‹ Profils blancs et frimousses noiresChapitre 21 sur 24 · PROFILS BLA^'CS · texte numérisé non relu

PROFILS BLA^'CS

Pas plus que les autres, je n'ai échappé à ce sourire fin des interrogeurs. J'en ai pris mon parti. A présent, je leur cède toujours, comme Figaro devant Bartholo.

Oui. j'en conviens de bonne grâce, les blancs paressent ou s'amusent au Congo^ principalement les magistrats. Pour un peu, j'avouerais qu'en manière de passe-temps et pour faire au moins quelque chose, j'ai^ moi aussi, coupé des mains comme tout le monde !

O conviction entêtée I O public qui te venges de ton ignorance en répétant des mensonges encore grossis par la distance! O crédulité qui penche toujours vers le mal et jamais du côté du bien 1

Quelques esprits^ non des moins distingués, relatant des impressions « inauguratives » parlèrent assez dédaigneusement de la magistrature coloniale. En trois lignes — oh artistes î — ils ont eu la prétention de la montrer surface et fond, comme ferait un caricaturiste de génie.

Non, non, ce n'est pas cela. Ils furent injustes et. quelque confiance que j'aie dans la sagacité de leurs jugements, j'assure que, sur ce point, ils se sont trompés.

On ne prononce pas sur un organisme aussi important sans l'avoir étudié et vu fonctionner. Ce n'est point l'air de tête, la raideur de tel ou tel magistrat, plus timide sans doute que distant, qui peuvent déterminer tout de suite une opinion sur le corps judiciaire et l'étiqueter tout entier.

Pour ma part^ je n'ai pas remarqué cette morgue hautaine dont on a dit que la magistrature congolaise serait affectée. Celle-ci m'a paru au contraire assez bonne enfant^ très accessible^ courtoise. Elle ne se drape pas du tout dans sa robe et ne prend aucune attitude extraordinaire. Elle tâche à dire le droit avec simplicité; consciente de sa jeunesse^ elle ne croit pas élever des monuments de jurisprudence aussi impérissables que les aqueducs romains.

Au surplus^ j'en réponds^ elle est intègre^ incorruptible^ très indépendante en face du pouvoir central.

Est-ce à dire qu'elle est parfaite ? Non pas. Quelle magistrature est parfaite? J'en viendrai peut-être tout à l'heure à ses défauts^ défauts qui ne sont en somme qu'une déviation de l'application qu'elle met à ses devoirs.

En attendant, elle travaille. Oui, elle travaille autant que toute autre magistrature du vieux monde.

2l6 PROFILS BLANCS

Le magistrat colonial cumule plusieurs fonctions importantes.

J'en puis parler sans doute en connaissance de cause. Nommé juge de première instance à Léopoldville^ je fus en même temps officier de l'Etat civil^ curateur de successions et notaire.

Eh bien^ je l'affirme^ ces charges multiples faisaient mes loisirs assez rares. Je ne connus pas la sieste^ et, pour ce qui est de la chasse^ (encore une ironie des interviewers) je laissai fort tranquilles tous les hippopotames et même les crocodiles du Stanley Pool. Quant aux antilopes^ je me flatte de n'en avoir assassiné aucune, tant je les trouvais jolies...

A vrai dire^ c'est à peine si je massacrai quelques cancrelats^ et ce fut encore par mégarde. dans un mouvement d'horreur^ car ces vilaines bêtes me glaçaient d'effroi et ne m'apprivoisèrent jamais.

Non, non^ la charge déjuge territorial n'est pas une sinécure. J'ai pâli sur bien de gros dossiers. Car il ne faudrait pas croire que les instructions soient sommaires au Congo. Aussi bien^ le substitut^ qui entend prévenu et témoins et remplit l'office de magistrat instructeur^ doit faire preuve

ET FKIMOUSS?:S NOIRES 217

de beaucoup de tact dans l'accomplissement de sa mission. Livré aux interprètes peu subtils, il lui faut interpréter à son tour leur traduction toujours imparfaite et transcrire avec prudence les dépositions.

Cela demande du soin, de la conscience^ une attention soutenue.

Ainsi, inévitablement, les dossiers se gonflent^ quelle que soit d'ailleurs l'aversion du magistrat pour les paperasses.

Le juge, lui, doit compulser tout cela en attendant le jour de l'audience où il fera une instruction complémentaire que les variations de la conscience indigène et les erreurs du « linguister » assermenté rendent beaucoup plus longue et plus nécessaire que partout ailleurs.

C'est un autre préjugé de croire que l'appareil de la justice est fort mince au Congo. En fait, il est plus imposant que chez nous.

On ne juge pas sous le premier baobab venu, comme on l'a dit.

