‹ Profils blancs et frimousses noiresChapitre 19 sur 24 · I. Extrait d'une lettre adressée à M. Maurice Sulzbcr^er · texte numérisé non relu

I. Extrait d'une lettre adressée à M. Maurice Sulzbcr^er

IfO PROFILS BLANCS

Sur le paquebot qui m'a amené en Afrique^ mon cher camarade^ l'ingénieur Aug. Adam^ m'avait souvent entretenu de son ami le Père Liagre^ le seul jésuite qui trouvât grâce devant l'impitoyable chicotte de sa langue. Le soir^ dans nos flâneries du bord^ sous les merveilleuses étoiles du ciel torridien^ il m'avait décrit sa haute stature^ sa belle tête pleine de barbe et faite pour lamître; il m'avait dit son érudition profonde^ sa tolérance^ son attitude ferme^ lo3"ale, en des « palabres » difficiles et surtout sa bonté^ ses accents de cœur qui pénètrent. Et je me le représentais bien. Sans que je l'eusse vu^ il me semblait que l'homme me conquerrait tout de suite^ quC; par le charme et la grâce qui émanaient de toute sa personne^ il aurait une prise extraordinaire^ non sur mes convictions^ mais sur mon esprit. J'entendais déjà le timbre affectueux de sa voix et j'admirais ses mains^ ses mains jolies et fines à l'égal de celles d'une femme, ou comme celles d'un abbé du dix-huitième. Ave'c lui, j'aurais apparemment oublié la terrible phrase de Mignet : « L'ordre des Jésuites, cette société habile, active, infatigable, qui, pour arriver à ses tins, ose tout, même le bien ! »

Le Père Liagre est mort 1

Et je m'afflige, et je me plains. Qui sait, je fusse peut-être devenu un peu son ami. Ses eau-

ET FRIMOUSSES NOIRES i:;i

séries élégantes et substantielles, ses paroles d'expansion sincère et de réconfort auraient à la longue émoussé Taigu de mon chagrin. Avec, près de moi, cette haute intelligence, point du tout enfroquée et qui, tout de suite, eût compris les penchants mélancoliques de ma nature, j'aurais supporté plus fermement la longueur de l'exil...

Le Père Liagre est mort ! Et c'est moi, luo-e délégué, qui dresserai demain l'acte de décès !

L'enterrement a lieu à cinq heures. Vers midi, je pars en train spécial avec le Commissaire de district et le substitut du Procureur d'Etat. Quelques passagers de marque, qui se trouvent actuellement à Léo, nous accompagnent. C'est le sympathique, le très intéressant commandant Lothaire, mon aimable collègue Meurice, Al. le lieutenant Knitéhus, le chef de poste de Bankana, les charmants Pères de Haes, Vermeulen et Vangenechten.Ah ! les savoureux noms flamands! Trente soldats Batétélas, commandés par M. de Simony, ont également pris place dans un wagon : c'est le peloton d'élite qui rendra les honneurs militaires au défunt.

En chemin, la compagnie s'augmente de MM. Briard et Waelbroeck, directeurs de la S. A. B. de Kinshassa, de M. le commandant du génie Rahier et de M. l'ingénieur Cerkel, de n'Dolo.

lO

Vers 3 heures, le train s'arrête devant la rampe escarpée qui mène à la mission de Ki Mwenza. Le temps est sombre ; il pleut, et, sans répit, le tonnerre roule là-haut dans les nuées noires. Nous gravissons péniblement la côte en soufflant, en suant, tu devrais voir ! Nos mac-ferlanes nous semblent plus pesants que le rocher de Sisyphe... Enfin, nous sommes sur le plateau, dans les larges chemins bordés d'ananas, au milieii des plantations d'arachides et de patates douces de la mission. De-ci, de-là, des maisons en briques rouges et couvertes de chaume s'éparpillent, à demi masquées par les élaïs et les eucal3'ptus. Et nous voici tout à coup entourés d'une foule de petits moricauds aux vives figures, ceints du chapelet et tout « enscapulés », qui s'emparent de nos mains en disant : « M'botté, m'botté ! » ce qui signifie « Bonjour, bonjour I »

Le père Vermeulen — belle figure d'ascète à l'opulente barbe rousse — les écarte doucement et vient nous souhaiter la bienvenue. Il nous raconte en pleurant que le Supérieur est mort à deux heures du matin ; il était souffrant depuis son retour d'Europe, mais on ne supposait point que la maladie dût l'emporter aussi vite. La veille encore, il s'était lentement promené au clair de lune dans les allées du parc. La désolation est immense parmi tous ces garçons et ces fillettes de

la mission qui adoraient leur Directeur. Ces petits ne veulent pas quitter la maison mortuaire. Et, de fait, j'aperçois là-bas une foule de négrillons massés devanr un « chimbèque » plus vaste que les autres... C'est là que repose le Père Liagre. Quand nous approchons de la demeure, les enfants, silencieux, se retirent avec respect.

