LE RETOUR
Adieu Bankanaî Adieu gentilles femmes! Adieu chers petits enfants !
Notre caravane s'est remise en route^ augmentée de M. Knitélius qui nous accompagne jusqu'à Léopoldville. Nous marchons à grandes journées afin d'arriver au Stanley Pool dans dix jours.
On bivaque à Kizankoulou^ à Kingounou^ villages charmants que nous quittons à regret comme autant de Paradons.
Toujours je me rappellerai le pauvre chef de Kizankoulou. Il s'était sauvé à notre approche^ croyant à une expédition guerrière^ mais nos soldats l'avaient rejoint sans peine et ramené dans le village. C'était un vieillard à barbe grise qui marchait péniblement^ courbé sur un grand bâton^ le bras droit passé autour du cou de son petit-fils. Car il était aveugle. Je le vois encore^ debout sur un tertre^ et levant au ciel de gros yeux pâles. Et j'entends ses adieux pleins d'une douce emphase. Il semblait une figure antique^ un personnage de Sophocle^ le devin Tirésias, sinon Œdipe lui-même !
A Kingounou^ le soir^ en désherbant le carré de ma tente^ les porteurs tuèrent un gros cobra^ serpent à carreaux^ bigarré comme un arlequin.
Comme je regardais cette vilaine bête avec quelque stupeur :
— Oh^ dans cette brousse^ dit M. Knitélius^ il doit y en avoir des tas !
Cette nuit-là^ je l'avoue^ je dormis d'un sommeil extra léger.
A n'Gàna, éden nouveau^ nous nous arrêtons tout un jour. C'est que nous avons traversé la Bwampwomo et trois de ses affluents^ le Bambo^ le Kibou^ la Mayala^ et ma foi; nous sommes un peu fiévreux...
Le foumou de n'Gàna est puissant et bon féal. En échange de nos cadeaux^ il nous offre^ dans un magnifique quinconce de ficus^ une représentation de gala. Ici^ les danses sont pareilles à celles des indigènes de Bankana^ à cela près que le chef^ porté sur un large bouclier — comme un Mérovée qui serait chauve — semble mener un fourin-hands et tient dans ses poings des rênes invisibles ; alentour^ ses sujets^ mimant les grâces de la haute école^ galopent sur place. Cela est curieux — car où virent-ils jamais des hommes à cheval ?
Ils caracolent, voltent et virevoltent avec entrain^ si bien qu'une scène du Petit Faust i-\qu?> traverse l'esprit à tous les trois :
— Messieurs^ n'oublions pas que nous sommes. à cheval !
Et voilà que^ entraînés par l'exemple^ nous enfourchons nos chaises et galopons comme tout le monde !
Kingankati 1 De nouveau^ nous voilà sous tes beaux ombrages! Salut, Kingankati qui m'as, ressuscité !
KX PLEIN SOLEIL I05
Le temps de dresser nos tentes et la nuit est venue. Après le repas^ je rôde dans les sentes obscures, mais qui me sont familières.
J'espère que je vais surprendre Loukoussou pâmée dans les bras de son bakala^ comme il y a quinze jours.
Oh maintenant^ qu'elle se pâme tant qu'elle veut et de tout son cœur^ je ne serai plus jaloux. Mais Loukoussou reste invisible et cela m'irrite comme un méchant tour de coquette.
Où est-elle ? Apparemment là-bas^ autour des feux.
Et que fait-elle ? Parbleu^ elle fume^ elle crache^ elle...
Je m'endors et je rêve. Je rêve que Loukoussou conduit son nez dans une brouette comme ce fameux petit Touche-à-tout !
Nous nous proposions de retourner à Kimpoko par le chemin déjà suivi. Mais les pluies ont gonflé les affluents de la n'Selé : nous redoutons vraiment de rencontrer encore tous ces obstacles^ ces onze rivières^ sans compter les marécages^ qui firent nos premières journées de marche si humides^ si difficiles.
Aussi^ après une courte palabre^ nous décidons de regagner le Pool en continuant vers le Nord.
La route est un peu plus longue^ il est vrai^ mais elle offre cet avantage de conduire à n'Goama^ village plantureux où nous recevrons bonne hospitalité et vivres frais.
Nous partons dans le brouillard matinal. Au bout d'une heure de marche^ le zila court dans
un marais
On délibère. On consulte ce turlupin de Mali et le bon sergent Otamia qui doivent connaître la contrée pour l'avoir déjà parcourue l'an passé sous la conduite de M. Costermans. Mais ils ne se souviennent pas et ne trouvent nul repère. Il ne nous paraît pas pourtant que l'eau puisse s'étendre bien loin. Ne sommes-nous pas sur un plateau ? C'est donc un marais d'occasion formé par les déluges de ces dernières nuits.
Donc^ allons-y! Et^ bravement^ nous enfonçons dans la bourbe jusque par-dessus nos guêtres. Ainsi nous pataugeons pendant une heure^ pendant deux heures, pendant trois heures ! Parfois l'herbe devient rare : alors l'eau rutile sous l'ardent soleil et nous casse les yeux. Le supplice est intolérable. La caravane s'est égaillée et marche en désordre. A tout instant nos porteurs s'enlisent sous leur charge^ ce qui nous donne une fatigue de plus en nous obligeant de retourner
en arrière pour les stimuler de la voix et du geste.
Les femmes aussi nous retardent. Elles nous ^ étourdissent de leurs cris et s'arrêtent à chaque pas pour arracher les sangsues collées à leurs mollets !
Et Loukoussou n'est pas épargnée : c'est bien fait. Tout de même, que sa jambe est fine et jolie 1 Enfin l'eau devient moins profonde. Le terrain se relève insensiblement. Dans ma lassitude énervée^ je reprends des forces en contemplant le grand ciel bleu intense, tout bariolé de nuages. Oui donc a dit qu'il n'y avait pas d'azur dans les ciels du Congo?
Encore une heure et, Dieu soit loué! c'est fini, nous atteignons à la terre ferme.
Une petite éminence, ombragée de beaux arbres, s'érige à notre droite. C'est là que nous courons fébrilement dans le dernier rush de nos jambes de boue, pour tomber, ivres de fatigue, sur le sol feutré de fougères et de mousse...
Après la sieste, le clairon va sonner le rassemblement, quand éclatent des cris d'épouvante.
I08 EX PLEIN vSOLEIL
Nous courons à l'orée du bois : la panique est dans le camp des porteurs qui fuient affolés :
— N'nioka ! N'nioka !