Le chêne de Saint-Louis est très beau, certes, mais seulement pour des esprits esthétiques qui voient la grandeur dans la simplicité des choses. Le chêne de Saint-Louis, c'est le tribunal idéal embelli par la légende, mais je pense qu'il n'est plus aujourd'hui qu'un sujet de concours d'académie pour les jeunes peintres...

2l8 PROFILS BLANCS

Ce n'est pas sans émotion que je siégeai pour la première fois à Léopoldville. Dans une amusante boutade que j'ai retenue, M*^ Edmond Picard nous disait un jour : « L'avocat est l'égal du juge, il n'y a entre eux qu'un peu de menuiserie... »

Tout de même, passer brusquement de l'autre côté de la menuiserie donne un certain malaise...

Et pourquoi ne retracerai-je pas ma première audience telle que je la trouve dans mon carnet de notes... ?

Samedi 25 février.

Trois affaires inscrites au rôle.

Revêtu de ma robe, coiffé de ma toque, protégé d'ailleurs par mon double parasol, je me rends au tribunal, mes dossiers sous le bras. Le substitut et le greffier, en frac tous deux et casqués, suivent à distance, respectueusement.

J'entre avec insouciance dans l'auditoire.

Oui mais...

— Garrrrd'à vous ! Porrrrtez armes !

Je manque de tomber à la renverse de saisissement. Dix soldats sont rangés sur deux files, dix Batétélas de haute stature, dans leur beau costume bleu et rouge, le fez de zouave sur la tête.

ET KKIMOUSSES NOIKES

\h vrai, je ne m'attendais pas à cela! Et il me vient comme une petite transe au milieu de cette solennité. Dans mon trouble, oubliant d'être compassé comme le voudrait peut-être l'étiquette

je rends le salut et gagne mon fauteuil sur lequel je m'asseois au bruit des crosses qui retombent a terre avec un ensemble, un broum superbe.

Je dis d'une voix trop forte pour être bien assu-

rée :

L'audience est ouverte. Huissier, appelez

l'affaire John.

Paraît un pauvre bougre de Sierra-Léonais inculpé d'avoir dérobé les souliers d'un nomme \ppia. Je l'interroge avec bienveillance.

Un joli nègre de Lagos me sert de drogman. Les témoins « quoique régulièrement assignes » ne comparaissent pas.

Monsieur le Procureur d'Etat vous avez la

parole. . .

Le ministère public file un long réquisitoire, réclame trois mois de servitude pénale et se ras-

seoit.

Je délibère avec moi-même pendant cmq minutes, tout en compulsant le dossier par contenance, car il y a là-bas ce public de blancs qui me regarde et ça me chiffonne un peu.

Enfin je prononce :

Le tribunal rend le jugement suivant : « Attendu

que le seul témoin du vol est le « bo}' » du plaignant, le nommé Gombo, qui ne comparaît pas ;

Attendu qu'il ne résulte d'aucune pièce de l'instruction que le nommé Gombo aurait reconnu dans la personne du prévenu l'auteur du vol des souliers aj^partenant à son maître ;

Attendu, au surplus, que le Congojuan, trouvé porteur des souliers volés, n'a pu être entendu, ni dans l'instruction^ ni à cette audience;

Attendu dès lors que la prévention n'est pas suffisamment établie.

Par ces motifs^ le tribunal acquitte le prévenu^ le renvoie des fins de la poursuite sans frais ».

Donc, ma première sentence c'est un acquittement ! Je suis ravi.

Je condamne à un mois de servitude pénale dans la deuxième affaire; mais ça ne fait rien^ les inculpés ont déjà purgé trente jours de détention préventive! Et je me déclare incompétent dans la troisième affaire en ordonnant la mise en liberté immédiate de tous les prévenus.

— L'audience est levée !

J'ai siégé pendant deux heures. Je suis très content, car il me paraît que, sans le moindre effort, je ne fus ni hargneux^ ni impatient comme de certains juges belges...

— Garrrrd'à vous ! Porrrrtez armes !

Sacrebleu encore! Je me ressaisis et je repasse

entre mes fiers Batétélas^ en les saluant cette fois d'un petit air dégagé où je mêle une pointe de lassitude d'un snobisme très distingué.

ABoma^ où je descendis plus tard pour remplir les fonctions de substitut du Procureur d'Etat^ d'auditeur militaire^ de juge des palabres indigènes et de tuteur des noirs^ l'appareil de la justice est tout aussi imposant et, ce qui vaut mieux^ les affaires sont aussi consciencieusement instruites et impartialement jugées que chez nous.

Ne raillons pas la magistrature coloniale^ surtout la nôtre. Elle a fait ses preuves. N'a-t-elle pas tranché nombre d'affaires^ infiniment délicates^ sans qu'on ait jamais trouvé rien à reprendre à ses loyales sentences ?

