Demain je \ ous en donnerai I
l62 PROFILS BLANCS
Je le saisis par le bras.
— Venez 1 dis-je.
Il s'écria^ tout bouillant de colère :
— Ce sont ces canailles qui ont mis le feu aux cases des Batétélas. Ils paîront ça demain !
Je l'entraînai non sans peine. Rempli de pitié^ il voulut s'occuper encore des victimes de l'incendie^ leur assurer un gîte provisoire. Il apaisa les pauvres bougres et ne prétendit pas s'en aller avant d'avoir réconforté tout le monde par de sincères promesses.
II était fort tard quand nous nous retrouvâmes sur la route de la station. La pluie avait cessé. Mon ami Philippart se taisait. Une détente s'était faite chez ce grand garçon plein de nerfs, et il marchait maintenant tout courbé. Nous allions pensifs^ pataugeant dans la boue et les flaques ; nous étions trempés jusqu'aux os.
Le premier^ je rompis le .silence :
— C'est curieux, dis-je^ l'impression de sécurité que je sentais au milieu de ces sauvages que je vois en somme pour la première fois...
— N'est-ce pas. fit-il, ce sont de bons enfants après tout. Il n'y a que ces canailles de Bangalas...
— Je n'ai été réellement inquiet que pour vous ; tout de même^ ces Bangalas ne me semblent pas très souples...
— Oh ils n'auraient pas bougé... Je les regardais avec des yeux de dompteur.
C'était vrai. Il y avait du fluide dans son regard.
Philippart était décidément harassé. Je lui offris mon bras^ sur lequel il s'appuya sans se faire davantage prier. Nous ne dîmes plus un mot. Mais nos cœurs monologuaient et s'entendaient : ils s'étaient encore rapprochés en cette nuit mémorable. Nous savions maintenant que dans le triste exil, quoiqu'il arrivât^ nous pouvions compter l'un sur l'autre. Nous étions deux frères...
Et c'est le plus jeune^ le bon, le brave^ qui est parti le premier à vingt-quatre ans!
Georges Philippart ! Son portrait est là dans le cadre à chevalet placé sur ma table de travail. Oui^ voilà bien sa ligure à la fois énergique et douce^ où, au fond des yeux, il y a encore la belle confiance de la jeunesse...
Tout le monde estimait ce garçon de caractère droit et d'inépuisable obligeance.
Nul comme lui ne savait être tout à tous.
Ses travailleurs noirs lui étaient dévoués : il eût pu s'en faire craindre, il préférait s'en faire aimer. C'était un maître juste, clément, qui s'attendrissait devant leur rude labeur. Sa pitié ne se lassait pas de les entendre et de les soulager...
Cependant; il se prenait pour un égoïste ; et il disait aussi qu'il était un désabusé I
Dans nos bonnes conversations du soir, par devoir d'aînesse, je combattais de mon mieux ce penchant à la désespérance qui, au fond, n'était certainement chez mon ami qu'une attitude romanesque assez ordinaire chez la jeunesse cultivée de ce siècle.
Non^ je ne le croyais pas. Je le raillais^ je souriais à ses déclamations. Est-ce qu'il ne suffisait pas que je l'entendisse parler de sa mère ? Oh comme il en parlait bieni C'est surtout pour cela que je l'aimais d'abord. Je me rappelle sa tristesse^ quand; un soir de courrier^ on lui remit ses lettres. Aucune ne portait l'écriture de la « maman » et il était bouleversé. Quelle abominable nuit! Mais aussi; cette joie^ le lendemain, quand on lui apporta la lettre attendue^ oubliée par le postier !
Il ne cessa plus de fredonner son air favori; l'hymne au Printemps de Sa/nson et Dalila... NoU; non c'était un cœur vibrant et chaud.
Georges Philippartl...
C'était une âme de « fine fabrique »^ sans replis^ un peu dépaysée au milieu de ces Européens souvent bravaches et infatués de leurs chevrons. Mais^ dans l'ardeur d'un travail intelligent^ elle se fût bien vite acclimatée tout en demeurant distinguée^ inaccessible aux vanités puériles^ comme incorruptible aux brutalités vulgaires.
Georges Philippart^ cher ami si tristement disparu^ c'est à Toi que je pense chaque fois que je relis ce vers hautain de Byron :
Among them, but not of them.
Parmi eux, mais non comme eux !
Ki Mwenza
La veille de la Pentecôte^ nous partîmes pour Ki Mwenza au clairon du matin.
Tout de suite après le raidillon qui mène aux paillottes des soldats^ on s'engage dans l'ancien chemin des caravanes.
Il faisait gris ce jour-là et la marche était bonne dans la fraîcheur du brouillard.
J'avais un compagnon singulier à qui j'aurais bien voulu ressembler en somme^ surtout moralement^ car^ j'en réponds^ celui-là ne fut jamais triste! Un Liégeois d'ailleurs : M. J. Pirard. Le souvenir du fleuve natal ne pouvait l'assombrir^ même une seconde. C'était mon perpétuel étonnement que son àme insouciante^ toujours égale et qui ne regrettait rien de rien.
Nous n'avions pas^ je pense^ une seule sensation commune : pourtant^ nous nous entendions très bien^ ayant beaucoup d'indulgence l'un pour l'autre.
Je me rappelle qu'au tournant du zila nous vîmes des petits oiseaux couleur de cendre^ d'une grâce et d'une vivacité incomparables. Ils se posaient sur la pointe des herbes qui se courbaient à peine. Comme je m'extasiais :
— Oh ! s'exclama mon ami avec dédain^ ces oiseaux ne sont pas jolis...
— Comment pas jolis ? Mais on dirait presque nos moineaux d'Europe!
— Eh bien ?
— Eh bien cela suffit pour qu'ils soient admirables !
— Que vous êtes drôle ! Alors qu'est-ce que vous dites de ces cardinaux ?
En ce moment^ toute une bande d'oiseaux jaunes et roses, huppés d'écarlate, s'abattaient dans le fourré à deux pas de nous.
— Oh des oiseaux de volière I Tout de même^ j'en convient, ils ne sont pas laids...
— Ce n'est pas malheureux ! Ceux-ci. à la bonne heure! Il faudra que je vienne ici un dimanche matin avec ma carabine « pour en tirer un bon plat... »
Il ne voyait partout que bêtes à manger ou à empailler. Un véritable tempérament d'Africain d'ailleurs. Hélas^que n'étais-je aimable, obligeant €t gai comme lui !
l68 PROFILS BLANCS
Nous nous enfonçâmes sous bois ; on n'entendait plus cet harmonieux bruit de grève que font les chutes lointaines...
Au bas de la montagne^ nous guéâmes une rivière que les dernières pluies avaient fortement enflée et qui débordait de son lit. Son courant échevelait de belles mousses aquatiques^ très douces aux pieds ; et parfois des fleurs^ semblables à nos douves^ sortaient de l'eau rapide pour secouer devant nous leurs pauvres têtes noyées et désespérées.
La route est peu pittoresque entre Léo et Ki Mv^'Cnza. Par contre^ elle est fatigante à cause d'un tas de « gripettes» semées de cailloux et de tranchants de quartz.
Le sol pauvre nourrit à peine une végétation rabougrie et c'est seulement aux environs des villages^ sur des versants fournis d'un humus plus épais^ que les arbres reprennent toute leur puissance et forment de foisonnants bouquets.
