitesse.

lOO EX PLEIN SOLEIL

En ce moment^ le Commissaire, impatient^ lâche un coup, deux coups, trois coups de sa carabine Mauser à répétition. Sans doute l'animal est touché. Il pousse un rugissement et bondit et rebondit en fuyant. Il passe à trente pas de nous. A son tour^ plein de sang-froid^ M. Knitéliusa tiré... Et moi je décharge mon Winchester, mais au hasard^ surtout pour faire du bruit!

Nous courons, grisés :

— Du sang, du sang !

Les traqueurs se précipitent.

Tous, nous arrivons au filet^ certains de trouver le fauve embarrassé dans les mailles. Mais le léopard a disparu. Ikclc vc ! Sd-W"^ doute, il s'est jeté dans la rivière, car l'eau ne lui fait pas peur...

Nous cherchons, nous traquons, mais, après une heure, nous abandonnons la place, ruisselants, fourbus, mourants de faim. '

J'en suis très chagrin^ mais je n'aime plus Loukoussou.

I. C'est seulement trois jours apns notre départ que la bête fut retrouvée morte au milieu d'un fourré, dans un coude delà Loufimi.

Depuis, sa glorieuse dépouille trouée de deux balles, nous fut envoyée per le chef de poste de Bankana.

EN PLEIN SOLEIL lOI

Cela devait arriver^ je l'avais parée de trop de grâces parmi toutes les femmes.

Il faut que je l'avoue. L'autre jour, j'ai vu Loukoussou qui fumait une grosse pipe. L'autre jour^ j'ai vu Loukoussou qui crachait — vous savez ce jet de salive qui gicle^ « strie » d'entre les dents des chiqueurs !

L'autre jour, j'ai entendu Loukoussou qui se querellait avec une compagne et 1' « engueulait » comme une marchande de raies !

Enfin, tout à l'heure, pour comble, tandis que, sans qu'elle s'en doutât, je l'observais assise sur un mortier à manioc, j'ai vu Loukoussou qui... non, je ne veux pas le dire.

Hélas, Loukoussou a rompu ses belles lignes! Je suis navré qu'elle ait d'aussi laides manières... . Oui, je sais et je me raisonne; il est fou d'exiger qu'une négresse soit une précieuse qui surveille sans cesse sa parole et son geste et leur imprime à tout instant d'harmonieuses flexions. La femme noire est très près de la nature et sa coquetterie, tout au moins celle des allures, est encore embryonnaire. Oui, à notre étroit point de vue, elle manque souvent de distinction. Il faut l'admettre telle quelle et, en bon africain, se dégager, quand on la regarde, de l'obsession des afféteries européennes. Pourquoi Loukoussou ferait-elle autrement que ses sœurs ? Et puis, une

femme vraiment belle peut-elle pas tout se permettre sans amoindrir jamais la force de son pouvoir ? Toutes nos petites objections sentimentales — et qui ne font pas matière — résistentelles à l'éblouissement que donnent ses formes parfaites ?

C'est vrai, mais tout de même ce geste que j'ai surpris... Non^ que voulez-vous^ ce geste est défrisant, comme on dit. Il est incompatible avec un caprice d'amour. Il n'y a plus aucune poésie dans ma flamme qui^ dès lors^ se meurt...

Pourtant, je veux m'interroger encore... Ai-je bien vu ? A force de se tendre^ le regard^ parfois^ invente d'étranges choses. Cette lumière d'Afrique est toute pleine de mirages...

Non non^ j'ai bien vu Loukoussou qui... Voyons^ oui ou non, est-ce que Loukoussou s'est fourré les doigts dans le nez ?

Hé^ que diable, je ne sais plusl

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