MM. Fuchs^ Gohr^ Nisco^ Breuer^ Horstmans^ Waleffe^ Beeckman^ sont des noms au Congo et seraient en Europe comme en Afrique des magistrats remarqués.

S'il m'était permis de me décerner un certificat de capacité^ je dirais que j'ai beaucoup appris en collaborant avec eux et que cette année de magistrature congolaise où je fus initié à tant d'affaires diverses^ souvent tout à fait neuves^ représente pour moi bien des années de barreau...

Le pouvoir judiciaire est certainement l'un des plus beaux organismes de l'Etat Indépendant du Congo. Un esprit fin^ éclairé^ M. le chevalier A. de Cuvelier qui l'a constitué naguère^ non sans difficultés^ dans la colonie naissante^ continue de le diriger^ attentif au fonctionnement de ses moindres rouages, élaborant de bonnes lois^ simples et pratiques^ comblant les inévitables lacunes des anciennes, tout cela sans jamais porter atteinte à ce que les coutumes du sol ont de respectable et d'utile.

C'est donc une magistrature idéale! s'exclameront quelques sardoniques impénitents qui n'iront jamais voir en Afrique...

Non^ pas encore.

La magistrature congolaise a ses petits défauts^ ai-je dit tout à l'heure. Je veux les révéler^ quand je devrais froisser quelques-uns de mes anciens collègues et m'attirer des brocarts pour mes prétentions de critique...

Voici. D'abord, certains magistrats jugent trop... Ils ne font pas assez^ à mon sens^ le départ entre les affaires sérieuses et celles dont ne s'occupe pas le préteur. Dans un pays de civilisation embryonnaire, il doit être accordé une grande marge à la tolérance. Il est imprudent^ il est injuste de juger absolument comme chez nous. Je sais que cela est un lieu commun ; n'empêche

que certains juges au Congo ne s'en inspirent pas assez^ et qu'on ne saurait le répéter trop souvent.

Au surplus^ et c'est un second point^ il faut prendre garde d'appliquer à la lettre^ et quoiqu'il en coùte^ les principes sublimes du droit naturel tel qu'on nous l'enseigne^ à l'ombre^ dans nos fraîches universités. L'application stricte du droit idéal dans ces pays sauvages^ peut conduire à des c:it..s:rophes qui anéantiraient en un moment tout un long et patient effort colonial.

C'est ainsi qu'on a vu un juge^ à l'àme généreuse certes^ mais à courte vue^ résigner ses fonctions plutôt que d'admettre l'application de la loi martiale ordonnant la mise à mort immédiate de soldats mutinés qui^ épargnés^ eussent étendu la révolte dans toute une région et provoqué des massacres irrémédiables.

Je cite un exemple. Il y en a beaucoup et de plus topiques.

Je m'empresse d'ajouter que ce sont surtout les magistrats nouveaux venus^ encore tout chauds des théories universitaires^ qui tombent dans ces erreurs sentimentales.

Pour ce qui est de la sélection entre les affaires qui doivent être retenues et celles qui n'importent guère^ elle n'est pas toujours faite avec discernement, même par des magistrats plus anciens, préoccupés surtout d'envoyer tous les mois des

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états bien fournis. C'est ici qu'il convient d'appliquer un esprit large^ dégagé de mesquines ardeurs tout au plus dignes d'un commissaire de police zélé.

Encore une fois^ il faut être tolérant. La justice coloniale doit être attentive^ mais non tracassière et se garder de soumettre Européens et Indigènes à ces tas de vexations que seuls un climat tempéré et un état social plus mûr peuvent^ jusqu'à un certain point, autoriser, sans qu'elles soient pour cela légitimes et tout à fait excusables.

Mais soyons sans inquiétude : ce but libéral est activement poursuivi au Congo. Notre magistrature coloniale est à la hauteur de sa tâche. Elle progresse^ s'épure sans cesse^ jalouse de mieux justifier chaque jour son bon renom. En un mot; elle est juste sans être inflexible; et ce n'est pas un de ses moindres mérites à mes yeux^ que celui de savoir toujours^ à propos^ déposer dans la balance le MV,->o: WOr./a:, ce caillou d'Athénée qui fait incliner le plateau du côté de l'indulgence...

Palabres indigènes

Tous les jours, dès l'aube, les Mayumbés se réunissent devant ma véranda, sous un grand arbre fourchu qui ne donne pas d'ombre.

Et c'est un murmure de voix, un caquetage de poules ligottées qui m'éveillent de ce court assoupissement matinal, conquis pourtant au prix d'une si longue insomnie !

Les indigènes du Mayumbe viennent soumettre leurs différends au «juge palabre » dont j'assume les fonctions.