Un serpent !
Oui; là-bas^ c'est un boa gigantesque enroulé autour de la grosse branche d'un tronc mort.
Il pointe vers le sol une tête fine et plate qu'il balance avec lenteur^ humant^ tâtant l'air. Sans doute^ il a été attiré par nos chèvres et nos poules.
Nous demeurons immobiles^ ahuris^ mais sans peur.
SacrebleU; et nos carabines que nous avons oubliées !
— Boy! Boy! N'kélé !
Mais j'ai mon grand revolver. A deux mains^ j'ajuste^ je tire...
Le serpent redresse vivement la tête comme un C3^gne. Il n'est pas atteint. Il s'allonge^ ondule^ déroule ses anneaux. Il est suspendu à la branche, il fuit...
Soudain, devant nous surgit un Bangala qui fait signe d'abaisser mon arme. En trois bonds^ il arrive sous l'arbre et^ d'un coup de machette, frappe le reptile qui tombe dansl'herbe^ sanglant^ une profonde entaille au-dessous de la tête...
Déjà; nous entourons le monstre qui se tord^ se contorsionne, tirebouchonne dans les affres de l'agonie. J'essaie de le soulever^ mais le poids
est au-dessus de mes forces^ sans compter que la bête déploie encore une vigueur énorme pour se dégager de mes poignes flamandes.
Le boa est mort. Nous l'allongeons sur le sol afin de le mesurer. Il a cinq mètres au moins.
Quel trophée ! Nous sommes très glorieux. A défaut de la fourrure du léopard^ nous rapporterons au moins la peau d'un gros serpent.
J'ai tendu mon poignard au hardi Bangala qui; avec une dextérité non pareille, déchire le monstre et le « dégante» comme une anguille.
Nous déposons la riche dépouille dans une « cantine » remplie de sel, en même temps qu'un petit tronçon de viande rosâtre dont nous goûterons ce soir à l'étape.
Et maintenant; en route^ et d'un pas relevé^ si nous voulons atteindre n'Gouma avant qu'il soit nuit close.
Ce n'était pas assez de notre baignade de la matinée ; nous arrivons à n'Gouma trempés jusqu'aux os par la tornade furieuse. Mais les naturels du village s'empressent d'apporter du bois; bientôt de grands feux pétillent devant nos tentes et nous séchons.
Alors don Pedro, l'air fier et cruel, parait devant nous. Il veut savoir le dîner.
Nous commandons : potage petits pois, poulet rôti^ serpent à la...
Pedro se permet d'interrompre. Avec une moue de dégoût qui fait son visage vraiment satanique^ il nous conjure de supprimer le nioka de notre menu, car c'est une viande dangereuse où se tient l'âme du méchnnt Sorcier. Nous rions ; nous plaisantons le cuisinier qui se rebiffe, conte des « cas » notoires et devient si prolixe d'objections que nous devons l'arrêter.
— Bika, bika.'Tu feras le serpent, entends-tu ? Don Pedro se résigne^ reste muet et farouche. Mais comment apprêter ce mets inconnu ?
M. Knitélius propose de le manger froid à la sauce Vincent^ comme une truite saumonée; mais le commandant opine pour une onctueuse Tartare.
Tout cela ne me dit rien qui vaille. Je discute : c'est trop compliqué. D'ailleurs les fines herbes manquent^ ainsi que l'estragon. Et puis le serpent^ je gage, aime à être mangé avec simplicité^ sans ingrédient d'aucune sorte. Il se suffit à lui-même. Mes amis s'impatientent :
— Enfin, comment voulez-vous alors qu'on le traite ?
— En roi !
— Mais encore ?. .
— Hé ! qu'on le serve bouilli avec une sauce au beurre. Ainsi, il reste lui et nous le goûtons mieux.
Cet avis prévaut^ et Pedro^ mécontent^ s'en retourne à ses marmites^ tandis que nous allons faire un bout de toilette pour honorer le repas fameux.
Nous sommes servis !
Quand le boa paraît^ une vague inquiétude^ j'en conviens^ sourd au fond de mon estomac. Ce n'est pas que le morceau ait mauvaise allure. Avec ces blanches arêtes qui cerclent et pointent aux deux côtés^ on dirait un petit navire en construction.
Mais il me semble que^ de rose qu'elle était^ la chair est devenue légèrement violàtre ; ce ton-là me trouble. Et puis ce fumet... Cependant^ nos boys^ si empressés d'ordinaire et qui se tiennent derrière nous comme des laquais de cour^ ont déserté la table^ de terreur. Diable ! Mais il n'y a plus à reculer. Déjà ma portion s'étale dans mon assiette. A tout hasard^ je me verse un rougebord de vin portugais^ dans la crainte d'une obstruction grave...
Allons, une^ deux, trois !
Je goûte... Mais c'est de l'esturgeon^ de l'esturgeon plus lourd ! La chair se détache en larges écailles.
Par exemple^ c'est fade^ fade à retourner le plus ferme cœur...
Héroïquement; j'ai tout avalé. Il ne reste plus sur mon assiette que deux arêtes^ deux os courbés en arc qui forment un éperon blanc.
— Encore un petit morceau ? insinue le commandant.
— Merci; merci; « ça me gonfle de trop ! dit Adolphine Kaekebroeck. »
Et; d'un trait; je taris mon verre.
Le boa était passé — comme les timbaliers!...
Le soir; en dégustant le délicieux café des plantations de Kinshassa; nous contons des histoires de serpent — pour bien dormir.
En vieux africains; fertiles en « zwanzeS; » mes compagnons cherchent à me terrifier. Mais « je suis appris ». AlorS; à mon tour; je demande la parole pour une anecdote véridique et je commence en ces termes :
C'était un garçon charmant; Coquilhat.
Il y a quelques annéeS; j'eus le plaisir de me trouver à côté de lui; à la table d'un grand confrère. Il ne mangeait presque rieU; se nourrissait
seulement du fumet des plats et de crèmes à la mousse. « La diète ou la mort » disait-il avec une tristesse souriante.
Le visage pâle^ cireux^ amenuisé aux pommettes^ dénonçait le mal rongeur. Mais les yeux^ d'un regard vif et turbulent^ donnaient à la physionomie une intensité d'expression extraordinaire.