Il était neuf heures que le brouillard persistait toujours.
A mon vif contentement^ il fondit en pluie fine qui ne cessa plus de tomber tout le long du voyage. Alon compagnon maugréait sous son mac-ferlane alourdi, car c'était un enragé de soleil^ du « beau soleu » qui lui rappelait^ sans l'attrister d'ailleurs^ les gais dimanches de pic-
ET FKIMOUSSfcS NOIRES
niques^ quand « on s'en allait » à Aywaille dans le char à bancs tout fleuri de demoiselles...
Au milieu d'une rampe, nous rencontrâmes une caravane de noirs qui portaient de longue^ moutètes de chicwangues. Ils venaient de loin^ ployés sous le lourd et flexible fardeau qui les entraînait sur la pente et qu'ils soutenaient tant bien que mal avec de longues gaules.
Des enfants démesurément petits^ âgés de deux ou trois ans à peine^ portaient sur la tète quatre pains de manioc^ c'est-à-dire près de cinq kilos ! Les yeux leur sortaient de la figure^ leurs joues tremblotaient sous la secousse de leurs pas...
Oh ces corps chétifs^ au ventre ballonné avec un nombril énorme comme un écrou ! Et ce regard de coin^ effaré^ ce détour défiant qu'ils faisaient tous à la vue des visages pâles !
Ils ne savaient pas, ces petits, comme nous les eussions volontiers soulagés !
C'a été une de nos' grandes peines, ces enfants qui roulaient épuisés sur le sol, les jours de prestation à Léopoldville.
Aussi, je me console en pensant que M. Costermans, qui aime les négrillons, a depuis longtemps interdit aux chefs des villages de recruter des porteurs de chicwangues parmi les petits enfants...
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Dans la file, il y avait quelques femmes horriblement sales et maigres ; elles n'étaient pas les moins chargées. A la queue^ se traînait une gamine qui portait dix chicwangues 1 Elle était, ma foi^ assez grasse mais toute « cronte » ; ses seins ballottaient comme des goitres.
Tout en cheminant^ je songeais qu'on ne ferait peut-être rien de durable en Afrique^ tant que la femme ne serait point sortie de cet affreux servage qui la ravale plus bas même que les porcs.
Mais on travaille à son émancipation. Celle-ci sera. Attendons-la sans trop de vertueuse impatience^ nous qui avons mis tant de siècles à découvrir une àme à nos mères !
Une telle réforme^ d'ailleurs^ ne peut s'établir par l'effet d'un édit soudain. Il faut qu'on y prép-ire doucement les races sauvages et ne point faire brèche dans leurs mœurs. Elle doit fructifier dans les cervelles de plusieurs générations; ce sera la fleur lente à venir, comme celle de l'aloès, d'une éducation progressive...
Enfin^ vers onze heures^ nous traversions la voie ferrée pour nous engager dans un sentier montueux qui serpente à travers bois.
Nous atteignîmes bientôt au plateau où les parties dérodées alternaient avec de belles cultures d'arachides. Une large route, bordée d'ananas, s'ouvrait maintenant devant nous, qui menait à la Mission. De la hauteur, on domine toute une succession de vallées et de montagnes au versant desquelles se déroule net, propre, le ruban jaune du chemin de fer. Tout cela, noyé dans la fine brume de la pluie, formait un tableau d'intense mélancolie où il n'y avait plus rien du paysage tropical et qui ressemblait à s'y méprendre, pour le mouvement et la couleur, aux sites du Grand Duché de Luxembourg.
Dix minutes après, nous rentrions sous bois. Nous nous découvrîmes, en passant devant le petit cimetière établi à l'ombre des parasoliers et des élaïs. C'est là que dort le Père Liagre. Sa tombe, exhaussée en parterre, occupe le centre du champ de repos ; elle est piquée d'une croix de bois. Je ne sais rien de plus émouvant que sa simplicité.
Comme nous arrivions dans le parc de la Colonie, deux religieux, l'un très grand et très mince, avec une soyeuse barbe noire, l'autre petit, trapu, avec une opulente barbe roussàtre, se portèrent à notre rencontre, pleins d'un empressement joyeux.
C'étaient le Père Stanislas Devos, supérieur de Ki Mwenza et le Père Vermeulen.
Ils nous congratulèrent avec affabilité sur notre bonne mine et nous conduisirent dans nos cellules respectives. Car nous étions guêtres de boue, tout ruisselants de sueur et de pluie.
Le bâtiment principal de la Mission est très simple. C'est une construction en briques rouges, flanquée de deux ailes sur quoi pose le toit de la grande véranda. A quelque distance court un long bâti couvert de chaume et qui contient une dizaine de cellules. Cela ressemble assez aux hâtives habitations des briquetiers de chez nous.
C'est là que nous étions logés, dans une chambrette très propre, où je ne pus découvrir le moindre cancrelat malgré une inspection des plus minutieuses.
Délassés par de copieuses ablutions, nous reparûmes rasés de frais et fringants sous nos costumes de pierrots.
Le temps de nous présenter au frère pharmacien ainsi qu'au frère jardinier et voilà qu'un coucou se mit à chanter midi...
Nous passâmes au réfectoire.
Dès que je pénétrai dans cette salle vaste, sévère, aux murs blanchis au « pembé »^ je fus envahi d'une émotion délicieuse.
Au fond de la pièce, il y avait une sorte d'armoire flamande d'un aspçct ami de vieux meuble de ferme. La petite horloge en bois découpé me réjouissait avec sa figure familière et son vif tictac. Mais la table surtout m'enchantait par sa rusticité, sa nappe brodée de reprises, ses gros verres, ses lourdes assiettes de faïence et ses couverts d'étain.
Tout cela, d'un beau ton cru, eût peut-être fini par fatiguer l'œil si, au centre, on n'avait posé, en guise de dressoir, une véritable merveille.
C'était une fine manne du Kasaï remplie de longues bananes mûres qui ressemblaient à des croissants d'or !
Je ne me rappelle pas avoir jamais vu, même chez nos vieux maîtres flamands, une corbeille de fruits si truculente et d'une telle splendeur ! Je ne me lassais pas de l'admirer.
Cependant, le Père Devos récitait le bénédicité en caressant sa belle barbe noire d'un geste machinal. Un petit nègre, qui s'avançait avec une soupière fumante, s'arrêta dans l'encadrement de la porte...
Nous nous tenions debout, les mains jointes au dossier de notre chaise, et nous faisions les répons. Et cela était très solennel...
J'avoue qu'il ne me vint pas un seul instant à l'esprit de prendre une attitude, d'affirmer mes
principes de libre penseur. Bien mieux^ cela m'amusa^ je veux dire que cela m'attendrit^ de voir que je n'avais pas oublié le signe de la croix que faisaient mes doigts de gosse...
Et dans cette grande salle sombre et fraîche^ auprès de ces religieux au calme visage et de ces frères ouvriers aux simples propos, j'avais l'impression de vivre une Cène de Rembrandt ou de Von Uhde^ ce peintre mystique et réaliste qui transpose le nouveau Testament et assemble autour de la table du Sauveur de rudes tâcherons modernes...
Le soleil parut l'après-midi et le sable du plateau s'embrasa.