Vers sept heures, j'apparais au seuil de ma porte avec un bloc-notes; aussitôt, toute cette nègrerie jacassante, émue de respect, fait grand silence.

Ils sont assis, les uns à la turque, les jambes croisées ; les autres accroupis, les genoux au menton et « formant un angle aigu comme les articulations reployées des sauterelles. »

Il y a des vieux et des vieilles, des adolescents

et aussi des jeunes femmes avec leurs enfants qu'elles portent dans le dos et dont je ne vois que la petite figure falote qui me regarde craintivement par-dessus l'épaule de la mania.

Tous sont effroyablement sales ; et. de cette tourbe^ monte une grasse odeur de suint ranci^ l'odeur nègre qui ressusciterait peut-être les morts qu'elle n'aurait pas elle-même tués, et cela pour les mieux retuer ensuite...

J'appelle à la barre les plaideurs venus du village le plus lointain. Ils approchent et chacun jette à mes pieds une pauvre poule étique qui^ parfois^ se redresse sur ses pattes entravées et se meta sauter autour de mon siège comme un petit kangourou '.

Cependant^ la palabre commence. Oh I ces voix rugissantes et féroces qui me retentissent jusque dans l'estomac I Et ces gestes innombrables qui me donnent des éblouissements !

Mais j'écoute avec attention ;, je comprends^ grâce surtout à la mimique^ et il est rare que l'interprète Boulélo me révèle quelques contresens dans ma traduction. En tous cas^ j'en fais moins que dans mes versions grecques de jadis...

La réclamation de la dot payée aux parents de

I. Cette poule est portée à l'intendance qui remet en échange au plaideur une ou deux brasses d'étoffe.

la femme, demande introduite à raison de la mort de l'épouse ou de la séparation volontaire des conjoints, est la palabre la plus fréquente, la

palabre type.

L'homme paie d'ordinaire aux parents de sa fiancée cent cinquante à deux cents pièces d'étoffe, plusieurs dames-jeannes de rhum et un cochon, n'gouloJL, comme ils disent.

Je ne me lasse pas d'entendre ce mot n'goulou, tant il me réjouit de son onomatopée grognante et tant il me semble bizarre qu'on donne des cochons en dot.

Je demande quelle est la durée de la cohabitation, et, comptant le nombre de saisons ou de lunes, j'établis une compensation équitable et je

prononce.

Par exemple, je fais rendre cinquante pièces d'étoffe, une dame-jeanne. Quant au n^gouIou, il est trop amusant pour que je l'oublie, et j'ordonne sa restitution. Il entre dans toutes mes sentences : au besoin, je retranche quelques pièces du ballot de tissus à restituer plutôt que d'y renoncer.

Il y a des cas très intéressants. Dans les nombreux dissentiments conjugaux, je déboute volontiers les maris, autant parce qu'ils n'ont pas raison que pour rabaisser la jactance du mâle et lui apprendre que la femme n'est pas une vile esclave.

J'avoue que les maris trompés ne manquent pas. Quelques-uns savent m'attendrir : je condamne les amants à leur payer une forte indemnité^ où il entre beaucoup de ii'goîtions naturellement.

Dernièrement, il m'est venu un couple étrange. Le mari ne s'était-il pas avisé de tatouer sa femme lui-même! L'opération^ pratiquée par un maladroit^ n'avait pas réussi ; le corps de la victime s'était couvert de cicatrices et de boursouflures imitant à s'y méprendre des coulées de lave et des scories. Sur la gorge^ s'épanouissait toute une barbotine. Mais cette chair en relief, d'un dessin tout à fait imprévu^ n'avait rien de repoussant et même cela était très pittoresque.

L'homme, pourtant, avait répudié la jeune fille sous prétexte. qu'elle avait un « mauvais sang ». Le drôle m'exposa son cas : il prétendait à la restitution de ses étoffes^ de ses dames-jeannes et de son n'goulou. Je lui répondis par un kaiouka sans réplique et permis à la pauvre tatouée et à ses parents de s'en retourner chez eux avec toutes leurs richesses.

L'audience se prolonge souvent jusque onze heures et demie pour recommencer à deux heures. Rien n'est si fatigant. Cependant^ la conviction d'être utile à tous ces bougres entretient ma patience^ car il en faut parfois pour écouter

les histoires de ces nègres qui^ dans le moindre litige^ se racontent depuis l'œuf.

C'est un fait que le «juge palabre » a toute la confiance des indigènes. De jour en jour^ son prestige s'accroît et l'on préfère son autorité à celle du chef du village.

Les sentences du « juge palabre » sont respectueusement acceptées et il est rare qu'il faille en poursuivre l'application inaniL luilitari.

Cette petite justice sans procédure ni frais^ rapide comme le vent, plaît aux noirs : ils en abusent même volontiers.