La cellule du Supérieur est située dans l'aile droite. Le Père Vermeulen nous y conduit. Il ouvre la porte et, dans le recueillement solennel, nous regardons, nous contemplons le grand mort. Il est là, étendu sur une couchette de fer, paré de ses habits sacerdotaux, de la chemise tuyautée, de l'étole aux couleurs amorties, fanées par le soleil. On l'a chaussé de ses mules noires. La barbe auguste se répand à flots argentés sur sa poitrine. Les mains violettes serrent le crucifix. La tête blême, nullement strapassée par la souffrance, garde dans l'inéveillable sommeil un caractère superbe. Quelle tranquillité, quelle grandeur morale dans cette figure ! Un vrai modèle pour un Berruguète...

Cependant, on apporte la bière. C'est un coffre très large et très haut, une sorte de sarcophage en planches frustes, ajustées tellement quellement et que le rabot n'a pas égalisées. Et, je t'assure, ce cercueil est admirable !

On n'attend plus que le grand Supérieur, le

Père Van Hencxthoven^ qui doit arriver de Kisantou pour officier. Et précisément^ le voici^ l'abbé^ qui vient à nous les mains affectueusement tendues. C'est un grand homme maigre, tout en nerfs^ à la mine imposante et dont les yeux embusqués sous les sourcils lancent au travers des lunettes de vifs éclairs. Je te reparlerai de celui-là.

Les marteaux résonnent...

Enfin, tout est prêt. La porte s'ouvre et le cercueil paraît; porté, non sur les épaules, mais, ce qui est bien plus touchant, dans les bras de huit catéchumènes... Un coq qui poursuivait une poule s'arrête soudain devant nous et lance un kokoriko éclatant. En même temps :

— Garde à vous!

— Apprêtez armes!

— Joue — Feu ! Brrroum !

C'est la salve des Batétélas^ une salve magnifique qui se répercute au loin sur les montagnes et s'éteint dans le grondement du tonnerre!

Alors, s'ébranle le cortège, et les clairons sonnent aux champs !

Ah ! sacrebleu, mon cher, que c'est beau !

Dans la modeste chapelle^ la cérémonie atteint au grandiose. L'encens fume^ le père Supérieur entonne le Dics irœ... Et ces petits enfants de chœur tout noirs...

Mais tout à l'heure tu vas me croire un peu converti... Hé^ n'aie donc pas peur. Et puis^ vois-tu^ c'est l'épanchement d'une première impression.

A présent^ nous sommes dans la grande allée de palmiers qui mène au cimetière. Cette fois^ une centaine de fillettes noires^ vêtues de robes bleues^ marchent en tète du cortège sous la conduite de six religieuses dont les ailes des boniiets flottent sous le vent. Et la troupe enfantine entonne à mi-voix^ très harmonieusement^ un cantique qui me va dans le tréfond du cœur...

Nous sommes arrivés au champ de repos^ une sorte de clairière dans la forêt touffue. Quelques tombes seulement^ autour desquelles poussent les raides panaches des ananas.

Les enfants^ les soeurs se sont rangés en cercle à quelque distance d'une grande fosse béante. Déjà^ le peloton de Batétélas est aligné en face^ un peu dissimulé derrière le feuillage et les cordes des lianes...

Le cercueil apparaît^ frôlant les élaïs dont les palmes s'écartent et se relèvent avec un bruit de soie :

— Garde à vous !

— Apprêtez armes !

— Joue — Feu !

Brrroum !

Les clairons sonnent aux champs 1 Et. de nouveau, un petit frisson^ tu sais bien ce petit frisson que donne le sublime...

Les petites filles et les religieuses ont tressauté à la formidable détonation. C'est alors que j'aperçois une sœur d'une rare beauté. Le visage est pâle, amaigri. C'est l'anémie qui fait un peu saillir ces pommettes... Comme les 3'eux noirs brûlent, flamboient dans cette belle figure dont l'expression reste pourtant très douce, rêveuse!

J'éprouve une émotion singulière... Et puis, n'est-ce pas la première femme blanche que je vois depuis tant de jours !

Et voici que la jeune fille se met à pleurer. Car c'est la minute solennelle : on descend l'immense cercueil dans la fosse...

Quand, après le Commissaire de district, je jette ma pelletée de terre sur le coffre^ je crois bien qu'une larme furtive...

Tous, nous revenons émus^ poignes, le cœur sonnant à grands coups dans la poitrine. Et, tandis que nous dévalons pour regagner le train qui nous attend au bas de la montagne^ le Commandant me dit à voix basse : « Je n'ai jamais rien vu d'aussi impressionnant. Mais, dites-moi^ avezvous remarqué cette jeune sœur? C'est une de vos compatriotes, une Bruxelloise de la rue de Flandre... »

Alors^ toute cette succession de plateaux sauvages^ toutes ces frondaisons serrées^ magnifiques^ houlant comme une mer autour de Ki Mwenza^ ce ciel violent qui roule au-dessus de nos tètes ses nues chargées de foudre^ tout cet admirable tableau s'efface soudain devant mes yeux et^ l'àme saisie de détresse^ je vois mes chers pignons à escaliers^ mon cher marché Sainte-Catherine avec ses fleurs de beurre^ ses vlicrehloeinen de printemps^ tout mon vieux « bas de la ville » que j'adore et que je ne dois plus revoir avant qu'il soit si longtemps 1...