Nous allâmes visiter les chimbèques des pensionnaires de la Mission. Le Père Vermeulen nous montra d'abord le dortoir^ une maison de briques^ spacieuse^ bien aérée. Une seule chambre où^ le long des murs^ s'aligne toute une file de « boxes » surélevés^ meublés d'une natte.
Le nègre n'est pas douillet; il dort sur la dure aussi profondément que s'il reposait dans la plume. Ce petit « box » de Ki Mwenza devait lui sembler un raffinement suprême^ le dernier mot du confort. Des images de sainteté^ des por-
traits du père Liagre étaient épingles aux cloisons de chaque case. Je remarquai la photographie d'une vieille dame dans un box du milieu.
— C'est la couchette de Thomas^ nous dit le Père Vermeulen. Thomas est un Sangho qui a passé six mois en Europe. Voilà le portrait de sa marraine, la douairière de X... La bonne dame n'oublie pas son filleul^ comme vous voyez...
En effets sur la planche fixée au-dessus du lit^ il y avait deux grands coffres jaunes munis de cadenas brillants^ et tout remplis nous assuraiton^ de linge et de costumes. Sur l'un d'eux trônait un chapeau melon ! Le jeune Thomas avait pris en Europe le goût de la toilette ; il portait le pagne avec beaucoup de répugnance et attendait impatiemment le dimanche afin de se parer. C'était le dandy^ le « kitoko » de la Mission.
Nous passâmes à la charpenterie^ déserte en ce moment, car c'était l'heure de la classe. Une foule de petits ouvrages commencés révélaient la réelle adresse des ouvriers noirs. Les outils étaient rangés sous le banc de menuisier ou pendus au mur dans un ordre parfait. Un amas de copeaux tout frais — du schofelcin! — brossés dans un coin^ exhalait une bonne odeur évocatrice...
Comme nous sortions de l'atelier^ j'entendis les voix des enfants qui ànonnaient en chœur dans
l'école toute proche. Et cela ravit mes oreilles. Le Père Vermeulen nous expliqua qu'on apprenait à lire et à écrire en flotte aux pensionnaires. A quelques-uns seulement on enseigne le français. Au-delà de dix ans^ le nègre ne fait plus aucun progrès. Sa nature est réfractaire aux travaux de l'esprit : bien vite^ l'instinct reprend le dessus.
Nous nous dirigions vers l'école, quand une cloche tinta et une foule de négrillons s'échappèrent de la maison en poussant des cris de joie. Toutefois notre présence les jeta soudain dans une grande surprise. Peu à peu, ils approchèrent cependant, tournèrent autour de nous, et bientôt sur un signe du Père ils s'enhardirent jusqu'à prendre nos mains en disant «m'botté, m'bottéî »
Ils étaient charmants, très éveillés, et recevaient nos petites tapes sur les joues avec un large sourire. Il 3^ en avait de toutes les couleurs, depuis le ton mulâtre jusqu'au noir d'ébène. Tous respiraient la vigueur et la santé, en dépit de leur gros ventre que le nombril énorme semblait boucher comme une bonde.
A la tin, ils se dispersèrent dans leur enclos et se mirent à préparer leur repas composé de bananes et de patates douces que, au gré de leur fantaisie, ils mangeaient crues ou rôties sous la cendre de petits foyers.
Ils se partageaient ces aliments avec une générosité insouciante. J'ai souvent remarqué cette fraternité des noirs entre eux en ce qui concerne la nourriture et le vêtement. Par contre^ ils ne sont pas Samaritains : c'est à peine s'ils prodiguent des soins au compagnon malade. Ils l'abandonnent à son sort. S'il meurt^ « mambou yandi »^ c'est son affaire ! comme ils disent. L'homme ne vaut pour eux qu'autant qu'il est valide.
Il était cinq heures ; nous avions trop peu de temps pour aller saluer les sœurs et nous remîmes cette visite au lendemain.
Le soir s'avançait déjà^ grave et tranquille. Derrière le bitiment de la Colonie^ le panorama resplendissait. Rien n'était si beau que le mouvement des monts aux ondulations larges^ puissantes comme les vagues d'une mer tempétueuse. Le centre du tableau était surtout admirable : ici^ les collines d'avant plan qui s'affaissent et forment brèche^ laissaient apercevoir un triple étage de montagnes lointaines qui baignaient dans une vapeur bleuâtre. C'est là que le soleil s'éteignait. La pourpre du crépuscule se mêlait au bleu mystique. La nuit descendait^ semant une poudre mauve d'une suavité inexprimable. Et la cloche de la chapelle tintait l'angelus...
Après le repas^ je rêvai longtemps dans les chemins du grand parc^ sous la belle clarté de la
lune. Je rentrai tard. Le Père Devos travaillait encore. Sa petite lampe brillait à travers les fentes des volets. Et j'enviais ce moine qui écrivait dans les immatérielles ivresses du silence...
Le lendemain, en entrant au réfectoire, je fus ébloui par un « cramique ». un vrai cramique plein de corùifhcs, qui, dans la manne du Kasaï^ remplaçait les bananes d'or. J'en avais perdu le goût depuis Bankana. Encouragé par le Père Devos qui ne mangeait pas^ lui, à cause de la grand' messe de sept heures^ et qui souriait affectueusement à mon appétit^ j'allai^ je pense bien, jusqu'aux extrêmes limites de la gourmandise^ là où elle se transforme^ décourage l'indulgence et s'appelle plutôt « goinfrerie ». Mais bah! les pères sont si gentiment tolérants en Afrique !
Après déjeuner, nous nous rendîmes à l'office. Le soleil dardait déjà^ au point de nous obliger au casque pour faire le court chemin qui mène à l'église.
La chapelle de Ki ]\Iwenza est assez vaste. Elle est construite en planches et recouverte de matitis. Le chœur^ décoré avec un certain soin et pourvu d'un autel polychrome, ne .s'élève point
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toutefois au-dessus de la banalité des modèles de cette froide et si vulgaire école Saint-Luc.
Quand nous arrivâmes^ tous les petits garçons et les petites filles de la Colonie étaient déjà assis sur les bancs. Derrière eux^ et débordant sous l'immense véranda du seuil^ se tenaient une foule de noirs venus des villages voisins pour assister à la Grand-messe de la Pentecôte.
Les sœurs entouraient l'harmonium placé sur la gauche, dans le fond du sanctuaire : la vue de ces robes blanches m'était très douce...
Dès que nous fûmes à notre place^ une suave musique s'éleva : un regard discret me permit de reconnaître la musicienne. C'était la pâle jeune fille aux beaux yeux noirs que j'avais admirée le jour des funérailles du père Liagre.
Cependant^ le père Devos^ revêtu de ses habits de fète^ monta les degrés de l'autel^ tandis que quatre négrillons couverts du surplis tuyauté et juponnés de rouge^ s'agenouillaient à ses côtés.
La sonnette tinta et l'office commença dans la fumée des encensoirs.
Les petits chantaient des cantiques en fiotte avec justesse^ et parfois l'harmonium modulait une jolie phrase de transition.
Je regardais les enfants de chœur et je rebroussais vingt-cinq ans ! Je revivais quelques minutes de ma lointaine et .sombre enfance... Oui^ je
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voyais la chapelle du Ijxée où^ petit garçon déjà exilé et triste^ je chantais au lutrin^ à moins que je ne fusse là-bas dans le chœur^ occupé^ comme ces petits nègres^ à balancer fièrement mon encensoir ou bien à servir la messe des bons aumôniers Barascud et Blampignon 1...