Coquilhat racontait joliment ses aventures et^ tandis qu'il parlait^ toujours il souriait — pardessus la souffrance — sans prendre garde aux plis que ça faisait dans ses joues exsangues^ car il n'avait pas peur de se chiffonner la figure.
Il se moquait très finement de lui-même et des autres. Mais rien ne l'égayait comme le souvenir de ses terreurs en face des premiers serpents.
Ce soir-là^ mieux portant que de coutume^ charmé par la grâce affectueuse d'une hôtesse parfaite — car elle n'a pas d'album — il fut très joyeux et plein d'abandon.
Comme on servait le café, je l'interviewai sur les boas. Alors, il nous dit une histoire terrible :
— Les serpents ! Ah les bougres ! Un soir^ ma lampe à la main, j'avais fait comme d'habitude le tour de ma case^ éclairant les coins et recoins^ le plancher^ le plafond^ car je craignais qu'un reptile ne fût entré chez moi pendant le jour et ne se proposât d'y passer la nuit. Rassuré^ je
114 HX l'LEIX SOLEIL
m'étais insinué sous ma moustiquaire d'une façon rapide et adroite^ afin de n'y pas enfermer avec moi quelques féroces moucherons^ et je me laissais doucement aller au sommeil, quand; tout à coup; je sentis comme un frémissement à mes pieds. J'ouvre les yeux. Ma terreur est si forte qu'elle me paralyse un moment.
» C'est un serpent I me dis-je après quelques secondes. Si je bouge^ je suis perdu !
» Des gouttes de sueur coulaient dans mes yeux. Je retenais mon haleine. Ah, mais c'est bête de mourir comme ça ! D'abord je me propose de rester ainsi, plus immobile qu'un mort^ jusqu'au jour. Mais si je tousse? Mais oui^ j'allais tousser! Voilà que je sentais de petits picotements dans la gorge I...
» Soudain^ je bondis hors de mon lit. Dans l'obscurité — faut-il être stupide 1 — je ramasse mes drapS; je cours vers la porte pour tout lancer au dehors. Mes mains tremblent si fort que le coin d'un linge m'échappe : ploiijf.' la béte est tombée sur le soi! Eperdu^ je lâche mes couvertures.
» Par bonheur je trouve la porte, je l'ouvre^ je me sauve.
» Cinq minutes après, chaussé de grandes, bottes, je reviens avec une torche, un bâton, et mes boys. Je m'avance, j'éclaire la chambre.
L'horrible bête était encore là gisant sur une natte. Je la voyais... Elle ne bougeait pas... C'était...
— Un serpent! nous nous écriâmes.
— Non^ dit Coquilhat^ les yeux exorbités d'épouvante, non^ c'était ma brosse... »
En sortant de n'Gouma^ on entre dans une forêt profonde toute drapée par les dentelles de lianes ; sur le sol les racines se tressent, croisillonnent, forment nasses et paniers du plus charmant travail. Mais le sentier en échelle et qui tourne, est fatigant, surtout pour les porteurs chargés de longs fardeaux.
Qu'il fait sombre et froid sous ce feuillage qui déglutine...
Les nègres toussent.
Enfin nous voilà dans la vallée herbue, sur le zila toujours tortueux, mais plane. Au penchant du plateau dont nous sommes descendus, la forêt est invisible, noyée dans son brouillard.
Bientôt le chemin remonte et c'est une rude escalade. Sur la crête de la colline, le panorama ne peut nous dédommager. Rien d'africain dans
Il6 EN PLEIN SOLEIL
ces versants brûlés et ces maigres bouquets d'arbres où s'accrochent^ se déchirent de blanches vapeurs. Tout cela est infertile^ profondément morne^ d'une tristesse sans émotion.
Ce paysage^, le ciel gris^ pèsent sur nos pensées. Nous marchons en silence.
Encore un ravin resserré^ abrupt.
Point de rivière^ pas le moindre petit ruisseau. La route est longue sans l'espoir d'une eau murmurante^ d'une Lonkava « de celle qui court sous les feuilles » comme ils disent d'un seul mot tout plein d'harmonie.
Je regarde Loukoussou^ qui me précède de vingt pas, habillée d'un pagne violet^ la taille nouée avec un ruban métallique.
Elle porte sur la tête ses bilokos enveloppés dans un foulard jaune. Elle marche superbement^ les mains sur les hanches. De larges anneaux de cuivre cerclent ses bras.
Elle est belle^ très belle...
Ce matin^ je n'ai plus de rancœur. Je la revois qui joue avec les deux petits enfants de Bankana...
Je m'attendris et toute ma « bountje » renaît vivace^ en même temps que je trouve un charme douloureux à me répéter que cette femme si jolie et si bonne ne m'appartiendra jamais... Je porte mon cœur en ccharbc, comme disent les Ancrlais.
Hélas, voici les hautes herbes et je ne vois plus Loukoussou.
En ce moment le soleil, à travers l'uniforme couverture de nuage, lance une flèche qui étincelle sur les armes et réveille les bijoux qui parent nos kcntos.
Tout est redevenu gai... Mais le rayon disparaît comme la femme, et la bonne humeur, prête à jaillir, se résorbe dans nos âmes sombres.
Onze heures. Sous les nuées basses il fait une chaleur lourde, opaque, qui accable. Et le chemin qui ondule toujours! C'est une suite ininterrompue de défilés et de sierras. Les porteurs suent et gémissent. Les femmes aussi sont bien lasses. Les soldats marchent sans entrain, commencent de rompre la file. Oleko, avec sa caisse, transpire à faire pitié. Et nos boys, si flambards d'ordinaire, se traînent avec effort, sans toucher au m'biti qu'ils laissent pendre à leur ceinture. Tous, ils pensent à Kitambo, à Léopoldville. Ils aspirent au repos; le voyage ne veut pas finir... Arriverons-nous jamais au fleuve ?
Encore un roidillon semé de pierres et de souches. Pour le coup c'est trop, et nous allons sonner la halte, quand soudain des Batétélas, arrivés au sommet du coteau, élèvent leurs fez rouges au bout des fusils en poussant des cris de joie.
Il8 EX PLEIN SOLEIL
Qu'est-ce cela? La curiosité nous fouette. Tous^ nous courons maintenant sur le flanc escarpé^ comme à un assaut. Nous voilà au faîte de la montagne et nous restons muets dans l'éblouissement du spectacle.
C'est le Pool !
Le Pool qui^ là-bas^ miroite et scintille, s'étale admirable, immense dans sa corbeille de bleuâtres collines! Au milieu^ l'ile Bamou se reflète vaporeuse au fond des eaux d'argent...