C'est ainsi qu'un porteur de Banza est dans toutes les palabres. Je me demande quand il peut bien porter, celui-là ?

J'ai beau le débouter^ il me revient le lendemain pour une contestation nouvelle. Mais il a une faconde inépuisable et surtout un nom amusant : il s'appelle Prikitou^ ce qui fait que je ne me fatigue pas de l'écouter et de m'intéresser aux gestes frénétiques de ses yeux^ de son nez et< de ses grosses lèvres...

Le rôle du juge n'est pas bien difficile. Il faut seulement prendre garde de ne pas juger à rencontre des coutumes.

Néanmoins, je confesse que, pour ma part^ je néglige parfois d'observer strictement certains usages qui, pour n'être pas considérés comme

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immoraux ou contraires à l'ordre public^ me paraissent tout de môme injustes. Au fait, pourquoi le « juge palabre » ne pourrait-il pas^ avec mesure, amener insensiblement ces races inférieures à une conception plus humaine des droits et des devoirs de chacun^ et réformer peu à peu^ sans qu'il y ait bouleversement^ des coutumes mauvaises? Je vise surtout celles-là qui^ dans certains villages^ ravalent la femme au-dessous des bêtes de somme.

Car il faut avoir vu ces pauvres femmes et ces enfants des caravanes du Mayumbe passer ployés sous des charges épuisantes^ tandis que le maître marche allègrement à côté d'eux et se donne^ avec sa longue canne, des airs de patriarchC; pour savoir ce qu'il faut penser d'une coutume qui garde encore ces tristes créatures sous la dépendance d'un tel bourreau...

Tchikélépamba contre Bunga

Comparaît devant Nous : Tchikélépamba^ du village de Lélé^ qui nous expose ce qui suit :

— J'ai épousé^ il y a six saisons^ la femme Bunga^ à la famille de laquelle j'avais remis 300 pièces d'étoffe^ 3 dames-jeannes de rhum et un cochon. Or^ Bunga m'a quitté depuis douze lunes et refuse de cohabiter encore avec moi. Comme elle est seule héritière de ses parents défunts, je lui réclame la dot que j'ai payée.

Comparaît le même jour la femme Bunga qui plaide en ces termes :

— Il est vrai que j'ai coûté jadis à Tchikélépamba 300 pièces d'étoffe^ 3 dames-jeannes de rhum et un cochon noir. C'est vrai^ pareillement^ que je l'ai quitté il y a douze lunes. Mais il oublie de vous dire que^ depuis notre séparation^ je l'ai souvent rencontré au milieu de la brousse...

Et la défenderesse exhibe une ficelle remplie de nœuds qui indiquent combien de fois elle s'est

abandonnée à son ancien époux dans la solitude des herbes.

Nous renonçons à compter les nœuds de cette ficelle...

— Se donner dans la brousse^ ajoute Bunga^ est une chose qui vaut très cher suivant nos coutumes. Car — le Doki vous le dira — il est dangereux de s'unir sous l'œil de Zambi. C'est pourquoi je prétends que je suis quitte envers mon cidevant bakala.

Tchikélépamba reconnaît que Bunga ne ment pas^ mais il assure qu'elle exagère extraordinairement le prix de ses faveurs.

Nous parvenons non^ sans peine^ à réconcilier les époux.

Il serait peut-être inexact de dire que nous les renvoyons dos à dos...

Reptiles

Les bêtes du Congo^ les reptiles principalement^ jouissent plutôt d'une mauvaise réputation auprès des Européens. A vivre au milieu des serpents et des lézards^ on s'y fait. Ils ne sont pas si terribles ; en tous cas^ ils effrayent plus de loin que de près.

J'ai vu beaucoup de serpents au Congo : certes^ je ne les caressais pas^ mais je leur permettais de ramper à leur aise à deux pas de moi^ sans même songer à leur casser la tête^ d'abord parce qu'ils m'étaient devenus indifférents^ ensuite parce que j'aurais pu les « rater »^ ce qui m'eût placé probablement dans une situation inférieure. Les bougres se fâchent quelquefois; les vilains procédés leur déplaisent.

J'avoue que^ dans les premiers temps^, les lézards me causaient plus de soucis. Il y en a de toutes les sortes^ des longs, des courts^ des gras^ des maigres^ des verts^ des gris, des tachetés; quel-

ques-uns sont affreux avec leur tète plate et leur cou fripé et flasque^ rouge et grenu comme la gorge pleine de cordes d'une vieille femme.