Après Vêpres^ nous nous rendîmes chez les Sœurs.
Prévenues par téléphone, elles s'avançaient à notre rencontre dans la grande allée de palmiers et de dracénas tracée juste en face de leur maison blanche.
J'éprouvais^ je l'avoue^ une certaine émotion et je tressaillais d'une sorte de petite joie anxieuse à la pensée que j'allais entendre enfin des voix d'Européennes.
Le Père Devos nous présenta à la Mère supérieure qui^ après quelques paroles cordiales^ nous présenta à son tour à sœur Marie^ à sœur MathildC; à sœur Thérèse et enfin à sœur Pauline.
Je ne sais quelle fut l'attitude de mon compagnon devant ces jeunes femmes souriantes : j'étais trop occupé de moi-même.
Pourquoi le cacherais-je? Pour cette visite extraordinaire, j'avais revêtu mon plus beau
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costume blanc et relevé mes moustaches d'un doigt nerveux.
Enfin^ je m'appliquai à être timide sans gaucherie et^ tant pis, j'essayai tout ce que je pus pour ne pas déplaire...
Je me réjouis d'abord de la bonne mine de ces religieuses.
L'une d'elles^ sœur Pauline je pense^ me sembla même une assez riche nature^ comme on dit. Rien d'étonnant^ c'était une flamande.
Il n'y avait pas jusqu'à la jolie sœur aux yeux profonds^ ma compatriote^ dont le visage émacié ne me parût coloré d'une pâleur chaude, très séduisante.
Nous nous installâmes sous la véranda où il fallut bien^ malgré mes protestations^ que je prisse le siège d'honneur.
Je présidai donc la petite assemblée^ ce qui m'obligeait à quelque discours.
Je félicitai les courageuses femmes des soins qu'elles donnaient à leurs élèves; la discipline et la vive intelligence des négrillonnes m'avaient déjà émerveillé quelques mois auparavant.
Je ne trouvais à reprendre qu'à leur robe de flanelle rayée^ d'une froide couleur violacée et d'une coupe paysanne qui n'allait pas du tout à leur gentillesse^ les faisait lourdes et même un peu grotesques.
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Alais le pagne^ si gracieux^ n'eût point satisfait la décence.
Je n'insistai pas du reste et changeai promptement de sujet.
Les sœurs nous avaient envo3'é après la grand'messe un gâteau superbe^ à contreforts, surmonté d'une couronne de confiture et de tranches d'ananas^ un de ces gâteaux crénelés comme on en voit encore aux vitrines des vieilles pâtisseries de la rue de l'Escalier.
Je louai cette friandise en connaisseur averti^ si bien que les aimables femmes nous promirent pour le lendemain une tarte à la crème 1
Après quoi^ prenant de l'assurance^ je contai mes premières impressions d'Afrique avec une petite bonne humeur retrouvée sous les regards de ces doux yeux féminins.
Elles souriaient, les bonnes sœurs ; je crois même que la grosse sœur Pauline eut un petit éclat de rire lorsque^ tout frémissant de dégoût à l'idée des insectes d'Afrique, j'affirmai que j'eusse moins redouté^ le soir sous ma moustiquaire^ de me trouver subitement en présence d'un hippopotame ou d'un crocodile que de voir un ignoble cancrelat courir sur ma couverture !
Oh! ces insectes doués d'une vélocité incroyable! On dirait; ma parole^ qu'ils sont à bicyclette !
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Je ne cachai pas non plus ma forte répugnance à l'égard des araignées^ si grosses qu'elles font « plouff» en tombant du plafond sur le sol !
Peu à peu, enhardies par ces confidences^ les sœurs contèrent à leur tour les petits ennuis des pays chauds.
J'écoutais leurs histoires dolentes^ et c'était comme une sorte de Décaméron chaste. La fièvre ne rôdait-elle pas autour de nous^ plus proche que la peste ne l'était à Florence des jardins de la belle princesse Fiammetta ?
Cependant, le soleil avair disparu et le ciel roulait de noirs nuages. Une tornade menaçait. Les élaïs de la cour de récréation rebroussaient leurs longues palmes ; des aigles charognards passaient^ se laissant emporter par le vent. Du sable volait dans l'air.
Alors^ la sœur Mathilde qui n'avait encore rien dit^ exprima cette réflexion d'une voix molle^ résignée — ime voix de la rue des Chartreux :
— Nous ne savons qu'à même pas avoir deux jours de bon temps deux jours de suite...
Ah la bonne bouffée du pays ! Est-ce vrai que j'en étais si loin, si loin ? Je ne savais plus... J'aurais voulu embrasser la sœur Mathilde^ car elle venait de verser un baume délicieux dans mon ■cœur toujours endolori...
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Nous assistâmes le lendemain à la bénédiction nuptiale de cinq jeunes couples noirs que je mariai ensuite sous la véranda de la Mission \ Le Père Devos^ linguiste émérite, me servait d'interprète et traduisit avec verve le petit speach que j'adressai aux époux après la signature de l'acte.
Les maris^ forgerons et agriculteurs de la Colonie^ s'étaient construit^ non loin de la demeure des Pères^ des chimbèques spacieux que je leur fis l'honneur de visiter. Le lit de noces^ par exemple, me sembla peu douillet : il se composait uniquement d'une claie surélevée. Il me parut aussi ridiculement étroit ; il est vrai que les époux^ bien plus jeunes que Daphnis et Chloé^ n'étaient guère corpulents. Je ne doutai pas un seul instant d'ailleurs que ce vice de construction ne fût prémédité et qu'il accommoderait nos jeunes gens^ tout au moins l'espace de quelques lunes...
Car ceux-ci s'aimaient véritablement; tout l'après-midi, je me réjouis de les voir se promener dans le parc^ tendrement enlacés^ mais avec des.
I. Au Congo, le mariage civil ne doit pas nécessairtuient précéder la cérémonie religieuse.
figures impassibles et ce teint d'une seule couleur que les sentiments ne traversent pas...
A quelque distance de Ki Mwenza, au bout de la grande allée qui mène au rail après s'être rétrécie en zila dans l'épaisse forêt^ est une forge indigène^ établie sous une paillotte exposée à tous les vents. C'est là que travaille un petit homme étrange^ d'aspect féroce avec ses dents aiguisées et sa longue chevelure tirebouchonnée comme les vipères des Erynnies.
Rien de plus simple et de plus pittoresque que ses outils : deux peaux de chèvre^ auxquelles s'embouche un tuyau de terre enfoncé dans le sol^ et que le nain soulève et abaisse tour à tour^ activent le feu où mollit le cuivre des barrettes. Un morceau de fer lui tient lieu de marteau et un autre d'enclume.
Je surpris cet habile ouvrier comme il burinait un gros bracelet de cuivre rouge que je lui achetai séance tenante pour la somme de quarante mitakos. Puis^ je le regardai longtemps forger des colliers d'un dessin presque pareil à ceux de nos anciennes gildes^ et ajuster des fers de lance. Il travaillait assis par terre^ jambes ouvertes. Je remarquai ses pieds couverts d'une
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chapelure de limaille : les tchiques lui en avaient dévoré plusieurs doigts.