Alors l'enthousiasme éclate.
Des chants retentissent dans les airs. Et tous les iiibitis résonnent aux mains des boys^ comme ces plectres de la troupe de Xénophon qui entonna le Péan en revoyant les flots bleus de la mer d'Ionie !
Le lendemain^ à Kimpoko, nous fouillons de nos jumelles l'immensité du fleuve. Nous guettons le steamer qui doit venir de Kitambo. Sans doute il a relâché pendant la nuit dans quelque crique de la rive, pour faire du bois. On va le voir apparaître là-bas, derrière cette presqu'île qui pointe dans le courant.
Vaine attente. A midi, tout espoir est fini ; le bateau ne peut plus arriver que demain. Nous nous perdons en conjectures sur ce retard inexplicable. Notre courrier spécial n'a-t-il pas accompli sa mission ? S'est-il égaré dans la brousse ? Peut-être qu'il a été capturé et mangé...
— Ah ça, dit le commandant^ nous sommes bien mardi aujourd'hui ?
— En effet^ répond M. Knitélius.
Tout à coup^ une idée me traverse l'esprit. Pendant la route^ j'ai souvent plaisanté notre chef qui^ sous prétexte que nous marchions vers l'Est^ avançait tous les jours son chronomètre un peu au hasard.
— Maisnon^ fais-je très sérieux^ nous sommes seulement lundi; nous avons gagné un jour^ comme Philéas Fog !
A cette remarque^ mes compagnons restent positivement ahuris. Un instant perplexes, ils accueillent cette explication saugrenue comme non improbable...
Et puis tout de suite, ils se ressaisissent, haussent les épaules en éclatant d'un franc rire !
N'importe, la situation est grave ; nous n'avons plus que de maigres vivres, principalement des conserves, de l'infâme corned beeff
Depuis plusieurs jours nous manquons de vin, de biscuit, de beurre...
Les rares indigènes de Kimpoko, décharnés par l'étisie, n'ont pu nous fournir que quelques poules aussi tristes qu'eux-mêmes. Le pis^ c'est que notre caravane est affamée. Jusqu'aux chicwangues qui font défaut !
Il est peut-être dangereux^ pour un trio de blancs^ de se trouver au milieu de cent soixante ventres nègres qui n'auraient plus d'oreilles! Aussi^ sans nous dépenser en de longues parlottes, nous dépêchons une pirogue au premier poste de bois établi dans le chenal. Si les pagayeurs font diligence, ils seront rentrés avec des vivres à la nuit tombante...
La pirogue est partie. Nous adressons à nos hommes une courte mais énergique allocution pour les exhorter à la patience. Ce soir^ ce sera fête. Oui sait, il y aura de la b/zi] de la viande ! Et ce mot illumine toutes les noires faces^ fend les bouches aux belles dents blanches...
Après le déjeuner frugal^ et pour fuir le rude soleil, je vais m'asseoir au bord du ruisseau qui coule derrière notre hutte. Endroit poétique et charmant : c'est là que les boys lavent les assiettes!
Ils sont assis l'un tout contre l'autre devant l'eau courante. Leurs têtes crépues^ micacées^ forment un petit escalier^ car ils sont placés par rang de taille et droit de préséance. Le protocole n'est pas un des moindres bienfaits dont les nègres nous doivent être reconnaissants...
D'abord^ c'est Don Pedro^ le chef incontesté^ toujours maussade^ fertile en gifles. A côté de lui^ se tient l'excellent Bala^ le boy du commandant ; puis^ c'est le malicieux n'Seké et puis n'Tinou^ et puis encore Bikoko^ Mazaza^ Pata et enfin Jouxte l'eaU; c'est le tout petit Madoudou^ venu on ne sait d'où ni comment^ mais que Pata protège et commande. Car c'est le génie de Pata d'avoir découvert un plus petit quelui^ auquel il apprend à l'aider et surtout à le servir. Pata! Mais on ferait un livre rien que sur ce gamin-là ! Il y a une histoire de Pata et de la boussole... Il faudra que je la conte un jour.
Ah ce nettoyage de la vaisselle !
Quelle distraction ! Et comme cela dissipe la mélancolie et vous met l'humeur en fête!
D'un air renfrogné^ Pedro passe l'assiette à Bala^ qui en ratisse avec sa main quelques os et puis la remet à n'Seké ; celui-ci en recueille la sauce avant de la tendre à n'Tinou dont le doigt se promène^ dessine des sillons dans les minces reliefs d'ignames et de patates douces.
Ainsi l'assiette circule et stoppe. A chaque fois^ elle devient un peu plus nette.
Bikoko^ somnolent^ dédaigne d'}' goûter. Mais Mazaza lèche la porcelaine d'une langue avide et regrette de la devoir donner à Pata qui^ avec sa bouche aussi, s'éternise à lapper sur la paroi circulaire.
Enfin^ l'assiette arrive àMadoudou qui la regarde ébahi^ tant elle brille !
Véritablement il se dit : « Mais qu'est-ce qu'on peut bien lui reprocher à cette assiette-là ? Elle est très propre... »
Soudain^ il s'avise de la retourner. Hé^ quelle aubaine ! il y a un peu de graisse par-dessous ! Alors de ses cheveux^ de son nez^ mais surtout de sa langue fine^ il achève et parachève l'œuvre de propreté !
Après quoi^ Madoudou plonge l'assiette dans le ruisseau, mais parce qu'il est bien obligé, car il ne comprend pas cette formalité qui est pour lui la précaution inutile !
Le soleil s'est couché, et la pirogue ne revient pas.
Nous avons diné sans entrain au milieu de tous ces gueux faméliques qui ne quittent point la rive et tâchent à percer les ombres du fleuve.
Soudain^ dans le silence désolé^ un chant vague arrive jusqu'à nous. Les sons se rapprochent et^ bientôt^ on perçoit distinctement ce refrain preste^ saccadé :
— Koiilouloîi, Koitloiiloii — Kouhitlou, Konloiilouf
La pirogue^ la pirogue !
Et des cris de joie retentissent.
— Bika, ^//^^// faisons-nous pour écouter. Maintenant^ les couplets des pagayeurs se détachent :
Sokola ivatou — Kcmlotilon , KoicIouIoil Watou kivisa — Kouloidoit, K()uhjid(ju Matabichc, néné — Kouloiiloîi, Konlouloii Lozo, iiibizi, niasanga — Kouloiiloii, Kouloii-
lou.