L'Incendie

Un soir de tornade — je venais à peine d'arriver à Léopoldville — j'étais chez mon ami Philippart. Assis sous la véranda de sa maison qui domine le heach, nous regardions en silence les fulgurations magiques illuminer la nappe immense du fleuve ainsi que les cliffs sablonneux par-delà Brazzaville.

Il ne pleuvait pas encore^ mais le tonnerre grondait et le vent déchaîné menait grand tapage dans les bananiers et les bambous. Soudain, j'aperçus une forte lueur du côtédeGaliéma.

— Voyez donc ! criai-je à mon camarade. Déjà^ il était debout.

— Sacrebleu^ mais c'est le camp de mes travailleurs qui brûle !

Il bondit dans sa chambre et. me jetant sa capote d'officier et un parasol :

— Vite couvrez-vous^ me dit-il^ moi j'ai ma pèlerine. Courons I

Nous dégringolons l'escalier ajusté comme une échelle de moulin au flanc de la maisonnette, et^ sautant par-dessus les poutres et les plaques de tôle qui encombraient le slip, nous voilà sur la voie ferrée.

Philippart me devança tout de suite. Pour moi^ embarrassé par ce pesant paletot qui me tombait jusqu'aux chevilles et m'étouff"ait^ retardé par les r.fales enragées qui m'arrêtaient brusquement comme un mur^ je ne trottais qu'avec peine, tandis que mon long et maigre camarade semblait fendre le vent. Au milieu des éclairs, je voyais se détacher sur le sable sa fine silhouette surmontée d'un large sombrero. On eut dit d'un épouvantail, ou plutôt il ressemblait au Matamore du capitaine Fracasse.

Bientôt, je ne le vis plus

Je le retrouvai dans la rue du camp, au milieu d'une troupe de noirs hurlants et bondissants comme des démons.

Le spectacle était grandiose.

Six paillottes brûlaient en flammes claires que le vent inclinait et faisait ronfler et siffler comme les fusées des lampes d'émailleur.

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Il n'y avait presque pas de fumée. La chaleur était formidable.

Les nègres poussaient des cris de rage; armés de sticks^ on eût dit qu'ils s'assommaient les uns les autres avec une furie sans pareille. Des femmes, portant des petits enfants dans les bras, jetaient des clameurs épouvantables.

Il paraît que le feu avait été communiqué par le tison des Bangalas qui s'étaient pris de querelle avec les Batétélas.

En plein dans le sabbat, Philippart «gueulait» des mots flottes que je ne comprenais pas, et tâchait de ramener à la raison les bandes affolées. J'étais émerveillé de son audace.

Tout secours était impossible : il ne fallait pas songer à éteindre le terrible brasier, bien qu'un ruisseau coulât à quelque distance. Mais on pouvait encore sauver les chimbèques des alentours. C'est ce que le jeune commandant s'efforçait de montrer à ces malheureux.

Soudain, il saisit un noir à la volée et. le soulevant^ il le lança pour ainsi dire sur un toit de paille qui commençait à flamber. En même temps il lui jeta un stick et l'obligea de battre le chaume pour éteindre les premières flammes.

Cette fois^ les noirs avaient compris : le vacarme s'atténua un instant. Quelques-uns se hissèrent sur les toits des cabanes les plus menacées et^ à

p:t frimousses noires i6i

coups de gaules^ luttèrent contre les flammèches et les brandons apportés par le vent.

Toutefois^ je ne sais ce qui serait advenu^ si^ tout à coup, les nuages n'avaient crevé en cataractes. Il était temps^ le feu s'éteignit en grésillant et une épaisse fumée emplit les airs.

J'avais déployé mon immense parasol et cherchais Philippart afin de lui faire partager ce mince abri. Mais il avait disparu.

— Wjpi m'-Liidélé? ' criai-je aux noirs qui recommençaient à vociférer.

Ils ne m'entendaient pas. Je devenais très anxieux. Enfin^ un grand diable étendit le bras dans la direction du sud et dit :

— Koinia, koîiiia .' -

Je me mis à courir. Quelques instants après^ j'arrivais au camp des Bangalas éclairé par une multitude de petites flammes d'huile de palme. Philippart était là^ haranguant une foule hostile et mauvaise qui murmurait et ricanait. Rien n'était plus eflVayant que ces cannibales accroupis^ terribles avec leurs crêtes féroces et leurs dents limées en pointe.,.

— Lobi niat.ibichc ininghi ! ? criait mon ami en imitant le oreste du chicotteur.

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