Le métal sonnait gai et clair.
Je m'en allai avec le petit « air de la forge » de Mime dans la tête...
Le soir, sous la merveilleuse lune^ je refis pour la dernière fois ma promenade solitaire.
Rien ne saurait exprimer la féerie de ces rayons épandus sur les monts qui ondulaient audessous de moi.
Cigales et grillots stridaient à force, tandis que les énormes crapauds donnaient du creux de toute leur âme. Il y avait aussi ces insectes inconnus, toujours invisibles, qui imitent le bruit que feraient des mailloches de bois sur des bouteilles vides, et d'autres qui jouaient des cliquettes.
Tous les insectes, toutes les bêtes nocturnes criaient d'allégresse et cela formait un concert immense qui forait le tympan et saturait l'atmosphère de vibrations que l'on voyait presque, comme l'air chaud qui danse au-dessus d'un four à briques...
Soudain^ une plainte rauque^ terrible^ montait de la vallée. Insectes^ crapauds^ tout s'interrom-
pait net. La nature tombait à un silence effrayant.
C'était la voix du léopard qui imposait ce mutisme universel. Bien sur, il rôdait là-bas au fond de la combe, près de la basse-cour de ces deux petites maisons dont les toits blancs brillaient sous la lune et s'écaillaient comme le glacis des nonnettes de Dijon...
Un instant après, cigales, cris-cris, batraciens préludaient de nouveau pour recommencer bientôt leur musique d'enfer...
Nous quittâmes le lendemain le charmant ermitage où l'air circule plus vif et plus pur, où le soleil brûle moins.
J'y avais écouté de douces voix qui pénètrent et qui consolent...
Déjà loin dans la vallée, je me retournais souvent pour regarder la petite Mission qui, sur la crête des monts, éclatait comme un buisson de roses au milieu de la verdure.
Et puis, je marchai tout droit « n'osant plus tourner la face devers Ki-Mwenza de paour d'avoir trop grand regret et que le cueur me attendrist... »
La Chicotte
Le soldat Zoungo a reçu dix coups de chicotte devant le peloton. Il a hurlé, il s'est débattu furieusement^ a houle du dos et de la croupe malgré qu'il fut solidement maintenu à chaque main ainsi qu'à chaque pied par un camarade.
Non^ il n'a pas été « chic » sous le cuir d'hippopotame. Les Bangalas du port le sont plus que lui, eux qui s'allongent de bon gré sur le ventre^ s'offrent aux coups après s'être enfoncé un pagne dans la bouche pour ne pas crier.
Mais, soyons justes, c'est la première fois que Zoungo subit pareil châtiment. Il fera mieux à l'occasion.
Zoungo^ il faut bien le dire^ est un indolent qui lasse l'indulgence du chef. La patrouille l'a de nouveau trouvé cette nuir^ sentinelle dormant sur les marches du corps de garde. Alors^ il a bien fallu punir.
Ses cris m'ont fait sortir de mon chimbèque :
PROFILS BLANCS ET FRLMOUSSES NOIRES l8q
c'est ainsi que, malgré moi, j'ai assisté à la flagellation.
Heureusement, c'est fini. L'exécuteur, un petit Upoto trapu et vieux, recouvert d'une chemise et d'un jupon sales, s'est retiré ; et les quatre soldats acolytes ont lâché les mains et les pieds du patient. Zoungo demeure étendu sur le ventre, la face contre le sol; et son râle souffle de la poussière...
Enfin, il cesse de gémir; péniblement, il ramène les bras au corps, se soulève sur les mains et puis sur les genoux, non sans jeter encore quelques plaintes aigiïes sous la courbature. Il reste ainsi une minute, se reposant d'un si dur effort.
Cependant, le peloton a fait demi tour et quitté la place.
Zoungo est tout seul. Alors, il se hasarde à poser un pied sur le sable et se redresse avec précaution, tandis que sa figure, qui se crispe et grimace, traduit les douleurs de chaque membre. Et quand il est debout, de grosses larmes coulent sur ses joues. Il se traîne enfin, les mains appli- 'quées sur ses reins meurtris...
Il remonte vers le camp. Son fez tombé sur l'oreille droite balance une molle floche qui parfois lui émouche le nez. Rien n'est à la fois plus grotesque et si triste que cette grosse face boursouflée où la sueur, les larmes et la poussière for-
IÇO PROFILS BLANCS ET FRLMOUSSES NOIRES
ment des plaques mortes entre quoi brillent les yeux et les dents blanches.
Zoungo approche de ma véranda et me jette un regard honteux, lamentable... Hélas^ je ne puis rien !
Le soldat continue de gravir la route^ moulu^ plié comme un vieux.
Mais^ en ce moment^ paraît au faîte de la montagne une jeune négresse avec un petit enfant tout nu. C'est la belle Soudila et son fils. Soudain^ le môme a quitté sa mère ; il dévale la pente^ il courte il courte et se jette éperdu contre le pauvre soldat.
Surprise ! Zoungo^ recouvrant tout à coup ses forces^ a soulevé l'enfant dans ses bras et lui fait mille caresses. Et toutes ses douleurs sont finies et tous ses chagrins sont consolés par le frais sourire du petit garçon.
Et il se hâte à. présent^ tout à fait redressé^ très grande vers les doux j^eux de sa chère femme...
Le Palmier
Salut; palmier dont la fine silhouette se découpe sur le ciel de feu !
Tu es l'arbre maternel^ l'inépuisable trésor de l'Afrique.
Ton huile précieuse protège contre les morsures du soleil ; elle assaisonne aussi les brouets^ elle éclaire les pauvres huttes.
Ton cœur est cette nourriture exquise de Paul et Virginie égarés dans la forêt.
Ta sève capiteuse est un vin d'amour^ un lait d'oubli.
Avec tes feuilles tressées^ l'enfant sait façonner des nattes et des paniers ; et les fibres de ton écorce deviennent sous les doigts du tisserand une belle soie d'or.
Tu te donnes tout entier.
Salut; palmier sublime !
Je te vénère^ car tu es encore l'arbre du dernier souvenir.
192 PROFILS BLANCS ET FKLMOL'SSES NOIRES
Tu dis le regret des séparations éternelles. Tu es pitoyable à ces exilés inconnus qui passent un instant sous ton ombre.
Tu veux les accompagner jusqu'au dernier asile...
Alors^ tes palmes magnifiques mettent un peu de gloire sur leur bleu cercueil I '
I. Le cercueil, au Congo, est généralement recou\ert d'une toile bleue étoilée dor, clouée sur toutes les parois.
Les Banjçalas
Les Bangalas sont sveltes, élégants, vigoureux comme le Persée de Benvenuto Cellini.
Soucieux de leur beauté et de leur force, ils ne se mêlent point à d'autres peuplades : leur race ne s'est pas altérée par le croisement.
Ils ont une crête qui part du milieu du crâne et s'arrête à la racine du nez. Un dessin d'un moindre relief, imitant d'ordinaire une feuille avec ses nervures, s'allonge de l'attache des oreilles jusqu'à la commissure extérieure des paupières.
Ainsi tatoués, ils offrent un aspect vraiment martial et féroce : leur anthropophagie ne fait aucun doute. C'est eux qui ont trouvé cette agréable définition de la chair humaine : « de la viande qui parle » !