Poussez la pirogue ! Elle arrive ! Elle apporte
de grandes provisions^ du riz, de la viande^ du
maïs !
Et ce konlonlou, kouloulou qui glisse sur les
eaux^ imitant le clapot des petites lames dessous
l'esquif, me captive^ me plonge dans une émotion
délicieuse.
La voilà la pirogue^ chargée de deux quartiers
d'hippopotame !
AlorS; sur le sable, ce sont des bonds, des gigues frénétiques !
La viande gît sur la grève :
La puanteur était si forte que sur l'herbe Je crus m'évanouir...
Cependant^ à coups de machette^ on sectionne cette chair épaisse^ nauséabonde^ et l'on fait le partage. Quelques instants après, le camp est environné de fumée et de flammes.
La viande, percée de bâtonnets^ cuit au-dessus du feu vif. Et tout autour, les noirs^ accroupis en crapauds^ rouges comme des démons^ surveillent cette cuisine de kabbalistes !
Cette nuit-là^ le tam-tam et les lu'bitis résonnent fort tard après le festin.
Mais la lune se lève^ monte au zénith. Un petit halo blanc l'auréole. Et l'on dirait un œuf sur le plat!
Les cris^ les danses ont cessé.
Le sommeil descend avec le silence.
Et moi^ je m'endors^ écoutant en rêve cette berceuse si monotone et si douce :
— Koiilotiloii, Koiiloidoii, — Koiiloulou, Kou- I 011 Ion...
Je m'éveille au bruit d'un sifflet strident...
Je bondis hors de ma tente. Le steamer^ le petit fer à repasser^ le lavoir à vapeur^ il est là ! Il arrive dans le brouillard léger.
Et c'est La Délivrance!
A peine a-t-elle abordé que nos porteurs s'élancent pour y verser les charges et les bagages. En un clin d'œil, nos tentes sont démontées^ pliées et jetées sur le bateau.
Le capitaine nous explique le retard : une bielle qui...
^ — Avez-vous des vivres ? interrogeons-nous anxieusement sans l'écouter.
— Oui^ oui^ du pain^ des bananes^ de la bière !
Que ce brave homme soit béni^ lui et toute sa famille^ jusqu'à la fin des éternités !
Partons^ partons ! Ilé^ pas encore. Il faut faire du bois pendant une grande heure.
Enfin^ nous sommes à bord.
Trois fois la sirène a mugi. Les timbres sonnent : les palettes battent l'eau !
La Délivrance se détache...
En ce moment^ deux soldats plantés sur la rive, saluent, présentent les armes. Ce sont les senti-
nelles choisies dans notre troupe pour relayer les deux anciens soldats de Kimpoko qui s'en retournent avec nous.
Attendri, je les salue avec affection. Car je les. aime vraiment ces beaux bougres qui m'ont été si dévoués^ si bons, tout le long du voyage !
Soudain^ deux femmes paraissent à côté d'eux. L'une d'elles^ mais c'est Loukoussou !
Loukoussou ! Elle me reg:irde! Oui c'est moi qu'elle regarde en agitant un pan du voile blanc qui recouvre ses épaules.
Adieu^ Adieu!
Le steamer a viré bord sur bord et vole dans le courant ! Et toujours, je fixe le rivage où le voile pàlit^ s'éteint au fond de l'intense lumière.
Alors ces beaux vers pleurent dans ma mémoire :
Fugitive beauté Dont le regard m'a fait soudainement renaître, Ne te %'errai-je plus que dans l'éternité? Ailleurs, bien loin d'ici ! trop tard ! jamais peut-être ! Car j'ignore où tu fuis, tu ne sais où je vais, O toi que j'eusse aimée, ô toi qui le savais !
Nous avons doublé Kalina-pointe.
— Kitambo ! Kitambo ! s'écrie l'équipage. Et c'est un tumulte indescriptible où miaulent les accordéons et sonnent les inhitis.
Oui, L'.st Léopoldville, là-bas tout au loin, dans le coude du fleuve.
Peu à peu, la côte, les collines se précisent. Les maisons sortent du flou. Voilà la flottille amarrée dans le port, et le grand atelier appuyé contre les talus rocheux, et la grosse barge rouge que l'on monte sur le slip. Et voilà, à côté du bel élaïs, la maisonnette du commandant du port ! Oui, oui, c'est la maison de mon cher ami Philippart !
Ah, la bonne causerie ce soir, sous sa véranda 1 Je tâche aussi d'apercevoir mon chimbèque. Mais il est invisible, masqué par les bambous et les papayers de la Grand'place.
Nous approchons.
Un tas de costumes blancs envahissent le bcach, sautent par-dessus les madriers et les bourriches de caoutchouc qui jonchent la rive.
Les jumelles ne quittent plus mes yeux. Voici le savant docteur Zuccaro, et le bon per-
cepteur Van Roosbroeck avec l'ami Tricot. Et le •substitut Pirard et Houben^ Evrard^ De Simony^ Weyns^ tous les camarades enfin... Ils agitent de grands bras. Sans doute^ ils sont très curieux de voir comment le juge a supporté ce premier vo3'age.
Hé^ hé^ je suis très fier de ma bonne mine !
Mais quel est celui-là aux moustaches tombantes^ d'allure un peu courbée mais élégante^ qui se tient le premier devant tout le monde^ et nous attend sous son immense casque rond ? Je ne le connais pas...
Nous allons atterrir. Vrai^ le cœur me toque dans la poitrine, tant je suis aise de revoir mes amis et mes... cancrelats !
Nous abordons. Ah les longues^ les chaudes poignées de mains !
On me présente à ce gentleman qui m'intriguait si fort tout à l'heure.
— Le commandant Lothaire !
Ainsi^ c'est lui Lo penibé .' V XuxovqI comme ils l'ont si joliment appelé en souvenir de ses batailles matinales...
Et je serre avec émotion la main de ce grand victorieux...
Mais où donc est Philippart ?
Pourquoi Philippart n'est-il point venu ?
Les visages s'attristent...
— Eh bien ?
Hélas^ Philippart tremblait la fièvre. On l'a conduit à Borna...
Philippart est bien malade...
Philippart va mourir...
Mon cher ami Philippart est mort !
La passe Swinburne '
C'est à Kwamouth, où je laissai ma dernière lettre qui te contait les splendeurs du Pool et du Chenal, que le Kasaï se jette dans le Congo.