Le pis^ c'est qu'ils entraient sans façon dans mes appartements et couraient sur les murs^ sur le plafond et jusque sur le ciel de ma moustiquaire. Cette familiarité me transissait et me révoltait tout à la fois. Ils ont beau être inoffensifs pour la plupart^ je n'en étais pas bien sûr; les grosses perles de leurs yeux m'inquiétaient; semblaient trahir de cruels instincts. La nuit^ c'étaient des rixes sans fin au-dessus de ma tête ; les gaillards poussaient des cris aigus très agaçants. Après cela, ces querelles n'étaient peut-être que de joyeux ébats, les nochn-nœ rixœ des amants de Catulle...

Je m'habituai cependant à ces hôtes gênants et pris plaisir à les observer.

Tous les après-midis à Léopoldville. un imm'jnse lézard à robe métallique passait devant ma porte^ vers une heure. Il s'arrêtait au milieu du seuil; levait la tête^ tendait le cou et^ consta- 'tant ma présence^ il se retirait avec lenteur en traînant sa longue queue. C'était un curieux... La ponctualité de sa visite m'amusait beaucoup : je l'attendais chaque jour avec sympathie.

Deux gros caméléons habitaient aussi le toit de ma véranda. Ils m'attendrissaient à force de lai-

deur. Les caméléons sont de bonnes bêtes craintives et lentes. On les apprivoise facilement. Les miens arrivaient à mon appel et me grimpaient parfois sur les bras, ce qui me faisait changer de couleur, à peu près comme eux...

A Boma, les lézards me furent une distraction charmante, je veux surtout parler de ces trois petits lézards jaunes qui chassaient aux mouchettes sur le mur de notre salle à manger.

Tous les soirs, dès que la lampe était allumée, ils descendaient du plafond, s'affûtaient, couraient sus aux moustiques et aux mites. On ne saurait s'imaginer la prestesse de leurs mouvements. Aussitôt qu'une proie s'était posée sur le mur, ils piquaient droit dessus, pour s'arrêter net à un centimètre d'elle. Ils dardaient leurs yeux sur la bestiole, ils la fascinaient pendant quelques secondes ; soudain, d'une happée brusque comme l'éclair, il l'engloutissaient. Parfois, la mite était un peu grosse : alors, il fallait voir les efforts qu'ils faisaient pour l'absorber! Les ailes leur donnaient d'ordinaire beaucoup d'ennui. Ils restaient de longs quarts d'heure à les mâcher et s'épuisaient en mille contorsions avant qu'elles consentissent à passer. C'était le châtiment de leur gloutonnerie.

Il y avait une lucarne dans le mur. Or, il arrivait qu'un des lézards se trouvait emprisonné

dans la chambre^ derrière les vitres. Des moustiques, des noctuelles se posaient à l'extérieur sur le verre^ et notre lézard de fondre sur eux. Mais^ dans son « hap », il se cognait rudement contre le carreau et n'attrapait rien du tout. La surprise qu'il en éprouvait était intraduisible : il ne comprenait pas que la proie restât à sa place sans manifester la moindre inquiétude. Et il essayait de nouveau de la saisir^ toujours sans succès^ cela va de soi.

— Ah ça, semblait-il dire, qu'est-ce ceci ? Ai-je la berlue ? Ou bien est-ce que je suis ivre ? Ça ne serait encore rien^ mais c'est que je me fais très mal...

Ces trois petits lézards paraissaient s'entendre à merveille. Ils ne s'avisaient jamais de poursuivre la même mouche : ils avaient d'ailleurs leur enclos réservé.

Certains soirs, ils n'étaient que deux. Que faisait le troisième? Nous ne savions. Je crois qu'il dînait en ville...

Je remarquai que^ ces jours-là. les deux lézards étaient moins ardents à la quête des mouches. Par contre^ ils se recherchaient visiblement et délaissaient la chasse pour d'autres plaisirs où le sentiment alternait avec une belle frénésie...

Etait-ce maintenant toujours le même lézard et la même lézarde ?

La même lézarde^ oui^ j'en suis sùr^ car elle était marquée d'un point noir sur la tête. Mais était-ce le même bakala? J'en doute. Aussi bien^ les deux lézards se ressemblaient tellement^ qu'ils se prenaient peut-être eux-mêmes l'un pour l'autre !

J'ai toujours pensé qu'ils se relayaient auprès de leur amie^ et se retiraient par discrétion et aussi pour ne pas souffrir de la jalousie.

Les lézardes acceptent plusieurs mâles, et cela avec plaisir, semble-t-il. Ce n'est peut-être pas l'opinion de Pline l'ancien et des naturalistes modernes, mais c'était la nôtre à Horstmans, à Waleffe et à moi; voilà l'important...

Barkiss

Tandis que^ assis sous ma véranda^ les pensées tristes, les yeux vaguant au loin sur la nappe mercurielle du fleuve immense et désert, j'écoute des indigènes qui plaident une palabre dans cette langue de Yahou bonne seulement à parler aux hippopotames et aux singes^ soudain, au milieu de l'allée de flamboyants, paraît une jeune fille avec une cuvette de métal qu'elle tient appuyée au ressaut de sa ceinture.