Les femmes sont belles, souvent si belles — bien entendu lorsqu'elles sont encore dans la fleur de la puberté — qu'on oublie leur terrible crête,
pour admirer seulement la vénusté de leurs formes, ces jambes, ces cuisses qui s'élancent d'un jet nerveux, tel un rosier sauvageon. Et leurs prunelles d'une langueur caustique transpercent la chair...
Les femmes Bangalas sont les femmes savantes de l'Afrique, mais pas au sens de Molière...
J'ai surtout connu les Bangalas du port de Léopoldville.
Ce sont de bons ouvriers^ mais rageurs et qu'il faut conduire avec prudence. On les emploie au montage des steamers. Je les aimais bien ; le tapage de leurs marteaux sur la tôle, en volant par-dessus les bananiers et les bambous, arrivait jusqu'à ma cabane, doux, amorti et me donnait un instant l'illusion d'entendre les chaudronniers de Molenbeek 1
Comme ils sont très intuitifs, on en fait aussi d'excellents mécaniciens et d'incomparables timoniers.
C'est eux qui gouvernent la barre sur les bateaux du haut fleuve. Ils comprennent l'organisme mécanique aussi bien que les Sénégalais du chemin de fer.
ET FRIMOUSSES NOIRES IQf
Avec leur front denté en engrenage, ils ont vraiment l'air de faire partie de la machinerie.
I.e Bangala n'est jamais riche, peut-être parce qu'il est généreux et libertin : il a vite fait de dissiper son gain avec les femmes de son village.
Mais le plus grand amour du Bangala c'est encore son coffre. Jamais il ne s'en sépare. B le transporte en tous lieux.
Avec quelles précautions, en guéant la rivière profonde pour gagner son bateau, il soutient ce coffre au-dessus de sa tête!
C'est l'attention, l'anxiété du Camoens sauvant des flots le manuscrit des Lusiadesl
Et quelle délicatesse, quand il le dépose sur son steamer et le range en bonne place à l'abri du vol et des tornades !
Muni de ce coffre, il pense comme le sage : Omnia meciim porto.
Mais, qu'est-ce qu'il peut bien y avoir dans ce coffre ?
— Ouvrez-le, me dit un jour le commandant Chaltin avec sa belle gaîté sonore, vous n'y trouverez invariablement qu'un mitako, une bouteille vide et deux cancrelats !
Une fois, par curiosité, voyageant sur le fleuve, je fis ouvrir le coffre d'un Bangala en vertu de mon pouvoir discrétionnaire.
J'y découvris en effet le mitako, la bouteille vide et les deux cancrelats annoncés : mais il y avait aussi^ dans un coin à droite^ une vieille araignée séchée...
Le Bangala de ce coffre était bien plus riche que les autres !
Du Stanley=PooI à Borna
C'est en revenant de la passe Swinburne, à Kwamouth^ qu'on m'annonça ma nomination de substitut à Boma. Cette promotion, loin de me causer le moindre plaisir, même d'amour-propre, me jeta au contraire dans une grande tristesse.
Après six mois, je commençais à me plaire à Léopoldville, malgré ses clairons sempiternels. L'aigu de mon chagrin avait fini par s'émousser dans l'ardeur que je dépensais à mes multiples fonctions : elles m'étaient devenues familières et je les remplissais avec plus d'entrain et d'assurance. Je jugeais, je mariais, je dressais des actes, je domptais des registres! Cela allait très bien, si bien que j'en étais de plus en plus infidèle à la mélancolie.
Le mess de Léo, ce mess fameux en Afrique, me distrayait aussi par ses figures cosmopolites. Deux ou trois fois par semaine, apparaissaient de nouveaux voyageurs amenés par le chemin de fer
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ou qui s'en revenaient du « haut » par le fleuve^ et c'étaient des rencontres émouvantes, des accolades du dernier pathétique. Il y eut même une fois à Léopoldville trois Inspecteurs d'Etat réunis : MM. Chaltin qui montait à Redjaf^ Hanolet qui en descendait et Costermans^ gouverneur du Stanley-Pool. Par surcroît d'illustrations, il y avait aussi le commandant Lothaire !
Quelle chance pour le protocole !
Et plus tard, je vis encore passer à Léo M. Malfeyt^ le jeune inspecteur d'Etat, si fin^ si intéressant; M. C. Van den Fias, le distingué Intendant en chef de l'Etat du Congo; enfin M. A. Bolle^ commissaire général. M. Bolle descendait fort souffrant du lac Léopold II. Il était affreusement jaune et se traînait tout courbé. MaiS; avec une force de caractère admirable^ il dominait son mal. Il souriait et ce big c hief ét-àit le comble de l'obligeance et de la courtoisie ^
J'allais oublier mon ami Gabriel Baugnies^ qui vint au Congo en touriste hardi^ magnifique^ et rien que pour moi^ assurait-il !
On le voit, avec de telles visites distractives^ force m'était d'interrompre de dissolvantes rêveries.
I. Depuis, j'ai retrouvé M. Bolle à Bruxelles. Quand je le revis pour la première fois, frin^'ant, la figure jeune et vermeille, je crus qu'il était son fils !
Et puis, la grande estime que m'inspirait M. Costermans s'était changée en véritable affection au cours de notre beau voyage.
Nous avions fait connaissance dans la forêt de Swinburne, et sans doute, au retour^ le <schef » n'aurait plus été pour moi qu'un ami^ celui qu'il me fallait après la perte de mon cher Philippart.
Oui^ je commençais à me plaire dans cette caserne de Léopoldville et voilà que je devais partir !
Nous quittâmes Kwamouth vers cinq heures. Le soleil se couchait avec splendeur. Le fleuve rayonnait^ nous voguions dans de la pourpre. Une exquise fraîcheur nous enveloppait, nous respirions large 1 Le pa^-sage merveilleux avivait mes regrets. Je goûtais avec une indéfinissable amertume ses grâces imprévues : elles ne se renouvelleraient plus à mes yeux...
Cependant, M. Costermans désirait me garder auprès de lui. Il écrivit à Monsieur le gouverneur Wangermée en lui exposant toutes les bonnes raisons qu'il y avait pour me maintenir à Léopoldville, dans une situation en quelque sorte indépendante et sous le contrôle immédiat de personne. ^Liis nous nous butâmes contre les « nécessités du service ».
Quinze jours après, je dus monter dans le train de Matadi.
Un dernier adieu à M. l'Inspecteur et à mes camarades^ un dernier regard qui embrassait le Pool resplendissant et je filai sur le sentier de fer.
La route ne fut pas trop monotone^ grâce à l'exubérance de deux « fin de terme » descendus de Lusambo et qui me décrivaient cette station du Sankourou comme le paradis de l'Afrique. Là^ disaient-ils^ on mangeait de l'antilope tous les jours ; là^ on faisait de longues courses à dos de bœuf; là; il y avait une fanfare nègre 1 là^ les femmes étaient belles...
Un détail m'enchanta surtout : à Lusambo^ on cultivait toutes les fleurs d'Europe ; chaque jour^ la table du mess était parée et l'on dînait au milieu des capucines et des roses !
Il faut ne plus avoir vu une fleur du pays pendant six moiS; autrement que séchée^ défunte^ dans une lettre^ pour comprendre le ravissement nostalgique où me plongeait cette description des roses de Lusambo...