Kwamouth est un petit poste militaire établi sur une colline aride et caillouteuse. C'est actuellement le point terminus du premier tronçon de ligne télégraphique qui se prolonge jusqu'à Stanley Falls.
Nous sommes descendus à terre, où nous avons été reçus en grand appareil. Sur la rive, quarante soldats alignés qui présentent les armes ! Devant la colonne, rien de plus impressionnant que ces trois Européens dans leurs costumes blancs déchirés, mal lavés, d'une propreté sale.
Ils sont pâles et si amaigris ! Mais ça ne fait rien. Vois comme ils redressent le torse et se roidissent pour saluer militairement le chef qui passe, immaculé lui, tout galonné de bleu et or !
(O Extrait d'une lettre adressée à M™^ L. Courouble.
L'émotion m'étrangle^ et mes yeux se brouillent...
L'inspection est terminée à une heure. Nous remontons sur la Ville d'Anvers, qui s'engage dans le Kasaï.
C'est un beau fleuve^ coulant d'abord entre de hautes rives boisées^ puis au milieu de grandes plaines marécageuses dont les roseaux jaunissent^ croustillent comme des blés murs.
Parfois^ des collines ondulent encore^ dévastées par le feu^ toutes brunes, toutes rousses. On dirait des vignobles, l'hiver.
A mesure que l'on remonte le rude courant^ le fleuve écarte ses bords^ s'épanche avec ampleur. C'est une inondation qui miroite à perte de vue^ une inondation resplendissante que l'on contemple sans arrière-pensée de tristesse puisqu'elle ne fait tort à personne.
Le ciel bleu^ léger, fondant^ tient avec le paysage. Mais, tout contre nous, l'eau garde une couleur de dure ardoise et forme disparate.
Elle boude le ciel, refuse de le réfléchir. Elle se cantonne dans son « quant à soi ». Personnelle^
c'est vrai, mais combien laide
Des bancs de sable affleurent nombreux qui brillent comme de l'or. Les bancs de sable, voilà ce qui rend la navigation du Kasaï si malaisée. Il en est d'invisibles qui se déplacent sans cesse^
EN PLEIN SOLKIL I^/^
obligeant les capitaines, à chaque nouveau voyage^ de modifier la route et la course de leur steamer.
Et les hippopotames ! Ils pullulent. De loin^ leurs têtes qui émergent de l'eau semblent de noirs récifs. On tire dessus^ mais les monstres se moquent de nos Winchester. Ils se dispersent^ s'engloutissent; la bande se reforme aussitôt^ et reparait un peu plus loin. De nouveau ils soulèvent leurs mufles^ baillent en montrant le fond rose de leur immense bouche^ leurs vilaines dents en chicots. Ils chauvissent des oreilles et^ après un soufflement^ se replongent dans un remous.
Des compagnies d'échassiers^ des toucans^ volent lourdement au-dessus du fleuve et s'abattent au sommet des arbres qu'ils fleurissent de leur brillant plumage. Des tas de pélicans goitreux^ au large et long bec couleur de gutte^ s'ébrouent et s'éventent sur le sable au milieu des jolis flammants blancs et roses ; et il y a aussi les marabouts^ la tète dans les épaules^ qui dorment sur une patte, et qu'on prendrait pour de vieux professeurs de mathématique enfoncés dans quelque problème insoluble ! Il leur manque sous l'aile un gros parapluie vert.
Beaucoup de crocodiles^ allongés sur le sable
134 EN PLELN SOLEIL
dans une sieste béate. Nous en avons tué un de belle taille d'un coup d'albini.
Ça été un fameux spectacle. Touché au flanc, en plein foie, il ne pouvait replonger dans la rivière. Il tâchait à se dresser pourtant, ouvrait une terrible gueule. Du steamer, on entendait le claquement de ses mâchoires. Il fallait voir les Bangalas de l'équipage! Quelles clameurs! Hé, c'était de la viande pour eux! Alors l'Inspecteur a commandé : Stop!
Aussitôt les noirs de piquer dans l'eau en hurlant de joie. Sur la rive, l'un d'eux saisit l'animal par sa queue crénelée. Ah la superbe attitude pour Barye !
Le reptile se redresse, se tord, claque encore des mâchoires. Mais il succombe enfin sous les coups de hache qui lui « kipe-kapent » la moelle allongée ! Pauvre bète !
On a dépecé le crocodile dans la baleinière. Du haut du pont, nous avons assisté à cette boucherie peu appétitive. Dire que nous aussi nous avons toutes ces sales machines dans le corps! Dire que ces Bangalas ne travailleraient pas avec moins de sang-froid s'il s'agissait de découper, de préparer un être humain — moi par exemple Brrr...
Mais tu ne nous dis rien des éléphants ! me reproche mon petit Bob. iVttends un peu.
ClichédeM.VanMcerbeke MON PETIT A^II FATAKl
C'est le lundi 19 juin, vers neuf heures du matin, par... ma foi, je ne sais pas la longitude, que j'ai vu mon premier éléphant.
J'ai consigné ça dans mon carnet avec combien de points d'exclamation !
Une masse énorme, un mastodonte, un mammouth quoi, moins les défenses recourbées. Je n'ai jamais vu un si grand animal dans aucun jardin Zoologique.
Il était occupé à boire au bord d'une île. Ses pointes étaient courtes, droites. Quand il eut fini, un jet brillant coula de sa trompe comme d'un tu^-au de château d'eau.
Le colosse s'est laissé contempler pendant quelques minutes, puis il est rentré dans les herbes.
Quelle chance ! Personne n'a tiré dessus. D'ailleurs, il était trop loin, très poétiquement vêtu de brumes.
Et il s'en est allé tranquillement, comme la bête heureuse du paradis terrestre, celle qu'on voit dans notre si belle eau-forte de Rembrandt.
Cette navigation sur les grands fleuves du Congo est vraiment distractive, apaisante et, n'était ce soleil qui brûle de toute sa force, rien n'aurait plus de charme. Les soirs surtout sont de pures merveilles. Alors, le fleuve cesse sa petite houle et ralentit sa course. C'est une coulée de dcu:e lumière.
On stoppe vers cinq heures dans une petite anse. Quand le bateau est amarré^ on se promène sur la grève de sable fin, à moins qu'on ne s'enfonce dans la forêt vierge toute retentissante de la chamaillade des perroquets et des singes.