Elle s'arrête et me considère curieusement. Comme j'ai fini de prononcer, je l'appelle. Elle .^'avance avec une grâce souriante dans le soleil matinal qui chatoie sur ses épaules et ses longs bras nus.

C'est une Lagos dans toute la force de l'adolescence^ dans la fleur épanouie de son croît^ grande^ svelte^ mais sans maigreur.

Une flanelle blanche rayée de rose enturbanne sa tète d'un pur ovale où luisent de beaux yeux

allongés^ profonds. Un pagne de serge bleu sombre la recouvre^ moulant sa gorge^ sa croupe^ ses cuisses de Diane. Autour de sa taille^ elle a noué une riche ceinture de soie havane effrangée.

La voici. D'un libre geste^ elle me tend la main. Six petites entailles se détachent en noir sur chacune de ses pommettes brunes. Mais ce tatouage ne dépare point la physionomie^ à laqueLc il imprime même comme un réveillon de sauvagerie excitante...

Avec sa grande aiguière d'étain qu'elle laisse pendre devant elle et fait sauter et résonner à petits coups de genou^ on dirait Salomé.

Mais le regard est doux ; et la bouche charnue^ bien que sans boursouflure^ rit dans l'éclair des dents éblouissantes^ intouchées de la lime.

— Comment t'appelles-tu ?

— Barkiss...

La reine de Saba presque ! Ah 1 l'heureux Salomon !

Barkiss a pris l'habitude de me venir saluer tous les matins avant l'audience. Nous parlons un idiome bizarre^ mi-fiotte^ mi-anglais. Nous nous comprenons très bien.

Barkiss est une enfant^ mais très experte déjà

en coquetterie. Elle varie ses pagnes et ses coiffures. Elle est fort jolie surtout^ parée d'un foulard de madras multicolore serré autour de ses cheveux crépus.

Souvent, elle porte sur la tète une manne du Kasaï ; le bras levé^ arrondi en anse, il semble ainsi qu'elle est une canéphore...

Elle abaisse sa corbeille pour me montrer les belles étoffes qu'elle se propose d'échanger au « beach » contre des chicwangues et des bananes.

— Tiens^ lui dis-je un jour^ voici quelques palata. Garde tes beaux tissus.

Mais je ne connais pas Barkiss :

— Non^ a-t-elle refusé de sa voix douce et chantante qui s'éteint parfois en mélodieux murmure^ non^ non^ tu croirais que je viens ici pour mendier...

Ma foi^ je reste très interloqué d'un tel désintéressement et de cette amitié !

— Ecoute^ me dit-elle, puisque tu es le « juge palabre » tu devrais me donner un conseil... Estce que je puis dire ?

— Dis vite...

— Eh bien^ j'étais riche à la dernière saison des pluies. J'avais un grand coffre rempli de inulcîés

(étoffes) et je possédais aussi quinze livres sterling. Un homme est venu, qui m'a rendue femme. Mais, un jour, il est parti sur le fleuve avec mon coffre et mon argent. Je ne l'ai plus revu. Or, 3 ai apprisqu'il se trouvait maintenant à LéopoldviUe où ilfait des briques...

Et comment s'appelle cet infâme voleur ? Akadiri est son nom.

Attends un peu, je vais tout de suite le mettre en prison ! . t j - •

Oh! non, il ne faut pas le punir. Je désire seulement qu'il me rende mes pagnes et mes

poiuids .

Ainsi, Barkiss pardonne à cet homme en souvenir des premières caresses...

J'éprouve un léger dépit.

Et que fais-tu à présent ? lui dis-je en 1 mterrogeant comme si elle était Mignon et moi Wilhelm Meister.

— Je suis avec le caporal Soliba.

- Ah! Est-ce qu'il est gentil au moins celuilà?

Il n'est pas méchant. Mais je ne sui. pa^

contente. 11 ne me donne jamais rien...

Console-toi. Moi je t'achèterai un beau

pagne.

— Non, je ne veux rien de toi.

Et pourquoi donc? Tu ne m'aimes pas un

peu?

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— Si; si^ je t'aime bien. Je croisque tu es bon...

— Oh ! pas si que ça !. Voyons^ fais-je en riant^ comment m'aimes-tu, Barkiss ?

Alors, fixant mes yeux de ses yeux malicieux et câlins :

— Comme si tu étais mon père !

Et; vite, elle ramasse sa corbeille et se sauve en criant :

— A demain 1

Un matiu; égayé par sa belle humeur, un peu émU; j'avouC; par ses épaules et ses longs bras charmants^ je dis à Barkiss :

— C'est aujourd'hui domingo. On ne travaille pas. Viens me voir cet après-midi...