Il y avait avec nous un quatrième voyageur^ un mécanicien suédois^ émacié^ transparent comme du papier de calque. On lui voyait les dents au travers des joues. Il avait la mort dans les prunelles. Assis au fond du wagon^ le regard fixe^ le buste raidi^ les mains sur les cuisses^ il gardait une attitude hiératique comme une statue égyptienne. Sa voix n'était plus qu'un souffle;
nous devions coller notre oreille à ses lèvres murmurantes pour comprendre les désirs que ne pouvaient plus exprimer ni ses yeux ni ses gestes. Il n'était pas exigeant d'ailleurs et nous nous relayions pour le soigner. Je pense qu'il ne souffrait pas.
Ainsi^ le temps passait en causeries^ en occupations d'infirmier. Il ne faisait pas trop chaud^ et nous arrivâmes le lendemain soir à Matadi avant que le chemin commençât de nous paraître interminable.
Je passai quatre jours à Matadi. Dans cette ville animée^ si bien vue par Edmond Picard et James Van Drunen^ cette ville toute bruyante des sifflets des locomotives et du fracas des butoirs^ où la fumée du charbon d'Europe me semblait un exquis parfum^ je me ressaisis un peu.
Mon cher ami le docteur Bourguignon^ un camarade d'université^ acheva de me ragaillardir par une réception tout à fait cordiale.
Dès le lendemain^ il m'emmenait avec lui dans la montagne au lazaret de Kikanda. Cette excursion me fit grand bien et je me la rappelle avec plaisir.
Le docteur montait avec élégance et solidité un petit cheval bai andalou très fringant et dont la queue traînait noblement sur le sol. Je le suivais sur une grande mule des Canaries qui^ sans
être rétive, modifiait trop souvent mon assiette pour que je fusse absolument à mon aise. Aussi, prenais-je bien garde, n'étant pas dompteur de chevaux. Je me souviens d'un temps de galop sur un plateau où je ne conservai pas précisément l'attitude d'un gaucho. En supposant que j'eusse été le premier homme qu'ils vissent monté à dos de mule, les nègres n'auraient jamais pensé^ comme firent jadis les Indiens stupéfaits^ que le cavalier et la bête ne faisaient qu'un seul animal...
Je crois même que je devais donner l'impression de cavaliers nombreux et divers tant je bondissais à droite et à gauche, et tantôt piquais sur le devant et tantôt me rejetais en arrière! Heureusement, je courais derrière mon ami et il n'y eut peut-être que la brousse discrète qui se permit de rire dans ses herbes...
Kikanda, bâti sur le faîte de la montagne, est l'hôpital de la Compagnie du chemin de fer. Ici, de fraîches haleines circulent; l'herbe pousse plus drue et plus verte, et les fleurs d'Europe veulent bien s'épanouir et embaumer dans les parterres.
La Mère supérieure nous fit les honneurs de sa belle infirmerie où il n'y avait pour le moment que cinq ou six convalescents fort gais.
Je visitai la chapelle, la cuisine, le réfectoire;
tout cela avait un airré jouissant et^ ma foi^ très peu africain.
Après nous être confondus en remerciements auprès de la bonne sœur^ nous sautâmes gaillardement sur nos bêtes et partîmes à fond de train^ contre mon gré je dois dire^ et quoique je fisse pour modérer une allure qui pouvait gravement compromettre mon prestige aux yeux d'ui j femme blanche. Aiais ma satanée mule^ qui était sans doute amoureuse du petit cheval andalou^ ne prétendait pas en être séparée et lui galopait sur les sabots^ la tête dans les jambes.
Enfin^ cette fois^ je ne me montrai pas trop maladroit tout de même...
Le ciel^ lavé des nuages qui l'assombrissaient depuis le matin^ nous dardait maintenant tous ses rayons sur le casque. Les roches à travers lesquelles nous dévalions brillaient comme du diamant. La sueur me ruisselait de la tête aux pieds. Jamais^ je n'eus l'impression d'un soleil aussi caustique.
Je pris passage le dimanche matin à bord de V Hirondelle et j'arrivai en vue de Boma vers onze heures.
Oh combien tristes ces petites maisons blanches étagées sur la colline 1
Les baobabs avaient perdu leurs feuilles 1 Les
palmiers et toute la végétation subsistante étaient couverts de poussière. Un ciel uniforme pesait lourdement sur nos tètes. C'était le brûlant hiver tropical.
Ce paysage lugubre saisissait mon imagination et la remplissait d'angoisse. Je frissonnais devant cette taciturnité des choses...
Et^ vraiment, cela était-il si désespéré et si morne ?
Imaginez que je dusse m'embarquer demain sur ce grand steamer d'Europe qui mouillait là-bas devant le pier et dont mes yeux ne quittaient pas la flamme de partance arborée au mât d'artimon...
Oh alors^ je crois que tout^ soudainement, fût devenu joyeux, tant il est vrai que « la mélancolie de la nature n'est que celle de notre âme projetée sur les objets... »
Le Cocotier
Je n'ai jamais oublié cette phrase qui accouda si souvent en rêverie^ sur le pupitre du lycée^ ma jeunesse emprisonnée et studieuse :
« Le cocotier est un arbre précieux. Il offre au voyageur égaré^ mourant de faim et de soif, un fruit providentiel ; c'est surtout la noix jeune et verte qui fournit une nourriture réparatrice en même temps qu'une boisson aussi délectable que rafraîchissante. »
Aujourd'hui^ destinée bizarre^ voilà que je vis familièrement au milieu des cocotiers ! Les cocotiers sont mes amis...
Quels beaux arbres ! Quelle grâce majestueuse ! Si leurs palmes lancéolées paraissent un peu robustes^ un peu trop vernissées^ presque métalliques^ elles forment des panaches drus et somptueux qui savent se courber avec une souplesse vigoureuse et se rebroussent et se redressent avec des élégances d'aigrettes dans le vent.
Le cocotier est le plus admirable des palmiers ; il laisse loin derrière lui l'élaïs. Certes, celui-ci a aussi sa gràce^ mais^ plus flexible^ il perd souvent sa jolie silhouette dans la tornade qui ébouriffe sa tête et la ravage en l'éparpillant...
Le cocotier pousse, un peu au-dessus de l'attache de ses premières feuilles^ à travers les langes filamenteux — vraie toile de sac — qu'elles abandonnent, un gros épi doré qui s'épanouit en branches tortillées^ les unes folles et stériles^ les autres parées de blanches fleurettes où bientôt les fruits se nouent.
Au sortir de la première enfance^ la noix de coco a la grosseur^ la forme^ la couleur et le luisant d'une superbe pomme de Calville. Puis, elle prend du volume ; elle s'allonge, devient oblongue. Elle a une figure falote qui semble vous regarder au milieu des ramilles sorties de l'épi avec elle et qui pointent à ses côtés comme des antennes. Elle se dore^ brunit en mûrissant.
J'ai cueilli^ ou plutôt j'ai abattu l'autre jour dans l'allée des cocotiers à Boma — plantée par Félix Fuchs le long de la rivière des Crocodiles — une noix de coco encore verte^ où déjà sonnait le lait.
x\.rmé d'une machette, j'ai attaqué la matière fibreuse qui l'entourait. Puis^ la noix dégagée de son brou non sans peine^ j'ai crevé un de ses 3'eux et j'ai tété.