Après dîner^ je regarde les indigènes campés sur la rive autour des grands feux. Toute la nuit^ j'écoute les cognées qui résonnent mat en fendant les souches. Et les crapauds coassent^ et crécellent les cigales sous le clair de lune.
Et, parfois aussi^ j'entends le lointain pépiage des oiseaux voyageurs qui passent là-haut^ si haut^ dans le ciel et volent peut-être vers l'Europe !
On repart le lendemain^ à l'aube, dans le brouillard qui traîne sur les eaux...
Nous sommes arrivés à Bokala le mardi 20 juin à huit heures. Mais le chef de poste étant parti en palabre dans l'intérieur avec tous ses soldats, nous n'avons fait qu'une courte halte dans la station. J'ai vu là un petit garçon arabe qui ressemblait à mon Bob. Comme je l'ai pressé sur mon cœur! Et je sentais, en l'embrassant ainsi^ un regret et une consolation inexprimables !
Oh non. que je n'oublie rien I Je me dis souvent pour me donner du cœur : chaque jour qui vient n'a-t-il pas été attendu par quelque malheureux avec un espoir éperdu ?
Eh bien^ mon jour viendra aussi peut-être.
Tu sais que M. l'Inspecteur Costermans m'avait engagé à l'accompagner jusqu'à Swinburne où il se proposait de renflouer le s. s. Princesse C/é- ] Il eut lue.
Il va sans dire que je ne me suis pas fait prier.
C'est le mercredi 21 juin à onze heures^ après
sept jours de navigation^ que nous sommes entrés
dans la fameuse passe. Figure-toi le plus riant;
le plus radieux endroit du Kasaï.
Le fleuve largement épandu^ semé d'ilôts verdoyants où s'élance une végétation inextricable et romantique^ comme dans les gravures de Gustave Doré...
Oui; mais combien de bateaux se sont échoués dans ce ravissant paysage de conte de fées !
L'un d'euX; le s. s. Archiduchesse Stéphanie y a péri tout entier l'année dernière. On voit son épave lamentable^ déjà envahie par les lichens aquatiques.
Tout a été tenté pour dégager le steamer. Mais il est comme fixé à chaînes et à boulons sur le roc. Il ne bouge plus^ il est indécrochable. Ce n'est plus maintenant qu'une bouée^ — une bouée de cinq cent mille francs !
La passe Swinburne a une cinquantaine de mètres de long et trente de large. Elle e^t bordée
par des écueils complètement submergés, même aux eaux basses, et dont nul remous ne révèle la présence aux navigateurs. Son passage est rendu plus dangereux encore à la descente par l'obliquité du courant impétueux qui oblige les capitaines de la traverser ftiU steani afin de ne pas être dérivés et précipités contre les récifs. Il s'agit donc d'embouquer le chenal juste dans son axe.
A la montée, c'est moins périlleux, car la machine triomphe des rapides.
Malgré tout^ les capitaines^ je t'assure, ne sont pas à leur aise...
Enfin^ nous avons abordé sans encombre sur vme côte vierge^ plantée d'arbres magnifiques^ tout enlacés parles lianes et consolidés à leur pied par des étançons naturels gigantesques, de véritables contreforts d'église gothique ?
Le s. s. Princesse Clcnieniinc était cabré sur la rive^ l'avant dressé hors du fleuve, l'arrière noyé sous les eaux.
Le bateau se tenait incliné de tribord à bâbord et reposait sur une protubérance du fond.
Il n'a pas fallu moins de dix jours pour le renflouer.
Comment peindre cette douce existence sous tes ombrages de la forêt; dans l'odeur des grands feux de bois vert qui parfumaient tout ce rivage comme « le cèdre et le thuia ardents » de l'ile
fortunée où Kalypsô^ la Nymphe^ « chantait d'une belle voix^ tissant une toile avec une navette d'or » ?
Les soldats m'avaient construit une hutte avec des branches et des nattes. Je dormais un peu à la façon des sauvages. Si tu avais vu mon lit^ mon lavabo !
Etabli dans l'ombre fraîche d'un parasolier^ je lisais^ je prenais force notes^ ou bien je causais amicalement avec M. Costermans qui me documentait sur l'Afrique.
Paul Costermans ! Le terrible Cosse ! Un chef. Un des grands organisateurs de notre colonie.
Des cheveux blonds ondés^ des yeux malicieux^ un nez fin^ légèrement busqué^ ec^ dans toute la ph^^sionomie rose et claire^ une expression d'énergie calme et quelque chose de timidement sarcastique. Un causeur charmant^ tout plein d'ironie^ qui sait mettre de la grâce et de la gentillesse dans la « capote » — un vilain mot d'ici.
Ce qui ne l'empêche pas d'adorer comme moi les bébés nègres !
J'oubliais ses mains 1 Ses mains de femme^ si petites qu'elles en deviennent presque difformes. C'est ce qui explique — et comme je le comprends ! — qu'il ne veuille pas les user par de' trop multiples shake-hands... Il ne lui en resterait bientôt plus !
Tiens, en passant^ veux-tu cette petite histoire, qui te montre une facette de Costermans ?
Quelques jours avant notre départ^ nous siégions en conseil d'enquête pour examiner le cas d'un officier de marine inculpé de refus d'obéissance. L'homme assurait qu'il était malade et ne voulait pas travailler. «D'ailleurs, disait-il, à quoi bon ? je mourrai bientôt ». Il ne sortait pas de là. Encore que le bon docteur Zuccaro eût conclu à la simulation, le faux malade persistait dans un mensonge que dévoilait suffisamment son appétit magnifique. Bref^ il refusait tout service et morguait son chef.
A l'audience^ il s'entêta davantage encore.
— Ainsi donc, lui dit l'Inspecteur^ abandonnant toute bienveillance inutile, c'est un S3'stème, vous ne voulez pas travailler ?
— Je suis malade, répond le prévenu. Je mange bien^ je bois bien^ je dors bien^ c'est vrai ; n'empêche que ça ne va pas. Je n'en ai plus pour longtemps.
— Encore une fois vous refusez d'exécuter mes ordres ?
— Oui. D'ailleurs^ je mourrai bientôt.
Alors^ Costermans penche le torse et, terrible,
le coude sur la table^ l'index pointé sur le rebelle :
— Eh bien^ monsieur^ retenez ce que je vous
dis : « Si vous mourez^ n'est-ce pas^ vous serez puni ! »
Le plus beau, c'est que notre officier en flageola de peur !