Elle se détourne en souriant :

— Oh ! mais je n'ai pas le temps I Et puiS; que dirait mon bakala ?

Soudain, elle se ravise :

— Tout de mème^ je pourrais lui dire que je vais chez ma tante qui est malade...

Je reste confondu ! Comment^ elles aussi I Elles la connaissent, la bonne parente legrotante des intrigues d'amour I

Hier^ Barkiss s'est avancée vers moi d'un air grave.

— Je pars dans quelques jours^ dit-elle^ avec mon bakala.

En effets le caporal Soliba est enrôlé dans la compagnie d'élite qui se rend, avec M. l'Inspecteur d'Etat Ghislain^ à Stanley-Falls.

— Mais^ fais-je vraiment désolé^ je croyais que tu n'aimais pas beaucoup ton bakala. Et tu t'en vas avec lui^ si loin, si loin ?

— Oh ! maintenant il est très gentil. Figure-toi qu'il a appris l'autre jour que j'avais été chez le juge. Il a cru que j'étais venue me plaindre de lui. Aussi^ en rentrant^ que vois-je dans mon chimbè.que? des étoffes et un miroir qu'il avait achetés pour moi. Oui^ maintenant il est très gentil...

— Et tu ne seras pas triste de ne plus me voir ? Barkiss incline la tète. Elle se dandine^ regarde

ses ongles et ne répond pas.

— Moi^ je serai bien triste de ne plus voir Barkiss...

— Tu dis cela! Mais non^ tu m'oublieras. Le blanc n'aime pas longtemps les négresses...

Aujourd'hui. Barkiss m'a dit adieu.

Elle était parée de son pagne bleu sombre^ de

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sa ceinture de soie havane, telle que je la vis à notre première rencontre.

Et elle portait aussi cette grande aiguière d'étain qui la fait ressembler à la fille d'Hérode.

La figure toute animée par la joie du voyage^ elle me tend la main que je garde un instant dans les miennes :

— Porte-toi bien^ lui dis-je avec émotion^ et sou viens- toi....

Soudain^ dans le fond de Boma éclate une fanfare pleine de clairons et de grosse caisse.

C'est le régiment qui va conduire la compagnie d'élite à bord de \ Hirondelle.

— Adieu, adieu ! s'écrie Barkiss effarée.

Elle s'enfuit. Sa ceinture voltige sous les flamboyants et les manguiers.

Elle a disparu derrière le baobab, au coude du chemin.

Plus de reine de Saba !

Je songe : avant six mois^ cette bonne petite fille sera une vieille femme...

Et je retourne tristement à mes palabreurs sempiternels :

Zina n'geye ? — Ton nom ?

M'boila n'geye ? — Ton village ?

Koutoîiba nialou nibotlc. — Explique vite et bien...

Le Prince=Baudoin

Le Prince- Baudoin est un joli petit bateau de quelques tonnes seulement. Le moindre flot du fleuve le fait osciller doucement.

Il danse dans la tornade. Mais il se moque du vent et de la houle^ il n'a pas peur et retombe toujours sur sa quille.

Le voici qui appareille. Il part. Il va à la rencontre du paquebot d'Anvers. Il sera ce soir à Banane et nous reviendra déjà demain.

C'est demain !

Dès une heure de l'après-midi^ toutes les jumelles de Borna sont braquées sur le fleuve.

Le ciel est rougi à blanc. L'eau flamboie, pétille de lumière.

Elle aveugle.

Rien encore. Les yeux pleurent^ éblouis, mais ne quittent pas l'horizon...

Une fumée !

— Selo, sclo.' ' Le voilà! C'est le Prince! Et la nouvelle se répand de villa en villa. Déjà, on distingue la coque du petit bateau.

On le suit dans tous ses détours; il louvoie dans une Polynésie de bancs de sable.

Eh bien^ où est-il ? Il a disparu.

Mais il reparaît. Il a viré, il présente son flanc de tribord.

Soudain^ il remet le cap sur Borna. Maintenant, il semble immobile...

Pourtant^ il se dépèche et fume tant qu'il peut ; mais le courant est fort et l'eau très dure à labourer.

Quatre heures et demie. Il passe devant Shinka. Il lance une aigrette de vapeur. Un instant après, on entend sa petite sirène : il salue le fort.

Hardi là !

Il s'avance, longeant la rive. On aperçoit les hommes de l'équipage.

Il approche. Il approche toujours et le voici enfin qui aborde au milieu des vivats.

— Mais^ pourquoi tout ce monde assemblé sur le quai ?

— Comment pourquoi ! Est-ce que vous ne voyez pas ces sacs entassés sur le pont du brave petit bateau ? Hé, le Prince- Baudoin nous apporte le courrier d'Europe !

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