Les récits ne mentent pas. Je ne goûtai jamais une liqueur plus savoureuse, si parfumée et si fraîche !
La noix tarie, je l'ai plusieurs fois lancée en l'air. Elle rebondit d'abord sur le sol comme un foot-ball, puis elle finit par se briser en deux morceaux. Mais l'amande collée aux parois m'a donné, j'avoue, une légère désillusion. La chair en étc.it molle, gélatineuse et la saveur presque nulle. Après cela, la noix était peut-être trop jeune ; c'était une petite noix de lait.
N'importe, la noix de coco est un fruit providentiel. Ah, le cocotier est un arbre heureux ! Il a tout pour lui, diraient nos bonnes femmes. Il ne se contente pas d'étaler sous les cieux une beauté fine et souveraine, il donne encore un fruit pittoresque, exquis.
Rien de prestigieux comme une allée déjeunes cocotiers dont les palmes gigantesques forment des arceaux magnifiques. C'est sous ce dôme feuillu où fuse une admirable lumière verte, que la négresse qui passe, une amphore sur la tête, et drapée dans les plis d'un beau pagne, prend toute sa valeur esthétique et semble une vraie fille de
l'ancienne Hellade !
J'aime le cocotier. Et puis, ne vous souvient-il pas? C'est l'arbre des singes aux pinemoiLchcs dont l'histoire merveilleuse réjouit si fort les petits enfants...
Promenade d'un Solitaire
Tous les soirs après le bain — le troisième I car si la propreté est une demi vertu, comme dit Saint- Augustin^ en Afrique c'est une vertu tout entière! — je sors de ma maison pour la promenade accoutumée.
Je passe devant le baobab du tribunal^ celui-là^ tu sais^ que nous désignons^ Horstmans et moi^ quand du haut de notre siège nous disons avec simplicité :
— Que les témoins se retirent sous le baobab !
Je traverse la voie du tramway et dévale un soutier qui mène à la rivière des crocodiles. Je tourne à droite et remonte une petite côte pour arriver bientôt au chemin de fer du Mayumbe ; là, j'escalade le ruban empierré sur quoi posent les rails^ et saute enfin dans le zila qui ceinture la station.
C'est un sentier charmant qui longe la voie ferrée en contre-bas : d'un côté, s'élève la montagne
aride ; de l'autre, c'est la vallée toute plantée de bananiers aux ailes de soie verte, à la robuste fleur violàtre^ impudique, tombant en queue de vache...
Le chemin est bordé d'ananas, de manguiers, de corosols dont je prends plaisir à voir grossir les fruits ; et il y a aussi de très vieux élaïs nains, aux palmes ébouriffées, et sur le tronc desquels des régimes de noix sortent comme de luisants bubons...
Bientôt, il fait nuit. Je goûte une douceur infinie à marcher dans ce chemin sombre où il ne passe personne.
Les soirs de lune, c'est merveilleux. Rien n'est suave comme la caresse de cette lumière magique sur les rames des bananiers et les massifs de bambous. Et je vais, tantôt dans des rais de tranquille clarté, tantôt dans l'ombre portée des arbres qui impriment sur le sol mille dessins de feuille...
Un coup de sifflet lointain interrompt le cours de ma rêverie.
Un bruit qui se renfle sans cesse emplit la vallée, et soudain, à côté de moi un train passe avec fracas qui ramène les travailleurs de la ligne. Un wagon attaché devant la locomotive porte les ingénieurs assis sur des pliants, et, derrière la machine, sur un long chariot plat, c'est un ramas de noirs accroupis et jacassant, criaillant... !
Cela passe comme une trombe^ et^ peu à peu^ tout retombe au silence.
Au-delà de la colonie scolaire^ je quitte le sentier et remonte la colline ; j'aime à contourner le domaine du Gouverneur. C'est là queMM. Wahis et Fuchs^ qui adorent les arbres, ont planté les plus rares essences du Bas-Congo. Le jardin-est opulent^ magnifique : sous la lune^ on dirait un parc de conte de Fées...
Je rentre d'habitude par le camp militaire établi sur l'autre penchant de Borna. Là^ je m'attarde longuement à contempler les groupes de soldats et de femmes^ leurs cuisines flambantes qui me rappellent les étapes de mon voyage à Bankana.
On a fini par me connaître : les femmes m'apportent leurs petits enfants tout nus, tout frais^ que je berce un instant dans mes bras. Les premières fois, ces gosses me regardaient avec de grands yeux effarés: ils pleuraient. Aujourd'hui^ils sourient; plongent sans façon leurs petites mains de singe dans mes poches bourrées de biscuits. Et cela me remplit de satisfaction.
Mais il se fait tard. Je me dépêche de gravir la rude pente qui mène au plateau où je m'arrête très essoufflé. J'embrasse l'admirable horizon de collines inondées de lune. Je m'absorbe un instant dans le spectacle des incendies d'herbes : ils
forment des traînées de feu qui. s'éteignant à la queue à mesure qu'elles s'allument de proche en proche, courent, ondulent sur la crête des monts comme des serpents lumineux.
Et je rentre pour dîner.
Voilà ma promenade de tous les soirs; je m'y suis affectionné, comme écrivait Jean Jacques; c'est ma seule distraction après le rude travail
du jour.
Parfois, je la commence en sens inverse, c'està-dire que je m'engage tout de suite dans la crrande allée de cocotiers qui borde la rivière des ^ ocodiles, une sorte de Senne salle et nauséa-
in
cr bonde
Il y a là, non loin du passage d'eau qui amorce la route de Shinka, un baobab pleureur, le seul que j'aie jamais vu en Afrique. Je n'aime pas les baobabs, mais je dois dire qu'au revers de ceux qui ne pleurent pas, celui-là est très pittoresque : il y a du vieux hêtre dans son affaire.
Certains jours, je monte chez le bon, le savant, le sardonique docteur Etienne, et nous jouons ensemble quelque vieux motet sur son harmonium allemand. Tous les samedis, Waleffe m'accompagne et me conte, en cheminant, son beau pays de Tilff qu'il chérit de tout son cœur et que j'aime bien aussi. Mais je préfère être seul. ^ Si je me complais dans cet instinct soUtaire,
^2 PROFILS BLANCS ET FRLMOUSSES XOIRES
c'est par crainte sans doute de ne pas savoir intéresser mon camarade.
Après cela, tout au fond, je ne suis peut-être quun plaisant maniaque qui veut rester triste quand même...
Causerie sur la magistrature
Ne vous en déplaise, on travaille beaucoup au Congo, « les galères au prix sont un lieu de
repos... »
Mais l'interviewer sourit et ne croit pas.
Laissez. Epargnez vos paroles. Vous ne le persuaderez pas.
Vous ne le persuaderez pas quand même vous
le persuaderiez !
Sa conviction est faite, d'autant plus ferme qu'elle repose sur des préjugés et des lieux communs. Les pays chauds, c'est la sieste, la flâne sereine, c'est l'amour! Vous ne le sortirez pas
de là.
D'ailleurs, il lui plaît de penser que, tandis qu'il besogne ici occupé de mille affaires, vous vous balancez là-bas dans un rocking chair, sous le frais éventail de très jeunes négresses...
En somme, c'est lui qui est héroïque, c'est lui qui souffre et se sacrifie...