Ce gaillard n'est pas le seul... Il y a des tas de gens ici^ forts comme des baobabs, qui répètent à tout moment qu'ils vont mourir.
On va mourir : c'est très distingué.
Encore une petite anecdote, tu permets ?
Un matin, à Léopoldville, je me rends chez mon greffier qui avait la fièvre. Je le trouve dans son lit. Il me confie qu'il ressent des douleurs atroces... « Je vais mourir, » gémit-il d'une voix sépulcrale. Et il presse ma main comme pour un adieu solennel.
Vers trois heures, je vois mon greffier qui entre dans mon bureau, timidement, très embarrassé, tout honteux de ne pas être mort !
Mais je perds le fil...
Ah les bons déjeuners, les exquis dîners préparés par Tchibemba, le cuisinier de M. l'Inspecteur!
Que de croquis j'ai tracés, surtout de cette vaillante équipe d'ouvriers blancs et noirs qui travaillaient à force tout le jour! Assis dans ma paresse, je contemplais et je songeais. Ces coups de marteaux sur la tôle, ce bruit des crics, ces
poulies gémissantes^ ces renaclements d'engrenages^ c'était toute l'animation d'Hoboken sur cette terre jamais explorée.
Au loin^ retentissaient les cognées des Bangalas abattant de gros tecks pour construire des chèvres. Après de longues heures^ un terrible craquement résonnait dans la forêt : l'arbre blessé à mort tombait avec un sifflement de feuilles, un épouvantable fracas de branches et de rameaux cassés. Il s'agissait alors de l'amener jusqu'au fleuve^ travail d'hercule auquel s'attelaient cinquante bougres. Ils tiraient par à-coups^ hurlant une complainte pour simultaner leurs efforts. A mesure qu'ils approchaient^ je distinguais les mots de leur chanson. Ils disaient : Bizi, lozo, heiih ïa, ïa ! Puis^ ils donnaient le coup de collier. Et c'était triste et superbe^ ce gémissement d'esclaves : « Nous aurons de la viande^ du riz^ allons travaillons bien ïa^ ïa ! »
Cependant^ ils s'avançaient^ et^ tout à coup, ils passaient devant ma petite table^ tels une trombe^ balayant tout sur leur passage avec ce tronc énorme qui ouvrait le sol comme un contre...
Dans cette horde de sauvages tout nus^ quels corps de gracieuse et robuste adolescence I...
Comme notre séjour s'était prolongé au-delà de nos prévisions^ nous avions fini par manquer un peu de tout.
Plus de vin^ plus d'eau potable^ plus de manioc !
Mais il y avait de si délicieux ananas dans la forêt, des ananas à la saveur fondante^ parfumée...
Tout de même^ à la fin^ cette coupole de feuillage commençait à nous oppresser.
Il était temps que le steamer fût renfloué.
Quelle joie ! Quels cris de victoire quand, le samedi i^'" juillet^ vers quatre heures^ après bien des essais infructueux^ bien des alternatives d'espoir et de découragement^ le bateau se souleva sous la traction des palans et des treuils! Je renonce à les décrire
Et nous sommes repartis le 2 juillet.
Il avait été décidé que le s. s. Princesse Clémentine, usant de ses propres forces^ franchirait la passe le premier sans l'aide du remorqueur envoyé à son secours. Afin de prouver, ma confiance dans le brave capitaine Van Horster^ que je voyais d'ailleurs si malheureux du discrédit où il se croyait tombé à cause du fâcheux accident^ je prends place à côté de lui sur la dunette de la Princesse. Après d'ironiques adieux de M. Costermans^ obligé de rester sur le remorqueur« pour voir »^ la Princesse lève l'ancre. Mais^ tout de suite^ le courant la fait dériver. Le gouvernail n'obéit plus ! Le^ Bangalas n'ont que le temps de sauter à l'eau pour amarrer le steamer qui^ fort
heureusement^ s'arrête à une centaine de mètres en aval.
Alors^ le remorqueur^ commandé par le capitaine suédois Hussing^ vient nous rejoindre. Quand il nous a solidement attachés en attelle^ nous remontons avec lui à trois kilomètres^ histoire de prendre du champ. Puis^ on vire bord sur bord et nous redescendons avec une vitesse vertigineuse.
Tout le monde est silencieux.
Les sonneries du signal nous vont dans le dos...
Le capitaine Hussing, un vieux de la vieille cependant, est très pâle. A tout instant, il saisit et braque ses jumelles. Ses mains^ ses bras sont agités d'un tremblement nerveux.
Sans se retourner^ par des gestes brusques^ impatients^ il commande la manœuvre de la barre au Bangala timonier^ debout derrière lui.
Nous virons encore.
Dring, Dring, Dring! FuU steain !
On entend les deux hélices du remorqueur qui se démènent avec une rage folle. Nous volons dans le courant. Matadi, maiadi! Les pierres^ les pierres ! crient les sondeurs qui signalent les écueils.
Voilà la minute d'angoisse^ le moment pathétique I
EN PLEL\ SOLEIL I45
Nous résistons au courant oblique. A toute vapeur nous passons entre les balises !
Hourrah ! Nous sommes sauvés !
Hussing sourit : les couleurs lui reviennent, il agite les bras en l'air et, plein d'allégresse, il entonne un refrain Scandinave. C'est le chant... d'Hussing !
Mais il faut me borner, comme on dit. Je ne te conterai pas toutes les péripéties du retour et comment nous restâmes par exemple vingtquatre heures échoués sur un sacré banc de sable ! Qu'il te suffise d'apprendre que nous sommes rentrés le samedi huit juillet à Léo, où m'attendait ta belle grosse lettre
et
Frimousses noires
Les
Funérailles d'un Missionnaire'
Le Père Liagre est mort 1
On m'apporte cette nouvelle jeudi 30 mars^ à six heures du matin. La tristesse est grande dans toute la station et je t'avoue que je suis moimême très ému. Pourtant, je ne connaissais pas le fameux Père jésuite, mais le renom du savant m'était parvenu en Europe. Dès mon arrivée à Léopoldville, le Supérieur de Ki Mwenza m'avait gracieusement invité à visiter la mission et je me proposais d'aller bientôt le saluer avec mon ami, le lieutenant Georges Philippart , et mon collègue M. le substitut Pirard.
Le Père Liagre est mort 1 Et mon cœur, oui, se gonfle de regrets.